‹ Le système politique d'Auguste ComteChapitre 6 sur 15 · CATHOLIQUES ET POSITIVISTES: L ACCORD · texte numérisé non relu

CATHOLIQUES ET POSITIVISTES: L ACCORD

le positivisme converti en machine de guerre anticléricale, je veux dire anticatholique, voilà donc à quoi, avec l'aide de Littré, on en était arrivé, voilà jusqu'oiî on avait rabaissé l'admirable doctrine d'Auguste Comte. Ce détournement, cette corruption du positivisme aboutissait enfin, le 18 mai 1902, — et tout me porte à croire que celte date est heureusement comme le terme de cette longue mystification, — aboutissait, dis-je, à cette cérémonie, que chacun a sans doute encore dans la mémoire, de l'érection d'une statue à Auguste Comte par le gouvernement de la troisième République, sous la présidence du général André. Je ne saurais faire mieux connaître ce qu'ont pensé les vrais positivistes de cette manifestation, qu'en citant quelques passages de la lettre publique qu'adressait à cette occasion au général André M. Baumann, l'un des exécuteurs testamentaires de Comte et l'un de ceux qui sont restés fidèles à la ligne de conduite recommandée par leur maître. Voici cette lettre, qui a paru dans le numéro du !*■■ juin 1902 de VAction française : « Monsieur le Ministre... dans le discours que j'ai entendu de votre bouche, vous avez appelé Auguste Comte « un maître vénéré ». Dans le texte publié par les journaux je n'ai pas retrouvé ces mots. La suppression était prudente. Tout le monde sait que vous êtes un disciple, non d'Auguste Comte, mais d'Emile Littré, de ce Littré qui,n'ayant rien compris à la construction du grand fondateur, répandit l'opinion qu'elle était l'oîuvre d'un fou et poussa même la perfidie jusqu'à essayer d'obtenir une sentence judiciaire pour accréditer plus sûre-

ment cette légende. Ceux qui savent ces choses-là — et leur nombre s'accroît tous les jours — ont trouvé scandaleux que la glorification de l'illustre bafoué ait été confiée à vos soins... » Et M. Baumann, après avoir critiqué point par point la cérémonie et les discours, concluait : « S'il avait été donné au créateur de notre belle doctrine d'assister à cette prétendue apothéose, il serait sûrement entré dans une de ces colères terribles qui épouvantaient parfois ses disciples, et il aurait qualifié tous ces mensonges du mot dont il se servait pour marquer ses grandes indignations: ignoble! » Aux côtés du général André se trouvait pourtant M. Pierre Laflitte. Or n'était-ce pas là comme une consécration de la cérémonie? M. Lafllitte, en effet, on le sait, était, — je dis était, car il est mort voilà environ trois ans, — président de la Société positiviste de Paris. Comte, je l'ai rappelé, ne s'était pas désigné, il est vrai, de successeur. Mais après sa mort ses disciples se trouvant sans chef s'étaient réunis et avaient nommé M. LafTitte directeur provisoire du positivisme, allant d'ailleurs en cela contre les intentions de leur maître. Car, si de son vivant Comte lui-même avait arrêté un moment sa pensée sur ce choix, il ne l'avait pas maintenue. Bien plus, il avait au contraire à plusieurs reprises formellement déclaré que l'insufTisance du caractère de M. LafTitte se trouvait réellement assez profonde pour lui interdire un tel avenir. Ce ne sera jamais qu'un dilettante, disait-il, « à moins, ajoutaitil, que le positivisme ne grandisse promptement, de manière à lui procurer une digne position ».

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Encore ici Comte avait prévu juste. L'attitude de M. LafTitte fut telle, en effet, que, après de nombreuses dissensions intérieures, les positivistes orthodoxes durent finalement, en 1878, se séparer définitivement de lui. « Le groupe de M. Laffîtte, — écrivait à ce propos le chef des positivistes chiliens, M. Lagarrigue, — se trouva alors réduit aux esprits révolutionnaires, sceptiques ou passifs, qui ne se sentaient animés d'aucune tendance religieuse. Dès lors, libre de toute entrave, ce soi-disant continuateur d'Auguste Comte s'écarta de plus en plus ouvertement de ses traces.. . On put voir alors un symptôme décisif de son complet abandon de notre foi religieuse : d'anciens littréistes vinrent s'unir à lui et collaborèrent à la revue qu'il avait fondée. »

Nous n'avons donc pas à nous étonner de voir M. Laffitte aux côtés du général André. Quant à la raison profonde de cette attitude, j'inclinerai à penser qu'il la faut chercher dans ce que M. Baumann nous laisse entrevoir au cours de sa brochure sur le Programme politique du positivisme. « Pendant de longues années, — écrit M. Baumann parlant de M. Laffitte, — il passa pour l'interprète officiel du positivisme. Or, il l'interprétait d'une façon vraiment singulière, confondant république et parlementarisme, gardant un silence obstiné sur la question de la liberté d'enseignement^ s'oubliant à dénoncer le « péril clérical », et répétant, avec une insistance qui sera bien fâcheuse pour sa mémoire, que « Gambetta et Jules Ferry ont fondé chez nous le régime définitif ». On a plus d'une fois établi un

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rapprochement entre son attitude politique et la nomination au Collège de France qui vint couronner sa carrière. Je n'ai pas à examiner ici ce délicat problème de psychologie. Mais je devais rappeler que le laffittisme doit se distinguer soigneusement du positivisme. »

Si je suis entré dans tous ces détails, qui, bien qu'aussi abrégés que possible, restent quand même, je le crains, un peu fastidieux, c'est que je devais indiquer, tout au moins dans les grandes lignes, quelles étaient les circonstances qui avaient permis aux révolutionnaires de s'emparer du positivisme, pour le détourner vers un but qui n'était certes pas celui visé par son fondateur, et pour empêcher de se former cette alliance qu'Auguste Comte, je le répète, avait souhaitée entre catholiques et positivistes. Alliance que, pour ma part, je crois à celte heure possible. Je crois, en effet, qu'il est nombre de points de la doctrine positiviste auxquels des catholiques peuvent souscrire. C'est sur ces points que j'insisterai particulièrement.

