CHAPITRE II
LA FOI positive; les lois naturelles.
Avant d'aborder ce qui doit faire le sujet de ce chapitre, la foi positive, je crois nécessaire, comme préambule, de compléter ce que j'ai dit, dans le chapitre précédent, du positivisme et des principes révolutionnaires, afin d'éclaircir et développer quelques points importants que j'ai alors écourtés, comptant y revenir.
Quelle est l'attitude du positivisme en face des principes révolutionnaires ? On se rappelle ce que j'en ai dit. Cette attitude, ai-je exposé, est une attitude d'hostilité, mais, — et ceci est particulier au positivisme, — d'hostilité relative, relative au temps présent, aux nécessités actuelles. D'après le positivisme, en effet, les principes révolutionnaires ont eu à une certaine époque leur utilité. C'est que le positivisme, qui prétend que l'évolution des sociétés est destinée à nous faire passer de l'état théologique à l'état positif, considère que pour cela une période de transition anarchique était nécessaire, inévitable ; l'institution d'un nouvel ordre politique, dit Comte, supposant, en effet, « le renversement préalable de l'ordre précédent, .=!oit
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pour rendre possible la réorganisation en écartant les obstacles qui l'empêchaient, soit pour en faire sentir convenablement la nécessité par l'expérience des inconvénients de l'anarchie. » Ajoutez, d'autre part, nous dit-il, ce motif intellectuel, que « l'esprit humain, vu la faiblesse de ses moyens, ne saurait s'élever à la conception nette d'un nouveau système social tant que le système antérieur n'est pas presque entièrement dissous. »
Mais si l'on doit, pour ne pas fausser la doctrine positiviste, indiquer ce premier point, celte sorte de justitlcation dans l'histoire des principes révolutionnaires, il faut immédiatement ajouter que d'autre part il n'est pas de doctrine qui combatte plus radicalement, plus vigoureusement, les dogmes révolutionnaires que ne le fait la doctrine positiviste au nom des intérêts sociaux présents et avenir. Il n'est pas de doctrine qui démontre avec plus de netteté quelle utopie ce serait de tenter la moindre reconstruction sur ces principes uniquement, directement destructeurs. « On ne saurait terminer la Révolution, — disait Comte, résumant sa pensée, — avec les doctrines qui l'ont commencée. Ce qui servait alors à détruire ne peut servir aujourd hui à construire. »
Or, d'après Comte, il est grand temps de reconstruire, il est grand temps de terminer la Révolution, les démolitions reconnues nécessaires par le positivisme étant depuis longtemps accomplies. En se prolongeant, Id Révolution menace de ruiner complètement la société. Donc, au nom du salut de la société, union entre tous
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les défenseurs de l'ordre social contre tous ceux qui tendent à prolonger Tétat révolutionnaire. Donc, union entre les catholiques et les positivistes. Union nécessaire, union possible aussi. Union, en effet, comme je l'ai montré précédemment, facilitée par ceci que le positivisme fait preuve du plus grand respect envers le catholicisme, réclame le libre essor de sa doctrine — c'est le mot même de Comte que je cite — et engage tous ceux qui croient en Dieu à rester ou à se faire catholiques.
Mais je reviens à la critique des principes révolutionnaires que j'ai déjà ébauchée dans le chapitre précédent. On se souvient que le positivisme regarde cliacun de ces principes comme ayant et n'ayant été qu'un instrument de destruction de quelque partie de l'ordre social, le dogme delà liberté de conscience, par exemple, ayant été destiné à détruire l'autorité spirituelle, le dogme de la souveraineté populaire à détruire le gouvernement temporel, le dogme de l'égalité à dissoudre l'ancienne classification sociale. Mais puisque ces dogmes n'enferment ainsi en eux que des possibilités de destruction, comment alors avec eux penser reconstituer l'ordre ? Aussi qu'une assemblée, qui se trouvait au plus haut degré imbue de ces principes, se soit intitulée Assemblée Constituante, voilà, déclarait Comte, « une qualification qui semblera, auprès d'une impartiale postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique ».
La critique directe de la plupart des principes révolutionnaires devant trouver sa place dans des
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chapitres suivanls,je n'envisagerai dans celui-ci que le dogme de laliberté de conscience, le plus important d'ailleurs, puisqu'il enferme implicitement tous les autres, le principe de l'examen individuel, dit Comte, supposant directement l'égalité comme condition fondamentale et ne comportant d'autre autorité que la suprématie du nombre.
Ce principe donc du libre examen, si nous le considérons historiquement, nous voyons qu'il peut se diviser en deux grandes phases : première phase, le protestantisme; seconde phase, ce qu'on a appelé la philosophie du dix-huitième siècle.
