LA SÉTAUATION DES POUVOIRS. — LE GOUVERNEMENT SPIRITUEL
En parlant, dans le chapitre précédent, de l'organisation du régime industriel, j'ai fait allusion, on s'ea souvient, à cet aphorisme de Comte : « La question sociale est une question morale, » et j'ai prévenu que je reviendrai dans la suite plus longuement sur cette formule. Il est très important, en effet, de bien en déterminer le sens exact, car, ainsi isolée, elle risque d'être fort mal comprise par celui qui n'a pas le soin de l'éclairer par une vue d'ensemble de la philosophie d'Auguste Comte (l).
Si on ne se reporte h la doctrine positiviste, que comprendra-t-on, en effet, en disant: u La question sociale est une question morale? » Sans nul doute, on comprendra ceci : que, s'il y a du trouble, du malaise,, de l'anarchie dans la société, cela tient seulement au
(1) C'est notamment à M. Brunelière que je pense ici. M. Brunetière a écrit un livre, Sur le c lie m in de la Croyance, où il s'est proposé d'utiliser le positivisme. Mais lia négligé d'étudier auparavant Auguste Comte. Le résultat est que, des quelques textes de Comte d'après lesquels M. Brunetière argumente, on peut dire qu il n'en a véritablement compris aucun.
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mauvais vouloir, à la perversité des hommes, gouvernants ou gouvernés. Que, par conséquent, les institutions n'y sont pour rien, el ainsi donc que pour ramener le calme, rétablir l'ordre, solutionner les questions sociales, il s'agit uniquement de moraliser les individus, les moraliser c'est-à-dire les rendre meilleurs, plus vertueux. Oui, que chacun en son particulier fasse un effort vers la vertu, et toutes les difficultés dans lesquelles -nous nous débattons se trouveront par là même résolues.
Non, elles ne seront par résolues. Ou, du moins, qu'on ne s'autorise pas de Comte pour émettre une telle affirmation. Que les hommes soient plus vertueux, et les problèmes sociaux seront peut-être plus faciles à résoudre, mais ils resteront entiers. Tout ramener à une question de moralisation des individus pris chacun en particulier est une idée protestante, révolutionnaire, et qui est en contradiction directe avec toute la doctrine de Comte.
Mais alors qu'est-ce que Comte entendait par ces mots : « La question sociale est une question morale ? » Il entendait : la question sociale est une question de moralisation non des individus, mais de la société ; plus explicitement, c'est une question de réforme des, opinions et des mœurs. Les opinions et les mœurs sont individualistes. Tant qu'elles seront telles, la réorganisation de la société ne pourra être effectuée. Certes, ce n'est pas à dire que pour cette réorganisa* tion les institutions soient impuissantes. Non, mais elles sont insuffisantes, car tant que l'esprit d'indivi-
dualisme régnera, il sera impossible de réorganiser pleinement ; on ne pourra élever que des constructions chancelantes.
Mais que l'on n'en déduise pas qu'à l'égard des institutions il faille rester indifFérent tant qu'on ne sera pas arrivé à réformer préalablement les opinions et les mœurs. Comte n'a jamais avancé chose pareille : « On ne me supposera point sans doute, écrit-il, l'intention de condamner ici toute modification politique proprement dite, même prochaine, avant l'époque finale où l'ensemble du système politique devra être entièrement régénéré d'après l'application graduelle d'une nouvelle doctrine sociale, quand une fois celte doctrine aura été convenablement produite. Des modifications plus ou moins profondes à l'ordre politique actuel deviendront auparavant inévitables et même indispensables, ne fût-ce qu'afin de rendre cet ordre plus progressif et mieux compatible avec l'évolution fondamentale.
Ce qui touche aux institutions, je n'en parlerai que dans le prochain chapitre. Mais je tenais à faire entrevoir tout de suite que Comte n'a pas, comme le pourrait faire croire une mauvaise interprétation de la formule que je viens d'analyser, négligé cette question du régime politique. Et comment d'ailleurs l'aurait-il pu faire? Car, à ne considérer que la seule réforme intellectuelle et morale, ne sait-on pas combien les lois, les institutions, par leur seule existence, peuvent exercer d'action indirecte sur les esprits. Et puis n'y-a-t-il pas d'autre part une certaine éventualité à envisager?
206 ExrosÉ DU système politique d'auguste comte
A supposer, en effet, que le régime politique existant doive son existence aux principes individualistes, aux principes révolutionnaires, ne sera-t-il pas d'un intérêt puissant pour ce régime de s'employer à agir par tous les moyens sur les esprits pour y maintenir et y fortifier les principes auxquels il doit de vivre ? Et si l'on se trouve en présence d'un tel régime qui s'emploie ainsi à perpétuer les opinions et les mœurs qu'il s'agit précisément de combattre, la question sociale, avant d'être une question morale, ne devient-elle pas une question de renversement préalable du régime existant, c'est-à-dire ne devient-elle pas avant tout une question politique ?
.Mais une fois détruit le régime corrupteur, une fois restauré le régime nécessaire, qu'on ne pense pas alors avoir achevé la besogne. Elle n'est que préparée, que rendue possible. La question sociale est une question morale. C'est à ce moment qu'il importe de ne pas perdre de vue cette vérité, afin de se bien persuader que les réformes ne peuvent être ni radicales ni immédiates, et qu'il ne suffit pas pour les voir accomplies d'un simple changement d'institutions ou de lois.
Ainsi Comte donnait comme exemple la propriété. Il y a, disait-il, après même qu'on a fait justice de toutes les critiques simplement déclamatoires, une question de la propriété, en ce sens que toutes les plaintes qu'on formule contre cette institution, malgré leur exagération, ne sont pas sans fondement, que tous les inconvénients qu'on lui reproche ne sont pas sans une irrécusable réalité qui mérite qu'on s'occupe d'y remé-
dier. Or, pensera-t-on qu'on peut y remédier par un simple changement de lois, de règlements? >'on, répond Comte ; car, dit-il, si on approfondit la question. on reconnaîtra que les principaux remèdes sont ici nécessairement du ressort direct des opinions et des mœurs, sans que les règlements politiques proprement dits y soient susceptibles d'une efficacité vraiment fondamentale, puisque tout se réduit aux préjugés et aux usages publics qui doivent diriger dans l'intérêt social l'exercice de la propriété, en quelques mains qu'elle réside.
Quant à cette tendance à chercher exclusivement dans l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les divers besoins sociaux, c'est là, disait Comte, une tendance révolutionnaire, et une tendance qui d'ailleurs se comprend, étant donnés les principes delà Révolution. Ces principes, par leur opposition systématique à toute autorité spirituelle, aboutissant, en effet, à retirer à la société tout moyen d'établir des opinions communes et des mœurs sociales, la Révolution, à moins de se renier, est donc bien obligée de rattacher exclusivement aux seules institutions légales la solution de toutes les difficultés sociales, quelle qu'en soit la nature. Car, à défaut de principes sociaux admis de tous, il faut bien multiplier les lois et les règlements, il faut bien laisser le pouvoir politique empiéter surledomainedesmœurs etdesopinions, bien que ce qui dépende des opinions et des mœurs ne puisse être convenablement réglé par des lois.
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Mais si, en disant : « la question sociale est une question morale », nous voyons que Comte entend : la réorganisation de la société réclame une réforme des opinions et des mœurs ; il nous reste à savoir : que faut-il pour réformer les opinions et les mœurs, à nous en tenir du moins aux nécessités d'ordre spirituel, car je néglige pour le moment la réforme politique que peut préalablement, nous l'avons déjà dit, exiger parfois la réforme morale ? Or, à n'envisager que les seules nécessités d'ordre spirituel, nous voyons qu'il faut un ensemble de principes sociaux, une doctrine. Et c'est là ce que Comte, dans ses ouvrages, s'est donné pour mission d'établir. Mais la doctrine ne suffît pas. Il faut en plus, d'après Comte, et l'on verra tout à l'heure les raisons qu'il nous en donne, un pouvoir spirituel pour conserver, développer, propager, interpréter la doctrine.