Mais le positivisme, pris dans son ensemble, est une religion. Or, sans nul doute, les catholiques n'ont que faire du positivisme en tant que religion. Que peuventils alors chercher dans Auguste Comte qui leur soit utile? Je réponds : une défense de l'ordre social. Je sais, il est vrai, que cette défense, ils la trouvent déjà dans l'enseignement de l'Église. Mais d'abord nous devons remarquer que les catholiques ont souvent

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actuellemenl à défendre Tordre social devant descontradicteurs qui n'ont pas leur foi, et qui ne peuvent donc être touchés que par des explications positives. Or il est impossible de fournir ces explications si on ne commence par les connaître soi-même. De plus, j'estime qu'il n'est pas inutile pour les catholiques eux-mêmes de se voir confirmés par le positivisme dans certains de leurs principes de conservation sociale. Car, et déjà de son temps Comte le remarquait, quand les' catholiques sont dans l'opposition, ils ont parfois tendance à recourir aux principes révolutionnaires. Et de cette tendance je ne crois pas que, depuis Comte, tous les catholiques se soient complètement guéris.

Oui, il faut l'avouer, les catholiques eux-mêmes ne sont pas indemnes de tout virus révolutionnaire. Et comment du reste pourraient-ils l'être ? Alors que le médecin aliéniste le plus sain d'esprit sent la folie le gagner au contact trop fréquent de ses malades, comment nous, saurions-nous conserver notre raison entière à vivre perpétuellement dans cette grande maison d'aliénés qu'est la société actuelle? Je dis d'aliénés, car je me souviens que Comte déclarait que, suivant l'étymologie même du mot, on devait qualifier ainsi tous ceux qui — je cite ses propres expressions — « méconnaissent le noble joug du passé ».

Or, pour sortir un instant de cette maison de fous, pour respirer un air plus sain, nous n'avons à notre disposition qu'un moyen : c'est de pénétrer dans la compagnie des grands esprits tels que Comte, qui ont

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assez dominé leur temps pour le juger et pour en reconnaître et rejeter les erreurs.

C'est là ce que je veux faire ici, mais, je le répète, en insistant surtout sur ce qui peut intéresser particulièrement des catholiques. Je ne ferai du reste en cela que suivre l'exemple de Comte lui-même. Quand, en effet, il écrivait son Appel aux conservateurs, il n'exposait pas non plus son système en entier. Simplement il soumettait aux réflexions des conservateurs quelques points de son programme.

Avant d'en appeler ainsi aux conservateurs, Comte, il est vrai, s'était plutôt tourné vers le camp opposé, le pensant plus disposé à accueillir une doctrine nouvelle. Mais la doctrine qu'il proposait tendait à discipliner. Ceci ne pouvait convenir aux révolutionnaires. Aussi Comte devait-il être loin de trouver auprès d'eux l'accueil sur lequel il avait d'abord compté. Ce qu'il pouvait obtenir de ce parti, déjà du reste, au moment où il écrit le troisième volume de la Politique positive^ il en a fait l'expérience, si nous nous en rapportons à la préface de ce volume. Voici, en effet, ce que nous y trouvons : « Relativement aux révolutionnaires, ce volume doit spécialement développer l'aversion que leurs chefs, sauf quelques nobles exceptions, éprouvent spontanément envers une doclrine qui tendit toujours à les discréditer radicalement. Les vrais partisans du. progrès apprendront ici que, pour le diriger convenablement, il faut le rapporter à Tordre qu'il développe,, et concevoir chaque pas d'après l'ensemble des précédents. Or, cette double condition doit leur faira

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profondément sentir l'incapacité des guides qu'ils ont déplorableraent choisis. Il faut désormais regarder les meneurs révolutionnaires comme les principaux ennemisde la foi nouvelle, qui leur ravit une confiance à laquelle l'autre camp ne prétend point. Les conservateurs ou rétrogrades ont, sans doute, le tort de ne pas seconder^ au nom de Tordre, la libre propagation d'une doctrine^ qui, dès son début caractéristique en 1822, fournit la seule réfutation vraiment décisive des dogmes anarchiques. Mais du moins ils n'ont .jamais entravé son développement spontané ; tandis que les révolutionnaires se sont toujours efforcés de l'arrêter par des moyens quelconques. .\près m'avoir en 1847 promis l'échafaud de Condorcet, ils durent se borner en 1849 à m'annoncer l'hôpital de Tasse, et maintenant ils ne négligent aucune calomnie pour détourner le peuple du positivisme. Suivant le principe fondamental du négativisme, chacun d'eux ne reconnaît d'autre autorité que la sienne, du moins envers les questions les plus importantes et les plus difficiles ; en sorte qu'ils doivent sans cesse repousser la discipline instituée parla religion de l'Humanité.

