L HUMANITE OU LE GRAND ETRE
Or, pour que, suivant la belle pensée de Comte que je viens de rapporter, même nos plus austères méditalions puissent devenir des actes d'amour, il ne suffît pas d'avoir toujours présente à l'esprit la vue d'ensemble que j'ai tâché d'esquisser sur les sciences, vue d'ensemble qui, par les liens qu'elle établitentre les diverses sciences et la science de l'Humanité, anime et réchauffe en quelque sorte tous les travaux de détail, même les plus arides, mais il faut encore avoir une conception très nette de cet être auquel nous rapportons ainsi tous nos travaux, toutes nos études. Car si cet être, l'Humanité, ne vit pas réellement pour nous, s'il reste dans notre esprit à l'état de pure abstraction ou si seulement nous ne le concevons que comme quelque chose de très vague, certes il n'est point capable de toucher alors notre cœur.
Dans ce chapitre je voudrais donc donner un aperçu de la conception que se fait le positivisme de l'Humanité, ou, pour employer l'expression d'Auguste Comte, du Grand Etre.
112 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE
Or, pour cela, il me faut tout d'abord exposer ce que Comte entend par notre double existence : l'existence objective, l'existence subjective.
L'existence objective, je l'aurai assez définie, lorsque j'aurai dit qu'elle est celle qui constitue la vie proprement dite. Comte l'appelle objective par opposition surtout à notre seconde existence, l'existence subjective, ainsi qualifiée parce qu'elle n'a plus rien, elle, de corporel, étant celle que, lorsque nous l'avons mérité, nous obtenons ici-bas après notre mort, en revivant dans le cœur et l'esprit d'autrui.
Revivre en autrui. Ceci n'est pas considéré par le positivisme simplement comme une fiction, une image. Non, revivre en autrui est pour un positiviste un mode très réel d'existence. Je dis pour un positiviste ; mais au fond ce n'est pas là une idée qui lui est spéciale. Simplement elle est plus nette chez lui ; mais d'une façon générale on la retrouve à l'état d'instinct dans l'esprit de chacun. Oui, chacun a vraiment en lui tout au moins un vague sentiment qu'il prolonge son existence si quelque chose de lui est recueilli par ceux qui lui survivent. Et, par exemple, nenoussemble-t-ilpas que nous ne mourons pas tout entier lorsque nous laissons derrière nous une famille, des enfants qui poursuivront notre œuvre, si humble soit-elle, ou cultiveront notre mémoire ?
Je me souviens à ce propos dune devise admirable du moyen âge : Vita périt, gloria morlis non moritur : « La vie est fugitive, la gloire d'une belle mort est immortelle. » Ne faut-il voir là que des mots sans
l'humanité ou le grand être 113
signification? Non pas; ces mots expriment une idée aussi précise pour notre esprit qu'elle est éloquente pour notre cœur, et une idée bien propre à nous maintenir dans le chemin du devoir.
Dira-t-on qu'une telle devise fait appel à l'orgueil, à la vanité? Tout d'abord je répondrai que l'orgueil et la vanité sont des sentiments qui s'épurent et s'ennoblissent singulièrement lorsqu'ils s'exercent en vue de la postérité, c'est-à-dire en vue de ceux dont nous ne pouvons espérer corrompre le jugement et qui sont le mieux placés pour nous estimer à notre vraie valeur. De plus j'ajouterai que bien plutôt que de faire appel à l'orgueil et à la vanité, cette devise répond au besoin instinctif et bien naturel que nous avons d'éterniser notre vie passagère, — j'emprunte une expression de Comte, — en la liant à des destinées impérissables.
Et, il faut le remarquer, il n'est personne, quelque humble que soit sa condition, qui ne puisse viser à un tel idéal. Car chacun dans sa sphère est toujours à même de rendre assez de services pour pouvoir espérer survivre tout au moins par sa famille, quand ce n'est pas par sa commune, sa province, sa patrie ou quelque autre groupement humain encore plus vaste.
Je dis survivre par >oa famille, sa patrie ou quelque autre groupement humain. C'est là ce que nous avons appelé précédemment, avec Auguste Comte, l'existence subjective. Or, je vais lâcher maintenant de donner un aperçu de la conception que se fait le positivisme de cette seconde existence, cette survivance.
Cette seconde vie est due à cette admirable faculté
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qu'a l'homme de pouvoir s'assimiler les conceptions et les sentiments de tous ses semblables. Grâce à ce privilège, en effet, ce qu'il peut y avoir en nous de digne d'être arraché à la mort est susceptible d'être recueilli par ceux qui nous survivent. Par eux nous prolongeons ainsi notre existence. Modifiant, en effet, les pensées, les sentiments et par là indirectement les actes de ceux qui nous ont recueilli en eux, nous continuons à servir l'Humanité, non plus, il est vrai, comme être distinct, ainsi que nous le faisions pendant notre première vie, mais commepartie intégrante, comme organe du Grand Être.