Dans la première phase, le protestantisme, le droit individuel d'examen est proclamé, mais avec des restrictions. On le contient, en effet, dans les limites plus ou moins étendues de la théologie chrétienne. C'est au nom même du christianisme que l'esprit de discussion s'efforce de détruire le catholicisme. « C'est là, écrit Comte, que le caractère d'inconséquence inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables conditions de son existence politique. »
Remarquons du reste que ce sont précisément ces limites mêmes imposées au libre examen individuel qui ont permis dans la société l'introduction de ce dogme révolutionnaire. Car ces limites imposées rassuraient des consciences qui se seraient au contraire alarmées, et auraient repoussé le principe anarchique,
si on n'avait pas maintenu hors de toute discussion un certain nombre des croyances primitives. En d'autres termes, pour faire accepter dans son entier le dogme du libre examen, le protestantisme était une étape nécessaire. Mais ce n'était qu'une étape. Car une fois le dogme admis en principe, il était fatal qu'il se développât ensuite peu à peu dans son entier.
Étape nécessaire, dis-je ; étape aussi du reste capitale. C'était le premier pas dans la formation de la doctrine révolutionnaire, et c'était le pas le plus important. Car, comme l'écrit Comte, « après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvaitelle reculer devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse dissolvante y serait spontanément dirigée ? »
La seconde phase de ce grand dogme révolutionnaire a été, ai-je dit, la philosophie du dix-huitième siècle. Ici le droit d'examen individuel est en principe reconnu indéfini. « L'inconséquence mentale, écrit Comte, est ainsi très notablement diminuée par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive, mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible, d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle ».
Je dis qu'au dix-huitième siècle le droit d'examen est en principe reconnu indéfini. Mais je rappellerai qu'en fait la plupart des philosophes d'alors ont
cherché à contenir la discussion dans les limites du monothéisme. En d'autres termes, la plupart des philosophes du dix-huitième siècle et les révolutionnaires qui se sont inspirés d'eux n'admettaient pas qu'on ne crût pas en Dieu. Pour ceux qui niaient Dieu, Rousseau allait même jusqu'à proposer la peine de mort. Je ne rappelle d'ailleurs ceci que pour faire remarquer à ceux qui penseraient que la seule croyance en Dieu pour toute discipline spirituelle suffit comme refuge à la société, leur faire remarquer que nous avons déjà expérimenté quelles sont les bornes que peut mettre à une révolution la religion réduite au simple déisme.
Mais ce principe du libre examen individuel, restreint, comme nous venons de le dire, au xvi^ et au xvii^ siècle, dans les limitesque prétendirent lui imposer les divers protestantismes, restreint même encore dans une certaine mesure en fait, sinon en théorie, au xviiP siècle, ce principe, dis-je, s'est depuis étendu à toutes les questions et a conquis tous les individus. Je dis tous les individus, car les conservateurs, en effet, eux-mêmes, ne sont pas totalement indemnes de la maladie révolutionnaire. Eux aussi ont fini par se laisser entraîner par l'amour, la fureur de la critique. Il est vrai, comme le fait remarquer Comte, que ceuxlà mêmes d'entre eux qui n'abdiquent pas dans la pratique « l'infaillibilité personnelle », du moins la rejettent en théorie comme incompatible avec le catholicisme. Et ceci n'est pas sans importance. Il n'est pas sans importance de reconnaître et proclamer la vérité, l'utilité d'un principe, alors même qu'on se trouve
méconnaître souvent ce principe dans la pratique.
En même temps que le principe anarchique conquérait ainsi tous les individus, il s'étendait, ai-je dit, également à toutes les questions. Il n'est pas, en effet, une seule question, aussi importante, aussi vitale qu'elle fût pour la société, ou aussi compliquée qu'elle se trouvât, qui n'ait été livrée à l'examen, à la critique de chacun. Tout le monde indistinctement a été appelé, incité même, à trancher à tout instant sur toute chose.