« Mais le nouveau sacerdoce leur en prouvera bientôt l'efficacité, qui seule délivrera l'Occident d'un parti devenu le principal obstacle à la régénération finale. Le positivisme leur fera perdre les sympathies qu'inspire la persécution, en disposant les gouvernements à respecter toujours une liberté d'exposition et de discussion dont les abus seront aisément surmontés quand l'ordre se trouvera systématiquement défendu d'après

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une doctrine compétente. Privés d'un tel prestige, les trois ou quatre cents incurables qui troublent tout l'Occident ne tarderont point à rentrer dans la nullité sociale qui convient à leur nature mentale et morale. Leur égalité contradictoire, qui nie les supérieurs en admettant les inférieurs, s'effacera sous une liberté que leurs doctrines redoutent, depuis que la discussion confirme envers elles la flétrissure émanée de l'expérience. Quoique les démagogues qualifient de serviles tous ceux qui sont vénérants, l'attitude des uns et des autres devant la puissance matérielle indique où réside la véritable indépendance.

« Néanmoins, en démasquant ces indignes chefs, le positivisme ne doit jamais négliger la conversion des révolutionnaires vraiment honnêtes qui leur accordent encore une funeste confiance. Une disposition réelle à la vénération et l'amour sincère de la liberté suffisent aujourd'hui pour rendre pleinement disciplinables les âmes les plus troublées par les dogmes subversifs. Il ne faut regarder comme vraiment incurables que ceux qui, dépourvus de cette double garantie, exploitent l'anarchie moderne, afin d'obtenir à tout prix une élévation imméritée. Toutefois, en écartant ces indignités exceptionnelles, le positivisme doit déplorer l'obligation, expliquée par ma dernière préface, de s'adresser d'abord aux révolutionnaires, vu la répulsion empirique des conservateurs envers les innovations quelconques. »

Ainsi donc nous voyons qu'à cette époque, c'est-àdire en 1853, Auguste Comte, tout en en apercevant les

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grands inconvénients, croyait pourtant encore devoir s'adresser préférablement aux révolutionnaires. Mais dès l'année suivante, après avoir expérimenté encore plus complètement combien Tâme d'un révolutionnaire est ordinairement profondément indisciplinable, c'est vers les conservateurs qu'il se tourne. Appel aux conservateurs, tel est, en effet, le titre de la brochure qu'il publie. Et par conservateurs il entendait au juste ceux qui se rattachaient à l'école de Maistre et de Bonald, cette immortelle école, disait-il, qu'on a trop méconnue.

Appel aux conservateurs : le titre seul indique assez la tendance de cette brochure pour que je n'aie pas à insister. Du reste, voici quelques passages de la préface qui feront comprendre suffisamment la raison de cet appel. « 11 faut, écrit Comte, transporter aujourd'hui la doctrine régénératrice parmi les conservateurs, qui seuls présentent les dispositions et les habitudes convenables » ; les conservateurs, ajoute-t-il plus loin, qui représentent, « d'après l'ensemble de leurs traditions, les principales conditions, soit morales, soit politiques, de l'ordre humain ». Oui, c'est à eux qu'il veut s'adresser désormais, car, remarque-t-il encore, « malgré l'état arriéré de nos conservateurs officiels, nos simples révolutionnaires me paraissent encore plus éloignés du véritable esprit de notre temps. Ils prolongent aveuglément, au milieu du xix^ siècle, la direction négative qui ne pouvait convenir qu'au xviii^ ».

Ces témoignages favorables aux conservateurs, nous les retrouvons du reste multipliés à partir de cette

époque dansles lettres d'Auguste Comte. Ainsi ilécritpar exemple à M. le docteur Aiidiffrent : « Vous sentirez de plus en plus que nos principaux adversaires se trouvent réellement parmi les révolutionnaires invétérés bien davantage que chez les catholiques sincères. » Et, après un échec qu'il venait d'éprouver auprès de révolutionnaires de marque, tels que Barbes et Blanqui, il lui écrit encore : « Sans attendre cet avortement, vous savez que j'avais déjà résolu de diriger vers les conservateurs les principaux efforts de notre propagande habituelle. L'épreuve qui vient de s'accomplir vérifie combien les plus imparfaits d'entre eux surpassent leurs adversaires, d'après l'opportunité fondamentale qui résulte de la situation occidentale. »

L'opportunité de la situation. Comte entendait par là que, dans un temps comme le nôtre, où le progrès ne peut être sérieusement menacé, c'est surtout à l'ordre qu'il convient de penser. Aussi ce sera, disait-il, encore bien plus, à rencontre de ce que l'on serait tenté de croire, en vue de l'ordre que du progrès, que sera invoqué le positivisme.

Après tout cela, on ne s'étonnera plus, je pense,, du projet qu'Auguste Comte conçut à ce moment de sa vie, de faire alliance avec l'ordre des Jésuites. C'est en 1857 que dans ce but il chargeait un de ses disciples, M. Sabatier, de se rendre à Rome auprès du général des Jéusites, le P. Beckx. De cette démarche qui n'eut pas de résultat, nous [ne retiendrons que les paroles par lesquelles l'émissaire d'Auguste Comte clôtural'entretien : « Quand les orages politiques

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de l'avenir, déclara M. Sabatier, manifesteront toute l'intensité de la crise moderne, vous trouverez les jeunes positivistes prêts à se faire tuer pour vous, comme vous êtes prêts à vous faire massacrer pour Dieu, »

A mesure que, par la suite, nous approfondirons la doctrine positiviste, on comprendra alors mieux comment le projet d'une telle alliance n'était pas chimérique, alliance entre, d'une part, les catholiques qui, selon un mot de Comte, « étant données les circonstances, ne peuvent s'empêcher d'ouvrir leurs rangs à tout digne défenseur des institutions fondamentales dela société », et, d'autre part, les positivistes qui, selott un autre mot du philosophe, doivent devenir « les défenseurs systématiques des habitudes catholiquescontre les impulsions protestantes ».

