‹ Le tabac et l'absintheChapitre 9 sur 50 · IV. — Pourquoi Von fume · texte numérisé non relu

IV. — Pourquoi Von fume

Il est bien certain que la France avait pu se passer de tabac jusqu’au xvP siècle ; et l’on sait comment elle s’est trouvée dotée d’une telle conquête. C’était à cette époque d’ignorance médicale et d’aveugle crédulité, où tout remède exotique pouvait se présenter, même à la cour, pour y disputer aux poudres de tortue, de vipère et de scorpion, leurs vertus curatives contre la migraine. On sut bientôt à quoi s’en tenir sur la valeur du prétendu spécifique, qui eut le sort de beaucoup d’autres aussi vainement préconisés.

POURQUOI l’on fume

Mais sous l’auguste patronage d’une reine de France, le succès n’était plus nécessaire; le tabac avait du moins pu obtenir facilement des lettres de créance pour aller chercher fortune ailleurs. 11 parcourut successivement toutes les régions continentales du Nord, n’y trouvant d’abord qu’un assez froid accueil; puis, franchissant les mers et s’arrêtant un instant sur les bords de la Tamise où il n’eut qu’à subir d’amères et humiliantes déceptions, il poursuivit résolûment sa course jusques au delà du Bosphore et osa aller s’installer dans le palais même du "sultan, sans prévoir les châtiments que lui réservait son audace.

Mais aucun genre de persécution ne devait l’arrêter, ni la confiscation de ses râpes, de ses tabatières et de ses pipes, par la reine Élisabeth, ni la célèbre et sanglante diatribe de Jacques I®'', ni les menaces du fouet de Charles VIII, ni les bulles d’excommunication du pape Urbain VIII, ni même les rigueurs impitoyables d’un empereur de Perse, qui fendait les lèvres à tous les fumeurs, et coupait le nez à tous les priseurs, quand, par grâce, il ne leur coupait pas la tête ; rien n’avait pu empê-

INTRODUCTION

cher le tabac de poursuivre ses plans de migration.

Ce n’était pourtant ni l’odeur ni la saveur du tabac, qui pouvaient justifier son ambition de fortune; car fumeurs, priseurs et chiqueurs lui rendront bien cette justice que, comme agent de sensualité, le tabac ne pouvait guère prétendre à l’honneur de figurer dans les harems, non plus que sur les tables des modernes Lucullus ; et l’on aura toujours peine à comprendre que le tabac ait pu rencontrer • des goûts assez dépravés, pour lui mériter la faveur d’un masticatoire de prédilection.

/T donc le tabac n’est ni un parfum bien suave,,

ni un aliment bien exquis, ni un remède bien efficace contre aucune maladie ; .s'il n’offre aux sens du plus grand nombre que des qualités repoussantes, çt yil n’est pour tous qu’un poison éminemment délétère, vous me demanderez encore pourquoi l’on fume, et il est t'emps de vous le dire :

On le comprendra peut-être difficilement , et pourtant, il est vrai de dire que la seule cause de l’usage devenu si vulgaire, si général du tabac, dût-elle paraître bien futile, presque incroyable.

Page 1