« A proprement parler, écrit Comte, chaque homme ne peut presque jamais devenir un organe de l'Humanité que dans cette seconde vie. La première ne constitue réellement qu'une épreuve destinée à mériter cette incorporation finale, qui ne doit ordinairement s'obtenir qu'aprèsl'entier achèvement de l'existence objective. Ainsi l'individu n'est pas encore un véritable organe du Grand Être, mais il aspire à le devenir par ses services comme être distinct. Son indépendance relative ne se rapporte qu'à cette première vie, pendant laquelle il reste immédiatement soumis à l'ordre universel, à la fois matériel, vital et social. Incorporé au Grand Être, il en devient vraiment inséparable. »
Ainsi incorporés au Grand Être nous pouvons, si nous avons pendant notre vie produit d'assez dignes résultats, être dès lors éternels, ou du moins survivre aussi longtemps qu'il y aura une Humanité. Car nous sommes dès lors soustraits aux lois delà vie. D'ailleurs,
L'uLMAMTÉ ou le GHAND KlIiE llo'
d'une façon générale, nous sommes dans l'existence subjective affranchis de toutes les lois qui nous dominaient pendant notre vie, et nous ne restons assujettis qu'aux, seules lois qui régissent l'évolution de l'Humanité.
« Notre affranchissement des lois extérieures, écrit Comte, s'étend jusqu'au domaine mathématique, dont les règles les plus générales, même envers l'espace et le temps, deviendraient souvent incompatibles avec Tétat subjectif. Une telle indépendance se développe quand les représentants de tous les pays et de toutes les époques siègent simultanément dans un même cerveau. Quoique les lois numériques soient les plus universelles, l'existence subjectis'e s'en affranchit aussi, puisque chaque àme absorbée occupe à la fois plusieurs sièges, dont chacun peut la reproduire sous diverses formes. On peut ainsi reconnaître la prééminence de l'état subjectif... La dignité de l'ordre humain y devient irrécusable, puisque les plus nobles fonctions y persistent indépendamment de l'ordre extérieur, auquel leur nouveau siège est seul soumis. Homère, Aristote, Dante, Descartes,... etc., ne cesseront jamais de revivre ainsi dans chaque cerveau capable de les absorber, pour y produire des résultats souvent supérieurs à ceux de la vie objective. »
Cet affranchissement des lois extérieures est l'une des causes principales qui rendent notre seconde existence si supérieure à la première. Pendant notre vie proprement dite, nos plus hautes fonctions se trouvent, en effet, toujours subordonnées, dans une certaine mesure,
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aux exigences du corps. Aussi l'àme ne peut vraiment prévaloir que dans notre existence indirecte. « Notre nature, écrit Comte, a besoin d'être épurée parla mort, pour que ses meilleurs attributs puissent assez ressortir en surmontant les grossières nécessités qui d'abord les dominent. »
Dautre part nous ne revivons dans autrui, sauf, comme dit Comte, « d'exceptionnelles réprobations », que par ce qui est digne d'être conservé, d'échapper à l'oubli ; parce qu'il y a donc de meilleur en nous. Notre âme, dans cette seconde existence, se trouve donc ainsi idéalisée, ou plutôt purifiée, car on ne lui ajoute rien, ce qui la déformerait, mais seulement on lui retranche ce qui autrefois la viciait. « La poésie — écrit Comte, en faisant allusion au poème de Dante — indiqua cette condition avant la philosophie dans l'admirable fiction oîi pour se régéaérer on s'abreuve d'abord au fleuve de l'oubli, puis à celui qui rend seulement le souvenir du bien. » Fiction qui répond d'ailleurs à un noble instinct du cœur humain qui a une tendance naturelle, comme le remarque Comte, à oublier les défauts des morts pour ne se souvenir que de leurs qualités.
Ainsi purifiée, notre âme continue donc et même développe ses services ici-bas. Mais en constatant ainsi la supériorité de la vie subjective, il ne faut pas oublier qu'elle ne peut surgir et persister que grâce à des influences objectives. En d'autres termes et plus explicitement, si d'une part les vivants subissent l'empire des morts, les morts d'autre part ne dominent que par les vivants. Et c'est là une des pensées les plus
l'humanité ou le grand être 117
propres à nous donner le sentiment de notre vraie valeur, de notre dignité. « Peu d'hommes sans doute, écrit Comte, sont autorisés à se regarder comme réellement indispensables à l'Humanité ; cela ne convient qu'aux vrais promoteurs de nos principaux progrès. Mais toute digne existence humaine peut et doit sentir habituellement l'utilité de sa coopération personnelle à celte immense évolution qui cesserait nécessairement aussitôt que tous ses minimes éléments objectifs auraient à la fois disparu. Le développement et même la conservation du Grand Être restent donc subordonnés toujours aux libres services de ses divers enfants, quoique Tinaction de chacun d'eux soit ordinairement susceptible d'une suffisante compensation. »
Telles sont les deux masses distinctes dont est composée la population humaine. Une masse objective qui comprend les hommes actuellement vivaiits. Une masse subjective qui est formée de tout ce qui, chez ceux qui ont vécu antérieurement, a mérité d'être recueilli par l'Humanité et ainsi d'acquérir l'immortalité.