Ce que cette insurrection — j'emploie une formule énergique de Comte — « cette insurrection mentale de l'individu contre l'espèce », a produit spécialement dans l'ordre des questions sociales, il est une page de la philosophie positivf qui nous l'expose avec tant de netteté que je ne saurais mieux faire que de laisser ici la parole à Auguste Comte : « En vertu de leur complication supérieure, écrit-il, et par suite aussi de leur plus intime contact avec l'ensemble des passions humaines, les questions sociales devraient, par leur nature, encore plus scrupuleusement que toutes les autres, rester concentrées chez un petit nombre d'intelligences délite, que la plus forte éducation préliminaire, convenablement suivie d'études directes, aurait graduellement préparé à, en poursuivre avec succès la difficile élaboration. Tel est du moins, à cet égard, avec une pleine évideAce, le véritable état normal de l'esprit humain, pour lequel toute autre situation constitue réellement, pendant les époques révolutionnaires, une sorte de cas pathologique plus ou moins caractérisé,
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d'ailleurs provisoirement inévitable et même indispensable, comme je l'ai expliqué. Quels doivent donc être les profonds ravages de cette maladie sociale, en un temps oîi tous les individus, quelque inférieure que puisse être leur intelligence, et malgré l'absence souvent totale de préparation convenable, sont indistinctement provoqués, par les plus énergiques stimulations, à trancher journellement, avec la plus déplorable légèreté, sans aucun guide etsans le moindre frein, les questions politiques les plus fondamentales! Au lieu d'être surpris de l'effroyable divergence graduellement produite par l'universelle propagation, depuis un demisiècle, de cette anarchique tendance, ne faudrait-il pas admirer bien plutôt que, grâce au bon sens naturel et à la modération intellectuelle de l'homme, le désordre ne soit point jusqu'ici plus complet, et qu'il subsiste encore çà et là quelques points vagues de ralliement sous la décomposition, toujours croissante néanmoins, des maximes sociales! »
Et voici la conclusion qu'il faut retenir, car elle se trouve très exactement confirmée par nos récentes luttes politiques : « Excepté dans les cas d'entraînement,oîi les divergences radicales peuvent être momentanément dissimulées pendant la poursuite commune d'un moyen passager, dont chacun des prétendus coalisés conserve d'ailleurs d'ordinaire le secret espoir d'exploiter seul la réalisation, il devient maintenant de plus en plus impossible de faire vraiment adhérer, même un très petit nombre d'esprits, à une profession de foi un peu explicite, où le vague et l'ambiguïté d'un
langage artificieux ne cherchent point à produire l'apparence illusoire d'un concours qui ne saurait exister. »
Et Comte poursuit plus loin : « L'inévitable résultat général d'une semblable épidémie chronique a dû être, par une évidente nécessité, la démolition graduelle, maintenant presque totale, de la morale publique, qui, peu appuyée, chez la plupart des hommes, sur le sentiment direct, abesoin, par-dessus tout, que les habitudes en soient constamment dirigées par l'uniforme assentiment des volontésindividuelles à desrègles invariables et communes, propres à fixer, en chaque grande occasion, la vraie notion du bien public. Telle est la nature éminemment complexe des questions sociales, que. même sans aucune intention sophistique, le pour et le contre peuvent y être soutenus sur presque tous les points, d'une manière extrêmement plausible ; car il n'y a pas d'institution quelconque, pour si indispensable qu'elle puisse être au fond, qui ne présente en réalité de graves et nombreux inconvénients, les uns partiels, les autres passagers ; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre toujours, comme on sait, quelques avantages incontestables. Or, la plupart des intelligences sont, sans doute, trop exclusivement préoccupées, soit en vertu de leur trop faible portée, soit, encore plus fréquemment peut-être, par une passion absorbante, pour être vraiment capables d'embrasser simultanément les divers aspects essentiels du sujet. Comment pourraient-elles donc s'abstenir de condamner successivement presque toutes les grandes
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maximes de morale publique, dont les défauts sont, d'ordinaire, très saillants, tandis que leurs motifs principaux, quoique réellement beaucoup plus décisifs, sont quelquefois profondément cachés, jusqu'à ce qu'une exacte analyse, souvent fort délicate, les ait mis en pleine lumière? Voilà surtout ce qui doit rendre tout véritable ordre moral nécessairement incompatible avec la vagabonde liberté des esprits actuels, si elle pouvait indéfiniment persister, puisque la plupart des règles sociales destinées à devenir usuelles ne sauraient être, sans perdre toute efficacité, abandonnées à l'aveugle et arbitraire décision d'un public incompétent. »
Par tout ce qui précède, on entrevoit sans doute quel ■ était le grand dessein de Comte. Comte pensait à reconstituer le gouvernement spirituel qui a été attaqué, affaibli, réduit même en grande partie à l'impuissance par le protestantisme et la Révolution. Mais dans sa pensée, ce gouvernement devait diriger d'après une foi nouvelle, une foi exclusivement positive.
Or. qu'est-ce que la foi positive?
Mais d'abord, qu'est-ce que la foi en général?
D'après Comte, la foi, dans tous les temps, n'a eu jamais qu'un seul objet essentiel : concevoir Tordre universel qui domine l'existence humaine, afin de mieux subir cet ordre et de le modifier si possible. Seulement, la différence qu'il y a entre la foi théologique
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et la foi positive, c'est que pour expliquer cet ordre qui nous domine, la foi théologique remonte jusqu'à la cause première. La théologie explique le monde parla volonté d'un être tout-puissant. Et c'est donc par la connaissance de cette volonté qu'elle détermine l'ordre universel. Tandis que la foi positive, elle, ne recherche pas la cause première. Ce n'est pas d'ailleurs que le positivisme nie, pas plus du reste qu'il n'artirme, rien touchant la cause première. Mais il s'interdit toute discussion sur ce sujet, car il écarte toute recherche des causes comme inaccessible à notre intelligence.
