VII. — Tableau moral de l’ivresse nicotique et alcoolique
On s’était mis en peine, aux jours néfastes de
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l’état de siège, pour subvenir aux frais d’armement de la capitale, et l’on a dû surtout faire appel au patriotisme des citoyens pour la fabrication de canons qui faisaient défaut.
Le moyen était tout simple et bien facile, il aurait suffi pour cela que tout consommateur de tabac et d’absinthe prélevât sur son budget personnel, pendant un seul mois , le prix de ces deux superfluités pouvant donner plus de 5o millions, qui se trouvaient alors tout acquis au profit de la défense nationale, en même temps qu’au profit de l’hygiène , sans qu’il y eût d’ailleurs à s’imposer d’autre pri- ' vation.
J’ai lieu de croire que nul n’y a songé , car aucun ïl’a reculé devant l’impérieux devoir du moment, et tous sont venus , comme à l’envi , apporter leur pieuse offrande sur l’autel de la patrie.
L’histoire dira un Jour ce que l’héroïque civisme de la population de Paris a su faire éclore de dons et de sacrifices de tous genres pour la défense de la capitale ; elle dira tout ce qu’il a pu inspirer de privations, de résignation et de vertus pour l’œuvre de sa délivrance. Elle dira qu’une armée de barbares,
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conduite par un nouvel Attila faisant de l’art de la guerre une académie d’espionnage, de ruse et de spoliation, une science systématiquement organisée de ruines et d’extermination, est venue fondre sur nôtre malheureuse patrie comme pour l’anéantir.
Elle dira que cette belle France, devenue la proie de vautours affamés, a pu être envahie et saccagée en quelques mois, une grande partie de son sol foulée, ensanglantée ; ses moissons dévorées, ses villes et ses campagnes dévastées, ses populations dispersées, dans le dénûment, sans ressources et sans asile, tous ses plus riches monuments spoliés, mutilés, déchirés ou incendiés.
Mais elle dira aussi qu’au milieu de ses ruines et délaissée de toutes les nations, livrée à elle-même,
à elle seule, sans secours, sans soldats, sans armes, sans argent, subissant à la fois les plus cruels coups d’une épidémie meurtrière, et toutes les épreuves du froid , du dénûment, de la faim , de l’exil, de la famine morale, la plus cruelle de toutes, loin des mères, loin des enfants et des berceaux, l’énergique population de Paris, sous le poids même de ses souffrances et de ses misères, a pu s’insurger virtuelle-
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ment et s’armer courageusement contre ses insatiables envahisseurs, pour leur disputer le sol même de la patrie, ou pour sauver du moins l’honneur français, quand tout le reste était perdu.
Elle pourra dire qu’à l’heure du combat, tout Paris était en armes; que, jeunes et vieux, valides ou infirmes, tous étaient prêts à la lutte; que tous les dévouements de la science, de l’art et de la charité suivaient du même pas les phalanges armées ; que les héroïques Frères des écoles chrétiennes accouraient sur les champs de bataille pour étancher le sang de leurs frères, pour les enlever, morts ou mutilés, aux mains impies de leur impitoyable ennemi; elle dira que de nobles et pieuses dames, inspirées du même zèle de patriotisme et de charité , se : pressaient dans les maisons de secours, dans les ateliers de confection de bandages et appareils pour le; pansement des blessés; que les saintes filles de lai Providence descendaient du ciel, à leur tour, dansi nos hôpitaux, dans nos ambulances, dans les maisons de convalescence ; et qu’on les trouvait partouti où il y avait des douleurs à soulager, des consolations et des encouragements à donner.
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Voilà ce qui sera l’éternelle gloire de Paris assiégé; ce qui lui méritera la juste admiration de tous les peuples.
Mais qui osera dire, et qui pourra croire qu’après une guerre de Teutons et de Cimbres, qui lui a coûté tant de sang et de larmes, tant de sacrifices et d’humiliations, notre malheureuse capitale ait pu voir éclater dans son sein une guerre plus cruelle encore, une guerre de vandales cosmopolites sortant de repaires immondes, une guerre de sauvages affamés de vengeances, de sang et de carnage, s’abattant sur nos ruines toutes sanglantes comme pour tout dévorer, violant les asiles les plus sacrés, se ruant sur les plus chétifs pécules de la piété et de la charité, ne faisant grâce ni aux troncs du pauvre , ni au pain du vieillard et de l’orphelin, souillant de leur cynique présence et de leurs honteux sacrilèges les temples et les autels, poursuivant de leurs plus odieux outrages, de leurs plus infâmes calomnies, le culte et ses ministres, faisant des églises et de tous les lieux saints des rendez-vous d’orgies et de débauches, glorifiant tous les crimes, tous les forfaits, décrétant, proclamant et imposant l’athéisme, pro-
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fanant les tombes et dispersant les cendres des morts, en présence d’une population- toute frémissante d’horreur et d’épouvante, et, comme couronnement de leur monstreux programme, assassinant les prêtres, martyrisant comme autant d’holocaustes les plus illustres personnages enlevés comme otages à l’élite de l’ordre civil, aux sommités de l’ordre religieux.