Or, en exaltant le libre examen individuel, en travaillant à donner pour seul guide à chacun sa raison particulière, préalablement affranchie de tout préjugé, la Révolution a visé directementà détruire toute autorité spirituelle. Je dis toute autorité spirituelle, mais je n'ajoute pas toute doctrine. La Révolution, en effet, a sa doctrine, ses principes. Mais elle n'a pas de sacerdoce organisé, car, pour rester logique avec elle-même, elle est tenue d'abandonner ses principes à la libre interprétation de chacun. Ce qui n'a d'ailleurs pas d'inconvénient, puisque ces principes n'enferment en eux que
des possibilités de destruction. Comme l'écrit Comte, « pendant cette longue insurrection chacun se trouvait transformé en une sorte de prêtre, interprétant à son gré une doctrine qui pouvait se passer d'organes propres, parce que sa destination était essentiellement critique »... « Nos diverses constitutions métaphysiques, ajoute Comte, ont directement consacré un tel régime par leurs déclarations préalables, qui semblent offrir à tout citoyen un moyen général d'pppréciation sociale, d'après lequel il serait dispensé de recourir à des interprètes spéciaux. » Et Comte termine par cette remarque : « Envers les moindres arts on n'oserait prétendre que les préceptes généraux puissent exister sans culture théorique ni que leur interprétation spéciale dût rester livrée au simple instinct des praticiens. Comment en serait-il autrement pour l'art le plus difficile et le plus important, oîi des règles moins simples et moins précises exigent davantage une explication propre à chaque cas ? »
Mais enfin, ainsi n'en a pas pensé la Révolution. L'idéal révolutionnaire, nous l'avons dit, répété, c'est, en effet, le triomphe, en toute question, de l'examen individuel, l'émancipation donc envers toute autorité spirituelle. Or, quelle est la conséquence de la poursuite d'un tel idéal ? La conséquence, c'est, comme jel'ai déjà fait remarquer, qu'à mesure que, par suite de l'émancipation de chacun envers tout pouvoir spirituel, les mœurs sociales déclinent, à mesure, pour éviter une entière anarchie, l'État est naturellement obligé de
substituer les forces temporelles àlautorité spirituelle
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affaiblie ou détruite ; en d'autres termes, l'État est obligé d'empiéter de plus en plus par ses lois et ses règlements sur le domaine des mœurs.
Cette absorption du pouvoir spirituel par les forces temporelles n'est du reste pas seulement implicitement contenue, en tant que conséquence logique, dans la doctrine révolutionnaire. Elle nous y est même formellement présentée comme un but précis que nous devons chercher à atteindre. Si nous ouvrons, en effet, le Contrat social, cet És^angile de la Révolution, nous y trouvons le dernier chapitre entièrement consacré à l'apologie de cette concentration des pouvoirs au profit de l'autorité temporelle. Et, si je passe succinctement en revue ce chapitre, on aura un aperçu de ce qu'est, sur ce point, l'idéal révolutionnaire.
Dans ce chapitre Rousseau commence par nous dire un mot des religions païennes. Après quoi il écrit : « Ce fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituel, ce qui, séparant le système Ihéologique du système politique, fait que l'État cessa d'être un, et causa les divisions intestines qui n'ont jamais cessé d'agiter les peuples chrétiens. .. Il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les États chrétiens, et l'on n'a jamais pu venir à bout de savoir auquel, du maître ou du prêtre, on était obligé d'obéir. »
Puis, après avoir loué Mahomet d'avoir, lui au moins,
condensé les deux pouvoirs, Rousseau poursuit : « De tous les auteurs chrétiens, le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remède, qui ait osé proposer de réunir les deux tètes de l'aigle et de tout ramener à l'unité politique, sans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera bien constitué. »
Rousseau parle ensuite de ce qu'il appelle la religion naturelle et la religion civile, puis il écrit: « Il y aune troisième sorte de religion plus bizarre, qui, donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à desdevoirs contradictoires etles empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. Telle est la religion des Lamas, telle est celle des Japonais, tel est le christianisme romain. On peut appeler celui-ci la religion du prêtre. Il en résulte une sorte de droit mixte et insociable qui n'a point de nom. » — Et alors que faut-il ? Voici : Chacun, d'aprèsle Contrat soci'a/, est parfaitement libre en ce qui ne nuit pas aux autres. Donc chacun est libre d'avoir telles croyances religieuses qu'il lui plaît d'avoir, mais seulement dans les limites où ces croyances n'intéressent pas l'État. Car, dans les limites où les croyances religieuses doivent rejaillir directement ou indirectement sur l'attitude des citoyens, alors l'État doit intervenir dans ces croyances, car c'est à lui qu'il appartient de les fixer. - *c II y a donc une profession de foi purement civile, écrit Rousseau, dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet
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fidèle. » Et quels sont ces dogmes d'après Rousseau ? Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explication ni commentaire. L'existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois : voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul : c'est l'intolérance. »
Et qu'arrivera-t-il, si Ton ne professe pas cette religion civile, si l'on ne se rallie pas aux dogmes fixés ainsi parle pouvoir temporel? Tout naturellement, pour vous faire adopter ces dogmes, le pouvoir temporel usera des moyens qu'il est dans sa nature d'employer, il usera de moyens matériels. « Sans pouvoir obliger personne à les croire, dit Rousseau, le souverain peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable... Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. » Quant à ceux qui, professant un culte intolérant, oseront dire : Hors de l'Ëglise, point de salut, Rousseau leur réserve d'être chassés de l'État.
C'est là au juste la tolérance révolutionnaire.
On sen étonnera peut-être. Il n'y a pourtant pas ieu de s'en étonner. Ce despotisme dogmatique, comme l'appelle Comte, est en effet en harmonie parfaite avec la Révolution ; il découle logiquement de sa doctrine même.
La liberté de conscience, ou plutôt la tolérance systématique ne peut, en effet, ainsi que le remarque Comte, exister, et n'a réellement jamais existé qu'à l'égard des opinions considérées par une certaine époque comme indifférentes ou comme douteuses. Quant aux idées et sentiments qui sont regardés comme importants, en bien ou en mal, pour la société, la tolérance est à leur égard impossible. Vous pouvez proclamer en théorie la liberté absolue de conscience; en fait, il y aura toujours un certain nombre de choses que vous ne pourrez tolérer qu'on affirme ou qu'on nie, qu'on aime ou qu'on haïsse. Or, envers ces choses qui sont celles que vous regarderez comme étant, sans nul doute possible, vitales ou mortelles pour la société, quelle sera votre attitude ? En disant vous, je parle, bien entendu, du gouvernement. Or ici nous devons distinguer.