Or, on voit qu'alors que la masse objective varie avec le temps dans d'infimes proportions, et d'ailleurs ne saurait dépasser certaines limites qui sont déterminées par l'étendue de notre sol, l'élément subjectif, lui, augmente nécessairement sans cesse et se trouve illimité dans son extension, .\ussi est-ce à lui que le Grand Être, l'Humanité, doit de se développer avec le
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temps, et quant au nombre et quant à la puissance.
(( Ainsi les existences subjectives, écrit Comte, prévalent nécessairement, et de plus en plus, tant en nombre qu'en durée, dans la composition totale de l'Humanité. C'est surtout à ce titre que son pouvoir surpasse toujours celui d'une collection quelconque d'individualités. L'insurrection même de presque toute la population objective contre l'ensemble des impulsions subjectives n'empêcherait point l'évolution humaine de suivre son cours. Quelques serviteurs restés fidèles pourraient dignement surmonter cette révolte, en rattachant leurs efforts aux racines involontairement laissées dans tous les cœurs et tous les esprits par la suite des générations antérieures, dont ils seraient alors les seuls vrais successeurs. En un mot, les vivants sont toujours et de plus en plus dominés par les morts. »
Les vivants sont de plus en plus dominés par les morts. Ceci est en somme la formule qui résume en un langage plus clair, plus expressif, ce que nous venons de dire de l'objectif et du subjectif, en nous servant de la terminologie d'Auguste Comte, terminologie peut-être un peu rude, mais qu'il est difficile de remplacer lorsqu'on veut approfondir et systématiser cette idée autant qu'il l'a fait.
Les vivants sont gouvernés et de plus en plus par les morts, nous dit donc Auguste Comte, en recourant à une image qui depuis lui a été souvent empruntée : « Cette irrésistible domination subjective, poursuitil, représente la partie pleinement immodifiable de
l'iR.MANITÉ ou le grand ÈTBI2 119
toute existence sociale. Son empire, déjà sensible dans la plus haute antiquité connue, dut naturellement augmenter sans cesse. Aussi la prétention de s'y soustraire constitue-t-elle aujourd hui le principal symptôme de l'aliénation chronique vers laquelle tend de plus en plus la raison occidentale depuis la fin du moyen âge. »
Ainsi Comte constate : depuis la fin du moyen âge les vivants sont de plus en plus révoltés contre le gouvernement des morts. Or, remarque-t-il, ce gouvernement des morts est pourtant encore à présent la seule garantie de Tordre qui nous reste : « A voir les attitudes actuelles, écrit Comte, on se demande ce que deviendrait le monde social, si les vivants, malgré leur révolte moderne, n'étaient pas, et même de plus en plus, gouvernés par l'ensemble des morts, heureusement impassibles au milieu de nos vaines paniques de rétrogradation ou d'anarchie. »
Peut-être serait-on tenté au premierabord de penser que la constatation de cette impassibilité, de cette irrésistible domination des morts, doit nécessairement conduire au fatalisme optimiste. Qu'importe, en effet, que les vivants se r'^vollent contre les morts, puisque la volonté des morts est plus forte, et qu'ainsi elle doit finalement l'emporter. Mais c'est là perdre de vue une certaine éventualité moins heureuse. Dans la lutte entre deux peuples, en effet, la victoire du plus fort n'a pas nécessairement pour résultat la soumission de l'adversaire. Car le combat peut se terminer par la destruction du peuple vaincu. Et c'est ainsi également
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que peut se manifester la victoire des morts sur les vivants. Oui, la révolte des vivants peut entraîner à la longue la ruine de la société, soit de la société tout entière, soit tout au moins du groupe humain qui nous est particulièrement cher. Et, en attendant le désastre final, c'est en tout cas pour le moment troubles de toutes sortes, non seulement troubles sociaux, mais même troubles dans chaque individu. Et comment pourrait-il en être autrement, comment 'individu pourrait-il trouver son unité, son équilibre, puisque révolté contre les morts, il est ainsi révolté contre une partie de lui-même.
