CHAPITRE III
En disant que nous verrions comment non seulement Comte avait cherché à élever la politique au rang d'une science, mais encore comment il avait fait de cette science comme le but et le couronnement de toutes les autres sciences, peut-être ne me suis-je pas exprimé dans les termes qui convenaient au juste. La politique, en effet, ne saurait être une science. Elle est et restera toujours un art, l'art de gouverner les peuples. Maisàcet art, qui jusqu'alors ne s'était appuyé que sur l'empirisme, Comte a prétendu donner un fondement plus ferme. Il a prétendu apporter au secours de la pratique les lumières de la théorie. Il a donc, livrant aux recherches scientifiques un domaine nouveau, fondé la science des phénomènes sociaux. Maintenant, disait-il, que l'esprit humain a fondé la physique céleste, la physique terrestre, soit mécanique, soit chimique, la physique organique, soit végétale, soit animale, il lui reste à terminer le système des sciences d'observation en fondant la physique sociale
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OU sociologie (1). On peut constater, en effet, « avec une entière évidence, écrit Comte, la haute impossibilité d'établir aujourd'hui en politique aucune notion vraiment stable et commune, tant qu'on continuera à y poursuivre la vaine recherche absolue du meilleur gouvernement, abstraction faite de tout état déterminé de civilisation, ou, ce qui est scientifiquement équivalent, tant que la société humaine y sera conçue comme marchant, sans direction propre, sous l'arbitraire impulsion du législateur. Il n'y a donc réellement désormais, en philosophie politique, d'ordre et d'accord possible qu'en assujettissant les phénomènes sociaux, de la même manière que tous les autres, à d'invariables lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque époque, à l'abri de toute grave incertitude, les limites fondamentales et le caractère essentiel de l'action politique proprement dite : en un mot, en introduisant à jamais dans l'étude générale des phénomènes sociaux ce même esprit positif qui a déjà successivement régénéré et discipliné tous les autres genres des spéculations humaines, dont l'état primitif n'avait pas été, au fond, plus satisfaisant... »
« L'ensemble des trois premiers volumes de ce traité, continue Comte, nous a clairement prouvé, de
(Ij Je rappellerai que c'est à Comte que nous devons ce néologisme d un usage si courant à présent. C'est au cours de son quatrième volume de Philosophie positiue qu'il la employé pour la première fois, en place du terme de « Phj-sique sociale » don jusqu'alors il s'était servi.
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la manière la plus complète et la plus décisive, que, dans son évolution graduelle, et surtout pendant le cours des trois derniers siècles, cette philosophie positive a successivement opéré, à l'unanime satisfaction finale du monde intellectuel, la réorganisaiioa totale des divers ordres antérieurs de conceptions humaines qui avaient jadis si longtemps persisté, et quelques-uns jusqu'à une époque très récente, dans un état parfaitement équivalent à celui qu'on déplore aujourd'hui à bon droit envers les idées sociales, et qui, avant une telle rénovation, étaient aussi généralement regardés, par Topinion contemporaine, comme indéfiniment condamnés par leur nature à n'en pouvoir sortir. Or, comment une philosophie qui n'est certainement ni anarchique ni rétrograde, à l'égard des notions astronomiques, physiques, chimiques et même biologiques, deviendrait-elle nécessairement, par une subite et étrange subversion, l'un ou l'autre à l'égard des seules notions sociales, si elle y peut être convenablement appliquée ? A quel titre, d'ailleurs, cette dernière catégorie d'idées pourrait-elle être rationnellement exceptée d'une telle application, qui a graduellement embrassé jusqu'ici toutes les catégories moins compliquées, y compris celle qui s'en rapproche immédiatement? Ou plutôt serait-il possible que, dans son inévitable développement continu, la méthode positive ne finît point par s'étendre aussi, de toute nécessité, à ce dernier complément naturel de son domaine fondamental ? »
Et grâce à Auguste Comte, en effet, la méthode
positive s'est étendue définitivement à l'étude des phénomènes sociaux.
Cette étude, Comte Ta divisée en deux grandes parties, la statique et la dynamique, qui traitent respectivement de la constitution et du développement des sociétés ou, en d'autres termes, des lois de l'ordre et des lois du mouvement. Deux grandes parties qu'il regarde comme aussi indispensables l'une que l'autre, car, comme il le dit, la statique ne saurait suffire à elle toute seule à guider la pratique sociale, vu que l'appréciation de l'ordre humain laisse indéterminé le temps, l'époque qui convient à l'avènement de cet ordre fondamental. Et seule la connaissance des lois du mouvement peut nous permettre de faire entrer en ligne de compte ce facteur capital.
D'ailleurs, ajoute Comte, l'étude de la statique ne saurait être approfondie abstraction faite de l'élude de la dynamique, car c'est surtout pendant le mouvement que se manifestent les lois de l'existence. Et ceci nous fait entendre que c'est sur l'analyse de l'histoire que Comte a basé l'étude des phénomènes sociaux, phénomènes statiques aussi bien que dynamiques.
Ainsi basée sur l'histoire, on pourrait croire, au premier abord, que cette science de la sociologie se trouve totalement privée du secours des expériences, et en est réduite à la seule observation ; ce qui, remarquons-le avec Comte, ne l'empêcherait d'ailleurs nullement d'être positive, témoin l'astronomie. Mais ajoutons tout de suite qu'il n'en est rien. Car, comme le dit
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Comte, il faut regarder les époques multiples où les combinaisons politiques ont tendu plus ou moins à arrêter le développement de la civilisation comme autant d'expériences qui sont plus propres que l'observation pure à dévoiler ou à confirmer les lois qui régissent les phénomènes sociaux.
Mais si c'est sur l'analyse de l'histoire que Comte a basé la science qu'il a fondée, il faut remarquer qu'il a insisté sur cette idée qu'une telle analyse ne peut nous donner des renseignements utiles et exacts que si elle embrasse non une période déterminée, mais l'ensemble du passé. « Vainement, écrit Comte, les hommes d'État insistent-ils sur la nécessité des observations politiques : comme ils n'observent essentiellement que le présent, ou tout au plus un passé très récent, leur maxime avorte nécessairement dans l'application. Par la nature de tels phénomènes, l'observation du présent est radicalement insuffisante ; elle n'acquiert une véritable valeur scientifique et ne peut devenir une source certaine de prévisions rationnelles que d'après la comparaison avec le passé, envisagé même dans son ensemble total. Rigoureusement isolée, l'observation du présent deviendrait une cause très puissante d'illusions politiques, en exposant à confondre sans cesse les faits principaux avec les faits secondaires, à mettre les bruyantes manifestations éphémères au-dessus des tendances fondamentales, ordinairement peu éclatantes, et surtout à regarder comme ascendants des pouvoirs, des institutions ou des doctrines qui sont, au contraire, en déclin. Il est
évident, par la nature du sujet, que la comparaison approfondie du présent au passé constitue le principal moyen d'exploration propre à prévenir ou à corriger ces inconvénients capitaux. Or, cette comparaison ne peut être pleinement lumineuse et décisive qu'autant qu'elle embrasse essentiellement l'ensemble du passé, graduellement apprécié ; elle expose à des erreurs d'autant plus graves qu'on l'arrête à une époque plus rapprochée. Aujourd'hui surtout, où le mélange des divers éléments sociaux, les uns prêts à triompher, les autres sur le point de s'éteindre, doit d'abord paraître si profondément confus, on peut dire spécialement que la plupart des fausses appréciations politiques tiennent principalement à ce que les spéculations habituelles n'embrassent point un passé assez étendu, presque tous nos hommes d'État, dans les divers partis actuels, ne remontant guère au delà du siècle dernier, sauf les plus abstraits d'entre eux qui se hasardent quelquefois jusqu'au siècle précédent, et les philosophes eux-mêmes osant à peine dépasser rarement le xvi^ siècle ; en sorte que l'ensemble de l'époque révolutionnaire n'est pas même ordinairement conçu par ceux qui en recherchent si vainement la terminaison. »
Donc, embrassant l'ensemble du passé, Comte a fait une philosophie de l'histoire. Mais est-il possible de faire une philosophie de l'histoire ? Stuart Mill écrivait qu'en tout cas il fallait suspendre là-dessus son jugement jusqu'après la lecture de Comte.