Si la société est ainsi constituée qu'elle est régie par un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir politique, ce pouvoir spirituel, pour imposer aux esprits les grands principes sociaux dont il a la garde, emploiera les moyens qu'il est dans sa nature d'employer : il emploiera des moyens spirituels, il recourra à la seule persuasion. Certes, il n'est pas certain qu'une telle société ne fera pas appel parfois à la violence, pour imposer les croyances qu'elle regarde comme nécessaires. Oui, il est possible qu'elle recoure à la violence, mais ce sera là une chose contraire au régime normal, ce sera une sorte de coup d'État. Car le régime normal d'une telle société c'est la défense des croyances sociales par les seules armes spirituelles. Or,
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telle était la société catholique du moyen âge, cette société qu'Auguste Comte appelle : (* le chef-d'ceuvre social de la sagesse humaine. »
Mais que, par suite de la liberté de conscience érigée en principe absolu, l'autorité spirituelle soit méconnue, que le pouvoir temporel assume alors à lui seul la charge de maintenir les principes et les croyances nécessaires, et fatalement il sera amené à maintenir ces croyances et ces principes par ses moyens naturels, je veux dire il remplacera la persuasion par la force matérielle, parla violence. Crois ou meurs, telle est la formule logique de la Révolution, par cela même qu'elle confond les deux disciplines en asservissant le pouvoir spirituel au pouvoir temporel. Voilà où finalement accule le principe de la liberté de conscience, voilà où mène la prétendue tolérance des doctrines critiques, lorsque ces doctrines, de l'état d'opposition, passent à l'état de gouvernement, et se voient alors obligées, à moins de se renier, de régler exclusivement par des lois ce qui dépend des mœurs.
Ainsi nous voyons qu'en fin de compte, lorsque le positivisme déclare : « la question sociale est une question morale » : pratiquement cela signifie : il s'agit de reconstituer l'autorité spirituelle, il s'agit de rétablir cette séparation des pouvoirs que l'époque de splendeur du catholicisme a connue, cette séparation contre laquelle, en haine du moyen âge, la Révolution fulmine, — on a vu ce qu'en dit Rousseau, — cette sépa-
ration enfin que Comte regarde au contraire comme le plus grand perfectionnement qu'ait jamais reçu jusqu'ici l'organisation sociale, et comme la principale cause de la supériorité de la politique moderne sur celle de l'antiquité.
Dans l'antiquité, en eiïet, on le sait, les divers systèmes sociaux qui y ont été établis ont tous eu pour caractère commun la confusion des deux pouvoirs, soit que l'un quelconque de ces deux pouvoirs ait été complètement subordonné à l'autre, soit que même i's aient tous deux résidé dans les mêmes mains.
Mais celte organisation sociale, Comte ne pense pas à la reprocher à l'antiquité. Car il regardait la concentration des pouvoirs comme ayant été alors inévitable et même nécessaire. Inévitable d'abord, caria division, dit-il, entre le pouvoir purement moral, essentiellement destiné à régler les pensées et les inclinations, et le pouvoir proprement politique, directement appliqué aux actes et aux résultats, suppose nécessairement un développement préalable dans l'oiganismc social, qui était certainement impossible à une telle époque, « où lasimplicité et la confusion primitive des idées politiques n'eussent même pas permis de comprendre la distinction régulière du maintien des principes généraux de la sociabilité d'avec leur usage spécial et , journalier. »
Cette confusion des pouvoirs était donc alors inévitable. Elle était mémo indispensable, ajoute Comte, si l'on songe du moins, dit-il, à 1 Em.pire romain, l'Empire romain où l'activité militaire, qui avait alors
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à se développer et à remplir dans le monde une mission capitale, n'eût pu le faire si l'autorité spirituelle et la domination temporelle n'eussent été concentrées. Car, remarque Comte, ce double caractère du chef militaire, à la fois pontif et guerrier, constituait le plus puissant appui de la discipline rigoureuse que devait exiger, à celte époque, la nature et la continuité des guerres.
Du reste, ajoute Comte, pour bien juger de la nécessité de cette concentration, il faut considérer le polythéisme dans sa période active et progressive, et non à son époque de décomposition. Car, à cette époque-là, dit-il, il est incontestable que le système de conquête ayant alors atteint sa principale destination sociale, ce qui dissipait Futilité de cette confusion des pouvoirs, il n'en devait plus subsister que les dangers, de sorte que cette concentration devint, chez nombre d'indignes empereurs, le principe du plus dégradant despotisme que l'Humanité ait jamais pu subir.
Alors, dit Comte, on sentit, on comprit que les règles morales ne devaient pas être confiées à ceux-là même qui en comportent la principale application, et que leur pleine efficacité exigeait que le sacerdoce qui en a la garde ne pût jamais régner que sur les esprits et sur les cœurs, mais en devenant dans ce domaine entièrement indépendant de l'autorité politique.
Je dis: on comprit. Mais il ne faut pas en conclure que Comte nous montre cette division des pouvoirs comme sortie dès l'abord d'un dessein très net et très précis. Non. Il regarde cette division comme ayant
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avant tout découlé naturellement de la situation politique. L'obligation, en efïet, que l'on avait d'élaborer le monothéisme sous l'empire légal du polythéisme, empêchait le pouvoir spirituel de s'emparer du pouvoir temporel. Il ne pouvait pas non plus lui être soumis. Ainsi la nouvelle classe sacerdotale, par sa situation même, ne pouvait viser qu'à modifier par rinfluenc& morale un ordre politique préexistant et pleinement indépendant d'elle. Et quand la nouvelle doctrine, après quelques siècles, eut légalement prévalu, le nouveau sacerdoce ne put pas commander davantage : « La civilisation romaine, écrit Comte, avait, en effet, tellement subordonné la spéculation à l'action qu'il trouva toujours les chefs temporels, même les mieux croyants, plus disposés à l'absorption du pouvoir théorique qu'à la soumission du pouvoir pratique. » Aussi, ajoute Comte, « quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité vraiment philosophique, l'ensemble de ces grandes contestations si fréquentes, au moyen âge^ entre les deux puissances, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles furent, presque toujours, essentiellement défensives de la part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement pour le maintien convenable de la juste indépendance, qu'exigeait en lui l'accomplissement réel de sa principale mission, et sans pouvoir, dans la plupart des cas, y parvenir enOn suffisamment. »
Bien entendu, dit Comte, il faut faire abstraction de quelques cas accidentels qui ne sauraient avoir aucune
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grande importance historique. Car si, par exemple, ■nous voyons au moyen âge des dignitaires de l'Église incorporés à la hiérarchie temporelle par la possession de biens féodaux, cela n'empêche pas au fond le maintien de la distinction des pouvoirs, puisque, et c'était là le principal, l'autorité spirituelle qui élabore les principes n'en reste pas moins alors d'une façon générale indépendante. Et le seul danger capital qui menaça l'ensemble de ce grand édifice politique, Comte le voit comme étant venu de ces ordres exceptionnels de chevalerie, où, afin de mieux s'adapter aux nécessités propres des croisades, le caractère monastique s'était trouvé intimement lié au caractère militaire. « On conçoit, en effet, écrit Comte, que, chez de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une monstrueuse ambition, en lui faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément découvrir enfin la véritable explication générale, car cet ordre fameux doit être linalemenl regardé comme instinctivement constitué, par sa nature, en une sorte de conjuration permanente menaçant à la fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêles liabituels, ont su se réunir enfin pour sa destruction : c'est là, ce me semble, le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du moyen âge. »
L'ordre social du moyen âge, c'est-à-dire l'ordre social le plus admirable que, d'après Comte, l'Humanité ait jamais connu. L'avènement d'une puissance exclusivement morale, qui élabore les principes et conseille sans commander directement, est regardé, en effet, par le positivisme, ainsi que je l'ai déjà dit, comme le plus grand progrès qui ait été fait jusqu'à présent dans l'organisation des sociétés. Car si l'Humanité, il est vrai, avait déjà connu, avec les philosophes grecs, l'existence d'une ^classe exclusivement spéculative et en même temps indépendante du pouvoir politique, c'était là une classe non organisée, extérieure en quelque sorte à l'ordre social, et qui instinctivement se trouvait donc en état d'insurrection naturelle contre un ordre oîi elle ne trouvait pas sa place. En somme, ce n'était que l'ébauche d'un pouvoir spirituel indépendant, et seul le catholicisme devait organiser véritablement un tel pouvoir, faisant corps avec le système social et n'en étant pas moins à l'abri de la domination temporelle.