A propos de ces troubles individuels, Comte disait qu'il fallait définir sociologiquement le cerveau comme l'appareil des morts sur les vivants: « On peut dès lors apprécier, écrivait-il, combien lanarchie occidentale constitue une véritable maladie, puisqu'elle consiste surtout dans une insurrection continue des vivants contre les morts, ce qui tend directement à produire un trouble chronique de l'économie cérébrale. »
Mais chez chacun ce n'est pas seulement un désordre de l'intelligence qui s'ensuit. Car le trouble des pensées a finalement gravement altéré les sentiments, en sorte que les difficultés maintenant à surmonter, dit Comte, sont presque autant morales que mentales. « Sans doute, écrit-il, la révolution moderne est principalement intellectuelle, tandis que celle qui s'accomplit au moyen âge fut essentiellement sociale. Mais, pendant les cinq siècles de l'anarchie occidentale, et surtout depuis l'explosion de la grande crise qui
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doit la terminer, le désordre de l'esprit a de plus en plus affecté le cœur. C'est d'après celui-ci qu'il faut maintenant définir la maladie révolutionnaire comme consistant dans une surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité, par suite d'une tendance éminemment contagieuse vers l'infaillibilité personnelle. Ainsi se trouve directement compromis le principal résultat de l'ensemble du régime théologique : le développement de la vénération, seule base de la vraie discipline et garantie nécessaire des deux autres instincts sympathiques. Il faut que le positivisme fonde ses meilleurs titres au gouvernement spirituel sur la reconstruction décisive de ce grand sentiment, plus essentiel et plus altéré qu'aucun autre. »
Ces deux autres instincts sympathiques dont parle ici Comte sont l'attachement et la bonté. L'attachement, qui est le sentiment qui se manifeste entre égaux, nous lie au temps présent. La bonté, qui est le sentiment qui s'exerce envers les inférieurs, nous unit à l'avenir. Tandis que la vénération, qui est le respect des supérieurs, nous relie au passé.
Or, de tous ces sentiments, c'est le sentiment de la vénération, dit Comte, qui est à présent le plus attaqué, le plus menacé. Et, précisément c'est, seloîi lui, le sentiment social par excellence, car étant celui sur lequel se fonde le respect des morts, du passé, il est celui qui garantit la continuité ou solidarité dans le temps, bien plus importante, bien plus capitale, certes, que la solidarité dans l'espace, puisque l'Huma-
nité ne peut rien de grand sans la continuité de l'effort à travers les siècles.
Sur cette importance de la continuité, importance si méconnue aujourd'hui, Comte insiste avec force. Même il va jusqu'à dire que c'est de la continuité que notre socialité tire son principal caractère : « Car beaucoup d'animaux, écrit-il, sentent la coopération simultanée, tandis que nous seuls apprécions et développons la coopération successive, première source de notre évolution graduelle. Le sentiment social reste donc très imparfait et fort stérile, et même pertubateur, quand il se borne aux relations actuelles. Toutes les aberrations hostiles à une hérédité quelconque reposent aujourd'hui sur ce vieux dédain de la continuité historique. Car la science réelle manque seule à nos utopistes sincères pour confesser et apprécier cette erreur radicale. L'hérédité collective, qu'on ne peut sérieusement contester, les conduirait bientôt à mieux juger l'hérédité individuelle ou plutôt domestique. Mais à mesure que la pratique les poussera à se rapprocher de la réalité, ils reconnaîtront que la solidarité ne peut même pas être assez sentie dans la continuité. »
En résumé, la pensée de Comte était que la simple solidarité ne constitue que l'essor rudimentaire du vrai sentiment social : « Nos plus purs socialistes, écrivaitil, fournissent aujourd'hui trop d'exemples de cette déplorable restriction qui, laissant le présent sans racines antérieures, nous précipiterait vers un avenir indéterminé. » Et il concluait : « Il faut subordonner la
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coopération dans l'espace à la coopération dans le temps, que l'évolution humaine fait de plus en plus prévaloir. Tous les perturbateurs occidentaux parlent maintenant au nom de la solidarité objective. Mais la religion positive doit les subjuguer tous en invoquant la continuité subjective contre laquelle aucune résistance ne reste finalement possible. »
Quand le positivisme parle de l'Humanité, il a donc en vue, comme on peut le remarquer, bien plutôt la continuité que la solidarité. C'est que pour le positivisme l'Humanité est composée, je le répète encore, car on n'y saurait trop insister, bien plus de morts que de vivants. Même les vivants, nous l'avons vu, ne doivent pas encore être considérés comme faisant vraiment partie du Grand Être. Ils n'en sont à proprement parler que les serviteurs. Et comment pourrions-nous, en effet, incorporer déjà en pensée tel ou tel vivant à l'Humanité ? Car il ne suffit pas d'être mort pour devenir organe du Grand Être. Seuls, en effet, survivront dans l'Humanité ceux qui en auront été de dignes serviteurs, exclusion faite de ceux que Comte appelle des parasites. Or, nos services ne peuvent être pesés qu'après l'entier achèvement de notre carrière. Chacun, en effet, à tout instant de sa vie, est toujours dans le cas de pouvoir compenser le bien qu'il a fait par le mal qu'il lui est encore possible de faire. C'est pourquoi on ne saurait être incorporé définitivement au Grand Etre qu'après la mort, moment où seulement l'on devient pleinement jugeable.