Mais si le positivisme s'interdit toute recherche des causes, comment alors explique-t-il le monde ? Peutêtre faudrait-il dire qu'il ne l'explique pas, si on entend par expliquer exposer le pourquoi des choses. Car le positivisme reconnaît qu'il ne peut nous dévoiler le pourquoi. Aussi il s'attache uniquement à déterminer le comment. Comment les choses se passentelles, comment les phénomènes sont-ils liés entre eux, en d'autres termes, quelles sont les lois des phénomènes, voilà, déclare Comte, la seule connaissance qui nous soit permise ; et c'est d'ailleurs, ajoute-t-il, la seule connaissance en même temps qui nous soit utile, nécessaire. Car, connaître les lois des phénomènes, c'est nous permettre de prévoir les phénomènes les uns d'après les autres, et de les modifier les uns par les autres. Or que pourrait ajouter à ceci toute autre connaissance ?
Est-ce vraiment là tout ce qu'il nous est nécessaire de connaître ? Et quand cela serait, pourrions- nous
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nous résigner à ne connaître que ce qui nous est nécessaire, à ne connaître que les lois des phénomènes et à ignorer éternellement leurs causes? C'est là un problème que je n'ai pas à résoudre ici, et je me contente donc de rappeler à tous ceux qui, tourmentés par l'infini, et ne pouvant se résoudre à ignorer la cause des choses, prétendent en tenter la recherche, je me contente, dis-je, de leur rappeler que le positivisme considère que si on veut remonter à la cause première on ne peut faire d'hypothèse plus satisfaisante que l'hypothèse, faite par les religions théologiques, d'une volonté intelligente et toute-puissante. « Un tel problème, — dit Comte, textuellement, — ne comporte par sa nature aucune autre solution. » Et je rappelle également que le positivisme dit à tous ceux qui ont ainsi foi dans une volonté intelligente et toute-puissante : parmi les religions fondées sur celte croyance, ralliez-vous à celle qui a organisé autour de cette croyance la meilleure discipline individuelle et sociale, ralliez-vous au catholicisme.
Ainsi donc, alors que la foi théologique croit à une volonté toute-puissante dominant l'ordre universel, la foi positive croit, elle, que tous les phénomènes sans exception se trouvent régis par des lois naturelles, inéluctables, immuables. Or ces deux croyances, je le demande, s'excluent-elles? Non, pas précisément. Car il existe entre ces deux croyances une transaction possible. On peut unir, en effet, la croyance à une volonté toute-puissante et la croyance à des lois immuables par la croyance à un Dieu créateur de ces lois.
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Cette idée, d'ailleurs, d'une volonté toute-puissante créatrice des lois invariables qu'elle se serait imposé de ne pas changer, est une idée dont l'origine est très ancienne. On la trouve, en efTet, déjà formulée chez Aristote. On pourrait même remonter plus haut, car sous le polythéisme, c'est-à-dire sous la religion qui, vu la multiplicité de ses dieux et leur humeur capricieuse, se prêtait le moins à la croyance dont nous parlons, sous cette religion même cependant, pour expliquer le certain ordre qu'on avait réussi déjà à apercevoir dans l'univers, on avait créé un dieu, le Destin, pour l'immuabilité, dieu dont tous les autres dieux, malgré leur indépendance propre, devaient à certains égards reconnnaître la prépondérance. Mais ce n'était là qu'une idée très obscure et confuse, et la croyance à un dieu créateur de lois immuables ne devait être consolidée, élucidée que sous le catholicisme.
Certes, comme le fait remarquer Comte, la croyance à une volonté suprême, en laissant constamment ouverte la possibilité dune intervention arbitraire, affaiblit toujours dans une certaine mesure la croyance à l'immuabililé des lois. Mais il faut remarquer d'autre part que cette possibilité d'une intervention arbitraire» le catholicisme l'a réduite autant qu'il était possible, en interdisant dès l'origine le recours habituel aux miracles et aux prophéties dont l'usage était si fréquent dans l'antiquité.
Certes, l'Église dit avec saint Ignace : « Priez Dieu, comme si vous ne comptiez pas sur vous. » Et ceci est l'affirmation qu'il n'y a pas de lois inéluctables
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puisque nous pouvons toujours espérer, pour les changer, dans Fintervention divine. Mais avec une grande sagesse, l'Église ajoute aussitôt après : « Travaillez comme si vous ne comptiez pas sur Dieu. » Et ceci revient à dire que dans la pratique il nous faut agir comme s'il n'était au pouvoir d'aucune volonté de changer les lois qui nous régissent.
Un Dieu créateur de lois invariables, voilà donc la transaction qui a permis au positivisme de se développer, d'étendre son domaine jusqu'à embrasser tous les ordres de phénomènes, même les phénomènes qui semblaient le plus devoir échapper à des lois quelconques, les phénomènes sociaux, et ceci sans entrer en conflit direct avec les croyances théologiques. Je dis sans entrer en conflit direct, et la preuve en est c'est que nous pouvons voir les deux fois, la foi théologique qui veut qu'il y ait un Dieu, de la volonté duquel tout dépende, et la foi positive qui veut que tout sans exception soit régi par des lois naturelles, nous pouvons voir, dis-je, ces deux fois unies au plus haut degré dans l'esprit de profonds penseurs, de grands philosophes. Je citerai par exemple Joseph de Maistre et Bonald.