Cependant il faut remarquer qu'une telle alliance n'est possible que parce que le positivisme n'est ni matérialisme ni athéisme. Je traiterai plus loin, à propos de la hiérarchie des sciences, de la question du matérialisme. Je ne m'y arrête donc pas pour le moment^ et je me contente de déclarer que le positivisme combat le matérialisme pour la raison que cette doctrine prétend assimiler les plus nobles phénomènes aux plus grossiers. Quant aux athées, ce qui les distingue principalement des positivistes, c'est qu'ils discutent la cause première des choses, alors que le positivisme s'interdit sur ce sujet toute discussion en tant que recherche

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inaccessible. Et ils discutent la cause première tout en proscrivant, comme le fait remarquer Comte, la seule solution qu'une telle discussion permît. Car « quoique l'ordre naturel, écrit Comte, soit à tous égards très imparfait, sa production se concilierait beaucoup mieux avec la supposition d'une volonté intelligente qu'avec celle d'un aveugle mécanisme. Les athées persistants peuvent donc être regardés comme les plus inconséquents des théologiens, puisqu'ils poursuivent les mêmes questions en rejetant l'unique méthode qui s'y adapte ». Et, revenant ailleurs sur ce sujet, il ajoute : « Quand on veut pénétrer le mystère inaccessible de la production essentielle des phénomènes, on ne peut rien supposer de plus satisfaisant que de les attribuer à des volontés intérieures ou extérieures, puisqu'on les assimile ainsi aux effets journaliers des affections qui nous animent. L'orgueil métaphysique ou scientifique a pu seul persuader aux athées, anciens ou modernes, que leurs vagues hypothèses sur un tel sujet sont vraiment supérieures à ces assimilations directes. » Après quoi, Auguste Comte expose les dangers de l'athéisme. Nous ne retiendrons que ce qu'il dit du danger politique qui seul nous importe ici. En politique, dit Comte, l'athéisme a ceci de funeste, qu'il aboutit à rendre indéfinie la situation révolutionnaire par la haine aveugle qu'il inspire envers l'ensemble du passé.

Or, envers cet ensemble du passé, le positivisme, bien au contraire, grâce à ce qu'il considère tout d'un point de vue relatif, loin de fomenter la haine, tend directement à exalter l'amour. Il nous fait aimer le

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passé parce qu'il nous montre que c'est au passé que nous devons ce que nous sommes. Et dans ce passé il nous fait particulièrement honorer les institutions et les religions qui ont guidé l'humanité. Mais, comme le dit Comte, il proportionne avec justice les égards aux services rendus. C'est pourquoi avant tout le positivisme respecte, honore le catholicisme.

Les services rendus, ah ! ils sont si grands ceux rendus par le catholicisme, si nombreux aux yeux d'un positiviste, que si je voulais exposer tout ce que Comte en dit, c'est bien des pages qu'il me faudrait. Comme cela m'écarterait du programme que je me suis tracé, je me contenterai de jeter un regard d'ensemble.

Pour cela, remontant le cours des âges, je m'arrêterai à cette période de l'histoire où Rome est sur la fin du rôle qui devait être son partage dans l'évolution humaine. Donc sur tous les ^peuples vaincus Rome a étendu sa paix bienfaisante ; elle leur a apporté la civilisation ; généreusement elle leur a fait don de ce qui était le fruit de son labeur, ses institutions, et aussi de ce qu'elle avait elle-même acquis, ce magnifique trésor intellectuel, arts, sciences, philosophie, élaboré par la Grèce. Mais elle ne peut plus reculer ses frontières. Son empire ne peut plus s'étendre, car il touche d'une part, en Asie, à de grandes théocraties trop éloignées, et surtout, comme le fait remarquer Comte, trop peu susceptibles par leur nature d'une véritable incorporation, d'autre part, en Europe, à des peuples chasseurs ou pasteurs, en un mot nomades, qui, non domiciliés, ne pouvaient être proprementconquis.

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Ne trouvantplus d'élément à son activité, Rome perd alors ses vertus qui résultaient surtout du noble but qu'elle poursuivait. C'était justement le moment oii les Barbares se pressaient aux frontières. L'Empire allait crouler.

Avec lui étaient-ce des siècles de pensée et d'activité qui allaient sombrer ? L'Humanité, après avoir travaillé, lutté si longtemps pour s'élever, allait-elle retomber dans la barbarie ? Tout l'effort de la Grèce et de Rome serait-il donc inutile ? Faudrait-il recommencer ces siècles de labeur ? Que dis-je, la Grèce, Rome, étaient peut-être le fruit d'un hasard heureux et qui ne se pourrait recommencer. La chute de l'empire romain, ce n'était peut-être donc pas simplement un retard d'un certain nombre de siècles, comme je le suppose ici, c'était peut-être pour l'Humanité un malheur irréparable.

Mais non ; voici que ce malheur est évité, car si Rome antique s'écroule, sur ses ruines mêmes une nouvelle Rome s'élève, prête à prendre sa succession, nouvelle Rome construite par ces hommes de génie, qui, comme l'écrit M. Laffitte, « donnèrent au sacerdoce romain cette sagesse pratique et cette élévation sociale qui en font pour nous les continuateurs du sénat romain ».

Oui, l'Empire romain peut alors crouler, se désagréger en une multitude de pouvoirs indépendants, le monde occidental ne retombera pourtant pas dans le chaos primitif ; il ne retournera pas à cet amas confus de peuples barbares toujours en luttes sans issue, en.

