‹ Le système politique d'Auguste ComteChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

J'ai parlé, dans le chapitre précédent, du pouvoir spirituel. J'ai montré son rôle, son utilité. Je dois à présent parler du pouvoir temporel. Mais auparavant je voudrais dire un mot sur les raisons très générales qui nécessitent dans la société un gouvernement quel qu'il soit, sans distinguer entre le spirituel et le temporel. D'où vient que cet être qu'est la société, à l'exclusion de tous les autres êtres, réclame un organe spécial ayant pour fonction déterminée de gouverner? Voilà ce qu'il est nécessaire que j'expose tout d'abord brièvement.

L'explication, du reste, est simple. Dans les êtres en général l'accord, le consensus entre les diverses parties de l'être, est tout naturel et spontané, puisque ces êtres ont un organisme indivisible, c'est-à-dire un organisme où rien ne peut subsister à part. Mais il n'en est pas de même pour l'être collectif qu'est la société. Ici l'organisme est composé. Il est formé d'éléments séparables, qui sont eux-mêmes des êtres individuels ou collectifs. De là une double conséquence.

Première conséquence. Il peut s'établir dans la société une division du travail, puisque les éléments qui forment la société étant séparables, sont capables de travailler chacun à part. C'est là ce qui constitue d'ailleurs la principale supériorité de l'être social sur tous les autres êtres, la répartition des travaux, étant la source capitale du progrès humain.

Mais s'il n'y a pas de société sans la répartition des travaux, il n'y a pas plus de société sans le concours des efforts. Or, la seconde conséquence qui résulte de la nature composée de cet être qu'est la société, c'est que le consensus entre ses éléments n'est pas, comme dans les autres êtres, spontané. Le refus ou la dispersion de l'effort y est possible. « De là, écrit Comte, pour prévenir et contenir cette tendance à la disper sion, la nécessité d'un gouvernement, c'est-à-dire d'un organe social, qui, placé toujours par sa situation au point de vue le plus général, soit susceptible d'intervenir pour rappeler sans cesse la pensée d'ensemble. «

Et il faut remarquer que ce besoin d'un organe gouvernemental va en s'accentuant à mesure que la civilisation progresse. Car le progrès amène une division de plus en plus grande du travail, et par là provoque une tendance de plus en plus prononcée vers la dispersion. « 11 résulte, en effet, nécessairement, écrit Comte, de cette spécialisation constamment progressive, que chaque individu et chaque peuple se trouvent habituellement placés à un point de vue de plus en plus borné, et animé d'intérêts de plus en plus particuliers. Si donc d'une part l'esprit s'aiguise, de

l'autre il s'amincit ; et de même ce que la socialité gagne en étendue, elle le perd en énergie. »

C'est ainsi, ajoute Comte, « que le même principe qui a seul permis le développement et l'extension de la société générale, menace, sous un autre aspect, de la décomposer en une multitude de corporations incohérentes, qui semblent presque ou point appartenir à la même espèce ; et c'est aussi par là que la première cause élémentaire de l'essor graduel de l'habileté humaine paraît destinée à produire ces esprits très capables sous un rapport unique, et monstrueusement ineptes sous tous les autres aspects, trop communs aujourd'hui chez les peuples les plus civilisés, oîi ils excitent l'admiration universelle.

« Si l'on ajustement déploré, dans l'ordre matériel, l'ouvrier exclusivement occupé, pendant sa vie entière, à la fabrication de manches de couteaux ou de tètes d'épingles, la saine philosophie ne doit peut-être pas, au fond, faire moins regretter, dans l'ordre intellectuel, l'emploi exclusif et continu d'un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de quelques insectes : l'effet moral, en l'un ou l'autre cas, est malheureusement fort analogue ; c'est toujours de tendre essentiellement à inspirer une désastreuse indifférence pour le cours général des affaires humaines, pourvu qu'il y ait sans cesse des équations à résoudre, et des épingles à fabriquer. »

Ainsi, conclut Auguste Comte, « chacun, homme ou peuple, devient de plus en plus impropre à saisir, par ses propres facultés, la relation de son action spéciale

avec Tensemblc de l'action sociale, qui, en même temps, se complique toujours davantage ; et, d'un autre côté, il se sent de plus en plus porté à isoler sa cause particulière de la cause commune, qui, précisément, est de jour en jour moins perceptible. Ces inconvénients de la division du travail tendent évidemment, par la nature des choses, à augmenter continuellement aussi bien que ses avantages. Les premiers annuleraient donc les seconds, s'ils pouvaient avoir un cours entièrement libre. De là la nécessité absolue d'une action continue, produite par deux forces, Fùne morale, l'autre physique, ayant pour destination spéciale de replacer continuellement au point de vue général des esprits toujours disposés par eux-mêmes à la divergence, et de faire rentrer dans la ligne de l'intérêt commun des activités qui tendent sans cesse à s'en écarter. »

Ce texte d'Auguste Comte est important. Il réfute, en effet, admirablement, une erreur qui est très répandue à notre époque. On croit assez communément qu'à mesure que la civilisation se développe, les hommes, grâce au progrès des lumières, comme on dit, ont moins besoin d'être gouvernés, étant plus capables de . se gouverner eux-mêmes. Or Comte nous prouve ici que c'est précisément à l'opposé qu'est la vérité. Il nous montre que plus on avance dans la civilisation, et plus les intérêts particuliers se trouvent naturellement éloignés de l'intérêt général, et les intelligences du point de vue d'ensemble. Ce qui fait que les citoyens ont d'autant plus besoin d'être gouvernés, et spirituel-

lement pour être rappelés à la vue d'ensemble, et politiquement pour être maintenus dans la ligne de l'intérêt général.