Mais c'est la foi positive dont j'ai seulement à parler ici. Or j'ai indiqué en quoi elle consiste. Elle consiste à regarder tous les événements sans exception, y compris ceux de notre propre existence individuelle et collective, comme régis par des lois naturelles. Foi magnifique, lorsqu'on songe à ce qu'une telle conviction représente de siècles de pensée, de travail, de recherches.
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L'élaboration d'une telle foi devait, en effet, être longue et difticile. C'est que la connaissance sur laquelle elle repose, la connaissance des lois, est chose compliquée, car c'est une connaissance qui ne peut nous venir directement ni du dehors ni du dedans. Nous ne pouvons y atteindre, en d'autres termes, ni par une simple perception du monde extérieur, ni par une simple conception de notre esprit. La connaissance d'une loi suppose, en effet, un accord réalisé entre le dehors et le dedans, entre le monde et nous. Elle est le résultat d'un travail fait par l'esprit sur des matériaux extérieurs. L'esprit perçoit des phénomènes; pour lier ces phénomènes, il élabore une hypothèse ; et lorsque cette hypothèse se trouve assez confirmée par l'observation, il la dit une loi.
Mais je n'insiste pas. Ce que j'en ai dit est simplement pour rappeler ce que la foi positive représente de labeur, de difficultés surmontées, et aussi ce qu'elle exigeait, pour pouvoir être élaborée, de conditions préalables qui se sont trouvées heureusement réalisées, conditions d'équilibre, d'harmonie entre le monde et nous. Que l'on suppose, en effet, par exemple, lemonde plus compliqué, ou, ce qui revient au même, que Ton suppose, nos facultés cérébrales restant ce qu'elles sont, nos sens plus parfaits et nous découvrant une foule de détails qui nous échappent, et il est fort probable qu'écrasés par celte masse trop abondante de matériaux, nous eussions été incapables de la mettre en œuvre et n'eussions pu, par conséquent, découvrir aucun ordre dans l'univers.
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Mais quel intérêt avions-nous à découvrir l'ordre de l'univers ? N'y étions-nous poussés que par un pur intérêt intellectuel, un simple besoin d'expliquer ? Il y a certes de cela ; mais nous avions également un intérêt plus direct, plus pressant, puisque c'est la connaissance des lois qui nous permet d'agir sur le monde, de modifier les événements à notre avantage.
Je dis modifier, mais il faut remarquer qu'alors même que les phénomènes eussent été tous immodifîables, il n'aurait pas été néanmoins sans intérêt pour nous de découvrir leurs lois. Car alors même que nous ne pouvons rien changer aux événements, il nous reste encore la faculté, quand il nous est donné de les prévoir, d'en quelque sorte nous y conformer, de manière à mitigerleur empire. « Même en mourant, dit Comte, un animal se dispose pour moins souffrir. » Et il ajoute: « Une grande partie de l'industrie humaine est directement destinée à nous faire subir avec avantage des lois immodifiables, comme celles des heures, des saisons, des climats. »
Si je rappelle ceci, c'est afin de faire remarquer que dans le cas même oui il serait prouvé que l'évolution des sociétés se trouve soumise à des lois inéluctables, aussi inéluctables, par exemple, que le sont les lois astronomiques, il n'en serait pas moins important pour nous de connaître ces lois de l'évolution. Car il y a, en effet, comme le remarque Comte, une grande différence entre obéir à la marche de la civilisation sans s'en rendre compte ou y obéir avec connaissance de cause. Les changements qu'elle commande, dit Comte, se
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font sans doute dans les deux cas ; mais dans le premier cas avec des secousses et des froissements que la connaissance de l'évolution qui tend à s'effectuer nous permet en grande partie d'éviter.
Mais j'ai fait 1 hypothèse la moins favorable en supposant les événements immodifiables. Car la vérité est que la connaissance des lois nous permet très souvent d'agir sur les phénomènes, pour en modifier le résultat à notre avantage ; et ceci d'autant plus, comme on le verra dans la suite, que les phénomènes sont plus compliqués et qu'ils se rapportent ainsi davantage à notre propre existence, soit individuelle, soit collective. Ces modifications possibles n'altèrent, du reste, remarque Comte, aucunement l'invariabilité des lois, car ces modifications ne sont jamais arbitraires; elles ont elles-mêmes leurs règles propres. Elles ne se rapportent d'ailleurs jamais aux conditions fondamentales qui sont toujours immuables, mais seulement aux dispositions secondaires. Ainsi, par exemple, la connaissance des lois de la vie nous permet d'agir sur les maladies, mais nous laisse impuissants devant la mort.
