POURQUOI L ON FUME
est tout entière dans un fait d’habitude, dans une sorte de contagion morale, qui a pu naître fortuitement, subrepticement, d'un simple attrait de curiosité, qu’une puérile velléité d’imitation a su mettre en jeu, que l’exemple pouvait facilement propager, et que la mode, cette puissance tyrannique à laquelle rien ne résiste, a su faire entrer dans nos moeurs, comme moyen de contact et de rapprochement individuels, comme instrument de distraction et de maintien, comme jeu de désoeuvrement et de passetemps.
Une fois acquise, peu importait que l’habitude de priser ou de fumer s’accomplît sur un poison, l’imitation lui avait donné des ailes, il ne lui fallait plus que des yeux pour suivre l’exemple et pour parcourir le monde, sans s’arrêter.
A part les aveugles qui ne fument pas, I habitude trouvait des imitateurs partout, et dans tous les rangs de la société civile et militaire; elle avait su en trouver dans les palais des princes, sur les trônes des rois, dans les conseils diplomatiques, aussi bien que dans les ateliers du prolétariat, aussi bien que dans la chétive demeure du pauvre.
INTRODUCTION
Mais ce qui ne pouvait lui manquer, ce sont les oisifs de toutes les classes, de toutes les conditions sociales; et, au premier chef, ces beaux fils qui, incapables ou peu soucieux de travail, n’ont su apprendre que l’art de projeter habilement dans l’air qu’ils infectent, des petits volcans, de jolis tourbillons, de magnifiques spirales de fumée , dans lesquels ils s’admirent avec plus ou moins de prétention. J
Quoi déplus capable, en effet, de séduire le plus granÛ nombre, et quel attrait surtout pour les masses oisives, pour notre milice urbaine de i83o, orsqu’elle sut faire pénétrer le cigare dans les corps de garde, avec toutes ses inspirations patriotiques ! Car c’est alors qu’on le vit s’élever rapidement à la hauteur de ses destinées politiques, et que chacun dut suivre l’exemple entraînant des soldats citoyens, comme si le schako en avait fait une nécessité.
Aujourd’hui, il n’est pas jusqu’aux enfants qui ne tiennent à les imiter, impatients qu’ils sont de grandir avec le siècle, et de prendre avec le cigare des airs de précoce virilité; et notez bien, pour le
POURQUOI l’on fume
côté moral du fait, que, bien souvent, ce sont des enfants qui arrachent aux parents leur pécule de labeur; ou ce sont de petits vagabonds qui vont solliciter la charité publique pour lui enlever l’aumône du pauvre.
Plus que d’autres, ils subissent, comme on peut le croire, à cause de leur âge, ainsi que l’a si bien démontré M. Decaisne, les effets immédiats d’intoxication, des nausées, des étourdissements, des vomissements, des syncopes. Mais quelles que soient les épreuves de leur noviciat , dans cette triste carrière, ils persistent, tout fiers d’avoir pu tout surmonter pour y entrer résolument et pour en subir prématurément tous les effets toxiques.
Faut-il dire que l’usage du tabac a pu trouver aussi des hommes sensés, des esprits sérieux qui, cédant aux entraînements de l’exemple, à de vaines et puériles condescendances, à un faux amour propre, désertent facilement le foyer domestique pour obéir à la loi commune; et c’est ainsi que l’habitude d’un poison a su pénétrer partout, dans tous les rangs de la société, Jusque dans le cœur de la famille;; que dans une triste alliance avec l’absinthe,
INTRODUCTION
sa fidèle et perfide compagne, le cigare a su envahir tout un peuple, le déprimer physiquement et moralement, le frapper d’engourdissement, de torpeur et de somnolence, l’attarder même au combat et le condamner à l’impuissance devant l’ennemi.
" Voilà, pour répondre à ceux qui nous demandent pourquoi l’on fume , toute la physiologie du fumeur ; voilà ce que d’autres pourront appeler la folie contemporaine, la folie du siècle ; et voilà peut-être aussi tout le sfecret de la fatale destinée d’une grande natiom. Et qui donc pourrait dire le contraire?
Chaque siècle, dit Montesquieu, a sa folie aussi bien que ses mœur^dont aucun peuple n’a su encore s’affranchir, | et comme triste exemple de cette vérité qui se passe sous nos yeux, n’est-ce pas une véritable folie que cette aberration de mœurs où l’on voit des populations entières fuir la famille et la société, déserter le foyer domestique, pour courir aveuglément au plus délétère, au plus perfide des poisons, à un poison qui s’attaque à la fois à la santé, à l’intelligence, à la fortune, au sort physique et moral de l’homme, à tous les intérêts