Quels allaient être les résultats d'une telle organisation ? Je les résume d'après Comte. Par là d'abord, dit Comte, est consacrée l'indépendance de la morale envers la politique, ou plus explicitement la séparation entre « les règles universelles de la conduite humaine' soit privée, soit publique, et leur application mobile aux divers cas spéciaux ». Chez les anciens au contraire, par suite de la confusion des pouvoirs, la morale était essentiellement subordonnée à la politique. Or, écrit Comte, « un assujettissement aussi vicieux du point
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de vue général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile de la politique devait certainement altérer beaucoup la consistance des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté, en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour celle du but prochain et particulier, et en disposante dédaigner les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une politique nécessairement variable. » « Quelque inévitable, ajoute Comte, que dût être alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable. »
Mais par la séparation au moyen âge des deux pouvoirs, la distinction, dit Comte, entre la science et Tart, se trouvant étendue jusqu'à l'art et la science les plus compliqués, les principes politiques purent alors cesser d'être empiriquement construits à mesure que la pratique venait à l'exiger. En un mot, « les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité » furent mises « à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers ».
Si, au point de vue mental, cette séparation des pouvoirs représente ainsi la distinction nécessaire entre la théorie et la pratique, socialement envisagée elle se réduit à la distinction entre l'éducation et l'action, ou en d'autres termes entre le règlement des esprits qui appartient légitimement au pouvoir théorique, et la direction des actes qui est du domaine propre du
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pouvoir pratique. Or, à ce point de vue, l'organisation politique du moyen âge qui s'appliquait à retenir chacun des deux pouvoirs dans le domaine qui normalement doit lui revenir, en l'empêchant d'empiéter sur le domaine voisin, cette organisation devait avoir une heureuse influence sur l'éducation, principalement l'éducation des sentiments que l'antiquité avait très négligée, et qu'on s'explique d'ailleurs fort bien qu'elle ait négligée, vu que, comme le remarque Comte, un pouvoir spirituel cherche d'autant moins à agir sur les esprits et sur les cœurs qu'il a plus d'autorité sur les actes. « La sagesse théocratique, écrit Comte, n'avait point ignoré que les actes humains sont toujours déterminés par les sentiments correspondants. Mais elle avait négligé la culture directe et spéciale de ceuxci, parce que la domination du sacerdoce le poussait à gouverner immédiatement ceux-là. «C'est qu'en eflfet, ajoute-t-il, « aucun pouvoir surtout théologique, ne cherche à modifier les volontés que s'il reste dépourvu d'autorité sur les actes ». Or, « telle fut la situation nécessaire du sacerdoce monothéique né sous la domination romaine ».
Enfin, dit encore Comte, un autre avantage de cette séparation établie entre le gouvernement moral et le gouvernement matériel, c'est que le grand problème politique qui consiste à concilier la subordination envers le gouvernement, nécessaire au maintien de tout ordre public, avec la possibilité de rectifier sa conduite quand elle devient vicieuse, a été résolu autant qu'il puisse l'être. En s'appuyant sur une puissance
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morale légitimement constituée, la soumission a pu cesser d'être servile en prenant le caractère d'un assentiment volontaire, et la remontrance a pu cesser d'être hostile, du moins entre certaines limites. Ce qui a tendu, écrit Comte, à « développer, jusque dans les derniers rangs des populations, un profond sentiment de dignité et d'élévation jusqu'alors presque inconnu^ par cela seul que la morale universelle ainsi constituée, d'un aveu unanime, en dehors et au-dessus de la politique proprement dite, autorisait spontanément, à un certain degré, le plus chétif chrétien à rappeler formellement, en cas opportun, au plus puissant seigneur, les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première de l'obéissance et du respect, dès lors susceptibles d'être limités à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne, ce qui était essentiellement impossible, pour les classes inférieures, dans l'ancienne économie sociale, où la règle morale émanait nécessairement, du moins en principe, de la même autorité active qui en devait recevoir l'application, par une suite inévitable de la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires. »
Et, si nous quittons la considération de l'ordre intérieur des sociétés pour envisager l'ordre international, nous constatons qu'une telle division des pouvoirs a réussi à concilier les avantages opposés de la centralisation et de la diffusion politiques, en réunissant sous un même gouvernement spirituel des populations trop nombreuses et trop variées pour ne pas exiger plusieurs gouvernements temporels distincts et indépendants.
L'organisation spirituelle, remarque Comte, est apte^ en effet, à une extension territoriale presque indéfinie,, partout où il existe une suffisante similitude de civilisation ; tandis que l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites beaucoup plusétroites sans une intolérable tyrannie, dont la stabilitéest impossible. C'est ainsi donc que le catholicisme a constitué, au moyen âge, le principal lien ordinairedes diverses nations européennes, depuis que la domination romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisamment; « et sous ce rapport, écrit Comte, l'influence catholique doit être jugée non seulement par le bien ostensible qu'elle a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus difficilement appréciable. »
C'est, comme on vient de le voir, pour des raisons exclusivement positives qu'Auguste Comte soutient le principe de la séparation des pouvoirs, et des raisons qui tiennent, non tant à la situation politique qu'il analyse, propre au moyen âge, qu'aux conditions mêmes de la nature humaine, et qui restent donc valables éternellement. Aussi le positivisme considère-t-il cette séparation des deux pouvoirs comme étant la première' condition delà réorganisation présente de la société.
Mais ici une question primordiale se pose. Avant de rechercher, en etïet, s'il est nécessaire de séparer le pouvoir spirituel du pouvoir temporel, on peut se
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■demander: est-il besoin dans la société actuelle d'un pouvoir spirituel quelconque ? On sait là-dessus la réponse de la Révolution. Elle nie la nécessité de tout pouvoir spirituel, et elle est d'ailleurs en cela logique avec elle-même, puisqu'elle a comme idéal d'afïranchir l'individu de toute autorité, pour lui permettre de se laisser guider par sa seule conscience et sa seule raison convenablement libérées d'abord de toute nfluence quelconque. Or c'est là le préjugé révolutionnaire qu'Auguste Comte a le plus fortement combattu. On a déjà vu précédemment quelques-unes des raisons qu'il nous donne sur la nécessité dans la société d'un pouvoir spirituel. Mais la question est si importante que je crois devoir y revenir, afin de compléter ■ce que j'ai dit sur ce sujet.