De cette philosophie de l'histoire Comte a donc tiré
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celte nouvelle science qu'il a fondée, la sociologie. Nous disons qu'il a fondée. Mais ce n'est pas qu'il n'y eût eu déjà avant lui des essais en ce genre. Comte d'ailleurs lui-même nous Ta souvent rappelé, car il aimait à reconnaître ce qu'il devait à ses prédécesseurs. Montesquieu et Condorcet notamment sont les deux principaux qu'il désignait comme ayant les premiers avant lui tenté de fonder la science sociale, tout au moins la partie dynamique, ou partie relative à la théorie du progrès. Car, quant à la statique ou théorie de l'ordre, Comte rappelait que, pour en trouver le premier exposé, il fallait remonter jusqu'à celui qu'il qualifiait de « prince des philosophes », jusqu'à Âristote, Aristote, chez qui, disait Comte, toute cette partie se trouve traitée avec une telle sagesse et rectitude que les meilleurs esprits peuvent encore à présent la relire avec fruit.
Mais enfin c'étaient là des tentatives prématurées. L'esprit humain au temps d'Aristote, et je dirai même au temps de Montesquieu et de Condorcet, n'en était pas arrivé au point de pouvoir établir une véritable science sociale. Comte, en effet, eût-il seulement vécu un siècle plus tôt, qu'il n'aurait certes pu entreprendre, ni même concevoir, l'œuvre qu'il nous a laissée, puisque les matériaux dont il avait besoin comme fondement à son édifice n'étaient pas même alors tous élaborés. La science biologique notamment n'était pas encore née. Or, nous verrons que rien que cette lacune entravait déjà l'œuvre comtiste. Cette nouvelle science, en effet, que Comte a créée, la sociologie, il n'en a pas
fait une chose isolée, indépendante. Mais il s'est au contraire appliqué à la rattacher par des liens étroits au corps de toutes les autres sciences. Il a élevé comme une immense pyramide supportant à son faîte la sociologie, faîte auquel on accède par des degrés qui représentent chacun une sciencedont le rang est déterminé par les considérations que nous verrons.
Quelles sont les sciences qui forment ainsi la base de l'édifice? Quel est leur classement? Ceci nous amène à étudier l'une des plus belles constructions de Comte, sa hiérarchie des sciences.
Mais avant de parler proprement de cette hiérarchie, il nous faut entrer dans quelques considérations préliminaires, afin de délimiter quel est au juste le domaine de nos connaissances que l'ensemble des sciences classées par Comte se trouve embrasser.
Et d'abord, quel est le domaine général des sciences? Ce domaine se trouve naturellement restreint à ce qui nous apparaît du monde extérieur, à ce qui frappe nos sens, c'est-à-dire aux phénomènes. Or, ce domaine général, cette étude des phénomènes, se divise en deux grandes parties. Nous pouvons, en effet, ou étudier d'une manière concrète chaque groupe des phénomènes par lesquels se manifeste à nous chacun des êtres ou corps que nous percevons, ou, isolant par l'abstraction un phénomène quelconque, étudier ce phénomène sous son aspect général, je veux dire sous
l'aspect où nous le retrouvons dans tous les corps où il s'offre à nous.
De là deux sortes de lois naturelles : les unes simples ou abstraites, se rapportant aux diverses classes de phénomènes, les autres composées ou concrètes, régissant les différents êtres. Pouréclaircir cette distinction, j'indiquerai que la biologie, par exemple, est une science abstraite, car elle établit les lois de la vie en tant que ces lois sont communes à tous les êtres vivants, tandis que la botanique, qui étudie le mode d'existence d'une certaine catégorie d'êtres, est une science concrète.
Or, seules les premières deces lois, les loisabstraites, sont fondamentales, tandis que les secondes, les lois concrètes, quelle que soit leur importance, ne sont jamais que secondaires, puisqu'elles sont toujours fondées sur les premières. Si bien que, comme le remarque Comte, nous pourrions même déduire entièrement les secondes des premières, si d'une part tous les éléments qui composent l'èlre soumis à notre étude nous étaient assez connus, et si d'autre part notre puissance logique était assez considérable. Et, à l'appui de son dire. Comte cite les éludes météorologiques. Les événements qu'on y considère, dit-il, ne sont jamais que des combinaisons de phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, biologiques. Or, il est évident que si nous connaissions assez toutes ces lois abstraites, et si nous savions d'autre part les combiner convenablement, nous en pourrions déduire l'effet composé, le phénomène météorologique.
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Comte ajoute d'ailleurs que ceci excéderait tellement nos facultés déductives qu'il nous faut abandonner toute pensée de pouvoir jamais, pour établir leurs lois, nous passer de l'étude propre et directe des êtres.
Mais ces études des êtres, outre qu'elles sont en nombre immense, résisteront toujours pour la plupart, nous prévient Comte, aux efforts de l'esprit humain. Ceci est d'ailleurs, ajoute-t-il, sans grands inconvénients, car nous devons regarder la connaissance des êtres comme nous étant essentiellement inutile, sauf les rares influences qui affectent réellement notre destinée « Or, pour ces cas exceptionnels, écrit Comte, le génie pratique devenu seul compétent peut toujours trouver des règles empiriques qui suffisent à notre conduite. Nous ne connaîtrons jamais, par exemple, les lois générales des variations propres à la constitution normale de l'atmosphère terrestre. Toutefois, les navigateurs et les agriculteurs savent tirer de leurs observations locales ou temporaires des règles particulières qui, quoique empiriques, nous dispensent réellement de la prétendue météorologie. Il en est ainsi pour toutes les autres études concrètes, géologiques, zoologiques, et même sociologiques. Tout ce que le génie pratique n'y peut réellement aborder demeurera toujours oiseux. »
Mais, pour découvrir ces règles empiriques, ajoute Comte, nous devons nous aider avec sagesse des règles générales que nous fournit la connaissance des lois abstraites. Et ceci représente en somme l'accord si délicat à établir entre la pratique et la théorie. Dans la
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pratique nous n'avons affaire qu'au concret. C'est donc surtout à l'empirisme qu'il nous faut recourir, puisque nous ignorons et ignorerons toujours la plupart des lois concrètes. Mais cet empirisme doit être guidé dans une certaine mesure par la raison théorique, car, comme l'écrit Comte, « sans les lumières théoriques qui circonscrivent nos essais, le génie pratique s'épuiserait en tâtonnements indéfinis aussi stériles que pénibles.
« Toute notre conduite normale, ajoute-t-il, institue ainsi un heureux concours final entre le dogmatisme et l'empirisme, qui seraient également incapables de la diriger isolément, l'un par illusion, l'autre par imprévoyance. Des lois purement empiriques ne conviendraient qu'aux cas qui les auraient fournies, et elles y constitueraient une stérile érudition, très différente de la vraie science. Quelque complètes qu'elles fussent, la diversité nécessaire des circonstances concrètes empêcheraient d'en déduire de nouvelles prévisions, oi^i réside toute lefTicacité de nos spéculations positives. Mais à son tour le pur dogmatisme abstrait ne nous serait pas moins funeste, quoique d'une autre manière. L'entière généralité et la liaison parfaite de nos conceptions ne se rapporteraient qu'à une existence ascétique. Dans la vie réelle nos présomptueuses prévisions nous exposeraient sans cesse aux plus graves aberrations. »
Maisje ne veuxpas insister plus sur ce sujet, etce que j'en ai dit est surtout pour faire entrevoir que le merveilleux théoricien qu'était Auguste Cgmle n'a cherché
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à diminuer en rien l'utilité, la nécessité du génie pratique. Simplement il prétendait que les praticiens ne fassent pas fi de la théorie, comme ils en ont souvent tendance.
Dans quelle mesure doit-on combiner, dans la vie active, théorie et pratique'/ On ne peut donner ici de règle, car ceci est surtout affaire de tact, de bon sens. D'ailleurs Comte disait de la philosophie positive en général qu'elle n'était que le bon sens systématisé. Et il est remarquable combien, en effet, jusque dans ses constructions les plus audacieuses, il a toujours justifié cette définition.
Nous résumerons tout ce qui précède en disant : l'ordre concret repose sur l'ordre abstrait; et ceci à tel point que, quoique notre intelligence soit incapable d'atteindre jamais à toutes les lois concrètes, nous devons pourtant être assurés de leur existence, cette existence se déduisant nécessairement de la connaissance que nous avons des lois abstraites. Aussi pour un positiviste le mot hasard, dit Comte, doit cesser « d'indiquer l'empire du caprice et désigner seulement l'ensemble des lois inconnues, tandis que le destin résume celui des lois connues ».
