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HISTORIQUE

Quoique devenus inséparables et pour ainsi dire nécessaires l’un à l’autre, l’alcool et le tabac ne sont pourtant ni du même pays ni du même âge. Il y a entre leurs deux origines toute la distance d’un pôle à l’autre, et entre leur naissance tout le temps qui sépare l’ancien et le nouveau monde; en sorte qu’ils ont dû vivre séparément et sans se connaître pendant bien des siècles; et néanmoins, il semble bien,

l’alcool et l’absinthe

à leur commune allure, qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Ils ont des analogies de caractères, des similitudes de goûts, certaines habitudes de dissipation et de pérégrination, qui devaient un jour les rapprocher.

En voyage, les connaissances se font vite, les sympathies se révèlent facilement, et, plus d’une fois, des alliances plus ou moins heureuses ont pu naître de rencontres toutes fortuites. Peut-être en a-t-il été ainsi de l’alcool et du tabac. 11 est du moins certain qu’ils vivent aujourd’hui en parfait accord et en la meilleure intelligence du monde. Partout ils se frayent les mêmes accès, et toujours ils se retrouvent dans les mêmes lieux, comme s’ils étaient voués au même culte. Vous avez pu voir avec quel élan de cœur nos priseurs croisent leurs tabatières pour échanger des politesses de tabac ; vous avez vu aussi avec quelle sollicitude les fumeurs se recherchent, et avec quel empressement ils courent l’un à l’autre, quand l’un d’eux, simple prolétaire, fait signe à tel autre, grand seigneur même, de lui apporter le secours de son cigare allumé.

Ce n’est pas chose moins édifiante de voir tous

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iSg

nos modernes silènes se presser aux portes de leur temple pour fraterniser devant leur idole. >Un observateur dont les loisirs ne sont pas toujours sans fruit, croit pouvoir évaluer à plus de 3oo,ooo, pour Paris seulement, le nombre de ces fidèles coreligionnaires qui, chaque matin, se rendent à leur communion ; et personne n’ignore que c’est bien mieux encore tel jour de la semaine plus spécialement consacré aux grandes libations.

Il est douteux qu’aucun culte ait jamais donné pareil exemple de ferveur et de prosélytisme ; ce qui fait qu’il n’a pas su plus que le tabac échapper à la persécution ni au martyre; la loi des Douze tables l’interdisait formellement aux dieux mêmes, et les archontes d’Athènes étaient si sévères pour punir ses moindres excès, qu’ils avaient des ophtalmos ou inspecteurs chargés spécialement de la surveillance des festins. Une loi de Dracon punissait même de mort les ivrognes, et chacun sait avec quelle impitoyable rigueur l’islamisme traite encore aujourd’hui ceux qui font infraction à la loi du Koran,

Pendant longtemps, la France eut aussi ses lois

L ALCOOL ET L AUSINTHE

de répression contre l’ivresse. Un édit de François I" condamnait tout ivrogne à la prison, au pain et à l’eau, et Charlemagne, dans un de ses capitulaires, avait déjà rendu passible de la même peine, jusqu’à l’innocent usage de trinquer^ et cela, sans préjudice de la peine des verges pour tous les cas de flagrant délit d’ivresse, la première fois, in interno, les autres fois, coram et pal am.

De nos jours, on est plus tolérant pour le culte des spiritueux. On a trouvé plus simple, pour le réglementer, de substituer aux verges de Charlemagne et à la discipline de François I", le régime fiscal, qui est peut-être plus fructueux pour l’état mais qui n’est guère plus moral ; en sorte qu’il peut s’exercer librement en payant un droit d’impôt ou quelques heures de violon, spectacle plus ou moins récréatif d’un scandale public. Il a pu même jusqu’à la loi toute récente du 3 fév. iSyS s'abriter derrière l’ancienne législation, qui, bien loin de punir doublement les délits commis en état d’ivresse, comme le voulait Pittacus, leur accordait une sorte d’encouragement dans le bénéfice de circonstances atténuantes, qui leur était presque acquis de droit.

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Peut-être devait-il tant d’indulgence et |de respect à son antiquité même qu’aucun autre culte, à dire vrai, ne saurait lui disputer. Lié à la loi de fermentation, c’est-à-dire à l’origine même des végétaux sucrés, il doit être aussi ancien que le monde. Il se pourrait donc que, contrairement à l’opinion vulgaire, il fût bien antérieur au déluge.’