124 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE Ci MTE
Mon intention n'étant de donner qu'un aperçu de ce qu'est la conception positive du Grand Être ou Humanité, je devrais, sur ce sujet, m'arrèter où j'en suis. Je veux cependant dire encore quelques mots sur une question, accessoire, il est vrai, mais que Comte a développée en des pages si nobles que je ne puis résister au désir d'en rapporter ici quelques-unes. Cette question accessoire est celle relative aux animaux qui nous servent. Comte a prétendu les incorporer au Grand Être. Si, en effet, disait-il. les parasites humains ne font point vraiment partie de l'Humanité, une juste compensation nous prescrit de joindre à cet Être tous nos dignes auxiliaires animaux. « Toute utile coopération habituelle, en effet, aux destinées humaines, écritil, quand elle s'exerce volontairement, érige l'être correspondant en élément réel de cette existence composée, avec un degré d'importance proportionné à la dignité de l'espèce et à l'efficacité de l'individu. »
Certes, remarque Comte, les animaux ne rendent à l'Humanité qu'un service indirect, puisqu'il est doublement individuel, c'est-à-dire puisqu'il ne s'exerce que d'individu à individu, sans jamais chez l'animal le sentiment de la réaction collective. Mais le service reste pourtant volontaire, ce qui, dit Comte, motive l'adjonction. Et à ce propos Comte écrit la belle page que voici :
a Le bonheur de vivre pour autrui ne constitue pas un privilège exclusif de notre nature. Il appartient
l'humanité ou le grand être 125
également à beaucoup d'animaux où même Tinstinct sympathique se trouve quelquefois mieux prononcé, quoiqu'il ne produise pai d'aussi grands résultats que parmi nous. Envers ces nobles espèces on doit distinguer avec soin l'inclination sociale et l'affection domestique ; comme le prouvent plusieurs exemples non moins décisifs que le contraste du chien au chevreuil. Quand la seconde prévaut, la première n'aboutit réellement qu'à rendre permanente la vie de famille, qui, sans un tel attrait, serait seulement passagère. Le charme propre à cette simple existence et l'impossibilité d'exercer beaucoup l'instinct social réduisent alors celui-ci au degré secondaire où il se borne à consolider l'instinct domestique. La sociabilité ne modifie profondément les animaux que chez les espèces analogues à la canine, où sa grande énergie coïncide avec de faibles affections conjugales et paternelles. Dans ce dernier cas, l'animal ne peut satisfaire convenablement ses vives inclinations sympathiques qu'en se vouant librement au service continu d'une race supérieure. Mais alors le lien ne comporte une pleine efïîcacité qu'en devenant individuel, sans aucune liaison collective entre les deux espèces. Si le subordonné est carnassier, il peut ainsi fournir une assistance militaire, même contre les semblables du maître qu'il sc choisi. D'après divers motifs aisément appréciables, notre espèce se trouve toujours préférée pour ce genre d'association, par tous les animaux qui en sont susceptibles... Malgré les préjugés actuels, une telle association est certainement volontaire, puisque la plupart
I^IG EXPOSÉ DU SYSÏÈMK POLlTlQCE DAL'GUSTE COMTE
des espèces qui nous l'offrent pourraient facilement s'y soustraire, si, en effet, elle contrariait leur principale inclination. Loin que cette libre soumission indique chez elles aucune dégradation, elle y prouve une sagesse analogue à celle qui, parmi nous, dispose chacun à préférer le commerce habituel de ses vrais supérieurs... L'orgueil personnel peut seul détourner un être quelconque de la liaison propre à satisfaire l'ensemble de ses meilleurs instincts. C'est ainsi que l'animalité ébauche spontanément le grand principe sociologique qui représente l'amour comme la base nécessaire de toute union durable entre des êtres indépendants. Quoique l'unité animale repose presque toujours sur l'égoïsme, beaucoup d'espèces trouvent donc dans l'altruisme la source d'une harmonie, non seulement plus douce et plus noble, mais aussi plus complète et plus durable. Malgré sa nature exceptionnelle, ce cas, si bien apprécié par Buffon, mérite une profonde attention philosophique et même sociale, indépendamment de son importance théorique. Car de tels animaux doivent désormais s'incorporer accessoirement au Grand Être, à meilleur titre que tant de vains personnages qui ne furent jamais qu'un fardeau pour lui. On dissiperait toute incertitude à cet égard en considérant quelle privation l'humanité éprouverait, même aujourd'hui, si elle perdait ces organes secondaires...