Ainsi donc l'importance du gouvernement, si du moins on considère le gouvernement dans son ensemble, augmente avec les progrès de la civilisation. Quant à l'importance respective de chacun des deux pouvoirs, spirituel et temporel, ce que l'on peut dire à ce sujet, c'est que plus les hommes sont gouvernés spirituellement, moins ils ont besoin de l'être temporellement. Et inversement, plus le pouvoir spirituel est faible, et plus le gouvernement politique doit être énergique. Car il est d'autant plus nécessaire de faire converger par la force les activités, que la convergence préétablie des volontés est moindre.

On a pu voir, dans le chapitre précédent, que c'est le règlement des volontés qu'Auguste Comte regardait comme principalement important; que c'est là surtout ce qui le préoccupait ; que c'est donc surtout à l'élaboration d'une doctrine et à la reconstitution du pouvoir spirituel qu'il s'était attaché. Mais j'ai fait également remarquer que si Comte pensait ainsi principalement à la réforme indispensable des opinions et des moeurs, ce n'est pas à dire qu'il se montrât indifférent à l'égard de la réforme politique. Je rappelle le texte que j'ai déjà cité : « On ne me supposera point, sans doute, l'intention de condamner ici toute modification politique proprement dite, même prochaine, avant l'époque finale où l'ensemble du système politique devra être entièrement régénéré d'après l'application

graduelle d'une nouvelle doctrine sociale, quand une fois cette doctrine aura été convenablement produite. Des modifications plus ou moins profondes à l'ordre politique actuel deviendront auparavant inévitables et même indispensables, ne fût-ce qu'afîn de rendre cet ordre plus progressif et mieux compatible avec l'évolution fondamentale. »

Or, quelles sont les modifications à l'ordre politique que Comte jugeait indispensables ? C'est ce que je me propose d'indiquer dans la suite de ce chapitre.

On sait quel est, au point de vue politique, l'idéal révolutionnaire. La Révolution rêve un gouvernement qui soit tel, que chacun en lui obéissant n'obéisse pourtant qu'à sa propre volonté individuelle. Le problème est théoriquement résolu par l'élection du gouvernement au suffrage universel, un tel gouvernement étant, en effet, censé représenter la volonté de chacun. Gouvernement démocratique, ou, plus explicitement, gouvernement du peuple par le peuple, telle est donc la conception révolutionnaire, tel est le dogme.

Or, ce dogme de la souveraineté du peuple, le positivisme le regarde comme un dogme métaphysique essentiellement négatif. C'est-à-dire qu'il le regarde comme un dogme qui peut servir, comme en efï'et il a servi, à détruire les autorités établies, mais au moyen duquel on ne peut rien construire. Gouvernement du peuple parle peuple, cela équivaut, en effet, à dire , suppression de tout gouvernement.

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Aussi c'est là une conception contre laquelle Comte s'est élevé avec force. « Tout choix des supérieurs par les inférieurs, disait-il, est profondément anarchique. » Et il appelait le suffrage universel, la dernière forme de notre maladie politique, et il déclarait que le positivisme devait s'employer à nous en guérir. Jamais il n'a fait à la démocratie nulle concession. Aussi a-t-il pu se rendre à lui-même ce témoignage : « Depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j'ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive, et l'égalité comme un ignoble mensonge. »

Mais si Comte rejette ainsi radicalement la souveraineté du peuple en tant que fondement du gouvernement politique, il disait que d'une telle conception pourtant, si on voulait bien l'entendre sai- ■ nement, on pouvait retenir quelque chose, d'abord ^ pour l'existence normale, ensuite pour les cas exceptionnels. « Sous l'aspect normal, écrit-il, la saine interprétation de la prétendue souveraineté du peuple se réduit à l'obligation fondamentale de diriger toute l'existence sociale vers le bien commun, doublement relatif d'ordinaire à la masse prolétaire, soit en vertu de son immense supériorité numérique, soit surtout f d'après les difficultés propres à sa destinée naturelle, qui exige une sollicitude artificielle, peu nécessaire ailleurs. » Ainsi conçu, ce dogme de la souveraineté du peuple, ajoute Comte, n'offre plus aucun danger, car il se trouve purifié de toute impulsion anarchique, ce que la doctrine révolutionnaire place dans l'ordre

politique se trouvant, en effet, transporté à l'ordre moral.

Et quant à l'usage exceptionnel, à l'usage révolutionnaire que l'on peut faire de ce dogme, Comte disait que, bien compris, il permet de justifier, quand il est nécessaire, le droit d'insurrection.

Certes. Comte n'est pas sans apercevoir et signaler les dangers d'un tel droit ainsi proclamé. Cependant il présente l'insurrection comme une ressource extrême, indispensable, disait-il, à toute société, afin de ne pas succomber à la tyrannie qui pourrait résulter d'une soumission absolue.