Un savant Oratorien, qui a étudié sérieusement la question, le P. Frassen, croit avoir démontré que l’on buvait du vin plus de quinze cents ans avant Noé, si bien que le vertueux patriarche n’aurait fait que replanter la vigne, après l’avoir retrouvée en Illyrie, mais ne serait pas le premier qui l’eût découverte, ni même le premier qui eût donné l’exemple d’une faiblesse qui lui a valu les railleries de ses enfants, le reproche de la postérité.

D’autres ont pu encore se demander, s’il n’y avait pas de raisin dans les fertiles jardins d’Eden, et s’il ny avait là que du fruit défendu. Personne n’exigera de moi la solution de cette grave question, mais ce qui ne peut être contesté, c’est que, de temps immémorial, tous les peuples de la terre.

l’alcool et l’absinthe

même les sauvages, eurent leurs boissons spiritueuses ou fermentées, toutes pouvant donner lieu à l’ivresse.

Ce fut d’abord, du temps d’Osiris, la cervoise pour les Egyptiens; plus tard, le kumiss pour les Tartares et les peuples du Nord ; puis le chea pour les Chinois, le facki pour les Américains, le rhum, le rach pour les Indiens, et enfin le vin qui devait rester le partage des Européens, et que le père des poètes grecs célébrait déjà dans les riches produits des jardins d'Alcinoüs, plus de neuf cents ans avant l’ère chrétienne ; le vin dont le sage Caton réchauffait quelquefois sa vertu, et que le prince des poètes latins chantait, à son tour, dans le jus des grappes de Lesbos, voire même dans la coupe mousseuse des Gaules, spumentem pateram;le vin enfin, dont Horace, après tant d’autres, louait si élégamment les bienfaits dans le falerne, le cécube, le fanée; quand, de son côté, Sénèque nous donnait le fidèle et saisissant tableau de l’ivresse et de ses suites.

Ce qui résulte encore de témoignages bien authentiques, c’est que les Gaulois, qui avaient su.

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les premiers, même avant leur invasion en Italie, cultiver la vigne avec le plus de succès, savaient mieux que d’autres aussi en extraire le jus et même en faire abus, car s’il faut en croire un historien contemporain, Diodore (de Sicile), ils étaient tellement enclins à l’ivrognerie, qu’ils donnaient un esclave pour une coupe de vin.

C’est de là d’ailleurs que la passion du vin s’étendit avec l’empire des Gaules jusque dans le cœur de l’Italie , où elle devait changer le sort d’une guerre qui menaçait de l’envahir tout entière ; personne n’ignore, en effet, que Camille, général romain, sut profiter de l’ivresse des chefs de l’armée gauloise pour s’introduire dans leur camp, à la faveur de la nuit, en vue de les surprendre, de les disperser et de sauver ainsi Tltaliede la domination étrangère.

Rome était ainsi affranchie de l’asservissement des Gaules, mais elle ne l’était pas des funestes conséquences de l’ivresse. La passion du vin avait gagné jusqu’aux personnages les plus élevés de l’empire, qui donnaient eux-mêmes le spectacle de l’ivrogne lie, de la corruption, du meurtre et de l’assassinat^

l’alcool et l’absinthe

et citerai-je comme exemples trop connus, cet odieux tyran de Syracuse, qui, pour terme d’un règne de cruauté, meurt d’ivresse dans une dégoûtante orgie; et cet Alexandre, aussi grand ivrogne que grand capitaine, qui meurt épuisé de débauche, à la fleur de l’âge, après avoir tué son ami Clitus dans un accès d’ivresse; et ce trop fameux Tibère, si justement surnommé Biberius, à cause de ses habitudes d’ivrognerie, qui, après avoir fait tomber tant de têtes illustres, tombe lui-même sous le coup d’un assassin, qui sait profiter de son état d’ivresse pour l’étouffer; et citerai-je enfin cet infâme Néron qui, au terme d’une vie de débauche et d’un règne de persécution, n’a plus la force de se poignarder et demande une main auxiliaire pour accomplir son suicide?

L’exemple, comme il arrive toujours, quand il vient des régions élevées, l’exemple avait gagné toutes les classes de la population ronaine; l’ivresse était partout, même chez les femmes, même chez les enfants ; elle était devenue la compagne inséparable de la prostitution, et vainement on lui avait opposé

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les plus sévères lois de répression ; toutes étaient restées impuissantes; il n’y avait plus, pour mettre un terme à ses scandaleux abus, qu’à défricher la vigne, comme on l’avait fait dans les Gaules sous l’empereur Domitien, et c’est alors seulement que l’ivresse disparut avec le vin pour aller se réfugier ensemble en Egypte.