A quels points de vue Auguste Comte considère-t-il qu'un pouvoir spirituel est nécessaire? A deux points de vue : au point de vue de l'ordre intérieur des sociétés et au point de vue do l'ordre international. Je résumerai d'abord ce qu'il dit du premier point de vue : « Sous ce rapport, écrit-il, l'action du pouvoir spirituel consiste essentiellement à établir par Védiication les opinions et les habitudes qui doivent diriger les hommes dans la vie active, et à maintenir par une influence morale, régulière et continue, exercée soit sur les individus, soit sur les classes, l'observation pratique de ces règles fondamentales. Il s'agit donc d'examiner les motifs principaux qui, en opposition aux préjugés actuels, nécessitent, dans le nouvel état social, un gouvernement moral portant sur les
idées, sur les penchants et sur la conduite, soit dans l'ordre individuel, soit dans l'ordre collectif... »
«... Xi l'homme ni l'espèce humaine ne sont destinés àconsumerleur vie dans uneactivité stérilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la conduite qu'ils doivent tenir. C'est à /'«cHo» qu'est appelée essentiellement la totalité du genre humain, sauf une fraction imperceptible, principalement vouée par la nature à la contemplation. Et néanmoins toute action suppose des principes préalables de direction que les individus ou les masses n'ont ni la capacité ni le temps d'établir, ou seulement de vérifier, autrement que par l'application même dans le plus grand nombre des cas. Telle est, sous le simple rapport intellectuel, la considération fondamentale qui motive, d'une manière décisive, l'existence d'une classe qui, éminemment active dans l'ordre spéculatif, est constamment et exclusivement occupée à fournir à toutes les autres des règles générales de conduite dont elles ne peuvent pas plus se dispenser qu'elles ne sont aptes à les former, et qui, une fois admises, leur permettent d'employer toute leur capacité de raisonnement à les appliquer judicieusement dans la pratique, en s'aidant pour cela des lumières de la classe contemplative, quand la déduction ou l'interprétation présentent trop de diflicultés.
« Cette nécessité d'une direction spirituelle se montre non moins clairement si, cessant de considérer l'homme seulement comme intelligent, on l'envisage aussi sous le rapport moral. Car même en admettant que chaque individu ou chaque corporation put se
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former par ses seules facultés le plan de conduite le plus convenable, soit à son propre bien-être, soit à la bonne harmonie de l'ensemble, il resterait certain que cette doctrine, devant se trouver le plus souvent en opposition, à un degré quelconque, avec les impulsions les plus énergiques de la nature humaine, elle n'exercerait par elle-même presque aucune influence sur la vie réelle. Elle a donc besoin d'être, pour ainsi dire, vivifiée par une force morale régulièrement organisée, qui, la rappelant sans cesse à chacun au nom de tous, lui imprime toute l'énergie résultant de cette adhésion universelle, et seule capable de surmonter ou même de contrebalancer suffisamment la puissance des penchants antisociaux, naturellement prépondérante dans la constitution de l'homme. »
Puis, après avoir développé cette idée, que, quels que puissent être les progrès de la civilisation, il restera toujours vrai que si a l'état social est à certains égards un état continu de satisfaction individuelle, il est aussi, sous d'autres rapports non moins certains, un état continu de sacrifice », Comte poursuit : « De là donc la nécessité de développer par une action spéciale ce qu'il y a dans l'homme de moralité naturelle, pour réduire, autant que possible, les impulsions de chacun à la mesure voulue par Iharmonie générale, en habituant dès l'enfance à la subordination volontaire de l'intérêt particulier envers l'intérêt commun, et en reproduisant sans cesse dans la vie active, avec tout l'ascendant nécessaire, la considération du point de vue social. Sans cette salutaire influence, qui étouffe le
mal dans sa source, la société étant constamment obligée d'agir matériellement sur les individus, soit par la violence directe, soit par l'intérêt, pour réprimer dans leur effet des tendances qu'elle aurait laissées se développer librement, le maintien de l'ordre deviendrait bientôt impossible quand cette discipline temporelle serait parvenue au dernier degré d'exagération qu'elle comporte.. .
« Ainsi, soit sous le rapport intellectuel, soit sous le rapport moral, il est constaté que, dans toute société régulière, les notions de bien ou de mal destinées à diriger la conduite de chacun dans les diverses relations sociales (et même dans la vie purement individuelle, en tant qu'elle peut influer sur ces relations), doivent se réduire à ce qui est prescrit ou jjrohibé par des préceptes positifs, établis et maintenus par une autorité spirituelle convenablement organisée, et dont l'ensemble constitue la doctrine sociale directrice. Par là se trouve expliquée cette vieille expérience du genre humain dont la philosophie catholique, d'après cette connaissance profonde, quoique essentiellement empirique, de notre nature, qui la caractérise si éminemment, a systématisé le résultat général, en présentant directement comme une vertu fondamentale, base immuable et nécessaire du bonheur privé ou public, la foi, c'est-à-dire la disposition à croire' spontanément, sans démonstration préalable, aux dogmes proclamés par une autorité compétente ; ce qui est, en efïet, la condition générale indispensable pour permettre l'établissement et le maintien
^28 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE
d'une véritable communion intellectuelle et morale.
« En principe, toute l'action de l'individu sur la doctrine régulatrice se borne, dans l'état normal, à en déduire la règle pratique applicable à chaque cas parti- •culier, en consultant lorgane spirituel dans tous les ■cas douteux. Mais quant à la construction même de la doctrine, sous quelque aspect qu'on la considère, chacun n'a pas d'autre droit légitime que d'en solliciter la rectification partielle, quand l'expérience a constaté •que, sous un rapport quelconque, elle ne remplit pas suffisamment son but pratique. C'est au pouvoir spirituel, ainsi averti, qu'il appartient naturellement d'effectuer dans la doctrine les changements convenables, après en avoir vérifié la nécessité. Tel est, du moins, l'ordre régulier. Dans toute autre hypothèse, la société doit être regardée comme se trouvant dans un véritable état de révolution plus ou moins complet. »
Et qu'on ne pense pas que, dans tout ce qui précède, €omte n'a en vue que les besoins d'une époque passée. Bien au contraire. « Les deux ordres de considérations générales indiquées ci-dessus, écrit-il, s'appliquent spécialement à l'état social vers lequel tendent les peuples modernes. Car, dans ce nouvel état, caractérisé par une séparation plus complète et toujours croissante des diverses fonctions, chacun n'est apte à concevoir spontanément, quelque capacité qu'il puisse avoir, qu'une portion infiniment petite de la doctrine dont il a besoin pour sa conduite, soit industrielle, soit sociale : et, en même temps, son intérêt propre, devenu plus partiel, tend naturellement à s'écarter de
l'iatérèt commun, dans un plus grand nombre de cas, quoiqu'il un moindre degré. »
En parlant de l'organisation du régime industriel, j'ai déclaré avec Comte : la question sociale est une question morale. J'ai déjà expliqué ce qu'il fallait entendre par là. Mais voici un texte de Comte qui va encore mieux nous préciser sa pensée sur ce sujet : « En considérant trop exclusivement les immenses avantages moraux et politiques incontestablement propres au mode d'existence industriel, on finit par se les exagérer au point de concevoir qu'ils dispensent presque entièrement de toute véritable organisation spirituelle. » Or il n'en est rien, déclare Comte, et l'influence régulatrice et directrice du pouvoir spirituel n'est pas moins nécessaire dans l'ordre des relations industrielles qu'elle ne l'a été dans l'ordre des relations militaires. « Les intérêts individuels sont sans doute bien plus conciliables, par leur nature, dans le nouveau mode d'existence que dans l'ancien. Mais cette heureuse particularité, qui rend la règle morale plus facile à établir, n'en dispense en aucune manière, puisque l'opposition, pour être devenue moins intense, n'a nullement disparu, et qu'elle est même plus étendue, en tant que les contacts sont plus multipliés. Ainsi, pour choisir l'exemple le plus important, bien que l'hostilité entre les chefs et les ouvriers remplace très avantageusement pour l'ordre social celle qui existait entre les guerriers et les esclaves, elle n'en est pas moins réelle. Vainement espérerait-on la détruire par des institutions temporelles qui, en liant plus intime-
230 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIOLE d"aLGUSTE COMTE
ment les inlérèts matériels de ces deux classes, diminueraient raction arbitraire exercée par chacune d'elles sur l'autre. Jamais un état fixe ne sera solidement établi sur le simple antagonisme physique, le seul que de telles institutions puissent régulariser. Quoique fort utiles, sans doute, elles seront toujours insuffisantes, parce qu'elles laisseront nécessairement subsister le désir et même la possibilité dans les chefs d'abuser de leur position pour réduire les salaires et le travail, et dans les ouvriers d'obtenir parla violence ce que la vie laborieuse ne pourra leur procurer. La solution de cette grave difficulté exige indispensablementlinfluence continue d'une doctrine morale, imposant aux chefs et aux ouvriers des devoirs mutuels, conformes à leurs relations réciproques. Or, cette doctrine ne peutévidemment être fondée et maintenue que par une autorité spirituelle, placée à un point de vue assez général pour embrasser l'ensemble de ces rapports, et en même temps assez désintéressée dans le mouvement pratique pour n'être pas habituellement suspectée de partialité par aucune des deux classes ennemies entre lesquelles elle doit s'interposer...