Mais en constatant la nécessité, pour certains cas. du recours à l'insurrection, il faut reconnaître que, dans une société anarchique comme la nôtre, il est pour ainsi dire impossible de régulariser une telle opération sociale. Et c'est là qu'est principalement le danger.

Au contraire, considérons une société constituée comme l'était celle du moyen âge. Dans une telle société nous voyons qu'il existait un pouvoir, le pouvoir spirituel, qui, placé toujours au point de vue le plus général, était placé au point de vue qui lui permettait de juger le plus sûrement de la nécessité, de la légitimité d'une révolte contre un pouvoir politique tyrannique. Or, indépendant comme il l'était du pouvoir politique, le pouvoir spirituel avait toute liberté pour prendre la décision qu'il jugeait nécessaire. De plus, respecté de tous, il avait l'autorité voulue pour faire écouter celte décision. C'est ainsi donc qu'au moyen

o4 EXPOSE DU SYSTEME POLITIQUE D AUGUSTE COMTE

Age le pouvoir spirituel avait conquis le droit de délier, au moyen de l'excommunication, les sujets du serment de fidélité. Par suite de son caractère, de sa position, de la responsabilité qui était attachée à ses décisions, il devait d'ailleurs user de ce droit avec toute la modération convenable.

Ainsi, dans une telle société, on avait pu mettre de l'ordre jusque dans la révolte ; jusqu'à l'insurrection avait pu être réglée.

Mais depuis la fin du moyen âge, de plus en plus cette haute fonction du pouvoir spirituel s'est trouvée annulée. Et finalement le droit d'insurrection a été conçu par la Révolution comme un droit individuel. C'était là proclamer que la société serait livrée aux caprices de chacun. C'est l'anarchie pure, et encore plus en un temps où les caprices individuels ont plus de chance que jamais d'être antisociaux.

Aussi le positivisme se refuse-t-il à reconnaître le droit à l'insurrection comme un droit individuel. Dans une société constituée suivantlesprincipes positivistes, la provocation à l'insurrection est une fonction qui est exercée avec le minimum d'inconvénient par le pouvoir spirituel. Dans une société anarchique comme la nôtre, faute d'un pouvoir spirituel respecté et obéi de tous, on est obligé de s'en remettre à ceux que Le Play désignait sous le nom d'autorités sociales, et qui sont ceux qui par leur situation sont le plus qualifiés, lorsqu'ils poussentàlarésistance au gouvernement ou à son renversement, pour parler au nom de la souveraineté du peuple, j'entends au nom de la collée-

tivité, collectivité non seulement des vivants, mais aussi des morts, et aussi des générations futures.

Ainsi donc, en résumé, le positivisme, qui plus que toute autre doctrine recommande la soumission, et la présente comme la base du perfectionnement, regarde pourtant la révolte comme étant parfois un moyen de salut auquel on est obligé de recourir. « Au point de vue scientifique, écrit Comte, on doit voir dans l'insurrection une crise réparatrice, encore plus nécessaire à la vie collective qu'à la vie individuelle, suivant cette loi biologique évidente que l'état pathologique devient plus fréquent et plus grave à mesure que l'organisme est plus compliqué et plus éminent. Personne ne saurait donc craindre sérieusement que le prochain ascendant du positivisme dispose jamais à l'obéissance passive, en tant qu'il éteindra l'esprit révolutionnaire proprement dit, qui équivaut désormais à prendre la maladie pour le type définitif de la santé. Le caractère profondément relatif de la nouvelle doctrine sociale la rend, au contraire, seule apte à concilier radicalement la subordination habituelle avec la révolte exceptionnelle, comme l'exigent à la fois le bon sens et la dignité humaine. Et réservant ce dangereux remède pour les cas vraiment extrêmes, elle n'hésitera jamais à l'approuver, ni même à le recommander, quand il sera devenu réellement indispensable. Mais elle accomplira cet office passager sans soumettre habituellement les questions et les choix politiques à des juges évidemment incompétents, qu'elle saura d'ailleurs disposer à la liJ)re abdication de leurs droits anarchiques. »

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Comme le font pressentir ces dernières lignes, Comte pensait qu'il était possible d'amener le peuple à l'abandon de ses prétendus droits politiques. Il ne croyait pas, en effet, que le peuple fût véritablement attaché à ces droits II semble l'être, disait-il, parce qu'on ne cesse de le pousser, de l'exciter à leur revendication, en lui faisant croire qu'il y est intéressé. Mais en s'adressant à son bon sens, il sera facile de faire sentir au peuple que ce à quoi il est intéressé, ce n'est pas à la conquête du pouvoir, mais seulement à la manière dont le pouvoir doit être exercé pour mieux atteindre sa destination générale.

Et lorsqu'on aura montré au peuple qu'on ne méconnaît pas que cette destination générale du gouvernement doit être; chez les modernes, principalement relative à la masse prolétaire, le peuple abandonnera alors facilement, avec ses prétendus droits politiques, une attribution illusoire, qui n'a plus même, remarquait Comte, l'attrait du privilège. « En un mot, écrivait-il, le peuple est naturellement disposé à désirer que la vaine et orageuse discussion des droits se trouve enfin remplacée par une féconde et salutaire appréciation des divers devoirs, soit généraux, soit spéciaux. »

Ainsi donc le positivisme transporte la discussion du terrain des droits sur le terrain des devoirs. En d'autres termes, le positivisme ne se demande pas : qui a le droit de gouverner ? mais il recherche seulement à qui doit revenir le pouvoir, pour que le gouvernement soit mis à même de remplir au mieux sa fonction.

