II
Après avoir cherché en vain, pour 1847, la cause de cette mortalité dans la cherté des vivres, dans le résultat de la guerre, dans les épidémies, toutes causes qui, comme on le sait, ne donnent généralement lieu qu’à de faibles oscillations dans le mouvement de la population, l’administration s’est demandé à quoi il fallait l’attribuer, sans songer qu’il fallait la chercher ailleurs pour la trouver.
Et d’abord, sans même parler ici de tous les tristes calculs d’une prévoyance plus ou moins morale, que le besoin de fortune peut concevoir pour le sort de la famille, et qui ne peuvent se traduire en chiffres, bien qu’ils aient leur influence incontestable sur la population, on sait déjà que les 200 000 aliénés paralytiques, aussi bien que tous ces paraplégiques ou myositiques à marche titubante, que l’on rencontre sans cesse dans les rues, la pipe ou le cigare à la bouche, avec la canne à la main, pour maintenir leur équilibre, ne peuvent plus compter pour l’accroissement de la population.
Ce qui ne peut non plus être ignoré comme devant avoir le même résultat physiologique, c’est l’effet dirimant du tabac sur la faculté même qui préside
à la conservation de l’espèce. On a même lieu de penser que des monstruosités anatomiques ont pu être les tristes fruits de conceptions accomplies sous l’influence de l’ivresse nicotique, aussi bien que de l’ivresse alcoolique, dont on a produit devant l’Académie de si remarquables exemples.
Quoi qu’il en soit, en décomposant les tables de mortalité pour les vingt dernières années, on trouve comme résultat qui doit surtout éclairer la question, une proportion beaucoup plus élevée de décès pour les hommes de trente à cinquante ans, que pour les femmes ; de telle sorte que le nombre des femmes qui, avant cette époque, était inférieur à celui des hommes, le dépasse de plus en plus, en avançant dans la vie, pour augmenter plus ou moins le chiffre des veuves et des célibataires; ce qui, assurément, ne pourrait être non plus une cause d’accroissement de la population.
Faut-il se demander maintenant d’où peut venir le vide qui s’opère dans la population masculine, pendant la plus florissante période de la vie, et ce qui a pu en emporter alors les éléments les plus virils? De trente à cinquante ans, l’homme n’a déjà plus à
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compter avec la guerre ; il a payé sa dette de sang à la patrie; il a payé aussi son principal tribut aux maladies de l’adolescence, aux fièvres éruptives, aux fièvres typhoïdes, même aux affections tuberculeuses ; il jouit alors de tous les bienfaits de l’hygiène ; et la cherté des vivres n’atteint guères son existence dans aucune privation , pas même dans celle du tabac.
D’où peut donc venir un tel vide? La statistique de la mortalité peut encore nous l’apprendre, en nous permettant de constater, chez les hommes de trente à cinquante ans, un plus grand nombre de décès dus aux maladies des centres nerveux, à toutes les formes de maladies mentales, aux ramollissementsdu cerveau et de la moelle épinière, aux paralysies générales ; en un mot, à cette longue série d’affections qui viennent accuser tous les genres d’ivresse physique, morale, intellectuelle, mais où l’on peut toujours voir figurer, en première ligne, les effets de l’abus du tabac.
Le fait nous étant suffisamment démontré, quelle mesure opposer au mal? proposer la suppression du tabac comme remède radical, ce serait par trop d’il-
lusion; ce serait méconnaître à la fois le cœur humain, la puissance de l’habitude, la tyrannie de la mode et jusqu’aux mœurs d’une nation ; ce serait vou» loir l’impossible, et Je ne pouvais avoir cette prétention; je n’avais plus qu’un dernier mot à dire à tous les fumeurs, et, le voici, comme conclusion de tout ce précède.
Quelque nombreux que soient les témoignages de la science et de l’expérience sur les effets vénéneux du tabac, il faut pourtant convenir qu’ils n’ont guère servi jusqu’à ce jour à en faire comprendre le danger, non plus qu’à en modérer l’usage.