Mais puisque l'abstrait est ainsi la base du concret, on trouvera naturel que, dans sa grande construction théorique, Comte se soit borné au système des conceptions abstraites, étant entendu que ce syslèmeembrasse tous les genres de phénomènes vraiment élémentaires, c'est-à-dire irréductibles à d'autres. Une telle cons-
truction théorique est suffisante, en effet, car elle fournit, écrit Comte, « une base rationnelle à l'ensemble de la sagesse humaine toujours assurée dès lors de posséder d'exactes notions systématiques sur les lois élémentaires qui coopèrent à chaque résultat ».
Tel est donc au juste le domaine de nos connaissances qu'embrasse la hiérarchie scientifique de Comte. C'est, comme je viens de le dire, le système abstrait comprenant tous les genres de phénomènes élémentaires. Or, quels sont les divers genres de phénomènes élémentaires? Ils sont au nombre de six. Nos sens ne nous révèlent, en effet, que les seuls phénomènes mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et sociologiques. D'oti les six sciences abstraites ou fondamentales qu'il s'agit de classer : les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie.
Je dis les six sciences abstraites. Mais il faut remarquer que l'on peut ici faire une objection qui a été notamment soulevée par Spencer dans la brochure qu'il a consacrée à la hiérarchie scientifique de Comte. Comte, dit Spencer, place l'astronomie parmi les sciences abstraites ; cependant une science abstraite est celle qui n'étudie qu'une classe déterminée de phénomènes. Or, l'astronomie étudie non une classe de phénomènes, mais des groupements de phénomènes, des corps, puisqu'elle est l'étude des astres. Donc il
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faut ranger l'astronomie parmi les sciences concrètes. Mais Comte avaitprévu cette critique et y avait d'avance répondu. 11 est vrai, avait-il dit, que l'astronomie est l'étude d'une certaine catégorie de corps. Mais comme la faiblesse de nos sens ne nous permet d'étudier dans ces corps qu'une seule classe de phénomènes, les phénomènes mathématiques de l'étendue et du mouvement, c'est donc là une étude qui n'est pas vraiment concrète. Et ce que l'on peut dire seulement de l'astronomie, c'est qu'elle n'embrasse qu'un cas particulier des mathématiques, mais un cas que son extrême importance oblige à spécialiser ainsi (1).
Nous disons donc : les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie. Or cet ordre dans lequel je viens d'énoncer les six sciences
(1) Depuis Auguste Comte on est arrivé, il est vrai, par l'analj'se spectrale, à étudier les astres sous l'aspect chimique. Et ceci semble donner raison à Spencer lorsqu'il prétendait classer l'astronomie parmi les sciences concrètes. Cependant je crois, que malgré tout, il est permis de continuer à regarder l'astronomie comme une science abstraite, ainsi que le voulait Comte. Voici, en effet, le raisonnement qu'il me semble qu'on peut tenir : l'astronomie est une science abstraite, non parce que la faiblesse de nos sens ne nous permet d'étudier dans les astres qu'une seule classe de phénomènes, les phénomènes mathématiques du nombre, de l'étendue et du mouvement, mais parce que réellement les astres ne possèdent que l'existence mathématique. Ce qu'il faut entendre en effet par astre, c'est le globe, la masse, en un mot le contenant, non le contenu. Or l'analyse spectrale étudie le contenu, elle étudie la matière que renferme l'astre. Ceci n'est pas véritablement de l'astronomie. C'est de la chimie. Encore une fois, l'astronomie c'est l'étude de l'astre en tant que masse. Or l'astre en tant que masse ne nous présente que les seuls phénomènes numériques, géométriques et mécaniques.
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fondamentales est l'ordre même dans lequel Auguste Comte les a classées. Il les a classées, comme' on peut le remarquer, suivant la généralité décroissante des phénomènes qui forment l'objet d'étude de chacune de ces sciences. Au bas de l'échelle donc les mathématiques, qui étudient les phénomènes les plus généraux qu'il y ait, puisque nous ne connaissons aucun corps qui ne nous offre ce genre de phénomènes, et qu'il en est, d'autre part, de nombreux, j'ai cité les astres, qui ne s'offrent h nous que sous l'aspect mathématique, l'aspect géométrique et mécanique quant à ceux qui sont les plus rapprochés de nous, et le seul aspect numérique quant à la masse immense de ceux dont nous ne pouvons faire que le dénombrement. Puis, au sommet de la hiérarchie, la sociologie, qui étudie les phénomènes sociaux qui sont les phénomènes les plus spéciaux, puisqu'ils ne se manifestent véritablement que chez une seule classe d'êtres, les êtres humains. Et, entre ces deux points extrêmes, successivement la physique, moins générale que les mathématiques, pour les raisons que nous venons d'indiquer. Puis la chimie, moins générale que la physique, car si physique et chimie s'occupent des mêmes corps, l'activité chimique, exigeant pour se manifester un nombre bien plus grand de circonstances extérieures, ne saurait être permanente comme l'activité physique. En sorte qu'un corps peut fort bien nous présenter un phénomène physique sans nous offrir en même temps de phénomène chimique, tandis que l'inverse n'a jamais lieu. Enfin la biologie dont la généralité moindre est évidente,
puisqu'elle n'envisage que les phénomènes qui ne se manifestent que dans les seuls êtres vivants. Et, comme je l'ai déjà dit, en dernier lieu la sociologie, qui étudie les phénomènes spéciaux à la seule classe des humains.
Mais le décroissement de généralité, à mesure qu on s'élève dans l'échelle des sciences, n'est pas la seule propriété que nous offre l'ordre de classement dont nous venons de parler. Ce décroissement de généralité coïncide, en effet, avec une complication croissante des phénomènes, coïncidence qui d'ailleurs, comme le remarque Comte, s'explique facilement, puisque plus les phénomènes sont communs à plus de corps, plus ils doivent toujours se trouver dégagés des influences propres à chacun.
C'est ainsi donc, si notre observation est exacte, que la physique doit se trouver plus compliquée que l'astronomie, qui la précède immédiatement dans la hiérarchie encyclopédique. Et, en effet, la physique étudie les corps sous un grand nombre de rapports divers, tandis que l'astronomie ne les considère que sous les deux aspects élémentaires les plus simples que nous puissions imaginer, quant à leur forme et quant à leur mouvement.
Mais la chimie, d'autre part, qui vient ensuite, est plus compliquée que la physique, car dans un fait qualifié chimique il y a toujours quelque chose de plus, à savoir l'altération de la substance, que dans un fait qualifié physique.
Et je n'ai pas besoin d'insister, tant elle est évidente, sur la plus grande complication respective
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des phénomènes vitaux et des phénomènes sociaux.
Ainsi donc, décroissement de généralité, accroissement decomplication. Mais d'autre partlesphénomènes plus généraux dominent toujours, remarque Comte, ceux qui le sont moins, en ce sens que, quoique ceuxci ne cessent jamais de suivre leurs lois propres, ces lois s'accomplissent d'une manière constante sous l'empire des autres qu'elles ne peuvent seulement que modifier. D'oîi la troisième propriété que nous ofîre le classement des sciences établi par Comte : chaque science est sous la dépendance de toutes les sciences qui la précèdent dans l'ordre de classement, dépendance directe envers la science qui la précède immédiatement, dépendance indirecte envers les autres.
Reprenons, en effet, la hiérarchie scientifique. Au bas de l'échelle, avons-nous dit, les mathématiques. Or, c'est là, en effet, l'unique science qui ne repose sur aucune autre. Et, d'autre part, c'est elle qui forme la base de toutes les sciences sans exception. Puis l'astronomie, qui d'une part doit nécessairement s'appuyer directement sur les mathématiques, puisqu'elle n'est en somme que l'étude de leur cas le plus important, et qui d'autre part est essentiellement indépendante de toutes les autres sciences, les divers phénomènes physiques, chimiques, biologiques ne pouvant certainement exercer aucune influence sur les phénomènescélestes. Les plus grands bouleversements intérieurs de notre planète seraient, en eflét, incapables d'altérer en rien les lois astronomiques. Au contraire,
un changement dans les lois astronomiques se ferait sentir sur toutes les lois terrestres. Aussi les sciences correspondantes se trouvent-elles sous la dépendance de l'astronomie, et plus particulièrement la physique qui, dans l'ordre hiérarchique, la suit immédiatement. Aussi, plus que toute autre science, la physique réclame la connaissance préalable des lois célestes. Pourrait-on par exemple, dit Comte, approfondir le plus élémentaire des phénomènes physiques, et celui qui se reproduit dans presque tous les autres, le phénomène de la pesanteur, abstraction faite du phénomène céleste de la gravitation, dont il ne présente réellement qu'un cas particulier.