(( Ce serait tropcompter sur la puissance des démonstrations de l'économie politique pour prouver la conformité nécessaire des divers intérêts industriels, que d'espérer qu'elle puisse jamais suffire à les discipliner. Quand même on accorderait à ces démonstrations toute la latitude logique, d'ailleurs fort exagérée, que les économistes leur ont donnée, il resterait certain que l'homme ne se conduit pas uniquement, ni même
principalement, par des calculs, et en second lieu, qu'il n'est pas toujours, ni même le plus souvent, susceptible de calculer avec justesse. La physiologie du dix-neuvième siècle, confirmant ou plutôt expliquant Texpérience universelle, a démontré positivement la frivolité de ces théories métaphysiques quireprésentent l'homme comme un être essentiellement calculateur, poussé parle seul mobile de l'intérêt personnel. Ainsi la morale, soit privée, soit publique, sera nécessairement flottante et sans force, tant qu'on placera comme point de départ, pour chaque individu ou chaque classe, la considération exclusive de l'utilité particulière. G est néanmoins à quoi mène inévitablement, par sa nature, l'esprit industriel, comme tout autre esprit purement temporel, quand il se produit isolément et sans avoir subi l'intluence morale régulatrice, qui ne peut se trouver que dans l'action d'un pouvoir spirituel convenablement organisé. »
Mais après avoir ainsi insisté sur l'action morale que la société doit exercer pour tâcher d'organiser le régime industriel, je crois nécessaire de rappeler, afin qu'on ne perde pas de vue les divers aspects du sujet, que le positivisme ne regarde pas cette action morale comme pouvant suffire à elle seule ; et qu'il considère que, pour régler les rapports industriels, la société a en outre à intervenir matériellement par des institutions temporelles. Et ainsi sur ce point également le positivisme, comme je l'ai déjà fait ressortir, se trouve en conflit direct avec l'économie politique de l'école libérale, qui prétend interdire toute intervention de la
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société et laisser le règlement des rapports s'établir par le seul jeu et équilibre des intérêts privés, abandonnés à eux-mêmes. «Le vice fondamental de l'économie politique, écrit Comte, envisagée comme théorie sociale, consiste directement en ce que pour avoir constaté, sous quelques rapports particuliers, qui sont fort loin d'être les plus importants, la tendance spontanée et permanente des sociétés humaines vers un certain ordre nécessaire, elle se croit autorisée à en conclure l'inutilité de le régulariser par des institutions positives ; tandis que cette grande vérité politique, conçue dans son ensemble, prouve seulement la possibilité de l'organisation, en même temps qu'elle conduit à en apprécier dignement l'importance capitale. »
Les textes qui précèdent se trouvent donc résumerce que dit Comte de la nécessité d'un pouvoir spirituel au point de vue de l'organisation intérieure de chaque peuple pris en particulier. Mais si l'on quitte ce point de vue pour embrasser l'ordre international, on voit se manifester également ce besoin d'un pouvoir spirituel pour lier les peuples entre eux. « Je crois devoir signaler ici, écrit Comte^ comme dans le cas précédent, mais plus rapidement, les fausses conceptions politiques que tend à produire aujourd'hui l'aperçu incomplet de l'avenir temporel de la société, en représentant les relations de peuple à peuple comme sufhsamment régularisées, par cela seul que les diverses nations seraient parvenues à la vie purement industrielle. Sans doute, ce nouveau mode d'existence a l'heureuse propriété de faciliter l'association morale des nations,
LA SÉPARATION bES POUVOTKS 233
comme celle des individus ou des classes ; mais il n'en dispense pas davantage dans le premier cas que dans le second, et même il la rend plus nécessaire en tant qu'il multiplie et qu'il étend les relations. Admettons un instant que l'ordre temporel européen puisse perdre entièrement le caractère militaire pour recevoir le caractère purement industriel, sansque ce changement soit précédé et provoqué par une réorganisation spirituelle convenable, ce qui certainement implique contradiction. Même dans cette hypothèse abstraite, il reste incontestable que ce système ne saurait avoir aucune solidité, si les diverses nations étaient abandonnées, d'une manière fixe, aux seules institutions temporelles, sans les subordonner à aucune autre doctrine morale commune, établie et maintenue par un pouvoir spirituel quelconque. Car l'intérêt particulier, conçu comme base unique et directe d'un plan de conduite, peut encore moins servir à fonder solidement la morale des peuples qu'a établir celle des individus ou des classes. En effet, en supposant même toujours que la conduite puisse être exclusivement ou principalement dirigée par le calcul (ce qui n'est pas plus vrai des nations que des individus), la relation du bien-être de chacun avec celui de tous est certainement à la fois moins réelle et moifisperceptible dans l'ordre européen que dans l'ordre national. Il est bien difficile, et par suite infiniment rare que le bonheur réel d'un individu puisse s'accorder complètement avec une conduite antisociale fortement prononcée ; cela est beaucoup plus facile et, par suite, beaucoup plus commun,
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pour une nation, même dans le mode industriel^ comme l'expérience ne Fa que trop prouvé depuis la fondation du système colonial et prohibitif, si bien que telle est encore l'opinion dominante. De même, sous le rapport intellectuel, un individu pourrait, à la rigueur, en cessant d'être actif, se placer au point de vue national, et le saisir jusqu'à un certain point, s'il avait la force de tête suffisante ; cela est bien autrement difficile quand il faut s'élever jusqu'au point de vue européen, et une organisation sociale qui exigerait un tel effort, d'une manière permanente, dans un très grand nombre d'hommes, ou seulement dans les chefs des ordres temporels nationaux, serait évidemment impossible.
« Les théories exagérées des économistes sur l'identité nécessaire et constante des intérêts industriels propres aux diverses nations, auraient beau être d'une exactitude absolue, elles seraient inévitablement encore plus impuissantes à régulariser les rapports de peuples que ceux des individus, à l'aide de la seule conviction qu'elles pourraient produire. Vainement les peuples les plus avancés tendent-ils aujourd'hui, plus ou moins fortement, à sortir du régime prohibitif. Ce résultat fût-il jamais complet, l'esprit dhostilité industrielle ne manquerait pas de se reproduire, sous de nouvelles formes qu'il saurait bien créer, s'il était possible que chaque nation continuât indéfiniment à n'admettre d'autre règle de conduite que la satisfaction de son intérêt propre sans se reconnaître aucun devoir moral envers les autres. La seule puissance vraiment capable
de contenir dans les limites nécessaires cette rivalité naturelle des peuples et de l'utiliser en la réduisant, du moins régulièrement, à une légitime émulation, c'est celle d'une doctrine générale sur les rapports effectifs des nations, établie et proclamée habituellement par une autorité spirituelle, qui, parlant à chaque peuple au nom de tous, trouve dans cet assentiment universel l'appui nécessaire pour faire admettre ses décisions. »
Et voici la conclusion :« Ainsi, en résuliat final de toutes les considérations précédentes, on vérifie par les détails cette proposition fondamentale établie cidessus, d'après une vue d'ensemble : l'état social vers lequel tendent les peuples modernes nécessite tout aussi bien que celui du moyen âge, soit sous le rapport actif, soit même sous le rapport passif, et par des motifs, les uns généraux, les autres spéciaux, une organisation spirituelle (c'est-à-dire intellectuelle et morale), tant européenne (1) que nationale. »
J'ai donc ainsi exposé — peut-être en me laissant entraîner à faire des citations un peu longues, mais j'ai pensé qu'il valait mieux ici, vu leur importance, donner les textes eux-mêmes que de les résumer, — j'ai donc exposé, dis-je, quelles sont les raisons principales qui font que Comte, ne croyant pas devoir
(1) Comte aurait écrit, quelques années plus tard ; « Universelle ».