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guerres désastreuses, telle que fut l'Italie avant Rome, la Gaule avant César, et telle qu'est encore alors la Germanie. La désagrégation, en un mot, ne sera pas l'anarchie. Car, si l'autorité temporelle de Rome n'est plus reconnue,par un lien spirituel, la nouvelle Rome continue àmaintenir l'unité. A mesure que TEmpire romain disparaît, il se fait une chrétienté. Chrétienté qui réussit même à franchir les bornes de l'Empire. Oui, ce que n'avait pu faire la Rome antique, la Rome nouvelle l'accomplit :1a Germanie, la Grande-Bretagne sont conquises ; tout ce monde barbare qui était inquiétant, menaçant, est gagné à la cause de la civilisation. Je dis la civilisation ; car la civilisation a été, en effet, sauvée de la tourmente. La Rome nouvelle a hérité de tout le trésor intellectuel et politique de l'antiquité, et s'est faite gardienne fidèle de cet héritage.

Époque ténébreuse, avance pourtant une certaine philosophie. Mais un positiviste s'élève avec force contre une telle assertion. Car, s'il constate alors un ralentissement en effet du mouvement proprement intellectuel de l'antiquité, un positiviste comprend et explique ce ralentissement. 11 sait que, suivant un principe posé par Comte, les plus grands esprits sont toujours attirés vers les opérations exigées à chaque époque par les plus grands besoins de l'Humanité. Or, il sait qu'à cette époque il n'est rien de plus urgent, pour le plus grand bien de l'Humanité, que de développer les institutions catholiques, dont dépendent alors l'ordre et le progrès humains. Si donc il voit le mouvement intellectuel de l'antiquité s'arrêter en effet, il n'en tire pas

la conclusion que cela tient à l'essence de la nouvelle doctrine religieuse, car il sait que c'est uniquement parce que ceux qui seuls pourraient continuer ce mouvement, je veux dire les meilleurs cerveaux de ce tempslà, sont alors heureusement préoccupés de la grande construction catholique. Kt la preuve en est, c'est que quand cette construction sera achevée, alors le mouvement intellectuel reprendra, et là où il reprendra avec le plus de vigueur, ce sera précisément au cœur même du catholicisme, sous les yeux mêmes du pouvoir central.

Ah ! comment qualifier d'époque ténébreuse une époque oîi nous voyons s'accomplir la plus immense révolution sociale que l'Humanité ait connue, si grande qu'aucun cerveau de l'antiquité, fût-ce même celui d'Aristote, n'avait pu la concevoir possible, je veux dire laboUtion de l'esclavage, révolution auprès de laquelle nos transformations sociales actuellement nécessaires sont peu de chose, et révolution, remarquons-le, car ceci pourrait nousservir d'exemple, accomplie sans aucune insurrection.

L'abolition de l'esclavage, c'est-à-dire la classe la plus nombreuse, l'immense majorité des hommes sortie de l'abaissement où elle avait été maintenue jusque-là, élevée, éduquée, disciplinée, car c'est à tous alors sans distinction que le clergé catholique dispense son enseignement, c'est chez tous qu'il fait pénétrer ses lumières. Chose qu'on ne songerait du reste pas à contester, si l'on réfléchissait seulement qu'un pouvoir uniquement spirituel doit nécessairement chercher à éclairer les

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esprits et à discipliner .les volontés, puisque c'est du libre assentiment des volontés qu'il tire son autorité, que c'est sur les esprits qu'il prend son point d'appui.

Et, tandis que par l'abolition de l'esclavage tous sans exception se trouvent appelés à la vie de famille, c'est en même temps par la nouvelle religion cette vie de famille perfectionnée. Immense progrès dans la voie du bonheur humain. Car, remarquons-le, c'est surtout la vie domestique qui est importante pour la masse des hommes, puisque tous sont susceptibles d'en goûter les charmes, et non la vie publique qui ne peut jamais être connue que d'une faible minorité, la vie publique à laquelle pourtant l'antiquité avait beaucoup sacrifié, ce que nous nous expliquerons facilement si nous songeons que l'antiquité ne considérait que les hommes libres dans des populations composées en majeure partie d'esclaves.

Puis c'est, autre bienfait du catholicisme, dans cette vie publique la morale introduite. Je veux dire, c'est comme l'écrit Comte, « les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité, mises à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. » Ce qui ne se pouvait faire que par l'active intervention d'un pouvoir spirituel, respecté de tous, et indépendant du pouvoir politique, comme était le pouvoir du clergé catholique. Je rappellerai du reste, à ce propos, qu'un positiviste ne considère jamais l'efficacité du catholicisme comme due à sa seule doctrine, indépendamment de sa constitution. Aussi, si l'on détruit

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cette constitution, on fait, d'après le positivisme, œuvre d'anarchie, que l'on conserve du reste ou non par ailleurs tout ou partie du dogme.

Mais je n'en dis pas plus long sur ce sujet, que je n'ai fait du reste, comme j'en avais prévenu, qu'effleurer. J'aurai d'ailleurs l'occasion d'y revenir. Aussi ce que j'ai seulement voulu pour le moment, c'est donner une idée de ce que le positivisme envisage dans le catholicisme. C'est faire comprendre d'où vient qu'un positiviste se sent pénétré dans une église catholique — je me sers des expressions mêmes de Comte — « d'une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale » .

Un positiviste ne se refuse pas, en effet, à entrer dans une église catholique ; il y est même attiré ; on peut le voir même aller jusqu'à demander dans certaines occasions le ministère du prêtre. Certes, il n'y est peut-être pas poussé par les mêmes raisons qu'un catholique croyant, il n'est peut-être pas animé dans ces occasions des mêmes sentiments que lui, mais il est tout au moins animé de sentiments de respect et de reconnaissance. Je pourrais citer plusieurs exemples de ce que j'avance. C'est par exemple le fondateur même du positivisme, Auguste Comte, qui propose à Clotilde de Vaux, quand ils seront libres de s'unir, le mariage à l'église : « Aussitôt que nous le pourrons, lui écrit-il, je serai heureux de solenniser

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mes engagements devant le magistrat temporel et le fonctionnaire spirituel, en un mot par toutes les voies quelconques que l'Humanité a pu instituer pour consacrer publiquement les liens privés. »

Et voici encore ce qu'il écrivait à propos d'un de ses amis, le plus ancien et le plus fidèle, M. Viellard, qui, par ses dernières volontés, avait écarté de son enterrement toute cérémonie religieuse : « Quant à sa résolution mortuaire, je regrette qu'il ne m'ait pas demandé là-dessus les conseils qu'il avait noblement sollicités en d'autres affaires graves. Je l'aurais probablement détourné d'une manifestation purement négative, où ce vrai conservateur semble se confondre avec de purs révolutionnaires. Sans qu'il eût encore poussé sa conversion positiviste jusqu'à l'état pleinement religieux, il avait assez subi mon ascendant philosophique pour surmonter envers le catholicisme les préjugés du dernier siècle. Dès lors, une déclaration testamentaire de ses véritables convictions actuelles lui permettait, en évitant toute hypocrisie, comme toute protestation, d'avoir dignement recours à l'inhumation catholique. »

Sans doute, en lisant ce passage, on a fait aussitôt le rapprochement entre ces conseils de Comte et un testament qu'une récente polémique a rappelé à la mémoire de tous. Je veux parler du testament de Fustel de Coulanges, dont je demande la permission de rapporter les termes essentiels : « Je désire un service conforme à l'usage des Français, c'est-à-dire un service à l'église. Jene suisàlavériténicroyant ni pratiquant, mais je dois me souvenir que je suis né dans la religion catholique.

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Le patriotisme exige que. si l'on ne pense pas comme les ancêtres, on respecte au moins ce qu'ils ont pensé. » J'ajouterai d'ailleurs que Fustel de Coulanges, qui se déclarait libre penseur, ne peut être revendiqué comme un des siens par la religion positiviste. Simplement il se trouve avoir envers le catholicisme l'attitude même de respect et de reconnaissance que recommande Auguste Comte.

Cependant si le positivisme, comme nous venons de le voir, rend hommage pleinement au catholicisme, d'autre part, et je ne puis passer sous silence ce poini sans risquer de dénaturer la doctrine d'Auguste Comte, ilconsidère ces autres religions ou plutôt sectes, qui par de multiples nuances vont du protestantisme au simple déisme, comme ayant joué un rôle nécessaire dans l'évolution humaine. Mais, alors que pour un positiviste le rôle du catholicisme est tout de construction, pour lui le rôle de ces autres religions est uniquement de destruction. Destruction inévitable, ajoute, il est vrai, Auguste Comte, qui, on lésait, regarde l'évolution humaine comme devant aboutir à éliminer tout théologisme pour tout reconstruire sur des bases positives.

Mais alors même que pour un instant nous admettrions cette loi de l'évolution, ceci ne nous expliquerait pas encore pourquoi nous étions fatalement appelés à subir unepériode de transitionanarchique. .\epouvionsnous donc pas espérer, par exemple, en évitant toute

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religion révolutionnaire, passer directement de la société catholique du moyen âge à cette société de l'avenir que tend à fonder le positivisme ?

Malheureusement non, nous répond Auguste Comte; car, écrit-il, « par une nécessité aussi évidente que déplorable, inhérente à notre faible nature, le passage d'un système social à un autre ne peut jamais être direct et continu; il suppose toujours, pendant quelques générations au moins, une sorte d'interrègne plus ou moins anarchique, dont le caractère et la durée dépendent de l'intensité et de l'étendue delà rénovation à opérer ; les progrès politiques les plus sensibles se réduisent alors à la démolition graduelle de l'ancien système, toujours miné d'avance dans ses divers fondements principaux. Ce renversement préalable est non seulement inévitable... mais même indispensable, soit pour permettre aux éléments du système nouveau, qui s'étaient jusqu'alors lentement développés en silence, de recevoir peu à peu l'institution politique, soit encore afin de stimuler à la réorganisation par l'expérience des inconvénients de l'anarchie. » Et à ces raisons d'ordre social Comte ajoute ce motif intellectuel, que la débile portée de notre intelligence ne nous permet pas d'apercevoir nettement la vraie nature d'un système nouveau sans la destruction préalable de l'ancienne organisation.

D'après le positivisme nous étions donc fatalement destinés à subir une période d'anarchie, période au cours de laquelle, comme l'écrit Comte, « toutes les idées antisociales ont été soulevées et réduites en

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dogme, pour être employées d'une manière continue à la démolition du système catholique et féodal, et pour rallier contre lui toutes les passions anarchiques qui fermentent dans le cœur humain et qui, dans les temps ordinaires, sont comprimées par la prépondérance d'un régime social quelconque. Ainsi le dogme de la liberté illimitée de conscience a d'abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l'égalité pour décomposer l'ancienne classification sociale ; sans parler des idées secondaires moins importantes, qui composent la doctrine critique, et dont chacune a tendu à démolir une pièce correspondante de l'ancien système politique. »

On voit donc ainsi sous quel jour le positivisme considère le protestantisme. Le protestantisme est, d'après le positivisme, la première formule du dogme critique, ou, en d'autres termes, des principes destructifs. Le protestantisme, il est vrai, se contentait d'affirmer le principe du libre examen individuel. Mais, comme le remarque Comte, toute la doctrine révolutionnaire se trouvait contenue en substance dans ce principe : « Il est clair, en effet, écrit-il, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. Pareillement cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun,

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simultanément considérée chez tous les citoyens et n'y pouvant dès lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la conception correspondante de l'égalité individuelle, ainsi spontanément proclamée dans l'ordre mental, où les hommes en réalité diffèrent le plus profondément les uns des autres. »

Il est vrai encore, d'autre part, que le protestantisme restreignait ce principe, ce principe qui, suivant une belle formule de Comte, soulevait l'examen personnel contre le jugement social, qu'il le restreignait, dis-je, à l'interprétation des livres révélés. Mais ce champ, dont les limites d'ailleurs, une fois le principe établi, devaient fatalement être bientôt franchies, était déjà assez étendu pour empêcher toute organisation d'un pouvoir spirituel quelconque, pour empêcher donc toute religion sociale, la sociologie, comme nous le montre le positivisme, répugnant encore plus que la biologie aux fonctions sans organes.

