IX. — Moyens à opposer aux abus du tabac et de Vabsinthe
Naguère , l’administration sanitaire a jeté les yeux sur le sort de l’enfance abandonnée, avec un touchant et légitime intérêt; elle a mis à l’étude l’importante question de l’allaitement artificiel opposé à l’allaitement naturel, et l’Académie de médecine a pu lui prêter le concours le plus efficace de sa haute autorité dans la discussion du sujet. Ce jourlà, on a pu compter les nombreuses victimes de l’allaitement artificiel ; on a pu constater les tristes résultats de l’abandon des enfants livrés aveuglément à des mains mercenaires, quelquefois même à des mains criminelles, et l’on a pu facilement
MOYENS A OPPOSER AUX ABUS
conclure à de sages mesures, à d’utiles et salutaires réformes 1.
Plus récemment, l’administration a voulu s’éclairer sur une autre question d’hygiène publique qui intéresse encore à un très-haut degré le sort des populations, à savoir ; l’alcoolisation des vins comme pouvant impliquer un fait d’intoxication publique, un cas de délit correctionnel,
Consultée à son tour sur cette question, l’Académie a pu facilement comprendre qu’en autorisant, dans une sage mesure, l’alcoolisation des vins faibles, même avec des alcools de grain, elle pouvait espérer de voir diminuer la consommation en nature des spiritueux, ainsi que les effets de l’ivresse, alcoolique, tout en livrant à la consommation des vins salutaires et des vins plus transportables, en remplacement de tous ces liquides incendiaires et frelatés dont le peuple se sature journellement, et qui ont pour effet inévitable d’abrutir le moral et 1 intelligence, de détériorer l’organisme, de le pré-
I . Bulletin de l’Académie de médecine, i865-G6, tome XXXI p. 1175. (Rapport de M. Devilliers.) ’
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disposer à l’aggravation de toutes les maladies aiguës et chroniques h
Mais après de si éminents services rendus à la chirurgie militaire, à l’économie domestique, à l’ordre moral et social, ne serait-il pas temps de jeter les yeux sur la grave question de l’abus simultané du tabac et des spiritueux ; d’étudier aussi leurs effets physiologiques et pathologiques, d’éclairer le peuple, de l’avertir, de le prémunir contre les dangers de leur abus, de compter aussi leurs victimes?
Compter leurs victimes! qui pourrait se charger d’une pareille tâche? tant elles sont nombreuses et peut-être incalculables. Ce qui, du moins, est certain, c’est que tous nos hôpitaux spéciaux en sont encombrés, surtout de paralysies générales; et tandis que l’on crée de nouvelles manufactures de tabac, et que l’on multiplie le nombre des débits pour répondre aux besoins toujours croissants de la consommation, il faut ouvrir de nouveaux asiles à la surabondance des malades, il faut pourvoir à la
1. Rapport de M. Bergeron. {Bull, de l’Acad. de Méd. 1870, tome XXXV, p. 38g).
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retraite et à la séquestration des nombreuses victimes de l’alcoolisme et du nicotisme. Or, ce n’est pas en supputant chaque année, avec une nouvelle satisfaction, la progression ascendante du revenu fiscal du tabac et des spiritueux, coïncidant régulièrement avec l’augmentation simultanée du chiffre des aliénés et des deux ordres de consommation, qu’il faudrait espérer de remédier au mal.
Avan-t d’ouvrir à grands frais de nouveaux hôpitaux, il convenait du moins de rechercher les causes mêmes de cette effrayante population d’aliénés, et puisqu’il reste suffisamment prouvé qu’elles accusent principalement les abus de l’absinthe et du tabac, n’eût-il pas été plus sage de leur opposer des mesures d’administration et de police sanitaires ? n’eût-il pas été plus logique de fonder des pénitentiaires contre l’ivresse, que d’édifier de nouveaux asiles pour les aliénés paralytiques?
Et puisqu’il est vrai aussi que l’armée compte, relativement, un plus grand nombre d’aliénés que la population civile, n’est-ce pas le cas de se demander s’il est bien nécessaire deconsacrer une dépense annuelle
de plus de 20 millions, à la charge du budget de la
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guerre, pour gratifier chaque soldat d’une dose de poison quotidien, plutôt que d’affecter cette somme à un complément de ration de vivres, qui a pu paraître quelquefois insuffisante, ou d’y ajouter deux ou trois décilitres de vin dont nul ne se prive aujourd’hui, excepté le soldat qui ne l’attend guère que les jours de fête nationale, et ces jours-là, c’est encore l’ivresse, ce sont encore l’eau-de-vie, le vin et le tabac, qui concourent à l’inauguration de la fête.