Si la physique dépend ainsi directement de l'astronomie, la chimie qui vient ensuite est à son tour dans une dépendance étroite de la physique, tout acte chimique s'accomplissant, en effet, constamment sous des influences physiques. Aussi, si la physique peut se passer de la chimie, la chimie, elle, ne saurait se passer de la physique. Quel phénomène de composition ou de décomposition, dit Comte, serait, en effet, intelligible si l'on ne tenait aucun compte de la pesanteur, de la clialeur, de l'électricité, etc..
A son tour la chimie prépare la science suivante, la biologie. Car toutes les fonctions de la vie organique consistant en une suite de composition et de décomposition sont nécessairement dominées par les lois fondamentales chimiques. Ce qui n'empêche pas les lois biologiques d'être également sous la dépendance indirecte des lois physiques et des lois astronomiques,
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et la preuve en est, c'est qu'il faudrait peu de changement dans la constitution ou dans la course de notre astre, pour rendre même jusqu'à toute vie impossible. Quant à la science finale, la sociologie, elle est subordonnée directement à la biologie, en ce sens qu'elle doit faire état des notions fournies par l'étude des êtres vivants, toute loi biologique agissant nécessairement sur les lois sociologiques. Et, par exemple, il est incontestable qu'une modification dans la constitution de notre corps ne laisserait pas de se faire sentir sur l'ordre social. Au contraire, les lois sociologiques pourraient être difi"érentes sans que les lois vitales se trouvent modifiées.
Mais si les peuples sont des êtres vivants, les êtres vivants sont eux-mêmes des corps. Et cela veut dire que si l'ordre social se trouve directement dominé par l'ordre vital, il est par là même sous la dépendance indirecte de l'ordre matériel ou cosmologique, qui, dans son ensemble, exerce son action sur les phénomènes de la vie. Et il faut même remarquer, quant à la subordination plus directe qu'il peut y avoir entre l'ordre social et l'ordre cosmologique, que tout ce qui agit sur les phénomènes biologiques agit d'une manière encore plus prononcée sur les phénomènes sociologiques, la longueur en quelque sorte indéfinie de l'organisme social rendant sensibles des modifications graduelles que la brièveté de la vie individuelle ne permettrait pas de manifester suffisamment.
En poursuivant l'exposé des propriétés du classement des sciences, nous voyons qu'un quatrième
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caractère que nous offre ce classement, c'est l'accroissement de dignité qui coïncide naturellement avec le décroisse ment de généralité, le cas le plus spécial étant, en effet, le cas humain, et le type humain nous fournissant, d'autre part, la mesure universelle du degré de noblesse des différents êtres existants.
C'est en combinant cet accroissement de dignité, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des phénomènes, avec une autre propriété dont nous avons parlé précédemment, l'accroissement concomitant de dépendance, que Comte avait établi une loi importante sur laquelle il revient souvent, et qu'il a résumée ainsi : les plus nobles phénomènes sont partout subordonnés aux plus grossiers.
Mais je n'insiste pas sur cette loi, car j'aurai occasion d'en reparler, et j'en viens tout de suite à la dernière propriété de la hiérarchie positiviste, le degré de modificabilité des phénomènes, qui devient d'autant plus grand que les phénomènes sont moins généraux et donc plus compliqués.
« Certes, le positivisme, écrit à ce propos Auguste Comte, suppose partout une stricte invariabilité dans l'ordre fondamental. Mais il suppose également des variations spontanées ou artificielles, mais seulement secondaires et passagères. Les concevoir dépourvues de toute limite équivaudrait à l'entière négation des lois naturelles. Mais si pour tous les phénomènes l'ordre naturel est immodifiable dans ses dispositions principales, ses dispositions secondaires sont d'autant plus modifiables qu'ils'agitd'effets plus compliqués... »
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C'est que, ajoute Comte, « à mesure que les phénomènes se compliquent, leur production exigeant le concours indispensable d'un nombre toujours croissant d'influences distinctes etindépendantes, ilsdeviennent par cela seul de plus en plus modifiables, ou, en d'autres termes, leur accomplissement est de moins en moins irrésistible par les combinaisons de plus en plus variées que comportent les diverses conditions nécessaires dont chacune continue à être isolément assujettie à ses lois fondamentales. »
Donc, en résumé, plus les phénomènes sont compliqués, plus ils sont modifiables, ce qui revient à dire, pour envisager la chose sous un aspect moins abstrait, que plus les lois naturelles se rapportent à notre propre existence, soit individuelle, soit collective, et plus notre intervention acquiert d'efficacité.
Avec l'ordre le plus simple, l'ordre astronomique, nous sommes même dans le domaine de l'immoditiable, car il est évident que notre puissance n'est et ne sera jamais assez grande pour être capable de changer quoi que ce soit aux phénomènes de cet ordre. Notre pouvoir de modifier commence seulement avec la physique. Mais l'activité chimique est plus accessible encore à notre intervention, ce qui fyitdela chimie, suivant une forte expression de Comte, « la principale base mathématique de notre providence matérielle. >>
Enlin, la moditicabilité augmente encore avec les phénomènes vitaux, puis avec les phénomènes sociaux. « Envers ceux-ci surtout, écrit Comte, les modifications comportent une telle extension qu'elles contribuent
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beaucoup à maintenir encore l'erreur vulgaire qui représente ces phénomènes comme affranchis de toute règle immuable. »
Donc, et pour résumer l'exposé que nous venons de faire des propriétés de la hiérarchie encyclopédique, nous vos'ons que les six sciences fondamentales, dans l'ordre où elles sont classées par Comte, — je rappelle cet ordre: les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie, — nous offrent, à mesure qu'on passe d'une science à l'autre, en même temps qu'un décroissement de généralité des phénomènes, un accroissement de complication, de dépendance, de dignité et de modificabilité.
En outre, ce classement des sciences, tel qu'il est ainsi établi, nous permet de monter, par une progression insensible, du monde à l'homme, ou, comme le dit Comte, « des moindres notions mathématiques jusqu'aux plus sublimes conceptions morales. » Magnifique tableau que nous trace la philosophie positive et que, malheureusement, je ne pourrai que déflorer en donnant, comme il est cependant nécessaire que je le fasse, un court aperçu.
Au point de départ nous trouvons donc les mathématiques avec leurs trois éléments, calcul, géométrie, mécanique, qui, comme degré d'universalité, d'indépendance et de simplicité des phénomènes correspon-
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dants, constituent une série partielle analogue à la grande échelle encyclopédique.
Pour passer de là à l'astronomie, la transition est simple, puisqu'on ne quitte pas le domaine mathématique, l'astronomie n'étant que l'étude du cas le plus important de l'existence géométrique et mécanique.
Par la grande loi céleste de la gravitation, dans laquelle rentre comme un simple cas particulier la loi terrestre de la pesanteur, on passe ensuite insensiblement de l'astronomie à la physique. Pour se convaincre d'ailleurs que la connexité entre ces deux sciences est bien réelle, il n'y a qu'à se rappeler que, par exemple, c'est sur la connaissance du ciel qu'est fondée la théorie du phénomène terrestre des marées.
En prenant toujours comme base le décroissement continu de généralité des phénomènes, qui s'accorde ici avec la spécialité croissante des sens correspondants, Comte a fait de la physique un classement intérieur. Il a classé ses cinq branches dans l'ordre suivant : barologie, thermologie, optique, acoustique et électrologie. Les trois premières branches rattachent la physique aux théories célestes. La branche finale, l'étude des lois électriques, la lie à la science suivante, la chimie.
Quant à la chimie, elle forme, malgré l'abîme qu'il y a entre la mort et la vie, une transition entre la philosophie inorganique et la philosophie organique. Car c'est par les phénomènes chimiques que l'activité des corps inertes se rapproche le plus de l'activité vitale.
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En quittant la chimie nous entrons donc dans le domaine de la vie. Au bas de réchelle biologique nous trouvons les végétaux, qui sont les seuls êtres organisés qui vivent directement aux dépens du milieu inerte, fournissant ensuite à la classe plus élevée des animaux des matériaux déjà doués d'un premier degré de vitalité.
Ce classement intérieur de la biologie en végétalité et animalité nous présente les mêmes propriétés que celles que nous avons fait ressortir de la grande échelle encyclopédique. L'animal, en effet, est plus rare, plus compliqué, plus noble que le végétal. Il est aussi plus subordonné puisque la vie animale suppose, comme nous venons de le dire, au point de vue de la nutrition, la vie végétale, tandis que celle-ci est indépendante de celle-là. Ici encore nous retrouvons donc confirmation de la grande loi ainsi formulée : l'indépendance diminue à mesure que croît la dignité.