Comte avait prétendu fonder, lui, on le sait, une religion sociale. Il avait donc été naturellement amené à l'idée d'organiser un pouvoir spirituel. Je reviendrai dans la suite sur cette question ; mais peut-être ne trouvera-t-on pas sans intérêt de connaître dès à présent les motifs qu'il donnait à la nécessité d'un tel pouvoir, car les arguments qu'il nous fournit restent valables pour tout pouvoir spirituel quel qu'il soit.

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Voici donc ce qu'il nous expose à ce sujet : « Ni l'homme ni l'espèce humaine ne sont destinés à consumer leur vie dans une activité stérilement raisonneuse, eadissertantcontinuellement sur la conduite qu'ils doivent tenir. C'est à Vaction qu'est appelée essentiellement la totalité du genre humain, sauf une fraction imperceptible, principalement vouée par nature à la contemplation. Et néanmoins toute action suppose des principes préalables de direction, que les individus ou les masses n'ont ni la capacité ni le temps d'établir, ou seulement de vérifier, autrement que par l'application même dans le plus grand nombre des cas. » On voit donc ainsi ce qui motive, d'après Comte, dans l'ordre intellectuel, la nécessité d'une classe, qui soit constamment et exclusivement occupée à fournir à toutes les autres des règles générales de conduite.

Mais « cette nécessité d'une direction spirituelle, continue Comte, se montre non moins clairement si, cessant de considérer l'homme seulement comme intel-; ligent, on l'envisage aussi sous le rapport moral. Car, même en admettant que chaque individu ou chaque corporation pût se former par ses seules facultés le plan de conduite le plus convenable soit à son propre bien-être, soit à la bonne harmonie de l'ensemble, il resterait certain que cette doctrine, devant se trouver le plus souvent en opposition, à un degré quelconque, avec les impulsions les plus énergiques de la nature humaine, elle n'exercerait par elle-même aucune influence sur la vie réelle. Elle a donc besoin d'être, pour ainsi dire, vivifiée par une force morale régu-

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lièrement organisée, qui, la rappelant sans cesse à chacun au nom de tous, lui imprime toute l'énergie résultant de cette adhésion universelle ».

Pensant ainsi à organiser un pouvoir spirituel, Comte devait naturellement s'élever avec force contre la doctrine du libre examen, qui empêche une telle organisation. Ce qu'il dit là-dessus est si important, que j'ose réclamer ici quelque attention.

Les pages que je veux commenter sont peut-être ardues. Mais elles contiennent la plus forte, la plus admirable réfutation du grand dogme révolutionnaire. C'est du mal que Comte dénonce ici que nous soufTrons principalement. Je crois donc que ce n'est pas trop que de nous contraindre à un instant de réflexion, afin de bien saisir la vraie nature de ce mal.

Non seulement, nous déclare donc Comte, le dogme du libre examen ne peut constituer un principe organique, mais encore il tend directement à s'opposer à toute vraie réorganisation sociale. Dans un cas quelconque, en effet, l'état d'examen ne saurait être évidemment que provisoire, comme indiquant la situation d'esprit qui précède et prépare une décision finale. Car c'est vers une décision quelconque que tend toujours notre intelligence. Dans l'intelligence humaine le scepticisme n"est qu'un état de crise. Il est le résultat inévitable de l'interrègne intellectuel qui survient toutes les fois que l'esprit humain est appelé à changer de doctrine. Mais l'état normal c'est l'affirmation, le dogmatisme. Et le doute a pour seule utilité fondamentale de nous permettre de passer d'un dogmatisme à un

autre. Mais ce ne peut être là, je le répète, qu'un état transitoire, un état exceptionnel. Or, prendre l'exception pour la règle, c'est évidemment méconnaître les nécessités les plus fondamentales de la nature humaine.

« Examiner toujours, sans se décider jamais, écrit ' Comte, serait presque taxé de folie dans la conduite privée. Comment la consécration dogmatique d'une semblable disposition chez tous les individus pourraitelle constituer la perfection définitive de l'ordre social, à légard d'idées dont la fixité est à la fois beaucoup . plus essentielle et bien autrement difficile à établir ? : N'est-il pas, au contraire, évident qu'une telle tendance est, par sa nature, radicalement anarchique, en ce que, si elle pouvait indéfiniment persister, elle empêcherait toute véritable organisation spirituelle ? Chacun se reconnaît sans peine habituellement impropre, à moins d'une préparation spéciale, à former et même à juger les notions astronomiques, physiques, chimiques, etc., destinées à entrer dans la circulation sociale, et per- 1 sonne n'hésite néanmoins à les faire présider de confiance à la direction générale des opérations correspondantes, ce qui signifie que sous ces divers rapports, le gouvernement intellectuel est déjà effectivement ébauché. Les notions les plus importantes et les plus délicates, celles qui, par leur complication supérieure, sont nécessairement accessibles à un moindre nombre d'intelligences, et supposent une préparation plus pénible et plus rare, resteraient-elles donc seules abandonnées à l'arbitraire et variable