Une fatalité modifiable entre certaines limites et d'après certaines règles, voilà donc, en résumé, l'aspect sous lequel le positivisme considère l'ordre naturel. Ordre qui impose donc ainsi à notre destinée un mélange de résignation et d'activité. « Se résigner noblement, écrit Comte, à tous les maux insurmontables, et intervenir avec une sage énergie dans tous les cas modifiables, tel est le caractère pratique de notre existence, individuelle ou collective. »
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Mais ce que je viens d'établir, Tintérêt que nous avons, puisqu'il existe des lois, à les découvrir, cet intérêt est assez reconnu. Ce qui l'est moins, c'est l'intérêt, la nécessité même qu'il y a pour nous à ce qu'il existe des lois.
Que de fois ne nous est-il pas, en effet, arrivé de nous rêver affranchis de toute loi. Or, je dis que c'est là une chose qui n'est pas à souhaiter. Que l'on réfléchisse seulement, en effet, que cesont les lois, faiseuses d'ordre, qui nous permettent de comprendre dans une certaine mesure les événements, que ce sont les lois qui, en mettant de la régularité dans l'univers, nous permettent de calculer, de prévoir et ainsi d'agir, l'action utile n'allant pas sans prévoyance, et l'on comprendra alors ce que nous dit Comte, que c'est l'obligation de conformer nos actes et nos pensées à une fatalité extérieure, qui forme la première condition générale du perfectionnement liumain.
Supposez, par exemple, à la terre, dit Comte, une constitution astronomique qui rende son cours assez irrégulier pour que les perturbations qui s'ensuivent nous empêchent d'apercevoir aucun ordre fondamental, a Alors, écrit-il, toute l'évolution humaine se trouverait entièrement empêchée, faute de la base objective qui seule procure une fixité suffisante à nos conceptions et à nos efTorts, »
« Certes, poursuit-il, on doit quelquefois regretter que cet ordre immodifiable soit si imparfait. Mais aucun homme sage ne saurait souhaiter d'en être affranchi, puisque notre conduite manquerait aussitôt de but
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comme de règle. » Car sans l'ascendant des lois, ajoute-t-il, notre intelligence se perdrait en divagations effrénées, et notre activité en une incohérente agitation, puisque, sans l'assujettissement de tous les phénomènes à des lois invariahles, on ne saurait concevoir aucune marche suivie dans nos spéculations, aucun but déterminé pour nos actions.
Et à cela il faut ajouter ce que dit Comte de l'heureuse action de la fatalité extérieure sur le sentiment, a La soumission forcée, écrit-il, qu'inspire cette fatalité, seconde beaucoup l'œuvre spontanée des instincts sympathiques, en comprimant l'ensemble des penchants personnels La chimérique indépendance,
rêvée par l'orgueil métaphysique, déterminerait bientôt une incurable prépondérance de la personnalité. » — « En second lieu, cette constante nécessité extérieure ne tend pas moins à rallier qu'à régler, puisque contre une telle destinée l'union mutuelle se présente à chacun comme sa principale ressource »
« Mais la réaction morale est surtout efficace quand l'obéissance devient volontaire, puisque la sympathie se trouve directement développée, sans qu'aucun murmure empêche de goûter l'assujettissement. »
C'est une des parties les plus admirables de la philosophie positive, que toute celle qui a trait à cette soumission aux lois naturelles, soumission, disait Comte, qui, lorsqu'elle est « dignement acceptée », devient la principale source de notre vraie grandeur. Soumission d'ailleurs, non seulement aux lois naturelles, mais encore aux règles artificielles que l'on s'impose et qui
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viennent à leur appui, règles qui, quand elles sont librement établies, sont, affirmait Comte, d'une efficacité morale encore plus grande que celle des lois involontaires.
«Étant lié, je suis libre,'» disait saint Paul. Voilà une pensée qui n'a guère chance d'être comprise et goûtée de notre temps. Elle faisait pourtant l'admiration de Comte. « Cette belle maxime, écrivait-il, caractérise la salutaire influence d'une digne discipline qui semble, en effet, nous délivrer de l'ennui, du doute et de l'irrésolution que subissent habituellement les âmes dépourvues de règles. »
Cette idée de liberté venant comme corollaire de l'idée de la soumission aux lois est une idée que nous rencontrons d'ailleurs à chaque instant dans la philosophie positive. Mais je ne saurais, sans me laisser entraîner trop loin, en donner qu'un rapide aperçu. Qu'il me suffise donc de dire que le positivisme considère que la liberté, loin d'être incompatible avec l'ascendant de la fatalité extérieure, ne peut au contraire se réaliser que par l'obéissance h des lois objectives, à l'abri de toute volonté arbitraire. « L'homme, écrit Comte, n'est plus alors esclave de l'homme ; il ne cède qu'à une nécessité extérieure, que subissent aussi ceux qui la proclament ; ces ordres émanés du dehors ne nous
dégradent jamais, même quand ils sont inflexibles A
la vérité, ces règles extérieures peuvent rarement être assez déterminées pour dispenser, en chaque cas, des prescriptions impératives. C'est alors au cœur qu'il appartient de suppléer, de part et d'autre, à l'insuf-
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isance de l'esprit, en disposant à accomplir par iffection les injonctions trop peu motivées. Sans )Ouvoir éviter toujours les volontés arbitraires, il .uffît à notre dignité qu'elles soient subordonnées à 'uniformité des lois extérieures, et que la raison et le cntiment tendent constamment à en réduire le loinaine journalier. »
Beauté et grandeur de la soumission à l'ordre natuel, voilà donc ce que chante le positivisme, en contraliclion directe avec l'esprit révolutionnaire qui, lui, ne rouve de beauté que dans la révolte. Mais, écrit Comte, ( tous les sophismes de l'orgueil ne sauraient empê- :her l'esprit positif de reconnaître que toute révolte imane des impulsions personnelles», c'est-à-dire de 'égoïsme.