236 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE
se contenter d'élaborer une doctrine, a cherché en plus à organiser un pouvoir spirituel, pouvoir spirituel qui, dans sa pensée, — et on a vu, en parlantde la constitution catliolique du moyen âge, quel motif d'ordre général il en donne, — devait être séparé, indépendant du pouvoir politique.
Ce poiis'oir spirituel, il semblerait, au premier abord, assez naturel que Comte ait pensé pour l'organiser à l'ensemble des corps savants, puisque le positivisme repose sur la science. Mais s'il y a, en effet, vaguement songé tout au début de sa carrière, c'est là un projet qu'il a dans la suite assez rapidement abandonné. Et non seulement il l'a abandonné, mais encore, àmesure qu'on avance dans son œuvre, on le voit juger les savants avec de plus en plus de sévérité. De plus en plus il les regarde, je cite ses propres expressions, comme profondément indignes, d'après leurs vices intellectuels et moraux, d'aucune haute mission sociale. Ce qu'il leur reproche d'abord au point de vue intellectuel, c'est principalement, comme on l'a déjà vu dans le chapitre sur la hiérarchie des sciences, leur répugnance envers toute généralité et leur « prédilection exclusive, vicieusement systématisée, pour des spécialités de plus en plus étroites ».
« Le public ignore souvent, écrit-il, que, d'après une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité. » — « A mesure que la vaine
LA SÉPAliATION DES POUVolKS 237
ambition des savants actuels, écrit encore Comte, les pousse hors de leurs anciennes enceintes, la raison vulgaire s'étonne de constater combien leur régime si vanté a rétréci leur intelligence, sauf envers quelques questions peu étendues et rarement importantes. La saine philosophie dissipera cette surprise naturelle en expliquant comment cette sorte d'idiotisme académique dut résulter de la vicieuse prolongation d'un mode provisoire. Progressif pendant les trois derniers siècles pour élaborer le long préambule scientifique de la rénovation philosophique projetée par Bacon et Descartes, ce régime provisoire a dû devenir rétrograde depuis que l'accomplissement de celte préparation permit la construction directe de la véritable science, nécessairement relative à l'humanité. »
Et, parlant ailleurs du hautenseignementqui se trouve confié actuellement aux corps savants, Comte ajoute : « Par cela même que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait remplir son otïice, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi prématurément conférées : car la première condition réelle de tout pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement générale, quelle qu'en soit la nature ; et jusqu'ici les savants n'en ont évidem-
238 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITHjL'E D'aUGUSTE COMTE
ment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent les fragments épars et incohérents, mais infiniment précieux, de la seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne savent pas l'y voir et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savants actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler le mieux préparés. »
Et à ces vices d'ordre intellectuel ajoutez, dit Comte, chez les savants modernes, l'infériorité morale correspondante, qui vient de ce que « chez la classe spéculative l'élévation de 1 ame et la générosité des sentiments peuvent difficilement se développer sans la généralité des pensées, d'après l'affinité naturelle : envers les vues étroites ou dispersives et les penchants égoïstes. »
J'en ai assez dit pour montrer que Comte était loin de penser aux savants pour l'organisation de son pouvoir spirituel. Rien d'ailleurs, disait-il, de ce qui est aujourd'hui classé, n'est susceptible d incorporation dans le nouveau sacerdoce. Mais alors sur qui comptait-il ? Sur une classe entièrement nouvelle, formée par tous ceux, d'oîi qu'ils viennent, qui se trouveraient disposés intellectuellement et moralement aux vues d'ensemble, aux généralités scientifiques. Et Comte insiste sur ce besoin de vues générales.
ft La vraie théorie, écrit-il, est toujours générale, comme la saine pratique reste constamment spéciale ;
puisque chacun doit tout coacevoir essentiellement, sans que personne aspire à tout exécuter. La spécialité actuelle des prétendus théoriciens constitue une véritable monstruosité intellectuelleet sociale que l'anarchie moderne peut seule expliquer et qui devient aujour- ■d'hui le principal obstacle à la reconstruction de l'ordre occidental. D'après l'intime dépendance, t la fois objective et subjective, qui lie tous les éléments physiques, intellectuels et moraux de l'économie naturelle, son étude, scientifique ou logique, ne saurait être scindée sans une profonde irrationalité. Aucune partie de cet ordre universel ne devient vraiment appréciable sans la conception des autres. La vie réelle a toujours besoin de leur ensemble, qui peut seul conduire
à de véritables conseils Sans la généralité des
vues, qu'on ne saurait obtenir autrement, l'abstraction théorique deviendrait habituellement une pure infériorité mentale, aussi stérile pour le bien public
que nuisible au bonheur privé En un mot, l'art
humain n'est pas moins indivisible que la nature humaine. Toutes ses branches quelconques doivent être intimement unies par le vrai sacerdoce, qui sans cela resterait toujours inférieur à sa grande mission sociale. »
Certes, il est impossible que chacun cultive toute science à fond. Mais chacun doit avoir des notions de tout. Et s'il y a une spécialisation, elle ne doit se faire qu'au sein du sacerdoce et doit être régularisée par lui. Mais il faut que le sacerdoce pris en corps se distingue par l'universalité des connaissances, l'admirable
•240 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIOL'E d'aUGUSÏE COMTE
universalité, dit Comte, qui caractérisa le sacerdoce théocratique. « Depuis que l'anarchie moderne, écrit-il, fait provisoirement prévaloir une analyse dispersive, cette synthèse théocratique se trouve radicalement méconnue. On s'efl'orce de représenter comme une monstruosité sociale le concours d'attributions qui fournit jusqu'ici le meilleur type du régime humain. Aucun temps ultérieur ne put fournir une plénitude de vues et detforts comparable à celle des antiques théocrales, à la fois législateurs, juges, médecins, astronomes, philosophes et poètes, en même temps que pontifes. Loin d'être nullement anomale, cette concentration de tous les otTices théoriques se trouva spontanément conforme à la vraie nature de l'ordre humain. »
Mais ne craignez-vous pas qu'un tel gouvernement spirituel n'abuse, objectait à Comte quelqu'un qui appréhendait la puissance d'un sacerdoce qui aurait ainsi réuni et l'ascendant scientifique et esthétique, et l'ascendant moral? Et Comte répondait : j'espère bien qu il abusera. Et il entendait par là : j'espère bien qu'il existera. Car vouloir en effet qu'un gouvernement n'abuse pas, c'est vouloir qu'il ne soit point, puisque tout gouvernement est nécessairement imparfait, comme tout ce qui est humain. Et la question est de savoir s'il vaut mieux un gouvernement avec ses abus inévitables, ou l'absence de tout gouvernement. L'objection de l'interlocuteur de Comte, comme le faisait remarquer le positiviste qui rapporte cette anecdote, est une objection d'ordre parlementaire, « puisée à
l'argumentation de ces doctrines, qui, à force de réclamer léquilibre et la pondération du pouvoir, ont (ini par supprimer toute espèce de gouvernement et de pouvoir. »
Mais je n'insiste pas plus sur ce sujet. Et peut-être m'y suis-je déjà trop étendu, puisque cette organisation d'un nouveau pouvoir spirituel ne peut intéresser directement que ceux qui sont ralliés entièrement à la doctrine positiviste. Quant aux catholiques, ce qu'ils ont seulement à retenir des matières traitées ici, ce sont les arguments que Comte nous fournit prouvant, d'une part la nécessité d'un pouvoir spirituel dans la société, et d'autre part la nécessité de séparer ce pouvoir d'avec le pouvoir politique proprement dit, double nécessité que nie la Révolution.