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décision des esprits les moins compétents ? » Et Comte poursuit plus loin : « Aucune association quelconque ne saurait réellement subsister sans un certain degré de confiance réciproque, à la fois intellectuelle et morale, entre ses divers membres, dont chacun éprouve le besoin continu d'une foule de notions à la formation desquelles il doit rester étranger et qu'il ne peut admettre que sur la foi d'autrui. Par quelle monstrueuse exception cette condition élémentaire de toute société, si clairement vérifiée dans les cas les plus simples, pourrait-elle être écartée envers l'association totale de l'espèce humaine, c'est-à-dire là même où le point de vue individuel est le plus profondément séparé du point de vue collectif, et oîi chaque membre doit être ordinairement le moins apte, soit par nature ou par position, à entreprendre une juste appréciation des maximes générales indispensables à la bonne direction de son activité personnelle ? » Et enfin Comte conclut: « Quelque développement intellectuel qu'on puisse jamais supposer dans la masse des hommes, il est donc évident que l'ordre social demeurera toujours nécessairement incompatible avec la liberté permanente laissée à chacun, sans le préalable accomplissement d'aucune condition rationnelle, de remettre chaque jour en discussion indéfinie les bases mêmes de la société. »

Je n'insiste pas plus, pour le moment, sur cette ques- ' tion,car, comme je l'ai dit, j'aurai l'occasion d'y revenir. Mais ce que j'ai exposé suffit, je pense, pour faire comprendre quelle est exactement l'attitude du positivisme en face des principes révolutionnaires. S'il considère

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la période de transition qui nous sépare du moyen âge, le positivisme regarde les principes révolutionnaires comme ayant été nécessaires, mais nécessaires seulement pour détruire, détruire Tordre ancien. Mais s'il pense au temps présent, alors il regarde ces mêmes principes comme funestes. Depuis longtemps, en effet, d'après Comte, depuis au juste la Révolution, le déblai préalable est assez accompli. Si l'on ne veut pas que la société périsse tout entière, il s'agit maintenant non .plus de détruire, mais uniquement de construire. Or, cela ne se peut que si l'on écarte tout d'abord les principes révolutionnaires, qui, par leur nature même, empêchent toute reconstruction -, ces principes qui -tendent, selon une formule énergique de Comte, « à consacrer indéfiniment, comme type normal, un état passager de non-gouvernement » ; ces principes, dit encore Comte, « incapables de rien organiser, sauf le doute, le désordre et la dégradation ».

Si donc, en résumé, catholiques et positivistes n'envisagent pas l'histoire du même point de vue, ils se retrouvent du moins d'accord surlesnécessités actuelles les plus importantes. Ils ont même attitude d'hostilité envers tout ce qui est principe révolutionnaire. Et si l'on rapproche cette attitude d'hostilité de l'attitude de respect et de reconnaissance dont j'ai parlé, qui est l'attitude du positivisme envers le catholicisme, on comprendra comment entre les catholiques et les positivistes l'alliance est possible. Je rappellerai de plus une chose qui facilite encore l'entente. C'est que Comte conseille à tous ceux qui croient en Dieu de rester ou

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de se faire catholiques. D'après Auguste Comte, il n'y a, en effet, en dehors du catholicisme et du positivisme, que des religions ou des partis qui, méconnaissant les conditions fondamentales de l'ordre social, ne tendent qu'à perpétuer la phase révolutionnaire. «Ceux qui sortent du catholicisme, remarquait Comte, sans se dégager de tout théologisme, deviennent ordinairement indisciplinables, comme ceux dont l'affranchissement n'aboutit qu'à douter ou à nier » Et il ajoutait : « 11 faut aujourd'hui souhaiter, pour le bien public et le bonheur privé, que les âmes restent catholiques jusqu'à : ce qu'elles deviennent positivistes, en évitant tout scepticisme. » Et c'est mù par cette idée qu'il écrivait à son ami, M. Valat, qui venait de lui confier que de la : libre pensée il était retourné au catholicisme : « Je t'avoue que j'ai appris avec plaisir que, en retournant à l'état théologique, ton esprit et ton cœur ne se soient pas arrêtés à l'impuissante phase d'un déisme métaphysique qui empêche aujourd'hui toute régénération fondamentale, tandisquil est eta toujours été lui-même radicalement incapable de rien organiser. J'aime beaucoup mieux te voir franchement catholique, c'est-àdire tendre, autant que le permet lemilieu actuel, à un système vraiment logique et social »

Je rappellerai enfin ce passage important dans lequel Auguste Comte souhaite « la concentration des discussions philosophiques et sociales entre les positivistes et les catholiques en traitant, d'un commun accord, les protestants, les déistes et les sceptiques, en un mot tous les métaphysiciens, comme des brouillons

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incurables... Le moment — ajoutait Comte — est venu de réaliser ce vœu, même sans attendre la participation des catholiques, en pressant tous ceux qui croient en Dieu de se faire catholiques au nom de la logique et de la morale, tandis que tous ceux qui n'y croient pas seront poussés à devenir positivistes, sans admettre de tiers parti ».

Et si l'on objecte que pourtant il ne peut y avoir aucune entente possible entre les catholiques et quiconque n'a pas leur foi, je répondrai alors que, pour ma part, je crois bien plutôt que, suivant un mot de Comte que j'ai déjà cité, les catholiques, vu les circonstances présentes, ne peuvent s'empêcher d'ouvrir leurs rangs — leurs rangs de combat s'entend —atout digne défenseur des institutions fondamentales de la société.

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