A qui doit revenir le pouvoir? Nous allons exposer sur ce point les idées d'Auguste Comte.

Tout d'abord Comte déclare formellement : il faut reconstituer le pouvoir central, dont la place a été usurpée par le pouvoir local; il faut détruire ce pouvoir local, en d'autres termes détruire la parlementarisme.

Comte est très net là-dessus. Chaque fois qu'il a été amené à parler du parlementarisme, il s'est élevé contre ce régime politique avec la plus grande force, même avec la plus grande violence. C'est un régime, disait-il, qui est contraire à l'ensemble de notre passé, et qui n'offre à nos mœurs politiques qu'une vaine imitation d'un gouvernement essentiellement propre à la transition anglaise. C'est un régime, disait-il aussi, qui a été prétend-on, introduit pour garantir la liberté, et c'est un régime dont l'exercice ne peut que faciliter le développement de l'oppression en dispersant la responsabilité. Il fausse les esprits, déclarait-il encore, par l'habitude des sophismes continuels, corrompt les cœurs d'après des mœurs vénales ou anarchiques, et dégrade les caractères sous l'essor croissant des tactiques parlementaires.

Aussi, devant la chute du parlementarisme, en 1852, après le Coup d'État, Comte s'écriait : « Je me sens profondément soulagé du joug anarchique des parleurs arrogants et intrigants qui nous empêchaient de penser. »

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Contre ces parleurs, contre ce personnel parlementaire, Comte est très dur. Ce n'est pas une des moins fatales illusions des sociétés actuelles, disait-il, que d attendre la réorganisation de ceux-là mêmes, avocats, rhéteurs, qui sont ordinairement le plus profondément incompétents et même essentiellement antipathiques à l'égard d'une véritable réorganisation. — Voici d'ailleurs une page qui donnera une idée de la juste sévérité aveclaquelle Auguste Comte juge les rhéteurs et les avocats qui, disait-il, sous des types de plus en plus dégradés, sont devenus d'abord dans la tribune et surtout ensuite par le journalisme, les directeurs provisoires de l'opinion publique. « Tout homme, pour ainsi dire, écrit donc Comte, qui sait tenir une plume, quels que soient d'ailleurs ses vrais antécédents intellectuels, peut aujourd'hui aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire métaphysique, au gouvernement spirituel d'une société qui ne lui impose aucune condition rationnelle ou morale : le siège est vacant, chacun est encouragé à s'y poser à son tour. Pareillement, celui qui, d'après un suffisant exercice, a développé une pernicieuse aptitude absolue à disserter, avec une égale apparence d'habileté, pour ou contre une opinion ou une mesure quelconque, est par cela seul, admis à concourir, dans le sein des plus éminents pouvoirs politiques, à la direction immédiate et souveraine des plus graves intérêts publics. C'est ainsi que des qualités purement secondaires, qui ne sauraient avoir d'emploi utile, ni même vraiment moral, que par leur intime subordination continue à de véritables

principes, sont aujourd'hui devenues monstrueusement prépondérantes : l'expression, écrite ou orale, tend à détrôner la conception. A une époque de convictions indécises et flottantes, il a naturellement fallu des organes caractérisés par le vague de leurs iiabitudes intellectuelles et par leur défaut habituel d'opinions arrêtées. Cette harmonie générale doit être bien profonde et bien spontanée, pour s'être aussi rapidement et aussi complètement développée, et cela non seulement à l'égard d'une unique doctrine politique, mais uniformément dans toutes les écoles actuelles, malgré leur extrême opposition ; car il est clair aujourd'hui, en dépit de vaines prétentions, que la politique rétrograde ne se trouve pas moins exclusivement dirigée d'ordinaire par des avocats et des littérateurs, devenus ainsi les patrons de leurs anciens maîtres^ que ne le sont, de leur côté, la politique stationnaire et même la politique révolutionnaire. Si une telle phase ne devai pas être nécessairement passagère, elle constituerait, ce me semble, la plus honteuse dégénération sociale, en investissant à jamais de la suprématie politique des classes aussi évidemment vouées, par leur nature, à la subalternité, dans tout ordre vraiment normal. En plaçant ainsi, en première ligne, les talents d'élocution ou de style, la société fait aujourd'hui, pour les questions les plus fondamentales qu'elle puisse jamais agiter, ce qu'aucun homme sensé n'oserait habituellement tenter à l'égard de ses moindres affaires personnelles. Doit-on s'étonner que^ par une semblable disposition, elle tende de plus en plus à constituer l'entière

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domination des sophistes et des déclamateurs ? Par quelle étrange inconséquence peut-on si fréquemment déplorer leur pernicieuse influence, après leur avoir ainsi presque exclusivement ouvert, à l'unanime sollicitation des partis les plus contraires, toutes les grandes voies politiques ? Cette indication sommaire suffit ici pour montrer exactement à quel funeste degré la marche radicalement vicieuse suivie jusqu'à présent dans Félaboration intellectuelle de la réorganisation sociale a été spontanément aggravée, en réalité, par le choix profondément irrationnel des organes correspondants. Quoique l'irrésistible ascendant d'une doctrine vraiment adaptée à l'état présent de la civilisation doive nécessairement surmonter un tel obstacle, comme tous les autres, ce ne sera pas cependant l'un de ses moindres embarras pratiques que d'avoir à lutter ainsi contre la prééminence provisoire des classes actuellement en possession de la confiance publique. »