« Ces ministres inférieurs de l'humanité seront traités, par la morale positive, d'après les mêmes principes que les principaux organes, en appréciant
l'uumanité ou le grand être 127
toujours, outre l'office effectif, la valeur propre, physique, intellectuelle et surtout affective. Le dévouement des forts aux faibles doit s'étendre jusqu'aux moindres êtres susceptibles de sympathiser avec nos affections et de concourir à nos travaux. Sans cette plénitude normale, le sentiment moral ne pourrait acquérir, même envers nous, toute l'énergie qu'exige sa destination ordinaire. Dans une nature aussi disposée que la nôtre à la prépondérance de l'égoïsme, les actes de cruauté et les habitudes d'indiflérence à l'égard des animaux exposent toujours à une entière démoralisation, comme le pressentirent dignement nos plus antiques instituteurs. Notre existence carnassière exige surtout qu'une scrupuleuse discipline écarte sans cesse tout ce qui tend à ranimer l'instinct sanguinaire qui sommeille constamment chez nos meilleurs types.
« L'ensemble de cette association entre l'Humanité et les espèces disciplinables fournit la base systématique du point de vue le plus complet et le plus durable que puisse comporter la politique positive ainsi appelée à diriger toute la nature vivante contre la nature morte, afin d'exploiter le domaine terrestre. Alors le Grand Être, intégralement considéré, devient le chef de cette immense ligue, avec les animaux pour agents volontaires et les végétaux pour instruments matériels ; les forces inorganiques s'y joignent ensuite comme auxiliaires aveugles, à mesure qu'elles se trouvent conquises. »
128 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE
Si j'ai su donner, par tout ce qui précède, quelque aperçu de la conception que se fait le positivisme du Grand Être ou Humanité, certes cette conception, je m'en rends compte, je n'ai pu en exprimer toute l'élévation, toute la beauté. Et comment en pourrait-il être autrement? Résumer c'est forcément rapetisser et dessécher. Aussi je voudrais qu'il soit entendu que l'exposé que je viens de faire ne peut donner qu'une faible image de cet être, ce Grand Être, sur lequel Auguste Comte a édifié sa religion.
Je dis sa religion. Mais comme de raison il ne faut comprendre ici dans ce mot rien de surnaturel. Comte emploie le mot religion d'après le sens étymologique qui enferme l'idée de lien. Et, en effet, relier est le problème que doit résoudre toute religion. Relier d'une part en nous nos diverses facultés, d'autre part relier les hommes entre eux. En d'autres termes, régler chaque individu et rallier les diverses individualités. Or, disait Comte, « toujours dirigées vers la conservation et le perfectionnement du Grand Être, nos affections, nos pensées et nos actions se trouvent aussi réglées et ralliées que possible ».
Ainsi donc, pour régler et rallier, la religion positiviste s'efforce de faire du Grand Être le centre commun de nos pensées, de nos sentiments et de nos actions. Et pour cela elle destine nos contemplations à étudier ce Grand Être, nos affections à l'aimer, et nos actions aie servir. Ainsi la vie, disait Comte, devient tout
l'humanité ou le gra.nd être 129
entière comme un vrai culte, la politique constituant le culte actif de l'Humanité, la morale le culte afleclif, et la science avec la poésie le culte contemplatif.
On entend dire quelquefois, par ceux qui n'ont sans doute qu'une idée très vague de la religion positiviste, qu'elle est le culte des grands hommes. Mais c'est là bien simplifier cette religion. Comte, il est vrai, a institué un calendrier qui comprend les grands hommes de tous les temps et de tous les pays, les principaux promoteurs en tous genres du progrès humain. Mais la commémoration de ces grands hommes est loin de constituer tout le culte positiviste ; elle n'en forme qu'une partie. Spécialement Comte destinait le calendrier, qui d'ailleurs dans sa pensée devait être, tel qu'il lavait établi, transitoire, il le destinait « à ramener les âmes anarchiques à la subordination envers le passé par la glorification concrète du progrès accompli ».
Véritablement, profondément, le culte positiviste est, non le culte d'hommes particuliers, quelque grands qu'ils aient été, mais le culte de l'Être qui domine tous les hommes, qui a sur toutes les existences qui nous sont appréciables toutes les supériorités, l'Être auquel nous devons, suivant le positivisme, tout rapporter parce que nous lui devons tout, le Grand- Être, l'Humanité.