Un autre abus qu’il faut encore signaler à l’administration, au nom de l’hygiène et de la morale, c’est cette distribution publique de tabac et de spiritueux, sans mesure, sans réglementation, et comme ce qu’il y a de plus innocent au monde, quand il s’agit, pour le tabac, du plus délétère des poisons, et, pour tous les spiritueux, pour l’absinthe en particulier, du plus perfide et du plus funeste des breuvages; et l’on sé demande comment l’administration qui interdit si sévèrement et à si juste titre, même à doses infinitésimales, certains remèdes pharmaceutiques, peut autoriser si facilement la vente du tabac; comment et par quelle incroyable
MOYENS A OPPOSER AUX ABUS
contradiction elle condamne à de sévères amendes la vente d’un milligramme d’opium et livre complaisamment, chaque année,, à la consommation publique, plus de 100,000 kilogrammes de nicotine, plus de 400,000 kilogrammes de tabac manufacturé, plus de 800 millions de cigares, quand elle ne peut plus ignorer qu’un seul cigare français, un cigare du Lot, suffirait pour tuer un fumeur, si la nicotine qu’il contient était absorbée à l’état libre.
Il n’y a pas moins à dire sur la vente aussi scandaleuse de tous les genres de spiritueux, que l’admi- •nistration tolère aussi ouvertement, et aussi complaisamment, même aux individus en état d’ivresse, même aux mendiants, même aux enfants; et pour revenir au régime du :soldat, si digne de toute la sollicitude d’un gouvernement éclairé, nous nous demandons encore où est la nécessité de cette distribution quotidienne de tabac et d’eau-de-vie, qui entre dans sa ration de vivres, et si un demi-litre de vin substitué à l’eau-de-vie et au tabac ne remplacerait pas plus efficacement deux superfluités , pour ne pas dire deux poisons, dont le moindre in--
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convénient est de faire entrer le soldat insciemment et involontairement dans la voie de l’intempérance, de lui donner des habitudes qu’il portera un jour dans ses foyers, avec tous les fruits inévitables d’un funeste exemple.
Il faut bien reconnaître que c’est ainsi qu’a pu naître dans les campagnes l’esprit de dissipation, en même temps que le relâchement et le dérèglement des moeurs; que, dans les grands centres d’industrie, surviennent aussi, comme effet nécessaire de l’abus du tabac et des spiritueux, de nouveaux besoins, avec de nouvelles passions, pour rendre les salaires insuffisants, pour fomenter des grèves, des exigences impossibles; que la province se dépeuple pour laisser l’agriculture sans bras ; que Paris devient l’objectif de toutes les ambitions, le foyer d’une population avide de jouissances et de lucre, une véritable école pratique d’insurrection où viennent s’inscrire les esprits forts, les libres penseurs, les affiliés de sociétés secrètes; où se préparent les orateurs de clubs, les professeurs de barricades, les ingénieurs de pyrotechnie, voire même des généraux, des ministres, tous les héros de guerre d’une
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époque néfaste; en un mot, tous les éléments individuels de dissolution et d’anéantissement de la société.
Faudra-t-il donc que la France subisse cette fatale destinée ? Nous ne voulons pas le croire. Avoir signalé le mal, c’est en avoir indiqué le remède à la simple raison, au simpfe bon sens, qui devraient se sufQre à eux seuls pour le conjurer.
Et qu’est-il donc de plus affligeant, de plus humiliant pour la dignité de l’homme, pour l’honneur de l’humanité, de s’avouer vaincu devant l’attrait de deux poisons également funestes, d’obéir servilement à une habitude, qui est à la fois un attentat à la santé individuelle, à la santé publique, à l’ordre social, à l’intelligence, à la morale, à la virilité d’une nation !
De son côté, l’Administration ne pourrait plus exciper d’ignorance à l’égard d’aussi flagrants abus; elle ne saurait, ce semble, les tolérer sans s’associer, pour ainsi dire, à un double empoisonnement public, à un véritable suicide national. Elle a toute autorité, tout pouvoir, comme elle a le devoir d’arrêter le mal à sa source; et elle le peut tout en conciliant les intérêts du fisc avec ceux de l’hygiène et de la société.