Nous sommes arrivés ici presque au terme de notre course. Du phénomène de l'animalité nous passons, en effet, tout naturellement, au phénomène suivant, le plus élevé qu'il y ait dans l'échelle encyclopédique, le phénomène humain, dont l'étude appartient non plus à la biologie, mais à la sociologie. Nous ne pouvons, en effet, étudier ce qu'il y a d'humain dans l'homme, que par l'étude de l'homme en société, car ce n'est que dans la société que se développent les hautes fonctions intellectuelles et morales. Ainsi les attributs qui distinguent l'homme ne devenant appréciables que dans leur essor collectif, ce n'est donc que
par la sociologie que nous pouvons les approfondir.
Avec la sociologie il semblerait que nous dussions en avoir fini avec la hiérarchie encyclopédique, puisque, nous basant sur la première œuvre de Comte, la Philosophie positive, nous avons jusqu'à présent indiqué la science sociologique com.me sixième et dernier terme de la hiérarchie. Mais dans son second ouvrage, la Politique positive, Comte a ajouté un septième terme, la morale, que jusqu'alors il avait fait rentrer dans la sociologie. Et il regardait la distinction qu'il avait ainsi marquée entre ces deux sciences comme une grande supériorité de son second traité sur le précédent.
Dans sa Politique positive donc, Auguste Comte, laissant à la sociologie l'étude des lois de l'activité et de rintelligence humaines, réserve à la morale l'étude directe du sentiment, en tant que moteur suprême de l'existence individuelle. Ce que cette septième et dernière science, la morale, ajoute à ce que la sociologie nous donne déjà de connaissance sur l'homme, c'est qu'elle tient compte des réactions entre le physique et le moral dont fait totalement abstraction la sociologie, ces perturbations individuelles, dit Comte, à cause de leur mutuelle neutralisation entre les individus, restant négligeables en ce qui regarde Tordre collectif, mais étant très importantes pour ce qui concerne la vie individuelle.
Faisant ainsi entrer en ligne de compte les relations entre le corps et le cerveau, la morale se trouve donc — et ceci est conforme aux caractères de la hiérarchie
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scientifique — plus complexe que la sociologie. Elle est aussi en quelque sorte plus spéciale, car l'objet de la sociologie, la vie active et la vie spéculative, appartient davantage à l'ensemble des êtres que la vie affective, du moins quand on considère celle-ci dans sa plénitude, en y comprenant les sentiments sociaux. Enfin elle est plus éminente, puisqu'elle étudie ce qu'il y a de plus noble dans l'homme.
Ainsi complété par la morale, le classement des sciences fondamentales, tel qu'il a été définitivement établi par Comte, comprend donc sept termes : les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie et enfin la morale.
Ce classement encyclopédique se rattache par des liens étroits à une loi sociologique dont je dois dire maintenant un mot, car c'est une loi que Comte considérait comme une des plus importantes de toutes celles qu'il avait établies. Cette loi est celle qu'il a intitulée : loi des trois états.
Je dis les trois états, expliquait Comte, car il n'y a, en effet, en tous genres que trois méthodes pour philosopher : la méthoc'e théologique, la méthode métaphysique et la méthode positive.
La théologie et la métaphysique ont ceci de commun qu'elles poursuivent toutes deux la recherche des causes premières. La théologie explique, elle, les phénomènes en les rapportant à des volontés, volontés
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attribuées aux corps eux-mêmes dans le mode fétichiste, volontés attribuées à des êtres surnaturels dans le mode théologique proprement dit. Quant à la métaphysique, elle se borne à substituer aux êtres surnaturels des entités, des abstractions, qu'elle anime et qu'elle dote d'un pouvoir mystérieux. La métaphysique dit par exemple : « La nature a horreur du vide. » Ainsi elle personnifie cette immense abstraction qu'est la nature, elle lui suppose et la volonté et le pouvoir de réaliser cette volonté, et voilà l'explication donnée d'un certain nombre de phénomènes physiques. Ou bien, comme le rappelle Comte, la métaphysique dit encore avec les médecins que Molière bafouait : « L'opium fait dormir, parce qu'il a une verlu dormitive. » Ce qui, comme d'ailleurs toute explication métaphysique, n'explique absolument rien. Simplement, en effet, c'est là répéter sous une forme abstraite le fait lui-même qu'il s'agirait d'expliquer.
Et si, depuis Molière, les sciences cosmologiques et même la biologie se sont dégagées, il est vrai, de la métaphysique, on sait combien cette philosophie joue encore de rôle en sociologie, où l'on persiste à recourir à une foule d'abstractions réalisées.
Quant à la troisième méthode dont parle Comte, la méthode positive, j'ai déjà dit en quoi elle consiste. Elle consiste à abandonner toute recherche des causes premières, à renoncera toute explication sur ce point, pour se borner à la seule étude des lois, c'est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes et que l'observation est capable de nous révéler.
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Or, étant donnés ces trois états de la pensée, l'état théologique, l'état métaphysique et l'état positif, Comte prétendait établir comme une loi inéluctable que l'esprit humain, dans la grande évolution sociale, se trouvait nécessairement soumis, pour chaque branche de nos connaissances, au passage successif par ces trois phases différentes.
La raison en est, disait-il, que nous sommes portés à chercher les causes tant que nous ne pouvons découvrir les lois, c'est-à-dire pendant de longs siècles, la découverte des lois nécessitant une longue suite d'observations. Or, quand on recherche les causes, on ne saurait trouver d'explication plus satisfaisante pour l'esprit que l'explication théologique, car tout ramener à des volontés, c'est assimiler, autant qu'il est possible, les phénomènes aux seuls actes dont nous connaissions la source, aux actes produits par notre propre personne. Je rappellerai d'ailleurs ce que Comte disait exactement de cette recherche des causes : Un tel problème, afTirmait-il, ne comporte pas d'autre solution que la solution théologique ; si bien que l'esprit humain ne saurait y renoncer qu'en cessant de poursuivre une telle recherche pour se borner à la seule découverte des lois.
Ceci est l'état positif. Mais, d'après Comte, entre la manière de penser théologique et la manière positive, l'écart est trop grand pour qu'on puisse passer de l'une à l'autre directement. Il faut une transition. Cette transition nous est offerte par la métaphysique.
La métaphysique, comme nous l'avons dit, aborde
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les mêmes problèmes que la théologie. Mais comme elle n'est pas en état, dit Comte, de résoudre ces problèmes, toute son influence se réduit à dissoudre l'esprit théologique, sans pouvoir le remplacer aucunement. Elle détruit, et sur les ruines amoncelées par elle, elle est incapable de rien construire.
Aussi, si Comte regardait comme nécessaire et d'ailleurs inévitable le passage transitoire par l'état métaphysique, il considérait, d'autre part, comme très dangereux la prolongation de cet état. Car si la métaphysique aborde les mêmes problèmes que la théologie sans pouvoir les résoudre, il est fatal qu'elle mène finalement au doute. Et c'est ce que Comte constatait. Il faut, disait-il, résumant par une sentence lapidaire sa pensée sur ce sujet, reconnaître « la tendance nécessaire de tout esprit métaphysique à consacrer le doute philosophique, la corruption morale et le désordre politique ».
Aussi nulle part la métaphysique ne se trouve-t-elle combattue avec plus de force que dans l'œuvre d'Auguste Comte.
État théologique, état métaphysique, étal positif, voilà donc les trois états successifs auxquels, d'après Comte, sont soumises les diverses branches de nos connaissances. Chaque branche, d'après lui, dans l'évolution de l'esprit humain, est forcée de commencer par l'état théologique, puis de passer par l'état métaphysique, pour aboutir à l'état positif. Telle est la grande loi qu'il a intitulée : loi des trois états.
Cette loi des trois états il l'a complétée en faisant
intervenir la loi de hiérarchie des phénomènes que j'ai exposée précédemment. Ce passage à travers les trois états, dit en eftet Comte, ne se produit pas d'une façon simultanée dans toutes les branches de nos connaissances, mais il s'effectue selon l'ordre même de classement des diverses catégories de phénomènes. C'està-dire que révolution se fait de plus en plus lentement à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie des sciences, en sorte que la première science qui était destinée à parvenir à l'état positif est la science des mathématiques, et la dernière la science sociologique.
