V. — Pourquoi Von boit
Maintenant que je vous ai dit pourquoi l’on fume, me demanderez-vous pourquoi l’on boit, et pourquoi cet incroyable attrait de l’absinthe ? La réponse est toute simple, et semblera bien naïve, mais elle est toute physiologique : on boit parce que l’on a soif, et l’on a soif parce que l’on fume; et comment en serait-il autrement du contact incessant d’une fumée âcre , brûlante et empyreumatique que l’usage du tabac fait passer continuellement dans la bouche du fumeur? Le tabac, pour cela, ne pouvait donc vivre seul. Boire de l’eau pour calmer cette soif ardente, tempérer cette chaleur vive et habituelle de la bouche, qui en est l’effet nécessaire, était chose assez naturelle, mais boire de l’eau en compagnie du cigare était honte aux yeux de tout fumeur émérite ; c’était âne pas y penser; et c’est
INTRODUCTION
alors que le tabac et l’absinthe se donnèrent lamain, et l’on sait trop les tristes fruits de leur alliance.
Pour se conformer dignement à la règle et au goût du jour, on boit donc de l’absinthe, et pour varier on boit aussi du vermouth , du bitter, du whisky, etc. On boit encore du petit-noir^ dou-blé de kirsch,- de rhum, d’eau-de-vie; mieux que tout cela , et comme innovation récente de sensualité, à l’adresse des sens émoussés et des palais blasés, on boit un mélange de tabac et d’eau-devie, préparé par macération, comme pour mieux assurer l’effet des deux poisons. Inutile d’ajouterque l’on boit à satiété tous les genres de vin les; plus spiritueux, toutes les boissons fermentées, tous, les composés alcooliques que les amateurs connaissent mieux que moi; et de là aussi, comme effet: inséparable de l’abus simultané du tabac et des spiritueux, tous les genres d’ivresse, qui éclatent detoutes parts sous nos yeux, dans les rues, dans nos; promenades, sur nos boulevards ; que l’on a pu voir dans les camps et jusque sous le feu de l’ennemi, eti de là, le triste effet de deux fléaux également redou-^
POURQUOI l’on boit
tables pour la famille et la société, pour l’armée, pour le sort des combats , même pour la destinée d’une nation.
Il le savait bien, cet éminent chef de l’armée américaine, le général Grant, qui, pendant la guerre de sécession, ne s’était pas contenté de rationner le tabac, mais avait prohibé l’usage des spiritueux dans les casernes, dans les camps, jusque dans les mess des officiers ; mesure sage et d’autant plus digne d’exemple, qu’elle n’a pas été moins favorable au résultat de la guerre qu’à la santé du soldat.
Et ils le savaient bien aussi, nos cruels ennemis
d’Allemagne, qui ont su faire entrer dans l’art de
la guerre des règles de sévère sobriété, en même
temps que d’impitoyables mesures de répression mi-
litaire contre le délit d’ivresse.
La question dont il s’agit n’est donc pas seulement une question d’hygiène populaire et d’ordre social, elle est aussi une question de tactique militaire, en même temps que d’existence politique ; une question que malheureusement nous n’avons pas encore su comprendre ; ce qui ne la rend ni
Joli. Y.
TNTRODUCTIOX
moins grave ni moins digne de toute la vigilance des gouvernements.
VI. — Progression simultanée de l'abus du tabac et de l’absinthe.
Il est triste de le dire, mais rien de tout cela ne devait cependant arrêter le mouvement de progression de l’abus du tabac et des spiritueux. Loin delà, la France, qui, pendant des siècles, avait répudié la pipe comme antipathique à ses goûts, à ses moeurs, à son. esprit de courtoisie et d’urbanité, la France qui, en i83o, n’atteignait pas le chiffre de 28 millions de revenu fiscal du tabac, avec tout au plus une moyenne annuelle de 70 mille hectolitres d’eau-de-vie et liqueurs, la France dépasse aujourd’hui tous les peuples du monde dans la consommation'de ces deux poisons. Elle est arrivée pour 1873 à plus de 3i millions de kilogrammes de tabac en feuilles, pouvant donner 240 millions de revenu brut, et l’on sait à quel prix, à quel sacrifice, ils sont acquis. On ose à peine dire que la seule ville de Paris a pu consommer, dans la même année, près
ABUS DU TABAC ET DE l’aBSINTHE
de 10 millions de litres d’absinthe et autres liqueurs spiritueuses, sans compter près de 5oo millions de litres de vins, et plus de 20 millions de litres de bière.
Ce qu’il n’est pas possible de nier, c’est que depuis que la pipe et le cigare ont pris la place des tabatières, et que le cigare surtout est devenu presque inséparable de la vie civile et militaire, l’on a pu voir le tabac et l’absinthe prendre simultanément en France, cet incroyable développement dont on ne saurait plus prévoir le terme.
Toutes les nations étrangères qui nous avaient précédés dans ces abus, même l’Allemagne, même l’Angleterre, tout en suivant le même mouvement de progression dans la consommation simultanée du tabac et des spiritueux, ont encore conservé certaines règles de discipline et de convenance qu’elles observent, eu égard aux circonstances, aux lieux et aux personnes; dans plusieurs états de l’Allemagne, notamment dans le Hanovre, le Holstein,. en Suisse et ailleurs, des lois de répression sont restées en vigueur, pour y interdire le droit de fumer dans les ateliers, dans les écoles et les universités, même dans certaines promenades publiques; la France,
INTRODUCTION
seule, tend à s’affranchir de toute règle, de toute contrainte ; elle a trouvé plus simple et plus commode de s’empoisonner librement, d’empoisonner les lieux et les personnes, au mépris de l’hygiène et de la -santé publique, au mépris de toutes les convenances sociales, comme si elle eût tenu à honneur de figurer au premier rang des peuples fumeurs.
Aujourd’hui, en effet, tout le monde fume en France, princes et ministres, grands seigneurs et petits prolétaires^ maîtres et valets, riches et pauvres, personne ne se prive de la pipe ou du cigare ; ce qui fait que l’on fume également, à la cour, à la ville, à la campagne, à pied, à cheval, en voiture, en wagon, au travail, au repas, à table, au lit, toujours et partout, jusque dans les temples sacrés, et le fait serait incroyable, s’il n’avait le témoignage authentique d’un document officiel qu’il peut être utile de faire connaître.
Le 2 5 novembre 1874, pendant la célébration d’un mariage, à l’église Saint-Lunaire près Saint- Malo (Ille-et-Vilaine), on remarqua dans l’assistance un M. A... qui fumait dévotieusement son cigare. La justice informée le poursuivit pour acte de pro-
IVRESSE NICOTIQUE ET ALCOOLIQUE
fanation, et le tribunal correctionel de Saint-Malo l’a condamné à 2 jours de prison , à une amende et aux dépens.
Le cigare a cependant pu Jusqu’à ce jour s’arrêter aux portes des salles de théâtre et des concerts, sans oser les franchir ; mais nous tenons de la bouche même d'un ex-ministre, qu’on est en instance pour obtenir de l’autorité cette faveur. Patience donc !
En attendant, le tabac et l’absinthe poursuivent ensemble leur progression pour arriver, en France, à un chiffre de consommation qu’aucune nation ne saurait plus lui disputer. On évalue, pour Paris seulement, à plus de 3oo mille francs par jour la dépense du tabac, et à plus du double celle de l’absinthe; ce qui représente plus que le prix de la nourriture de deux millions d’habitants, et ce qui donnerait facilement du pain à ceux qui ont faim, du feu à ceux qui ont froid, des vêtements à ceux qui sont nus.