C’est dans l’Arabie surtout que vont bientôt éclater les mêmes effets d’intempérance, à ce point qu’il faut qu’à son tour, Mahomet, plus effrayé pour lui-même que pour les destinées de son peuple, suive l’exemple de Domitien et de Lycurgue, en faisant disparaître aussi jusqu’aux moindres traces de la vigne; et, comme s’il eût craint l’insuffisance de cette mesure toute radicale, il veut à jamais en assurer l’effet, en introduisant, avec toute sa rigueur, la loi d’abstinence des spiritueux dans le livre du Koran.

Pendant plusieurs siècles, une grande partie de 1 Europe reste ainsi privée de vin. Ce n’était. plus que par voie clandestine, par contrebande et par fraude qu’il apparaissait encore dans les hautes

JOLLV.

l’alcool et l’absinthe

régions et sur les tables les plus somptueuses des heureux du siècle. Ce ne fut qu’en l’an 1029 que la vigne reparut dans les environs de Marseille où l’avait réimportée une colonie de Phéniciens^ pour s’étendre de là sur tout le littoral de la Méditerranée, en se dirigeant du sud-ouest au nord-est, et en s’inclinant d’autant plus vers l’est qu’elle s’avance davantage vers le nord, faisant ainsi choix du climat qui lui convient le mieux, et auquel elle devait rester fidèle, comme si elle eût déjà craint de franchir le quarantième degré de latitude, réservant ainsi à la France la plus belle et la plus riche part de ses faveurs.

Durant l’interrègne de la vigne, l’industrie des boissons n’était pourtant pas restée inactive ; elle avait pu substituer au vin d’autres spiritueux, et le Jour que le vin reparut en Europe, il trouva en abondance de nouveaux produits de fermentation dont le peuple commençait à s’enivrer ; il put alors s'enivrer tout à la fois de vin, de bière et de cidre. Il s’enivrait bien ainsi d’alcool, mais sans le savoir, car V alcool^ bien que ce nom fût déjà consacré pour

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désigner d’autres produits chimiques tout différents, et bien que la distillation, elle-même, fût déjà connue par Tusage que faisaient les Arabes de l’alambic, l’alcool isolé, l’alcool proprement dit, était resté jusqu’alors à peu près ignoré.

Ce ne fut qu’au commencement du xiii® siècle qu’un célèbre alchimiste, bien connu pour ses doctrines cabalistiques, Arnauld de Villeneuve, trouva l’alcool en cherchant la pierre philosophale ; ce n’était pas précisément ce qu’il désirait; ce n’était pas l’or qu’il espérait trouver dans ses élucubrations nocturnes; ce n’était pas non plus la panacée universelle qu’il avait rêvée autant que l’or même ; mais c’était chose tout aussi précieuse que l’or et que la panacée ; c’était ce liquide doué de la double propriété de se convertir en vapeurs flamboyantes et azurées, au seul contact de la flamme, même au simple effet d’une vive chaleur, et d’éteindre aussi promptement le charbon ardent sur lequel il est projeté. C’était ce liquide qui, par une autre contradiction au moins apparente, produit le refroidissement subit des corps qui en reçoivent le contact

l’alcool kt l’absinthe

et demeure réfractaire à tous les degrés de congélation, C’était ce liquide, qui, par sa légèreté, sa volatilité et son extrême dilatabilité, devait nous donner la juste mesure de la température atmosphérique, celui dont la physique sut bientôt s’emparer pour la construction des thermomètres ; et chose plus merveilleuse encore, c’était ce liquide qui récèle en lui l’admirable puissance de conjurer la douleur comme par enchantement, en frappant l’organisme d’insensibilité complète. En un mot, c’était déjà l’anesthésique par excellence, l’anesthésique qu’on nous donne aujourd’hui comme une découverte d’hier, et que nous possédions depuis des siècles.

Qu’est-ce donc, en effet, que l’éther et que le chloroforme, si ce n’est l’alcool rendu plus diffusible par voie de distillation composée? Et qu’est-ce donc aussi que l’éthérisation et que la chloroformisation, si ce n’est l’ivresse à son plus haut degré de saturation alcoolique? Et comment ne pas s’étonner que l’on ait pu méconnaître si longtemps cette puissance de l’alcool, soit au simple effet de l’inhalation des vapeurs alcooliques, après un séjour quelque

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peu prolongé dans un milieu alcoolisé, soit même en présence du fait si vulgaire de l’ivresse, où l’organisme demeure également insensible à tous les excitants extérieurs ; insensible au froid qui glace tout ce qui l’entoure; insensible à tous les corps vulnérants qui le mutilent et le frappent mortellement.