Et ceci ne se vérifie pas seulement, disait Comte, par l'observation, en considérant l'histoire des sciences, mais cela s'explique aussi logiquement. Les sciences, en effet, remarquait-il, dans l'ordre où nous les avons classées, se trouvent rangéessuivant un degré croissant de complication. Or, à mesure que les phénomènes sont plus compliqués, à mesure, on le comprend, il est plus difficile de dégager leurs lois; et donc, à mesure les sciences correspondantes sont plus lentes dans leur progrès.
De plus, ajoute Comte, quoique chaque classe de phénomènes ait toujours ses lois propres qui ne peuvent être découvertes que par l'étude directe des phénomènes en question, cette étude ne saurait presque jamais devenir efficace sans les déductions fournies par la connaissance des lois plus simples. C'est ainsi que, par exemple, la science sociologique suppose l'établissement préalable des lois biologiques et que
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la biologique suppose à son tour rétablissement préalable des lois chimiques, et ainsi de suite. D"où nouvelle raison pour que l'essor des théories supérieures dépende de l'essor préalable des inférieures.
Enfin comme les phénomènes les plus simples sont en même temps les plus étrangers à l'homme, ils doivent, par cela même, être étudiés dans une disposition d'esprit plus calme, plus rationnelle. Ce qui constitue un nouveau motif, moins important, certes, mais qui corrobore les deux autres, pour queles sciences se développent plus ou moins rapidement d'après leur degré de simplicité.
Tout concorde donc ainsi, on le voit, pour faire suivre à la loi des trois étals l'ordre de classement scientifique établi par Comte.
Mais cette loi des trois états est-elle indiscutable? Certes, on ne peut contester qu'elle résume tout au moins assez bien l'histoire des sciences. Mais est-elle vraiment une loi? Je veux dire, ne devons-nous pas y voir seulement un résumé de l'évolution passée, mais pouvons-nous y trouver en plus une indication de l'avenir. C'est là une discussion dans laquelle je ne puis entrer. Je me contenterai donc de dire que je sais de grands admirateurs de Comte qui refusent d'adhérer à sa loi des trois états. Et je rappellerai également qu'un des positivistes actuels les plus respectueux de la pensée de Comte a cru devoir pourtant développer la loi de l'évolution dans un sens un peu différent, en la rapportant non à l'intelligence, comme l'avait fait Comte, mais au sentiment. Je veux parler de M. Paul
Ritti, et de son important ouvrage sur la Méthode sentimentale (1).
Déjà, du temps de Comte, on avait élevé contre cette loi l'objection suivante : La preuve qu'elle n'est pas exacte, avait-on dit, c'est qu'on peut souvent constater dans une même intelligence les trois modes de philosopher. Or, comment ces trois modes pourraient-ils indiquer une progression, s'ils se trouvent ainsi coexister dans un "même esprit? Mais Comte trouvait l'objection de peu de valeur. Elle aurait un sens, disaitil, si on négligeait de rapprocher la loi des trois états de la hiérarchie scientifique. Mais dès lors qu'il est établi que toutes les branches de nos connaissances ne progressent pas avec la même vitesse, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que dans une même intelligence l'état théologique d'une des branches coexiste avec l'état métaphysique d'une autre et avec l'état positif d'une troisième? Que, par exemple, un esprit recoure aux explications théologiques en morale, aux explications métaphysiques en sociologie, et aux explications positives dans les autres sciences, qu'est-ce que cela prouve contre la loi des trois états ?
Certes, cela prouve qu'il n'y a pas dans cet esprit d'unité mentale. Mais il n'y a plus d'unité mentale depuis longtemps dans aucun esprit. Car, disait Comte, lunité mentale est rompue depuis le jour oîi l'ensemble de nos connaissances a cessé d'être unifor-
(1) On trouvera une analyse de cet ouvrage dans le dernier chapitre de ce volume.
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mément théologique, c'est-à-dire depuis le jour où a été établie, il y a vingt siècles, par les écoles grecques, la division de nos conceptions fondamentales en philosophie naturelle et philosophie morale, relatives l'une au monde inorganique, l'autre à 1 homme moral et social.
C'est cette division, que Comte regardait d'ailleurs comme ayant été nécessaire, indispensable, pendant de longs siècles, car elle avait, en permettant l'essor indépendant de la philosophie inorganique, été une des causes premières de tous les progrès ultérieurs, c'est cette division que Comte voulait faire cesser. Il prétendait reconstituer noire unité mentale sur des bases exclusivement positives ; unité mentale qui, disait-il, serait encore plus complète que la primitive unité théologique, qui, elle, était forcément altérée dans une certaine mesure par l'état de posilivité oîi même alors se trouvaient spontanément les notions les plus particulières et les plus usuelles.
Mais rétablir l'unité mentale, en faisant cesser cette division de la philosophie en philosophie naturelle et philosophie morale, eten ramenant tout à l'état positif, n'est-ce pas là faire œuvre de matérialisme? Et matérialisme et positivisme, serait-ce donc là une même doctrine ?
Je réponds de suite: non. Cependantpour comprendre comment non seulement le positivisme diffère du
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matérialisme, mais encore comment il en est même l'adversaire déclaré, il nous faut d'abord définir exactement ce que l'on doit entendre par matérialisme.
Le matérialisme, définit Comte, — et ici nous devons nous reporter en pensée à la hiérarchie encyclopédique, — réside exactement dans la tendance des sciences inférieures à absorber les supérieures. Et Comte développe si clairement cette définition que je ne saurais mieux faire que de transcrire la page même où se trouve ce développement :
« L'esprit positif, longtemps borné aux plus simples études, n'ayant pu s'étendre aux plus éminentes que par une succession spontanée de degrés intermédiaires, chacune de ses nouvelles acquisitions a dû s'accomplir d'abord sous l'ascendant exagéré des méthodes et des doctrinespropres au domaine antérieur. C'est dans une telle exagération que consiste, âmes yeux, l'aberration scientifique à laquelle l'instinct public applique sans injustice la qualification de matérialisme, parce qu'elle tend, en eff"et, à dégrader toujours les plus nobles spéculations en les assimilant aux plus grossières. Une semblable usurpation était d'autant plus inévitable que partout elle repose sur la dépendance nécessaire des phénomènes les moinù généraux envers les plus généraux, d'où résulte une légitime influence déductive par laquelle chaque science participe à l'évolution continue de la science suivante, dont les inductions spéciales ne pourraient autrement acquérir une suffisante rationalité. Aussi toute science a-t-elle dû longtemps lutter contre les envahissements de lapré-
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cédente ; et ces conflits subsistent encore, même envers les plus anciennes études. Ils ne peuvent entièrement cesser que sous l'universelle discipline de la saine philosophie qui fera partout prévaloir un juste sentiment habituel des vrais rapports encyclopédiques, si mal appréciés par Tempirisme actuel. En ce sens le matérialisme constitue un danger inhérent à l'initiation scientifique, telle que jusqu'ici elle dut s'accomplir, •chaque science tendant à absorber la suivante au nom d'une positivité plus ancienne et mieux établie. Le mal est donc plus profond et plus étendu que ne le supposent la plupart de ceux qui le déplorent. On ne le remarque aujourd'hui qu'envers les plus hautes spéculations qui, en effet, y participent davantage, comme subissant les empiétements de toutes les autres ; mais il existe aussi, à divers degrés, pour un élément quelconque de notre hiérarchie encyclopédique, sans même excepter sa base mathématique, qui semblerait d'abord en être naturellement préservée. Un vrai philosophe reconnaît autant le matérialisme dans la tendance du vulgaire des mathématiciens actuels à absorber la géométrie ou la mécanique par le calcul, que dans l'usurpation plus prononcée de la physique par Tensemble de la mathématique, ou de la chimie par la physique, surtout de la biologie par la chimie, et enfin par la disposition constante des plus éminenls biologistes à concevoir la science sociale comme un simple corollaire ou appendice de la leur. C'est partout le même vice radical, l'abus de la logique déductive, et le même résultat nécessaire, l'imminente désorganisation des
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études supérieures sous l'aveugle domination des inférieures. Tous les savants proprement dits sont donc aujourd'hui plus ou moins matérialistes, suivant la simplicité et la généralité plus ou moins prononcée des phénomènes correspondants. Les géomètres se trouvent ainsi les plus exposés à cette aberration, d'après leur tendance involontaire à constituer l'unité spéculative par l'ascendant universel des plus grossières contemplations nuraéricpies, géométriques ou mécaniques. Mais les biologistes qui réclament le mieux contre une telle usurpation méritent, à leur tour, les mêmes reproclies,quand ils prétendent, par exemple, tout expliquer en sociologie par des influences purement secondaires de climat ou de race, puisqu'ils méconnaissent alors les lois fondamentales que peut seule dévoiler une combinaison directe des inductions historiques. »
De tout ceci il ressort que le positivisme se placeentre le matérialisme et le spiritualisme. Le matérialisme qui, comme on vient de le voir, pousse les études inférieures à absorber les supérieures, etle spiritualisme qui, lui, définit Comte, s'efforce, contre le matérialisme, de maintenir la dignité de chaque science, en niant sa subordination objective à la précédente. Or, le positivisme, écrit Comte, « procure une juste satisfaction à ce qu'il y a de légitime dans ces deux doctrines, en reconnaissant que les études supérieures doi-' vent être, à cause de leur subordination, préparées par les inférieures, et en flétrissant toute tendance à dominer les supérieures par les inférieures autant comme preuve d'immoralité que comme signe d'incapacité. »
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« Mais si le positivisme, poursuit Auguste Comte, concilie et le matérialisme et le spiritualisme, par la simple fondation de la vraie hiérarchie encyclopédique, qui assure à chaque étude élémentaire son libre essor inductif, sans altérer sa subordination déductive, cette conciliation fondamentale sera surtout due à l'universelle prépondérance logique et scientifique que la nouvelle philosophie pouvait seule procurer au point de vue social, faisant ainsi prévaloir les plus nobles spéculations, où la tendance matérialiste est la plus dangereuse et aussi la plus imminente. »
La prépondérance du point de vue social, c'est là, en effet, un des principes fondamentaux du positivisme. Comte allait même en ce sens jusqu'à dire: il faut considérer nos diverses connaissances comme composant au fond une science unique, celle de l'Humanité. Car toutes les autres sciences ne doivent être regardées que comme un préambule nécessaire de cette science finale. S'il nous faut étudier, en effet, le monde inorganique et le monde vivant, ce n'est que parce que la science de l'Humanité exige cette double préparation. En un mot, si nous devons nous écarter de l'homme, ce n'est jamais que pour mieux y revenir, les autres phénomènes n'étant étudiés qu'en tant qu'indispensables à connaître, soit pour développer nos forces, soit pour apprécier notre nature et notre condition.