Quand nous voyons ainsi la force, la violence avec laquelle Comte s'élève contre le parlementarisme, il est bon de remarquer que ce contre quoi il s'élève, c'est contre le régime lui-même, et non contre une corruption plus ou moins grande du régime. D'ailleurs il n'avait connu qu'un parlementarisme pratiqué avec toute l'honnêteté possible. Cela ne l'empêche pas pourtant de regarder comme de la plus grande nécessité la reconstitution de l'autorité centrale, avec restitution à cette autorité de la plénitude du pouvoir temporel, c'est-à-dire restitution aussi bien du pouvoir

législatif que de l'exécutif, restitution qu'en plus il fallait, disait-il, se garder d'altérer « par des formalités puériles ou vicieuses ».

« Le positivisme, écrivait-il, doit surmonter les préjugés révolutionnaires contre la prépondérance directe du pouvoir central. La division métaphysique entre la puissance executive et la puissance législative, ne constitue qu'un vicieux retlet empirique de la grande séparation ébauchée au moyen âge entre les deux éléments nécessaires du gouvernement humain. Malgré leurs vaines démarcations constitutionnelles, le pouvoir local et le pouvoir central se disputeront toujours l'ensemble de l'autorité temporelle, irrationnellement dispersée entre eux par des nécessités passagères. Tout le passé français ayant été favorable à la prépondérance du pouvoir central jusqu'à sa dégénération rétrograde vers la fin du xvii*' siècle, nos prédilections actuelles envers le pouvoir local constituent donc une véritable anomalie historique, qui tend toujours à cesser avec les inquiétudes de rétrogradation Outre sa responsabilité, seule réelle,

le pouvoir central présente aujourd'hui un caractère mieux adapté à nos besoins essentiels, par l'esprit pratique qui nécessairement y prévaudra de plus en plus, et qui le dispose davantage à abdiquer formellement toute suprématie spirituelle. L'assemblée où réside le pouvoir local se trouve, au contraire, souvent entraînée, par son caractère équivoque, vers une domination théorique, dont elle ne remplit néanmoins aucune condition essentielle. Sa prépondérance serait

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donc ordinairement funeste à la vraie liberté d'examen, que son instinct doit lui représenter comme la source naturelle d'une autorité spirituelle destinée à restreindre la sienne. Le positivisme, qui maintenant seul peut apprécier ces diverses tendances, ose seul aussi proclamer sans détour la prédilection systématique qu'elles doivent inspirer envers le pouvoir central, dans la plupart de ses luttes avec le pouvoir local. Supérieurs à tout soupçon de rétrogradation et de servilité, les philosophes qui, renonçant à toute position politique, se vouent aujourd'hui à la réorganisation spirituelle, ne craindront pas de recommander avec énergie la prépondérance directe du pouvoir central et la réduction du pouvoir local à ses attributions indispensables. »

Ces attributions auxquelles Comte prétendaitréduire l'assemblée représentant le pouvoir local étaient le vote de l'impôt et le contrôle des comptes antérieurs. Cette assemblée il la voulait seulement de deux cents membres environ. Quant au mode d'élection, il conseillait deux modifications, l'une afin de moraliser les suffrages, l'autre afin de les concentrer. D'abord pour moraliser, il conseillait l'entière publicité de chaque vote, afin, disait-il, « qu'une digne responsabilité s'attache à l'opération révolutionnaire, où les inférieurs instituent les supérieurs », responsabilité « que les âmes corrompues ou timides peuvent seules refuser ». Et sans doute nous ne sommes pas sans nous apercevoir des sérieux inconvénients que présenterait une telle publicité avec le régime que nous subissons.

LE GOUVERNEMEiNT TEMPOREL 263

Mais il faut remarquer que ces inconvénients disparaissent s'il s'agit d'élire, comme ici, non plus un parlement, mais une chambre uniquement financière

En outre, disait Comte, — et ceci est la seconde modification qu'il désirait — il faut autoriser la libre délégation de chaque vote afin de permettre de concentrer les suffrages sans choquer aucune susceptibilité, et afin que TinQuence officielle se proportionne à l'ascendant réel. « Sous le concours de ces deux modilications, écrivait-il, la maladie révolutionnaire se dissipera paisiblement, à mesure que la réorganisation spirituelle fera comprendre les conditions de compétence, et sentir le besoin de concentrer le commandement. »

Nous remarquerons qu'à propos de cette assemblée, pourtant purement financière, Comte parle encore de maladie révolutionnaire. C'est qu'en effet, comme on a pu le voir, il qualifie d'opération révolutionnaire toute opération où les inférieurs instituent les supérieurs. Aussil'élection d'une Chambre, même financière, était pour lui une concession faite à l'esprit révolutionnaire. Concession qu'il regardait dailleurs comme ne devant être que temporaire. Car le positivisme, disaitil, ne doit pas cesser de préparer l'opinion à la suppression de la seule influence anormale que l'anarchie actuelle force encore d'incorporer au gouvernement. « La doctrine dirigeante, écrivait-il, faisant graduellement ressortir les caractères essentiels de l'état normal, ce contraste atténuera les dangers du régime de transition avant que l'ordre final soit devenu

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réalisable. En subissant la nécessité de restreindre la dictature temporelle par le vote triennal de l'impôt, on sentira que la défiance qui convient en un temps de dérèglement doit cesser dans les mœurs définitives, où l'opinion suffît pour tout surveiller. »

Ainsi donc, prépondérance complète du pouvoir central, suppression entière du pouvoir local, voilà la réforme finale que Comte entrevoyait pour l'avenir, avec, comme mesure transitoire, le maintien d'une Chambre financière.