Mais cette séparation que le positivisme juge nécessaire entre les deux pouvoirs, pratiquement à quoi cela revient-il pour le temps présent? Cela revient simplement pour le présent à établir la liberté complète d'enseignement. Ce qui implique, remarquons-le, l'abandon par l'État de l'éducation que de plus en plus, comme il était fatal, il tend à absorber. Il faut, disait Comte, livrer la réorganisation des opinions et desmœursà la libre concurrence des doctrines capables de l'accomplir. D'où nécessité de l'abolition du budget de l'enseignement, aussi bien scientifique que métaphysique, abolition accompagnée comme de raison
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d'un ensemble de mesures, soit pour indemniser les personnes, soit pour remplacer les services qui dans les premiers temps risqueraient d'être négligés. « Le libre enseignement, écrit Comte, que le positivisme seul peut invoquer avec une pleine sincérité, est devenu indispensable à notre situation, soit comme mesure transitoire, soit même comme annonce de l'avenir normal. Sous le premier aspect, il constitue une condition d'avènement de toute doctrine propre à déterminer, d'après une vraie discussion, des convictions fixes et communes, que supposerait tout système légal d'instruction publique, loin de pouvoir les produire. Appréciée sous le second rapport, la liberté d'enseignement ébauche déjà le véritable état final, en proclamant l'incompétence radicale de toute autorité temporelle pour organiser l'éducation. Le positivisme est donc loin de nier jamais que l'enseignement doive être réglé. Mais il établit que cette organisation n'est point encore possible, tant que durera l'interrègne spirituel ; et que, quand elle deviendra réalisable, d'après le libre ascendant d'une doctrine universelle, elle appartiendra exclusivement au nouveau pouvoir spirituel et moral. Jusque-là l'État doit renoncer à tout système complet d'éducation générale, sauf de sages encouragements aux branches les plus exposées à être négligées dans les entreprises privées, surtout l'instruction primaire. »
En résumé, l'État, ajoute Comte, « doit livrer l'éducation aux libres tentatives des associations particulières afin de laisser surgir un système définitif, dont la
supposition actuelle ne constituerait qu'un mensongfr oppressif. La principale condition d'une telle liberté consiste aujourd'hui à supprimer à la fois tout budget théologique et tout budget métaphysique, en laissant à chacun l'entretien du culte et de l'instruction qu'il préfère. Cette double suppression doit d'ailleurs s'accomplir avec la justice et la générosité qui conviennent à une véritable régénération supérieure à toute rivalité haineuse; il faudra donc indemniser dignement les personnes, ecclésiastiques ou universitaires, ainsi atteintes par une mesure qu'elles n'avaient pu prévoir.
On voit d'après ceci que, pour compléter cette séparation des pouvoirs, Comte pensait, en même temps qu'à l'abolition du budget de l'enseignement, à l'abolition du budget des cultes. Mais sur ce terrain les catholiques peuvent-ils le suivre? Je veux dire, cette abolition du budget des cultes, les catholiques peuvent-ils l'accepter, — nous dirons maintenant plus justement, puisque c'est chose accomplie, la ratifier? Je n'ai pas l'autorité voulue pour répondre. Et je ne puis donc que me contenter d'exposer sur ce sujet les idées de Comte» afin de permettre, à ceux qui ont qualité pour cela, de juger en toute connaissance de cause.
Quand Comte parlait de la séparation de l'Église et' de l'État, il était certes très éloigné de penser à une séparation telle que celle qui vient d'être accomplie. Un seul mot de lui le fera tout de suite sentir. Dans une lettre oîi il donnait à M. Sabatier ses instructions au sujet de la visite, dont j'ai déjà parlé précédemment, que M. Sabatier fit au général des jésuites, voici, en
2i4 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE
effet, ce que textuellement Comte écrivait à propos de la suppression du budget des cultes : « Mais une digne initiative ne peut à cet égard venir que des prêtres catholiques eux-mêmes, sans quoi la mesure semblerait hostile au catholicisme. »
Mais Comte pouvait-il donc croire qu'une telle initiative viendrait jamais du clergé lui-même, que le clergé serait jamais disposé à se dépouiller ainsi de par sa propre volonté ? Oui, pensait-il, si c'est pour recouvrer en retour une liberté pleine et entière, car, accomplie dans ces conditions, l'abolition du budget des cultes peut seule, disait-il, rendre au clergé catholique Tindépendance indispensable à sa mission sociale.
Et il faut ajouter que, d'autre part, comme je l'ai déjà dit, cette abolition du budget des cultes, dans la pensée de Comte, ne devait pas se faire sans l'abolition correspondante du budget de l'enseignement.
En un mot, la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel que Comte préconisait, car elle était dans le plan de sa doctrine, cette séparation ne devait être en rien une mesure d'hostilité contre l'Église. J'espère du reste avoir fait assez connaître Comte par tout ce qui précède pour que l'on soit assuré qu'il n'a jamais pu rien désirer d'hostile au catholicisme. J'achèverai d'ailleurs de marquer l'esprit dans lequel Auguste Comte avait souhaité la séparation, en citant ces deux faits. Le premier fait est relatif aux églises : <( L'abolition du budget ecclésiastique, dit à ce propos Comte, devra toujours respecter les édifices catholiques. » — L'autre fait est relatif aux subventions pour
l'entretien du culte. Comte a inséré à cet égard la clause suivante dans son testament : « Si cet affranchissement, — écrit-il, en parlant de la séparation, — ne s'accomplit qu'après ma mort, je désire seconder, autant que je l'aurais fait pendant ma vie, le libre entretien du culte catholique à Paris. Outre la participation que mes disciples y pourront individuellemect prendre, ils devront collectivement acquitter mon engagement public de cent francs par an en faveur du catholicisme, pendant toute la durée de son subside volontaire. La moitié de cette souscription sera spécialement atTectée à l'église Saint-Paul, comme souvenir et prolongement du minime tribut que je continuerai toujours d'y porter chaque semaine, même pendant mes sessions de travail. »
Et je sais que ce vœu d'Auguste Comte a été réalisé, dès après la séparation de l'Église et de l'État, le 6 février 1906, par ses exécuteurs testamentaires, qui. eux du moins, sont restés en majorité fidèles à sa pensée.
J'ajouterai qu'Auguste Comte ne s'est pas contenté de charger ainsi ses disciples de donner en son nom ; mais, ce qui fait son geste encore plus significatif, qu'il les a invités à suivre son exemple. Parlant, en effet, dans son quatrième volume de Politique positive, de cet engagement qu'il avait pris de subvenir, dans la mesure de ses moyens, quand le moment serait venu, à l'entretien du culte catholique, il dit : en imitant cet exemple, les vrais positivistes m'aideront à protéger le catholicisme contre l'oppression révolutionnaire.