Donc, provenant de l'égoïsme, la révolte ne peut être loble, et la vraie grandeur est dans la soumission. Car jila grandeur de l'intelligence est dans la science, la science est une soumission de l'esprit à l'ordre universel. Si la grandeur de l'activité est dans l'industrie, en comprenant ce mot dans son sens le plus large, l'indusrie est une soumission de l'activité aux lois dévoilées Dar l'intelligence. Et j'ajouterai pour le sentiment que si la noblesse du cœur est dans la reconnaissance, la ûoblesse exige la soumission du cœur, c'est-à-dire la gratitude, envers l'ordre universel, qui est la condition nécessaire de l'existence et du perfectionnement de l'humanité. Et que l'on ne dise pas que l'amour envers quelque chose d'aussi abstrait que l'ordre est impossible, car il faut considérer au contraire que, comme
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l'écrit Comte, « l'homme est tellement disposé à l'affection qu'il rétend sans effort aux objets inanimés, et même aux simples règles abstraites, pourvu qu'il leur reconnaisse une liaison quelconque avec sa propre existence. » Et Comte ajoute : « Les moindres études mathématiques peuvent ainsi inspirer un véritable attrait moral aux âmes bien nées qui les cultivent dignement. »
J'ai ainsi exposé ce qui constitue la foi positive. Comme on peut le remarquer, une telle foi est toujours démontrable, comme se rapportante des matières toutes accessibles à notre intelligence. Mais, si elle est démontrable, elle doit être, à l'encontre de ce que l'on pourrait croire, rarement démontrée. En effet, écrit Comte, « religieusement jugés, les appels absolus à la démonstration constituent des émeutes des vivants contre les morts, en aspirant à faire prévaloir le raisonnement individuel sur la raison collective proclamée par les interprètes de Ihumanité ».
C'est dans cette pensée que Comte écrivait à son disciple, M. le docteur Audiffrent, la belle lettre suivante : <( On n'est pas réellement sorti de l'état révolutionnaire tant qu'on se borne à reconnaître les principes personnellement démontrés (ce que font plus ou moins les anarchistes quelconques), tout en se réservant la construction individuelle de la synthèse universelle. La conversion n'est accomplie et l'autorité reconstruite
que lorsqu'on adopte et pratique des notions purement admises de confiance, d'après leur liaison, même confusément sentie, avec les points fondamentaux qu'on a déjà reçus. C'est seulement ainsi que l'on peut utilement consacrer sa vie à développer les conséquences au lieu de la perdre à discuter les principes sans pouvoir rien établir. Il faut, en un mot, concevoir la foi positive comme étant toujours démontrable, et ne pas exiger qu'elle soit actuellement démontrée ; ce qui ferait vraimentdisparaître le plus grand mérite, et même la principale utilité de la confiance. »
Et je rapporterai également les conseils que, dans le même ordre d'idées, il donnait à un autre de ses disciples : « Je vous invite, lui écrivait-il, à sentir que si l'état révolutionnaire consiste, chez les praticiens, en ce que tout le monde prétend commander, tandis que personne ne veut obéir, il prend, chez les théoriciens, une autre forme non moins désastreuse, et plus universelle, où chacun prétend enseigner et personne ne veut apprendre. Le désir d'atteindre à des convictions fixes par la seule puissance de l'esprit, sans aucune participation du cœur, constitue une pure chimère de l'orgueil métaphysique. Si vous faisiez une lecture journalière de limitation (1), vous reconnaîtriez cela... On ne peut, sans la vénération, ni rien apprendre, ni même rien goûter, ni surtout obtenir aucun état fixe de l'esprit comme du cœur, non seulement en morale ou
(1) C'est la lecture quotidienne qu'Auguste Comte recommandait aux positivistes
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sociologie, mais aussi dans la géométrie ou l'arithmétique.