Il le savait bien, cet ancien chirurgien de l’Hôtel- Dieu dont parle Vandermonde, qui, dès le commencement du xviii® siècle, enivrait tous les sujets qu’il devait opérer, afin de leur épargner les appréhensions et les étreintes de la douleur, et Dupuytren lui-même, que nous avons vu user de ce moyen dans le cas de luxations réputées irréductibles , Dupuytren, déjà inspiré de l’exemple qu’en avait donné Astley Cooper dans sa pratique, n’était pas éloigné d’en étendre l’application dans les grandes opérations chirurgicales.

Un pareil liquide ne pouvait tomber dans l’oubli, ni rester confiné dans les laboratoires des alchimistes ; on le fit bientôt passer dans les officines de la pharmacie pour l’usage exclusif de la médecine.

l’aicool et l’absinthe

et il n’en sortait que par gouttes bien comptées, vendues à prix d’or, et sur ordonnance bien en forme. Les rois seuls, d’après le témoignage du célèbre alchimiste, pouvaient en disposer autrement, pour donner à leurs vins la force et les qualités qui leur manquaient. C’était alors, nous dit-il, le seul moyen de se donner des vins de luxe.

Mais soit calcul, soit prudence, un disciple ardent d’Arnaud de Villeneuve, tout aussi enthousiaste que son maître des doctrines astrologiques, et plus émerveillé que lui encore de sa découverte, Raymond Lulle , prétendit que l’alcool étendu d’un tiers, même de moitié d’eau, serait encore un remede puissant et merveilleux ; un remède capable de retarder la vieillesse, de prolonger la vie, de conjurer la mort même, et il le décora du titre d’eaude-vie, aqua vitœ ; titre qui a survécu jusqu’à ce jour à toutes les attaques dont il a été l’objet, même à l’arrêt de mort dont l’avait frappé son plus véhément détracteur, Frédéric Hoffmann, qui l’appelait, peut-être à plus juste titre, eau-de-mort, aqua mortis.

L’alcool ainsi mitigé put du moins sortir impu-

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nément des laboratoires des alchimistes et des officines des pharmaciens ; il put s'affranchir des entraves de la police, défier même les ordonnances des médecins, pour se répandre librement au dehors et faire concurrence à tous les spiritueux du commerce.

A cette époque le peuple des villes et des campagnes était déjà tout saturé de vin, de bière et de cidre ; il avait besoin d’excitants plus énergiques et il se jeta aveuglément dans l’abus du nouveau liquide, sans songer qu’il s’abreuvait alors de feu. Toutes les populations du Nord, et plus encore celles qui étaient privées de vin, ne s’enivraient plus que d’eau-de-vie; on était déjà loin des gouttes vitales de Raymond Lulle, bien que le nom de goutte soit resté dans la tradition populaire. Les petits verres les avaient remplacés, et on ne les comptait plus. Le tabac, d’ailleurs, était déjà là pour inaugurer dignement l’avénement du nouveau liquide, et ce fut peut-être le moment le plus solennel de leur alliance devenue indissoluble.

Attirés en France par Colbert pour l’exécution

l’alcool et l’absinthe

des grands travaux de Versailles et de Maintenon, les ouvriers allemands et belges y apportèrent le goût de l’un et de l’autre, et l’on vit alors la consommation de l’eau-de-vie en particulier y prendre des proportions, qui ne firent que s’accroître durant les guerres de la République et du premier Empire.

Nous avons pu voir aussi l’invasion de 1814 lui faire acquérir un développement qu’elle n’avait point encore atteint. Pour un instant même, ce fut pour le gouvernement une cause de difficulté qui n’avait point été prévue. On ne connaissait encore que les eaux-de-vie de marc et de grain, qui étaient devenues insuffisantes pour les besoins du moment, et c’est à cette époque que l’industrie française sut en trouver dans la distillation de la betterave, de la pomme de terre, de la châtaigne, de toutes les fécules, et plus encore de tous les fruits sucrés.