Je dis parce que nous lui devons tout. Peut-être trouvera-t-on dans cette assertion quelque exagération. Et, en efi'et, cette providence qu'est pour nous l'Humanité, n'a pas créé, il est vrai, ainsi que d'ailleurs le
remarque Comte, ni les matériaux qu'emploie son activité, ni les lois qui déterminent ses résultats. « Mais une appréciation absolue, écrit Comte, convient J encore moins au cœur qu'à l'esprit. L'ordre naturel est ' certainement assez imparfait pour que ses bienfaits ne se réalisent envers nous que d'une manière indirecte, par l'affectueux ministère de l'éire actif et intelligent sans lequel notre existence deviendrait presque intolérable. Or, une telle conviction autorise assez chacun I de nous à diriger vers l'Humanité toute sa juste reconnaissance, même quand il existerait une Providence encore plus éminente. d'oii émanerait la puissance de notre commune mère. » ■
En résumé, d'après le positivisme, nous devons adorer le Grand Être, parce qu'il est l'auteur immédiat de tous nos biens. Encore une fois il n'a pas créé, il est vrai, l'ordre universel. Mais ce n'est que grâce à lui que la bienfaisance de cet ordre se fait sentir à nous. C'est là une des idées sur laquelle le positivisme revient le plus souvent. Sans se lasser, Auguste Comte s'efforce d'ex- | citer notre reconnaissance envers l'Humanité, en insistant sur ce que nous lui devons. Parmi bien des pages con.sacrées à ce sujet, en voici quelques-unes qui résument assez bien sur ce point la pensée de Comte : « L'ensemble de l'éducation positive, écrit Comte, tant intellectuelle qu'affective, nous rendra profondément familière notre entière dépendance envers l'Humanité, de manière à nous faire dignement sentir notre destination nécessaire à son service continu. Dans l'âge préparatoire, incapable d'une utile
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activité, chacun avoue sa propre impuissance envers ses principaux besoins, dont il reconnaît que la satisfaction habituelle lui vient d'ailleurs. Il s'en croit d'abord redevable à sa seule famille qui le nourrit, le soigne, l'instruit, etc.. Mais il ne tarde point à distinguer une plus haute providence, dont sa mère n'est envers lui que le ministre spécial et le meilleur représentant. La seule institution du langage suffirait pour la lui révéler. Car une telle construction surpasse tout pouvoir individuel et résulte uniquement du concours accumulé de toutes les générations humaines, malgré la diversité des idiomes. D'ailleurs l'homme le moins doté se sent continuellement redevable àlHumanité d'une foule d'autres trésors matériels, intellectuels, sociaux et même moraux.
« Quand ce sentiment est assez net et vif dans l'âge préparatoire, il peut ensuite résister aux sophismes passionnés que suscite la vie réelle, théorique ou pratique. Nos efforts habituels tendent alors à nous faire méconnaître la vraie providence, en exagérant notre valeur personnelle. Maie la réflexion peut toujours dissiper cette ingrate illusion, chez ceux qui furent convenablement élevés. Car il leur suffît de remarquer que le succès même de leurs travaux quelconques dépend surtout de l'immense coopération qu'oublié leur aveugle orgueil. L'homme le plus habile et le mieux actif ne peut jamais rendre qu'une minime portion de ce qu'il reçoit. Il continue, comme dans son enfance, à être nourri, protégé, développé, etc., par l'Humanité. Seulement ses ministres ont changé, de manière à ne
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plus être distinctement appréciables. Au lieu de tout recevoir d'elle par l'entremise de ses parents, elle lui transmet alors ses bienfaits d'après une multitude d'agents indirects, dont il ne connaîtra jamais la plupart »
« Depuis que la civilisation a vraiment surgi, — écrit encore sur le même sujet Auguste Comte,— chacun a reconnu que sa propre destinée était matériellement liée à celle de l'ensemble de ses contemporains, et même de ses prédécesseurs. Un simple regard sur les produits usuels de l'industrie humaine détruirait aussitôt les sophismes que pourrait susciter à cet égard une folle indépendance. Plus tard, la comparaison involontaire des divers états sociaux, simultanés ou successifs, manifeste aussi la dépendance intellectuelle de chaque homme envers l'ensemble des autres. Le plusorgueilleuxrêveurnesauraitméconnaître aujourd'hui la grande influence des temps et des lieux sur les opinions individuelles. Enfin, même envers nos phénomènes les plus spontanés, un examen ultérieur rend irrécusable la subordination constante de nos sentiments personnels à l'ordre collectif. Quoique chacun puisse modifier davantage ses affections que ses pensées, il reconnaît aisément la domination qu'exerce sur son propre état moral le caractère général de la sociabilité correspondante. Ainsi, sous tous les aspects, depuis que les mutations sociales sont assez prononcées, l'homme se sent subordonné à l'Humanité. Le langage suffirait seul pour rappeler à chacun que toute construction humaine résulte réellement d'un immense concours
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dans le temps et dans l'espace. » Le langage, ajoutait ailleurs Comte, qui « place nécessairement dans une contradiction sans issue tous les penseurs arriérés qui s'efforcent aujourd'hui de retenir la philosophie au point de vue individuel. En effet, ils ne peuvent jamais exposer leurs sophistiques blasphèmes que d'après une série de formules toujours dues à une longue coopération sociale ».