« On dirait que vous vous croyez assez discipliné quand vous avez admis une notion d'après une démonstration comprise. Mais vous n'avez pas là le moindre mérite de soumission, puisque vous ne pouviez vous en abstenir, d'après les lois intellectuelles qui vous dominent. La foi ne commencequ'envers les notions qui vous semblent douteuses, et que vous admettez de confiance, en leur accordant autant d'influence qu'à celles qui vous sont démontrées; suivant l'usage spontané de quiconque n'est pas actuellement en proie à la maladie révolutionnaire. Quant aux notions qui vous paraissent inadmissibles, vous ne pouvez les utiliser tant qu'elles choquent l'ensemble de votre économie théorique; mais vous leur devez un respectueux silence, fondé sur la juste supériorité de votre chef spirituel, qui, probablement, a su voir autant que vous, et même longtemps avant vous, les objections dont vous vous êtes effrayé. Telles sont les conditions élémentaires de la discipline spirituelle, vulgaires au moyen âge, mais profondément altérées par le protestantisme, et sans lesquelles aucune harmonie n'est possible, puisque nul, même parmi les théoriciens, ne peut jamais s'approprier les démonstrations de toutes les notions qu'il doit employer. »
Donc, foi toujours démontrable, mais rarement démontrée, telle doit être la foi positive, puisque, comme le dit Comte, « les conditions qu'exige la démonstration sont rarement remplies par chacun de ceux qui
LA FOI positive; les lois naturelles 61
doivent appliquer les règles ». Et, à l'appui de Taffirmation que nous pouvons accepter et utiliser ce qui ne nous est aucunement démontré, et que la soumission volontaire est capable de déterminer des convictions plus complètes que le raisonnement le mieux dirigé, Comte citait en exemple la doctrine du mouvement de la terre, qui depuis deux siècles se trouve acceptée indistinctement par tout le monde, alors que seule une infime minorité est en état de saisir et contrôler les preuves de cette doctrine.
Ainsi donc, tout comme le catholicisme, le positivisme, dans l'ordre des matières où il se meut, réclame la soumission de laraison individuelle à la foi collective, soumission d'ailleurs qui n'est autre, dit Comte, qu'un des aspects de la loi fondamentale qui soumet les vivants aux morts, le présent au passé, l'homme à l'Humanité, l'Humanité dont les travaux séculaires, il ne faut pas l'oublier, ont seuls produit ces conceptions qui font la science de chaque individu.
Or, c'est cette soumission de l'homme à l'Humanité que rejette l'esprit révolutionnaire; c'est contre cette soumission qu'il élève le dogme du libre examen individuel, dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre. Or ce dogme, d'après Comte, ne menace pas moins la foi positive que la foi théologique. En effet, « il serait étrange, écrit-il, que des esprits disposés à prendre leurs inspirations pour l'unique base de leurs convictions morales et politiques, restassent indéfiniment soumis à l'autorité scientifique envers des questions moins importantes et moins difficiles ». Aussi
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Comte déclarait que l'adoption universelle des découvertes modernes devait être regardée comme due aux habitudes résultées de Tancienne discipline.
Proclamer, comme le fait Tesprit révolutionnaire, la souveraineté de chaque raison individuelle, c'est, en effet, écrit encore Comte, « empêcher l'établissement uniforme d'un système quelconque d'idées générales, sans lequel néanmoins il n'y a pas de société. Car à quelque degré d'instruction que parvienne jamais la masse des hommes, il est évident que la plupart des idées générales destinées à devenir usuellesnepourront être admises par eux que de confiance, et non d'après des démonstrations. Ainsi, un tel dogme n'est applicable, par sa nature, qu'aux idées qui doivent disparaître, parce qu'alors elles deviennent indifférentes. » Mais, ajoute-t-il, « y voir un principe organique, c'est tomber dans la plus étrange contradiction ; et si une telle erreur pouvait être durable, la réorganisation de la société serait à tout jamais impossible.
« Il n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. S'il en est autrement en politique, c'est parcequeles anciens principes étant tombés et les nouveaux n'étant pas encore formés, il n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. Mais convertir ce fait passager en dogme absolu et éternel, en faire une maxime fondamentale, c'est évidemment proclamer que la société
doit toujours rester sans doctrines générales. On doit convenir qu'un tel dogme mérite, en effet, les reproches d'anarchie qui lui sont adressés par les meilleurs défenseurs du système théologique. »
Les anciens principes politiques étant tombés, dit Comte, et les nouveaux n'étant pas encore formés; ceci nous fixe sur la date de cette page. Ce ne pouvait être, en effet, que tout au début de sa carrière que Comte parlait ainsi. Car nous verrons, par ce qui suit, que ces nouveaux principes politiques que Comte jugeait nécessaires, c'est à les élaborer qu'il a consacré sa vie ; nous verrons qu'il a non seulement cherché à élever la politique au rang d'une science, mais encore qu'il a fait de cette science comme le but, le couronnement de toutes les autres sciences.