Grâce à ces nouveaux produits alcooliques, il ne manquait plus à l’abondance que les prétendus perlectionnements que l’industrie s’est plu à leur donner, dans diverses combinaisons contre lesquelles

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l’hygiène a dû bien souvent protester. C’est ainsi que l’avidité des spéculateurs n’avait pas craint d’y introduire l’acétate de plomb pour adoucir l’âpreté de certaines eaux-de-vie , l’acide sulfurique pour donner à d’autres un prétendu bouquet qui leur manquait, des huiles essentielles qui, le plus ordinairement, ne peuvent qu’y ajouter des principes d’activité toxique; et l’on sait qu’elle n’a pas même, reculé devant le sous-acétate de cuivre ou vert-degris plus ou moins habilement dissimulé, pour donner à l’absinthe cette couleur verte qui la fait tant rechercher de ses nombreux amateurs.

^ I"- — Distribution géographique de la consommation.

C’est sous l’attrait de ces coupables raffinements, sous les dénominations d’absinthe suisse, d’absinthe verte, de bitter, de vermouth, de widky et autres noms exotiques, que la consommation de l’alcool a pu prendre en peu d’années des développements presque incroyables dans une très-grande partie de l’Europe septentrionale.

La Suède d’abord, et, à son exemple, toute l’Al-

CO

l’alcool LT l’absinthe

lemagne, puis l’Amérique, l’Angleterre et ses colonies se disputent quelque temps le premier rang pour la consommation des spiritueux ; mais l’Angleterre sat bientôt les dépasser pour les laisser loin d’elle.

Au rapport de Smolett, publiciste anglais, dès l’année 1744, toutes les boutiques de Londres offraient autant de débits d’eau-de-vie, et de cyniques enseignes conviaient même le public à venir s’y enivrer pour la somme d’un penny, soit 10 centimes, et à se saturer jusqu’à l’état de mort-ivre, moyennant deux penny, soit 20 centimes; le tout, avec droit à un lit gratuit de paille neuve pour tout le temps de se dégriser.

On a calculé que, pour couvrir ce genre de débit, il se dépensait annuellement, en Angleterre, plus de 200,000,000 de litres d’eau-de-vie, chiffre qui excède le prix du pain que peuvent consommer les trois royaumes réunis de la Grande-Bretagne ; les recettes totales de l’année 1872-1873 s élèvent à la sommede 1,934,374,442 francs. La seule ville de Londres, d’après des documents authentiques, consomme annuellement 80,000,000 de litres de liqueurs

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fortes ; ce qui , pour une population d'environ

3.000. 000 d’habitants, qu’il faut réduire au tiers pour l’élément consommateur, attribuerait à chacun plus de loo litres de spiritueux par an.

En Ecosse, oü la population n’excède guère

2.000. 000 d’habitants, la consommation annuelle a pu s’élever à plus de 200,000 litres.

Dans toutes les villes d’Angleterre devenues autant de centres de population industrielle, la proportion relative n’est pas moins élevée que celle de la capitale ; ainsi à Manchester, on l’évalue comme chiffres ronds, à 25,000,000 de litres pour 280,000 habitants; à Glascow , à 3o, 000, 000 de litres pour 290,000 habitants; et il en est de même pour toutes les autres villes de fabrique, en sorte que, pour l’Angleterre seulement, on a pu estimer le total de la consommation des spiritueux à une masse de liquide suffisante pour constituer une rivière de g kilomètres de longueur sur 3 mètres ^o centimètres de largeur, et 4 mètres 5o de profondeur.

Ce mode d’évaluation que je n’ai pas été ù même de vérifier, peut bien ne pas être rigoureux, et je ne prétends nullement le garantir ; mais il n’est pas

L ALCOOL ET l’aBSINTHE

moins l’expression d’un fait énorme et tellement grave qu’il a pu émouvoir le gouvernement anglais et donner lieu à des mesures législatives contre l’abus des spiritueux.

Déjà la Suède, la Prusse et d’autres états d’Allemagne avaient également essayé de lui opposer des lois de répression; des sociétés de tempérance avaient été fondées dans plusieurs villes germaniques pour en seconder les effets.

La Suisse, l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande, l’Am.érique, avaient su les imiter; mais il est vrai de dire que jusqu’à ce jour ni l’empire des lois, ni la puissance de la raison et de la morale réunies n’ont pu encore, nulle part, conjurer le fléau. Partout où il s’est implanté, il tend, au contraire, à se développer, à accroître le nombre de ses victimes.