Beaucoup de fumeurs plus difficiles à contenter que la science elle-même, trouvent plus simple de dédaigner ses enseignements que de s’en éclairer ; il en est aussi qui ne demanderaient pas mieux que d’innocenter le tabac, d’en faire même une condition de santé, en même temps qu’un instrument de politesse, pour s’autoriser à en user plus librement ; d’autres enfin, et c’est peut-être le plus grand
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nombre, qui se croyant suffisamment édifiés par l’exemple, cèdent volontiers à l’entraînement d’une confiance aveugle, et ceux-là n’auraient souvent besoin que d’étre mieux éclairés pour rompre une habitude funeste. C’est à eux surtout que nous devons, d’abord, quelques conseils; mais c’est à tous que nous adressons, aujourd’hui, notre dernier mot, dût-il ne nous attirer que le sourire de leur dédain ; dût-il faire naître en eux tout le charme d’un fruit défendu, et dût-il enfin aller se perdre avec tant d’autres dans le désert.
A entendre beaucoup de fumeurs, tout ne serait que prévention, esprit de contradiction, ou, pour le moins, exagération de notre part, et, comme preuves qu’ils se plaisent à nous opposer, voyez, nous disentils, l’exemple même de tous ces fumeurs de profession que vous condamnez fatalement à mourir de ramollissement du cerveau, de paralysie générale, d’ataxie musculaire, d’angine de poitrine, d’embolies, de cancer, de cirrhose, de tous les genres de névropathies, de toutes les formes de dégénérations organiques; tous, au contraire, se portent à mer-
veille et il suffit de les voir à l’œuvre pour s’en convaincre; voyez surtout comme exemple traditionnel du fumeur, ces athlètes du nord, ces soldats prussiens toujours armés de pipes et de cigares, toujours saturés de tabac et d’eau-de-vie, vivant pour ainsi dire dans une atmosphère de vapeurs nicotiques, ne dirait-on pas qu’ils puisent leur santé, leur force, leur férocité même dans l’ivresse du tabac?
Et ne sait-on pas, nous disent encore certains fumeurs qui se croient mieux éclairés, ne sait-on pas que si le tabac est un poison et ses premiers effets ceux d’un empoisonnement, l’habitude sait bientôt par elle seule les rendre innocents, et faire des fumeurs autant de Mithridates, aussi réfractaires à l’action du tabac qu'à celle de tout autre poison.
Puis, de nous dire aussi, sur le ton d’assurance que donne l’ignorance ou la foi d’une hérésie scientifique : la fumée du tabac' ne peut nullement être nuisible; elle ne va pas même à l’estomac, car elle est, en grande partie, rejetée au dehors par l’expuition ; et si le reste passe dans les voies respiratoires, c’est pour y subir des effets de combustion qui en détruisent l’action toxique.
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D’autres ont bien su nous dire aussi ; comme poison d’ailleurs, toutes les portes d’élimination lui sont ouvertes , si bien qu’on le retrouve avec son odeur, avec son parfum plus ou moins agréable, dans tous les produits d’excrétion ; dans les sueurs, dans les urines, dans la salive, dans l’air expiré, dans tous les vêtements du fumeur. Donc le tabac n’a qu’un faible accès dans l’économie et qu’un bien innocent contact avec nos organes ; donc, c’est bien à tort et bien gratuitement qu’on lui impute des effets dont il faudrait, à plus juste titre, accuser bien d’autres causes aussi flagrantes, ne serait-ce que toutes ces passions politiques qui enivrent les sociétés modernes, tous ces abus de boissons spiritueuses, tous ces vices d’intempérance, qui se sont introduits dans les mœurs contemporaines, et qui comptent encore plus de victimes que le tabac lui-même.
Voilà du moins, si je les ai bien entendus, les arguments que MM. les fumeurs se plaisent à produire pour justifier leur goût du poison ; que s’ils peuvent sembler spécieux, ils n’infirment pourtant guère la valeur des faits qui témoignent de la puis-
sance toxique du tabac, car aucun d’eux ne prouveque le tabac ne soit pas, même d’après l’expérimentation physiologique, le poison le plus violent de tous les poisons connus ; celui que l’expérience la plus vulgaire a pu signaler à l’industrie insecticide comme le plus efficace pour la destruction des larves, des parasites, de tous les insectes nuisibles et malfaisants, de tous les animaux dangereux, même des serpents, de tous les rongeurs qui dévastent nos habitations et dévorent nos moissons; celui qui a pu le mieux servir l’homicide dans ses criminels desseins; celui enfin dont tout fumeur a pu, dès le début de sa carrière, apprécier par luimême et sur lui-même toute la puissance toxique, depuis la simple nausée jusqu’aux plus opiniâtres vomissements ; depuis le simple vertige jusqu’à la perte de connaissance, jusqu’à la syncope la plus complète; et, pour le redire, n’a-t-on pas vu, dans ces derniers temps , des personnages de haut rang subitement frappés de mort, comme effet d’embolies, manifestement dues à une intoxication nicotique?