Mais, lorsque nous disons : suppression entière du pouvoir local, il s'agit de ne pas confondre. Comte ne s'élève contre le pouvoir local qu'en tant que ce pouvoir empiète sur l'autorité centrale. Mais pour ce qui est du pouvoirlocal, restreint dans ses attributions de gouvernement local, il a au contraire parlé en sa faveur. 11 a, en d'autres termes, parlé en faveur de la décentralisation. « Il faut, écrivait-il, diminuer la domination matérielle de Pans sur les provinces françaises, maintenant opprimées sous un excès de centralisation. » Même il avait, en vue de celte réforme, établi un projet de partage de la France en dix-sept régions. Cependant il conseillait, vu notre état d'anarchie intellectuelle et morale, de ne décentraliser que progressivement, avec une très grande prudence et sagesse.

Mais si Comte voulait reconstituer le pouvoir central, quel pouvoir central voulait-il reconstituer ? Était-il pour un pouvoir central héréditaire, était-il pour la monarchie ?

Non, Auguste Comte n'était pas monarchiste. Ce n'est

pas à dire pourtant qu'il fasse preuve d'une véritable hostilité contre la monarchie. Chaque fois, en effet, qu'il parle de ce régime, il lui rend le plus grand hommage. Et je n'entends pas seulement lorsqu'il juge historiquement de l'œuvre de la monarchie, mais encore lorsqu'il parle de la monarchie qu'il avait connue, sous laquelle il avait vécu, de la monarchie de la restauration. Ainsi, au sujet de son Appel aux Conservateurs, il écrivait, par exemple, en I800, dans une de ses lettres à M. le docteur Audiffrent : « Dimanche je commencerai ma préface, qui sera finie le surlendemain. J'y saisirai l'occasion de témoigner ma reconnaissance envers le régime trop méconnu de la restauration, sous lequel je vis paisiblement surgir mes méditations les plus fondamentales, dignement accueillies à leur début avant que les lettrés se fussent spontanément concertés contre leur essor. Ce prélude sera pleinement conforme à la préférence, systématisée dans tout l'opuscule, que j'accorde aux rétrogrades sur les révolutionnaires. Quelque indignation que ceux-ci puissent en ressentir, je dois dignement témoigner le regret que m'inspira la chute du régime le plus honnête, le plus noble et le plus vraiment libéral de tous ceux sous lesquels j'ai vécu. » Et, comme il l'annonçait ici. Comte rend, en effet, plein hommage, dans sa préface de V Appel aux Conservateurs^ au gouvernement de la restauration. « Ma gratitude est d'autant plus libre, y écrit-il, que, quoique la légitimité m'ait toujours paru fournir le meilleur mode pour instituer la transition organique, je la regarde depuis longtemps comme ayant irrévo-

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cablement perdu, chez le peuple central, toute éventualité politique. » Ainsi donc, Comte ne regardait pas comme possible une nouvelle restauration. Pourtant, disait-il, il y a un cas où la monarchie pourrait passagèrement revivre, les amis de l'ordre étant poussés vers ce moyen de salut, c'est dans le cas 011 l'anarchie parlementaire serait rétablie momentanément. Mais à ce retour du parlementarisme, à une telle aberration, comme il disait. Comte ne croyait pas. Cependant si, à l'encontre de ses prévisions, cela arrivait et s'il arrivait qualors la monarchie fût restaurée, dans ce cas, écrivait-il, « le positivisme continuerait à développer la régénération occidentale, en utilisant les propriétés du régime qui protégea le premier essor de la synthèse universelle. »

Mais enfin Comte ne souhaitait pas une telle restauration ; encore une fois, il n'était pas monarchiste. Toutefois il faut remarquer que quand il rejette la monarchie, c'est la monarchie de droit divin qu'il a eu vue. D'ailleurs il ne concevait pas qu'il y en eût une autre. Un roi est pour lui un représentant d'une caste spéciale, dont la souveraineté repose sur un droit appartenant à sa caste, un droit théologique, ou alors ce n'est pas un roi. Or, étant données les conceptions positivistes, on comprend que Comte ne pouvait pas plus être pour le droit divin qu'il n'était pour le droit populaire ; pas plus pour la théologie que pour la métaphysique.

Mais alors, s'il n'était pas plus pour le droit divin que pour le droit populaire, pour quoi était-il ? Je suis pour

la République, disait Comte. Par là il entendait : je suis pour la chose publique, pour l'intérêt de la collectivité. Parce mot de république, en efîet, il ne visait pas une certaine forme de gouvernement, mais il avait seulement en vue le sens étymologique du mot.