D'où cette règle établie par Comte et ainsi formulée: « Chaque science inférieure ne doit être préalablement cultivée qu'autant que l'esprit humain en a besoin pour s'élever solidement à la science suivante, jusqu'à
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ce qu'il soit parvenu ainsi à l'étude systématique de l'Humanité, sa seule station finale. »
Celte prépondérance du point de vue social, c'est du reste, d'après le positivisme, la seule chose qui puisse relier entre elles nos diverses connaissances. Certes, nous n'instituons ainsi qu'une unité toute relative, subjective, c'est-à-dire qui n'existe que par rapport à notre esprit, à nos conceptions. Mais c'est là la seule unité que nous puissions instituer, car il nous faut renoncer à atteindre jamais à une unité absolue, objective, c'est-à-dire existant par rapport aux choses ellesmêmes. L'unité, en un mot, que nous obtiendrions si nous pouvions découvrir une seule loi dont toutes les autres ne seraient que des conséquences, et que nous pourrions donc en tirer par la seule déduction.
A une telle unité, dit donc Auguste Comte, il nous faut renoncer, car, écrit-il, « les lois sont nécessairement multiples d'après l'impossibilité notoire de jamais rentrer l'un dans l'autre les deux éléments généraux de toutes nos conceptions réelles, le monde et l'homme. Même quand on parviendrait à condenser chacune de ces deux grandes études autour d'une seule loi naturelle, l'unité scientifique resterait interdite par leur inévitable séparation. Quoique le monde suppose l'homme pour être connu, il pourrait exister sans lui, comme cela survient peut-être chez beaucoup d'astres
inhabitables. De même l'homme dépend du monde,
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mais il n'en résulte pas. Tous les efforts des matérialistes pour annuler la spontanéité vitale, en exagérant la prépondérance des milieux inertes sur les êtres organisés, n'ont abouti qu'à discréditer cette recherche.
« Mais en outre il s'en faut de beaucoup que l'unité objective puisse jamais s'établir dans le domaine intérieur de chaque élément général d'un tel dualisme. Les diverses branches essentielles de l'étude du monde ou de celle de l'homme nous dévoilent une multitude croissante de lois différentes qui resteront constamment irréductibles entre elles, malgré les frivoles espérances qu'inspira d'abord notre gravitation planétaire... Au milieu de cette diversité croissante le dogme de l'Humanité fournit à l'ensemble de nos conceptions réelles la seule unité qu'elles comportent, et l'unique lien dont nous ayons besoin. »
Mais n'y a-t-il pas contradiction, je le demande, entre la discipline scientifique instituée ainsi par l'ascendant de la sociologie, discipline qui tend en somme à restreindre nos recherches à ce qu'exigent nos besoins, besoins dailleurs tant moraux que matériels, et ce que Comte avançait d'autre part que l'on devait procéder aux recherches théoriques en faisant complètement abstraction de toute considération pratique ? « Sinon, écrivait-il, l'intelligence, comme l'a fait remarquer Condorcet, serait tout à fait arrêtée dans son progrès même à l'égard de ces applications auxquelles on aurait imprudemment sacrifié les travaux purement spéciilatils, car les applications les plus importantes dérivent constamment de théories formées dans une simple
intention scientifique, et qui souvent ont été cultivées^ pendant plusieurs siècles sans produire aucun résultat pratique. On en peut citer un exemple bien remarquable dans les belles spéculations des géomètres grecs sur les sections coniques qui, après une longue suite de générations, ont servi, en déterminant la rénovation de l'astronomie, à conduire finalement l'art de la navigation au degré de perfectionnement qu'il a atteint dans ces derniers temps et auquel il ne serait jamais parvenu sans les travaux purement théoriques d'Ârchimède et d'Apollonius ; tellement que Condorcet a pu dire avec raison à cet égard : « Le matelot qu'une exacte observation de la longitude préserve du naufrage doit la vie à une théorie conçue, deux mille ans auparavant, par des hommes de génie qui avaient en vue de simples spéculations géométriques. »
J'ai rapporté ce passage afin de ne pas avoir Tair d'éviter la difficulté. Oui, au premier abord, il semble bien qu'il y ait une contradiction entre cette page qui consacre la liberté illimitée des recherches, sans autre considération que leur vérité, etl'ensemble de la doctrine positiviste qui tend à soumettre nos études à une certaine discipline. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. La page, en effet, que je viens de rapporter,, se trouve tout au commencement delà Philosophie positive. Or Comte n'avait pas encore à ce moment fondé la science sociologique, qui lui a permis de relier toutes les autres sciences, en les assujettissant à un point devue commun. En d'autres termes, il commençait seulement à élaborer sa philosophie, et il ne pensait pas-
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encore à sa religion. Or c'est surtout dans sa religion qu'il a véritablement consacré la prééminence du point de vue humain.
Mais ceci nous amène à une question plus vaste. Car cela nous amène à nous demander si entre les deux grandes parties de l'œuvre de Comte, sa philosophie et sa religion, il existe une contradiction fondamentale. Par ignorance ou mauvaise foi on l'a souvent affirmé, en sorte que c'est une erreur assez répandue que de croire qu'à partir de sa Politique positive, où est instituée sa religion. Comte a changé radicalement de méthode, délaissant la méthode objective, que jusquelà il préconisait, pour employer la méthode subjective^ qu'il avait jusque-là combattue.
Si je m'arrête un instant sur cette assertion, c"est qu'elle a une certaine importance, soutenue qu'elle est par les soi-disant positivistes, disciples de Littré, qui, comme je l'ai déjà dit, ont tant contribué à défigurer la doctrine comtiste. C'est d'ailleurs une assertion qu'ils ne soutiennent qu'afin de pouvoir rejeter comme l'œuvre d'un fou, c'est le mot de Littré, ce qu'il y a de plus grand et de plus beau chez Comte.
Or, je dis qu'on ne peut soutenir une telle assertion que par ignorance ou mauvaise foi, car il sufTit, en effet, de lire avec attention l'œuvre de Comte pour voir qu'il n'y a entre ses diverses parties aucune contradiction fondamentale. Il y a seulement un simple et logique développement de la pensée.