Heureux donc ceux qui, suffisamment éclairés
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par les e'preuves d’un tel noviciat, savent abjurer, au lieu de poursuivre le culte du poison; mais il faut dire que les exemples en sont rares, tant est puissant l’attrait de l’imitation et de l’habitude.
Il n’est pas aussi facile qu’on le croit de vouloir, et de justifier l’axiome d’un Frédéric ou d’un Napoléon : vouloir, c'est pouvoir. Je sais pourtant des fumeurs qui, dans une courageuse résolution, ont su s’arracher à leur fatale destinée en répudiant à tout jamais la pipe et le cigare, pour donner un noble exemple de raison et de sagesse, en même temps qu’un frappant témoignage de la puissance toxique du tabac, dans l’épreuve de son usage.
Il est bien vrai de dire que le tabac ne tue pas tous les fumeurs, pas même ceux qui en abusent le plus, et j’en sais bon nombre des mieux portants, qui se plaisent à défier toutes nos critiques; mais, leur dirons-nous encore, qu’ils y songent du moins pour l’avenir, et qu'ils sachent bien qu’il y a, pour le tabac comme pour tous les poisons , comme pour la peste même, des privilèges d’immunité individuelle ou relative, plus apparents d’ailleurs que réels, et que l’on ne saurait invoquer comme preuve
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de l’innocuité absolue du tabac, non plus que de; tout autre agent réputé poison.
Sans doute l’habitude sait faire taire les organes . de perception dans l’usage continu du tabac, et: peut les rendre muets à ses effets d’intoxication ; mais cette tolérance acquise n’implique nullement pour cela l’inaction du poison. Loin de là, elle lui assure davantage toute sa puissance toxique, dans ' une action intime ou moléculaire que l’on ne saurait nier, sans méconnaître l’effet de toute médication dite substitutive ou contro-stimulante ; médication qui, comme on le sait, n’est jamais aussi active ni aussi efficace que quand elle s’exerce d’une manière latente et inaperçue.
N’en déplaise donc à MM. les fumeurs, fussentils des savants, des professeurs, même des académiciens, il n’y a pas lieu d’admettre le bénéfice de l’habitude comme correctif des effets toxiques du tabac, et, au besoin, les ténoignages de l’observation clinique et de l’anatomie pathologique ne manqueraient pas pour confondre les plus incrédules.
Non seulement l’hygiène, mais la médecine avait pu facilement constater le fait, dans une coïncidence
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fatale de progression des paralysies générales et des maladies mentales, avec le chiffre ascendant de consommation simultanée du tabac et des boissons alcooliques; mais plus récemment, la chirurgie venait à son tour signaler devant l’Académie les déplorables efl'ets de l’ivresse sur le traumatisme en général, et sur les plaies d’armes à feu en particulier; n’ignorant pas sans doute qu’il y a, dans ce cas, à faire une égale part à l’alcool et au tabac, comme poisons devenus inséparables.
Ce qui est d’ailleurs incontestable, quoi que l’on ait pu dire, c’est que, pour accomplir ses effets d’intoxication, la fumée du tabac trouve toujours dans l’économie deux grandes voies d’absorption : l’une, la voie respiratoire, qui est la plus directe et la plus étendue, puisqu’elle peut fournir à la fumée du tabac, dans chaque inspiration, des centaines de mètres de surfaces absorbantes; la seconde, la voie digestive, qui, par le fait de la déglutition de la salive, peut introduire dans l’estomac des quantités variables de nicotine et d ammoniaque, avec des effets d’autant plus dangereux qu’ils s’accomplissent dans l’état de jeûne ou de vacuité de l’estomac.