L'inconvénient que je vois à ceci, c'est que l'on ne peut éviter les associations d'idées que certains mots entraînent avec eux. Il en est du mot république comme du mot socialisme. Ces deux mots, entendus dans leur sens profond, ont une signification très saine. Et pourtant il est devenu prudent de les rejeter, par suite du sens corrompu qu'ils ont fini par prendre. Le mot de république, lui, a fini entre autres par embrasser tout un ensemble d'idées qui précisément se trouvent rejetées par Comte. Si actuellement vous vous dites républicain, on entend que vous vous prononcez avant tout pour l'élection du gouvernement par le suffrage universel, que vous vous déclarez pour les droits populaires. Or cette élection, ces droits, on a vu que précisément Comte les condamne formellement.

Quand Comte se déclarait républicain, simplement donc, je le répète, il voulait dire : je ne ne vois daulre fondement au pouvoir que l'intérêt de la collectivité ; je suis donc pour le gouvernement qui garantira le mieux cet intérêt.

Mais, dira-t-on, s'il était prouvé que le gouvernement qui garantit le mieux l'intérêt de la collectivité est celui qui est fondé sur l'hérédité, nous voilà donc par un détour revenus à la monarchie? Comte, si on lui avait posé cette question, eût répondu, je le présume :

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« Non pas ». Car, comme je l'ai dit, pour lui un gouvernement qui se fût trouvé ainsi dépouillé de toute consécration Ihéologique n'eût pas été une monarchie. Il l'eût qualifié, sans doute, dictature héréditaire, mais non royauté. Un dictateur, d'après lui, diffère, en effet, d'un roi en ce qu'il ne se réclame d'aucun droit, mais se regarde seulement comme une simple nécessité de fait.

Pour rentrer dans ses vues, disons donc dictature héréditaire, au lieu de monarchie. Or, une dictature héréditaire, est-ce là le gouvernement pour lequel Comte se prononçait? On peut répondre oui et non. Il voulait, en effet, une dictature héréditaire, mais basée seulement sur une certaine hérédité. 11 conseillait, en effet, non l'hérédité fondée sur la naissance, mais l'hérédité résultant du choix, ce qu'il appelait l'hérédité sociocratique. En un mot, il voulait que chaque gouvernement, comme d'ailleurs chaque fonctionnaire, choisisse lui-même son successeur, sauf, pour les fonctionnaires, ratification du choix par les autorités supérieures. Il pensait, en effet, qu'un tel mode de transmission du pouvoir, tout en offrant l'avantage d'écarter le mode anarchique de l'élection et d'assurer la continuité, était d'autre part le plus propre à fournir des gouvernants capables, le digne organe d'une fonction quelconque étant toujours, disait-il, le meilleur juge de son successeur.

Quant au chef, quant au dictateur ainsi choisi, il faut, déclarait Comte, lui accorder pleine confiance, toutes les complications sociales inspirées par la dé-

fiance n'aboutissant réellement qu'à l'irresponsabilité.

Ceci nous fait entendre qu'il ne faut pas chercher dans Comte ce que l'on appelle une constitution. Les constitutions sont ces complications sociales inspirées parla défiance, dont il parle, et qui n'aboutissent qu'à l'irresponsabilité. Elles n'ont en vue que de brider, d'annuler l'autorité. Et Comte veut qu'on accorde à l'autorité pleine confiance. Point de constitution donc, du moins de constitution écrite. Car il s'en élaborera nécessairement une non écrite, mais qui sera l'œuvre du temps, et non d'un législateur. Le législateur, ou plutôt le philosophe, lui, ne peut que poser des principes. C'estaux siècles à en développer les conséquences. « La prétention, écrit Comte, de construire d'un seul jet, en quelques mois ou même en quelques années, toute l'économie d'un système social dans son développement intégral et définitif est une chimère extravagante, absolument incompatible avec la faiblesse de l'esprit humain. Qu'on étudie la fondation du système féodal et théologique, révolution absolument de même nature que celle de l'époque actuelle. Bien loin que la constitution de ce système ait été produite d'un seul jet, elle n'a pris sa forme propre et définitive qu'au onzième siècle, c'est-à-dire plus de cinq siècles aprèsle triomphe général de la doctrine chrétienne dans l'Europe occidentale. Il serait impossible de concevoir qu'un homme de génie, au cinquième siècle, ait été en état de tracer d'une manière un peu détaillée le plan de cette constitution, quoique le principe fondamental dont elle n'a

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été que le développement nécessaire fût dès lors solidement établi. »

Aussi Comte est-il plein de sarcasmes pour les multiples constitutions qu'il avait vues surgir depuis la Révolution : « Ce sera un profond sujet d'étonnement pour nos neveux, écrivait-il, lorsque la société sera vraiment réorganisée, que la production, dans un intervalle de trente ans, de dix constitutions toujours proclamées l'une après l'autre, éternelles et irrévocables, et dont plusieurs contiennent plus de deux cents articles très détaillés. » Et il ajoutait qu'un tel verbiage était la honte de l'esprit humain.