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Et d’abord, fille peut, comme premier devoir de toute administration paternelle, éclairer la raison publique sur les dangers de l’abus du tabac et des spiritueux en général; sur les différencès d’action des diverses provenances de tabac, dont les effets toxiques sont subordonnés aux degrés variables de saturation de leur principe actif.
Elle peut, à l’égard des spiritueux, faire comprendre aux populations tous les dangers de ces raffinements de breuvages incendiaires que l’industrie sait offrir à l’appât des consommateurs dans certaines compositions, dans l’absinthe surtout, qui, comme on le sait, réunit toute l’activité d’un alcool « à 8o degrés, à celle des huiles essentielles les plus inflammables, les plus dangereuses.
Elle peut, par une simple mesure de droit fiscal, imposer une double, une triple taxe, à tous les tabacs et à tous les alcools, pour en modérer la consommation, sans en diminuer le produit fiscal.
Elle peut réglementer la vente du tabac et des spiritueux par une mesure de police administrative, qui interdirait à tout débitant de les livrer à des individus âgés de moins de i6 ans, et qui refuserait
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toute espèce de spiritueux à des personnes en état d’ivresse. Aujourd’hui il suffit pour cela de l’application de la loi.
Elle peut, comme mesure préventive d’incendie, comme loi de police sanitaire et comme règle de convenance et d’urbaoité sociale, interdire rigoureusement l’usage du tabac dans les établissements d’instruction publique, dans toutes les .administrations civiles et militaires, dans tous les centres officiels de réunion, dans les hôpitaux civils et militaires, dans les casernes, dans les gares, les salles d’attente, les compartiments des chemins de fer, dans les salles de spectacles, dans les concerts, etc.
Que si l’administration des finances ne peut absolument se passer de l’impôt des tabacs pour l’équilibre de son budget, et si, pour cela, elle tient à la culture et à l’exploitation de ses tabacs indigènes, elle peut du moins, avant de les livrer à la consommation, les dépouiller de leur principe alcaloïde ou le neutraliser par voie d’opération chimique, afin d’en atténuer les effets toxiques, ainsi que l’indus trie privée .a déjà su le comprendre et en donner l’exemple.
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Ce qui serait mieux encore , elle peut substituer aux tabacs français qui, tous, renferment des proportions plus ou moins conside'rables de nicotine, des tabacs d'Orient, de Grèce, de Russie, de
que de très-minimes proportions, à peu près inoffensives, dût-elle, pour cela, suivre l’exemple de nos
^^5,voisins d’Outre-Manche , leur
charge des consommateurs ; ce qui concilierait encore les intérêts du Trésor avec les intérêts de la santé publique; et ce qui rendrait d’ailleurs à
l’agriculture comme avantage inappréciable, plus
de 20 mille hectares de ses meilleures terres, qui se trouvent enlevées au pain de4a-î^qœ-, à la culture du blé, pour celle d’un poison national. ^oilà du moins ce qu’il est permis de livrer à la vigilance de l’administration sanitaire, aussi bien qu’à la raison publique.
Mais quand tout demeure impuissant contre tant de causes de dissolution et de misères, que restait-il donc à faire? 11 n’y avait plus qu’à s’adresser à la France elle-même, à cette France qui ne saurait,
Gallicie, de Hongrie, etc., qui n’en contiennent
-^plus élevés, qui tomberaient
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au mépris de sa raison et de sa dignité, abdiquer le rang qu’elle a conquis dans les nations civilisées. Il fallaitqu’une protestation énergique, toute nationale, s’élevât virtuellement contre une folie nationale; il fallait qu’une association française vînt éclairer Li France dans son égarement, pour l’enlever aux périls qui la menacent de ruine et de dépérissement; voilà ce qui a été compris dans le noble sentiment qui a pu inspirer deux institutions de tempérance rivalisant aujourd’hui d’intention et de zèle, contre les deux grands fléaux du siècle. Ne désespérons donc pas du concours simultané de leurs nobles efforts t.
La science, de son côté, ne pouvait rester froide et indifférente devant leur exemple ; aucune question n’est plus digne de ses sollicitudes et de ses méditations. Plus d’une fois nous avons fait appel à ses lumières; et c’est en lui apportant aussi l’appui de sa haute autorité qu’elle aura également acquis de légitimes droits à la reconnaissance de l’humanité et de la patrie.
I. h’ Association française contre l’abus du tabac et des boissons alcooliques a été fondée le ii juillet 1868.
La Tempérance, association contre l’abus des boissons alcooliques, a été fondée en 1872.