Q.ue si, au lieu d’avaler leur salive, des fumeurs,,^^ peu soucieux de la question de convenance, la dépensent librement au dehors par l’expuition, il faut bien qu’ils sachent qu’ils enlèvent ainsi à la digestion un ferment nécessaire, d’où peuvent naître des troubles plus ou moins graves des fonctions digestives , des dyspepsies rebelles , contre lesquelles la thérapeutique physiologique a conçu diverses préparations, en vue de substituer à la salive naturelle des succédanés pharmaceutiques plus ou moins heureux, mais qui sont loin de répondre aux besoins de la digestion et aux prétentions de l’art.
On nous oppose aussi l’exemple des Allemands et des populations du Nord, comme type traditionnel des fumeurs, aussi bien que comme exemple de constitution robuste; mais c’est là encore un argument peu sérieux, si peu sérieux qu’il pourrait se réfuter de lui-même. Autres lieux, en effet, autres moeurs ; autres climats , autres tempéraments, autres santés, autre hygiène; ce qui veut dire, pour répondre à l’objection , que le Français
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n’a ni la constitution organique , ni les instincts physiologiques, ni les besoins hygiéniques, ni, grâce au ciel, le caractère moral du Prussien.
On ne peut donc, à aucun titre, les assimiler en preuve de l’innocuité absolue du tabac, et cette simple raison suffirait déjà pour toute réponse à l’argument de nos adversaires ; mais il en est une plus puissante encore que nous avons déjà cherché à faire comprendre ailleurs, c’est la différence de nature, d’origine, décomposition intime des tabacs mis en usage dans les diverses régions où s’est introduite l’habitude de fumer.
Il faut bien se rappeler, en effet, que les tabacs dont se servent les Allemands et les populations du Nord, ne contiennent généralement que de faibles proportions de nicotine ou principe actif des tabacs, ce qui les rend presque innocents; ce sont principalement, ainsi que je l’ai dit, les tabacs de Suisse, de Hongrie, de Croatie, de Russie, de Grèce.
Il en est d’autres aussi, qui ne recèlent que des traces à peine sensibles de nicotine, comme ceux d’Orient, dont les populations musulmanes peuvent
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user et abuser impunément, tandis que les tabacs i français, surtout ceux du Lot et du Lot-et-Garonne, qui contiennent jusqu’à 8/oo de nicotine, ont pu donner lieu à de nombreuses perturbations des sens : à la surdité, à l’anosmie, à l’amblyopie, à l’amaurose, et plus particulièrement à cette forme de paralysie, dite paralysie progressive, que nous avons proposé d’appeler Paralysie nicotique comme l’expression plus logique de sa cause spécifique ; de telle sorte qu’il ne serait plus permis de mettre en doute la prééminence toxique des tabacs français comparés aux tabacs exotiques.
On nous dit bien qu’il y a d’autres causes aussi patentes et plus capables encore que le tabac de produire tous les effets qui lui sont attribués, et rien n’est plus vrai; mais nous nous demandons en quoi le fait peut atténuer la puissance toxique du tabac ; comment il peut venir à la décharge de toutes les accusations qu’il a pu encourir par son abus.
En logique, comme en morale , on n’invoque pas le mal à la défense du mal; on n’excipe pas du vice pour justifier le vice. Loin, d’ailleurs, que l’argu-
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ment puisse servir la cause du tabac, il ne fait évidemment que l’aggraver, puisqu’il est vrai de dire que, dans son rôle de complicité avec l’alcool, il a toujours su prendre l’initiative, ouvrir les portes à toutes les causes d’ivresse , à toutes les habitudes d’intempérance.
On ne fumait pas en France, il y a 6o ans, ou du moins l’on ne fumait que bien rarement, et ce n’était pas dans la société d’élite, où l’on savait occuper autrement son temps et ses loisirs. Personne ne pensait alors que le tabac pût devenir un besoin physiologique et une condition nécessaire d’existence sociale, en sorte que jusqu’en i8i5, le chiffre de consommation du tabac était resté à peu près stationnaire, n’arrivant pas à 200 mille quintaux pour toute la France, avec un revenu fiscal qui n’avait pas dépassé 27 millions ; et , chose bien digne de remarque , que j’ai dû également signaler, la consommation de l’alcool était restée elle-même presque invariable jusqu’à cette époque , n’atteignant pas le chiffre de 200 mille hectolitres par an.
Mais nous avons pu voir aussi que l’institution de la garde nationale, qui, comme on le sait, suivit