Ces constitutions déclarées éternelles et irrévocables sont d'autant plus ridicules, remarquait Comte, qu'il est encore plus chimérique à notre époque qu'à toute autre de pensera établir rien de définitif. Nous sommes, en effet, essentiellement, disait-il, à une époque de reconstruction. On ne peut donc chercher à constituer qu'un régime provisoire propre seulement à faciliter celte reconstruction. « Aucune institution finale ne saurait surgir, écrivait-il, tant que persistera l'anarchie actuelle des opinions et des mœurs. Jusqu'à ce que de fortes convictions et des habitudes systématiques aient librement prévalu envers tous les cas essentiels de la vie sociale, il n'y aura de véritable avenir que pour les diverses mesures propres à faciliter cette reconstruction fondamentale. »

Or, ce n'est pas là ce que l'on a compris dans toutes les réorganisations sociales que l'on a tentées depuis la Révolution. « Au lieu de s'occuper d'abord, écrit

Comte, des doctrines relatives au nouvel ordre social et ensuite des mœurs correspondantes, on s'est uniquement borné à la construction directe des institutions définitives, en un temps où l'état de l'esprit humain indique avec tantd'évidencela seule possibilité d'institutions purement provisoires, réduites aux objets les plus indispensables, et n'ayant d'autre prétention d'avenir que de faciliter, autant que possible, l'évolution intellectuelle et morale qui devra déterminer enfin une vraie régénération politique. Toute l'élaboration qualifiée de constituante a dès lors essentiellement consisté, en réalité, à morceler plus ou moins les anciens pouvoirs politiques, à organiser minutieusement entre eux des antagonismes factices et compliqués, à les rendre aussi de plus en plus précaires et amovibles, en lessoumetlant toujours davantage à des élections temporaires, etc.. En un mot, on s'est toujours occupé de contenir méthodiquement les divers pouvoirs ainsi conservés, au risque de les annuler, et l'on a continué à laisser entièrement indéterminés les principes destinés à diriger leur application effective. Ce travail subalterne et irrationnel, dans lequel la seule division politique vraiment capitale avait même été profondément écartée, a été ensuite pompeusement décoré du nom de constitution et toujours voué à l'éternelle admiration de la postérité ! »

Donc, comme je l'ai déjà dit, point de constitution. Simplement ce qu'il faut, c'est un mélange de dictature et de liberté. Dictature dans l'ordre temporel, ou, comme on vient de le voir, restauration de l'autorité

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centrale avec pleine restitution à cette autorité de l'ensemble du pouvoir temporel, afin de lui permettre le maintien de l'ordre matériel ; puis, liberté dans l'ordre spirituel, ou, comme on Ta vu dans le chapitre précédent, renonciation du pouvoir temporel à toute autorité spirituelle,— sauf répression néanmoins « des prédications vraiment anarchiques », — afin délivrer la réorganisation des opinions et des mœurs à la libre concurrence des doctrines capables de l'accomplir. « Quelque abusive, écrivait Comte, que doive devenir la discussion dans un milieu dépourvu de convictions quelconques, il faut toujours la respecter comme nécessaire à l'avènement de la discipline intellectuelle et morale qui réglera son cours ultérieur. On peut excuser une dictature empirique de n'avoir pas senti l'importance d'une telle condition, tant que l'absence d'une doctrine organique faisait juger impossible l'extirpation radicale des sophismes anarchiques. Des théoriciens sans responsabilité peu^■ent pousser l'amour abstrait de la liberté d'exposition et de discussion jusqu'à demander qu'elle prévale, quelques dangers que son essor actuel doive susciter aux institutions fondamentales de la société. Mais les praticiens qui répondent du maintien de l'ordre matériel pendant le désordre spirituel ne sauraient ainsi sacrifier le présent à l'avenir. Ils ne peuvent laisser discuter la famille et la propriété sans être assez assurés qu'elles surmonteront les attaques métaphysiques. Cette sécurité n'est possible que depuis l'avènement décisif du positivisme, qui, surgi du milieu révolutionnaire, a déjà prouvé son

aptitude organique, en disciplinant des âmes profondément anarchiques. En vertu d'une telle garantie, la dictature temporelle peut et doit inaugurer la transition organique en établissant irrévocablement la liberté spirituelle, que les tendances anarchiques l'avaient poussé à comprimer provisoirement, »

Et pour confirmer l'opportunité d'une telle mesure, il n'y a qu'à remarquer, disait Comte, l'aversion que la liberté spirituelle inspire maintenant aux révolutionnaires qui sentent que leurs dogmes anarchiques sont devenus incapables de soutenir un véritable examen. Dans la discussion, le positivisme doit triompher de ces dogmes ; il doit éveiller de véritables convictions sociales. Telle était la pensée de Comte. Mais pour cela il ne faut pas que le pouvoir temporel se pose en défenseur des principes révolutionnaires, qu'il cherche aies propager par un enseignement officiel. Car alors la lutte est inégale. D'ailleurs, remarquons-le, si Comte refusait l'appui gouvernemental aux principes révolutionnaires, ce n'est pas afin de réclamer ensuits cet appui pour la doctrine positiviste. Il ne serait pas moins dangereux, disait-il, de chercher à faire légalement prévaloir le positivisme , sans attendre la conversion du milieu. Et cette conversion, on ne peut lattendre, d'après lui, que d'un pouvoir spirituel propageant librement une doctrine sociale.

Quant au pouvoir temporel, le programme dans lequel, vu les nécessités actuelles, il devait se renfer-

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mer, Comte l'avait résumé ainsi : « Maintenir avec énergie l'ordre matériel ; seconder sagement le développement industriel ; et respecter scrupuleusement le mouvement intellectuel. »

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