Il ne restait plus, pour assouvir tant de rage, que d’anéantir par le fer et le feu jusqu’aux derniers débris de la malheureuse cité, de faire de la plus belle, de la plus riche ville du monde, une nouvelle Babylone, d’ensevelir toute sa population, tous ses monuments et toutes ses richesses dans un monceau de cendres. Dieu ne l’a pas permis. La France armée est accourue providentiellement pour l’arracher à toutes les horreurs du massacre et de l’incendie. Mac Mahon, Douay, Clinchant, Ladmirault, Vinoy, Garnier, Duplessis sont arrivés au moment même du fatal dénouement, et quand tout était prêt pour achever l’œuvre de consommation.
Cette lugubre digression peut sembler bien loin du sujet; mais elle ne fait encore que traduire les
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déplorables effets de tous les genres d’ivresse; elle nous donne encore la mesure de tous les abus du tabac, de tous les excès des spiritueux.
Sans le vin, disait, il y a plus d’un siècle, le philosophe de Genève, sans le vin, sans les boissons enivrantes, il n’y aurait probablement ni guerre ni procès; et que n’eût-il pas dit, en présence de toutes nos ivresses, de toutes nos folies contemporaines ? Ce qui est du moins certain, c’est que, sans la double ivresse alcoolique et nicotique, sans l’exaltation toute fébrile, toute frénétique qui l’accompagne, aucun peuple du monde n’aurait pu commettre les cyniques attentats , les horribles saturnales dont nous avons été témoins ; car, si pour les concevoir, il fallait tout le génie des enfers, il fallait, pour les accomplir, toutes les fureurs, toute la rage de l’ivresse.
Ne nous le dissimulons pas : Paris a suivi l’exemple de toutes les nations corrompues par tous les genres d’intempérance; Paris a recueilli en 1871, ce qu’il avait semé depuis 40 ans ; il a subi le sort de l’empire des Gaules , de l’empire des Césars, celui qui menaçait toute l’Arabie, toute l’Egypte,
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lorsque Mahomet, voyant aussi son empire s’abîmer et s’anéantir dans les flots de vin, sut, à l’exemple de Domitien, faire disparaître jusqu’aux moindres traces de la vigne, et introduire dans le livre du Koran la loi d’abstinence des spiritueux.
VI II. — Effets de l’ivresse nicotique et alcoolique.
Le fléau de la guerre n’est donc pas le seul que puissent accuser toutes nos misères. L’alcoolisme et le nicotisme, devenus nécessaires l’un à l’autre, sont deux autres fléaux plus funestes, plus redoutables encore que la guerre pour l’armée, pour le sort du soldat, pour la vie des nations, et pour la guerre elle-même.
On sait, en effet, quelle part ils ont eue à tous nos désastres, à toutes nos humiliations. Il est triste, mais il est vrai de dire qu’un grand nombre de nos soldats ont pu tomber au pouvoir de l’ennemi, atteints d’ivresse alcoolique et nicotique, plus souvent encore que frappés par les balles étrangères, et, pour s’en convaincre, il a pu suffire de voir ce qui se passait sous nos yeux, dans ces Jours de luttes dé-
KFFfc-TS DE l’ivresse DANS l’aRMÉE
cisives où les destinées de la capitale étaient remises au patriotisme de la milice nationale ; de voir des citoyens armés cheminer dans les rues en titubant, et se presser tout en chancelant aux portes de l’absinthe et du tabac ; de voir aussi les bataillons de marche allant au combat dans un désordre et une ébrieuse folie, qui ne pouvaient inspirer que la pitié, se jetant aveuglément dans les masses ennemies ou se dispersant en fuyards, après avoir abandonné leurs armes.
Mais là n’est pas encore tout le mal ; si, dans leur état d’ivresse et souvent, pour prix d’un courage digne d’une autre cause et d’un meilleur sort, les soldats fédérés étaient blessés, tous ou presque tous succombaient aux accidents de traumatisme h
J’ai voulu m’enquérir par moi-même de ce fait déjà mis en évidence, et j’ai pu facilement me convaincre que, dans les hôpitaux militaires et les ambulances , presque tous les malheureux insurgés blessés en état d’ivresse, étaient fatalement frappés de mort, même avec de légères bles-