11 ressort avec force de ces pages combien la considération de l'homme isolé est erronée en sociologie. C'est une vicieuse abstraction, disait Comte ; et il ajoutait : « La vague et irrationnelle notion de l'homme continue de servir d'unité zoologique, quoique personne ne conteste que notre vraie nature se caractérise seulement dans l'Humanité. »
D'ailleurs cette considération de l'homme isolé est d'après Comte non moins vicieuse pour ce qui concerne l'étude de l'action du monde sur l'homme ou de l'homme sur le monde. En effet, écrit-il, « entre l'homme et le monde il faut l'Humanité. Sans un tel médiateur, on ne peut assez représenter l'action réciproque des deux éléments du grand dualisme. Car c'est surtout à travers l'Humanité que le monde domine l'homme et que l'homme modifie le monde. Quoique l'ordre universel affecte directement chacun de nous, son influence réelle sur l'individu reste surtout indirecte, d'après le poids total de l'économie extérieure envers l'ensemble de nos prédécesseurs et de nos contemporains. En comparaison d'une telle résultante, la propre composante de chacun devient de plus en plus minime. D'ailleurs
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l'Humanité protège l'homme contre le monde, en même temps qu'elle lui transmet sa principale action ».
J'ai ainsi exposé ce qui me semblait le plus essentiel à faire ressortir de l'œuvre de Comte touchant l'Humanité et sa condition d'existence, la continuité, la tradition. Mais il est une question importante qui se rattache au sujet que je viens d'analyser et de laquelle.je voudrais dire maintenant un mot. C'est la question des droits individuels, droits qui forment le fondement de la politique révolutionnaire et que le positivisme, par cela même qu'il se place, comme nous venons de le voir, toujours au point de vue social, condamne formellement.
Certes, dit Comte, tant que les droits ont été concentrés chez les chefs, ils comportaient une véritable efficacité sociale, comme garantie d'une indispensable obéissance. Mais depuis que la métaphysique des cinq derniers siècles les a dispersés chez les gouvernés, ils sont devenus radicalement anarchiques. D'ailleurs, d'après le positivisme, ils jouaient ainsi dans l'évolution humaine un rôle auquel ils étaient précisément destinés, ayant été introduits consciemment ou inconsciemment en politique dans un but purement négatif, dans le but de renverser les autorités établies. Par cela même ils ne convenaient, du point de vue positiviste, qu'à la transition révolutionnaire, pendant laquelle devait être dissous le système antérieur. Mais,
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dit Comte, lorsque le moment étant venu de reconstruire, « on a tenté de leur donner une destination vraiment organique, ils ont bientôt manifesté leur nature antisociale, en tendant toujours à consacrer l'individualité. »
Mais si nous écartons ainsi tous droits individuels, comme essentiellement anarchiques et dissolvants, par quoi allons-nous alors remplacer ce fondement actuel de la politique ? Simplement par les devoirs sociaux que le positivisme reconnaît et déclare que chacun de nous a envers tous : « Le positivisme, écrit Comte, n'admet jamais que des devoirs chez tous envers tous. Car son point de vue toujours social ne peut comporter aucune notion de droit, constamment fondé sur l'individualité. Nous naissons chargés d'obligations de toute espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs et nos contemporains. Elles ne font ensuite que se développer ou s'accumuler avant que nous puissions rendre aucun service. Sur quel fondement humain pourrait donc s'asseoir l'idée de droit, qui supposerait raisonnablement une efficacité préalable ? Quels que puissent être nos efforts, la plus longue vie bien employée ne nous permettra jamais de rendre qu'une portion imperceptible de ce que nous avons reçu. Ce ne serait pourtant qu'après une restitution complète que nous serions dignement autorisés à réclamer la réciprocité de nouveaux services. Tout droit humain est donc absurde autant qu'immoral. Puisqu'il n'existe plus de droits divins, cette notion doit s'effacer complètement, comme purement relative au régime préliminaire et direc-
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tement incompatible avec l'état final qui n'admet que des devoirs d'après des fonctions »
« Chacun a des devoirs et envers tous, — écrit «ncore Comte, — mais personne n'a aucun droit proprement dit. Les justes garanties individuelles résultent seulement de cette universelle réciprocité d'obligations, qui reproduit l'équivalent normal des droits antérieurs, sans offrir leurs graves dangers politiques. En d'autres termes, nul ne possède plus d'autre droit que celui de toujours faire son devoir. »
Et Comte résume tout ce qui précède par cette belle et énergique formule qui forme comme la conclusion logique de ce chapitre :
« Le positivisme doit substituer enfin la paisible détermination des devoirs à l'orageuse discussion des droits. »