Et d'abord à ceux qui opposent la Philosophie positive à la Politique je ferai remarquer que déjà dans les
derniers volumes de la Philosophie le point de vue subjectif apparaît ; donc, que ce qu'il faudrait déjà opposer entre eux ce sont les divers volumes du premier ouvrage de Comte. Mais enfin, pour simplifier, admettons que la méthode objective soit seule employée tout au long de la Philosophie et que le point de vue subjectif n'apparaisse que dans la, Politique. Or, qu'estce que cela prouve ? Y a-t-il véritablement un changement de méthode? J'affirme que non, et je m'explique.
Dès ses tout premiers travaux, Comte nous montre que déjà il avait entrevu l'immense édifice qu'il devait construire. Mais enfin il lui fallait tout d'abord établir les fondements de cet édifice, élaborer les matériaux. Et c'est là l'œuvre de son premier ouvrage, la Philosophie positive. Comte y passe en revue chaque branche de nos connaissances, il monte par degrés du monde à l'homme. C'est un travail où il n'a à s'occuper que du détail. La vue d'ensemble, il ne pourra l'avoir qu'une fois le sommet atteint. Rien d'étonnant alors à ce qu'il se confine pour ce premier travail dans la méthode objective, c'est-à-dire à ce qu'il ne tienne compte que de ce que nous révèle l'observation.
Mais une fois tous les matériaux élaborés, une fois toutes les branches d.^ nos connaissances passées en revue, Comte veut mettre un lien entre ces diverses branches, il veut construire une synthèse. Or, il constate quela méthode objective est là impuissante. Impossible par l'observation de relier nos diverses connaissances, car l'observation nous les montre au contraire comme multiples et irréductibles entre elles. Pour trouver un
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lien, il faut donc nécessairement faire intervenir la méthode subjective, c'est-à-dire qu'il faut abandonner pour un moment l'observation, nous replier sur nousmêmes, et tirer de notre esprit pur la réflexion le lien vainement cherché au dehors. Lien qui sera non certes absolu, mais tout relatif, je veux dire n'ayant de valeur que relativement à nous-mêmes, mais qui dans sa relativité nous suffît pour ce que nous en voulons faire.
Mais est-ce à dire qu'à partir de ce moment nous délaissions complètement la méthode objective ? Non point. Nousfaisons une combinaison des deux méthodes. Nous continuons d'une part à employer la méthode objective, car seule l'observation peut nous certifier la réalité, la vérité de chacune de nos connaissances. Mais comme d'autre part leur utilité ne peut être jugée que par rapport à l'ensemble, l'ensemble qui n'est, je le rappelle, qu'une construction de notre esprit, nous recourrons donc nécessairement en même temps à la méthode subjective.
Ainsi donc l'on voit bien qu'il n'est aucunement permis d'affirmer que dans la seconde partie de son œuvre Comte a abandonné une méthode pour l'autre. Simplement, dans son premier ouvrage, Comte ne veut juger que de la réalité de nos connaissances ; il reste donc dans le domaine de l'objectivité. Plus tard, comme il introduit en plus la considération de l'utilité, il fait alors naturellement intervenir le point du vue subjectif. La seule différence que l'on puisse donc trouver, c'est que Comte commence par dire : une conception n'est
positive que si elle est réelle ; et que, plus tard, il ajoute : pour qu'une conception soit positive, il ne suffît pas qu'elle soit réelle, il faut en plus qu'elle soit utile. Ce qui certes n'est pas contradictoire à la première affirmation.
« Pour caractériser, écrit Comte, la positivité de nos conceptions, il faut toujours que leur réalité se combine avec leur utilité, laquelle ne devient vraiment jugeable que religieusement, d'après la relation de chaque partie avec l'ensemble. On sent que la science serait moins apte que la théologie à constituer un état fixe, puisque l'entendement ne saurait jamais prendre pour une vraie résidence une simple échelle uniquement propre à monter ou à descendre entre le monde et l'homme, quand nos besoins l'exigent, et nullement capable de nous fournir un domicile permanent. »
On s'étonnera peut-être de cette page où Comte semble s'élever contre la science. Il est même d'autres passages en ce sens encore plus caractéristiques. Notamment Comte dit quelque part textuellement : « Il est temps maintenant de s'affranchir de la science. » Certes une telle affirmation, dis-ie, doit au premier abord étonner, puisque c'est justement sur la science, il semble bien, que r-^pose le positivisme. Et ceci, en effet, demande une courte explication qui se rattache du reste à ce que nous venons de dire de la nécessité d'envisager dans toute conception non seulement sa réalité, mais encore son utilité.
Ce que Comte appelle ici la science, c'est l'esprit de détail auquel il oppose le génie d'ensemble qu'il qualifie
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de religion, d'après l'étymologie du mot, qui veut dire relier. Quand Comte s'élève contre la science, quand il déclare qu'il faut s'en affranchir, simplement il veut dire que le génie d'ensemble doit dominer l'esprit de détail. « En tant qu'analytique et spécial, explique-t-il, l'élat scientifique ne constitue qu'un dernier passage vers l'état vraiment positif, oii l'utilité, nécessairement synthétique et subjective, complète la réalité d'abord objective, et même absolue, tant qu'elle reste particulière. »
Certes, ajoute Comte, dans le premier âge de la philosophie positive, et jusqu'à ce que la posilivité ait pénétré dans tous les ordres sans exception des pliénomènes naturels, l'esprit de détail devait nécessairement et inévitablement régner en maître. Car si la philosophie positive, alors incomplète, faute d'inspiration sociale, et ainsi incapable d'une vue d'ensemble assez élevée, avait tenté de régler l'esprit de détail, elle n'aurait pu que le réduire aux plus grossières applications matérielles. Mais le positivisme, ayant pénétré à présent dans toutes les branches de nos connaissances, même les plus éminentes, est devenu capable dérégler l'ensemble de la vie humaine. Quand le positivisme dit à présent que dans toute conception il faut envisager son utilité, le positivisme n'a plus seulement en vue l'utilité matérielle, mais aussi l'utilité sociale et morale.
Mais voilà, disait Comte, ce que les savants se refuseront toujours à envisager, car ils repoussent toute discipline et n'aspirent qu'à perpétuer l'interrègne
spirituel. Aussi c'est sur la science qu'il prévoyait que s'appuieraient les principaux adversaires de la religion positive. Il déclarait donc qu'il était nécessaire d arracher la science aux savants, pour la confier à un «sacerdoce positif toujours enclin à subordonner son office intellectuel à sa destination sociale » ; qu'il fallait donc briser ce qu'il appelait le régime académique, ce régime, disait-il, de « la spécialisation dispersive », qui ne tendait qu'à fortifier chez chacun le goût de l'esprit de détail et une aveugle antipathie envers toute généralisation quelconque. « Rien ne pouvait mieux développer, écrivait-il, les tendances matérialistes que le régime académique, qui poussait chaque science à dominer la suivante, pour satisfaire l'orgueil et la vanité de la classe vouée à sa culture... » « Nous devons donc regarder, ajoutait-il, la discipline théorique comme directement garantie d'après la concentration de l'essor abstrait au sein d'un sacerdoce toujours préoccupé de l'ensemble des besoins liumains, et jamais susceptible de prédilection absorbante. »
Et il ajoutait encore : « On est ainsi conduit à reconnaître que de véritables philosophes, dignement voués au sacerdoce de 1 Humanité, peuvent seuls désormais cultiver sagement les> sciences, môme préliminaires, qu'il faut ôteraux purs savants, en brisant avec énergie le régime académique. Il n'y a pas d'autre moyen pour que les travaux de détail se subordonnent toujours aux vues d'ensemble, comme l'exigent à la fois le bon sens et la morale.
« Loin de constituer une véritable innovation, cette
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indispensable réforme se réduit au fond à reconstruire, sur de meilleures bases, la discipline scientifique, rompue exceptionnellement pendant les deux derniers siècles. »
« Pour que les travaux de détail, dit Comte, se surbordonnent aux vues d'ensemble. » Les travaux de détail c'est, je le répète, la réalité, l'objectivité, ce sont les sciences. La vue d'ensemble c'est la subjectivité, l'utilité, c'est le point de vue de l'Humanité. C'est cette vue d'ensemble que j'étudierai dans le prochain chapitre. J'y exposerai la conception positive de l'Humanité, de cet être immense sur lequel Auguste Comte a fondé sa religion et auquel, d'après lui, nous devons tout rapporter, que nous devons toujours, dans tous nos travaux, dans toutes nos études, avoir en vue de servir, de telle sorte que, comme il dit, même « nos plus austères méditations puissent devenir des actes d'amour ».