C’est qu’il faut bien le dire, il y a pour le maintenir, avec ses tristes effets, une loi physiologique plus impérieuse encore que toutes celles que l'on prétendrait lui opposer pour l’usage de l’alcool comme pour celui du tabac ; c’est la loi d’habitude, cette

loi de contagion morale qui, dans les deux cas, naîtde

l'exemple ou de l’instinct d’imitation, qui a pu éga-

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lement s’éveiller d’abord à un simple attrait de curiosité, à un vain amour-propre, à une puérile condescendance, à tout ce que vous imaginerez de plus futile; qui se continue par distraction et désœuvrement, qui se fortifie par l’exercice et se perpétue d’elle-même pour acquérir avec le temps toute la force d’une seconde nature, pour devenir plus rebelle encore qu’une première nature à toutes les puissances coercitives.

C’est là encore, si je ne me trompe, tout le secret, toute l’explication de cet empoisonnement public qu’il faut également déplorer dans les habitudes de l’alcool et du tabac ; ne me demandez donc plus pourquoi l’on fume ni pourquoi l’on boit.

Ce qu il faut savoir , et je ne sais qui pourrait l’ignorer, c’est que l’habitude de l’ivresse n’est pas seulement la plus dégradante, mais la plus réfractaire de toutes. On fume encore en bonne compagnie, mais on ne s’enivre que dans l’isolement ou dans le contact d’individus qui ont fait abnégation de toute dignité morale. On a pu se corriger de la passion de fumer et j’en sais plus d’un exemple; mais jamais peut-être de celle de s’enivrer. Il faut

l’alcool et l’absinthe

que l’ivrogne subisse sa destinée, qu’il passe par tous les degrés de la démoralisation , traînant avec lui tous les vices, pour arriver à une fin toujours fatale.

Et pourquoi cela? il est facile de le comprendre : dans la condition physiologique, le sentiment de la soif est, comme on le sait, plus pressant encore que celui de la faim, et il reste tout naturellement plus impérieux chez le buveur ou chez le fumeur, quand il a acquis chez l’un ou l’autre la puissance de l’habitude. Il ne traduit pas seulement alors un besoin réel, mais bien plus souvent une erreur de perception , une sensation purement imaginaire, comparable à celle que l’on sait être indépendante des sens externes, que Sauvages a rapportée à une forme de déviation sensoriale, sous le titre de morositates, et que nous avons signalée nous-même ailleurs sous le nom de polydipsie

Ainsi arrivée à ce degré morbide, la passion de boire n’est plus seulement un vice que flétrissent également la raison, la morale et la justice, mais une véritable maladie mentale qu’il ne faut plus con-

I . Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques- Paris, i835, t. XIH.

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fondre avec l’ivrognerie, et que la pathologie mentale a su distinguer pour se l’approprier sous le nom de dipsomanie. 11 y a, en effet, cette différence essentielle entre l’ivrogne et le dipsomane, que le premier s’enivre en tout temps et en toute occasion, tandis que le second, le monomane, est un malade qui ne s’enivre que dans ses accès périodiques.

Jusqu’à ce jour, la France, heureusement, n’a pas tenu à faire concurrence à nos voisins d’outre-Rhin ni d’outre-Manche, pour leur disputer ce triste résultat de l’abus des spiritueux. Si elle n’a pu s’affranchir delà trop regrettable habitude de fumer et de boire, il faut bien reconnaître qu’elle s’enivre plus encore d’ambition, de gloire et de fortune que d’alcool. Elle est trop bien élevée, d’ailleurs, pour jamais descendre au rang des nations qui s’abrutissent dans les habitudes d’ivresse. Qu’elle y songe, toutefois, et qu’elle se défie surtout du cigare, cet ami perfide du petit verre , qui pourrait bien l’entraîner vers la pente.

Déjà elle a pu voir s’accroître en peu d’années le chiffre de sa consommation d’eau-de-vie, dans une proportion dont on a lieu de s’affliger.

l’alcool et l’absinthe

Ainsi, pour Paris seuleiDcnt, la moyenne annuelle de consommation :

De

i83o, est

de 69

hectolitres d'alcool

De

De

De

De

De

De

Ln

1860, dép

asse 200 000

Pour la France entière :

En 1788, la consommation était de 168 85y hectolitres. En 1826, — de go6 33g —

En 1840, — de i 08S 33a —

En 1846, — de i 475 000 —

En 1862, — de 2 752 000 —

L’absinthe suisse figure à elle s’eule, dans la consommation de 1862, pour yS millions d’hectolitres, et l’on sait qu’elle se fabrique avec de l’alcool à 70 et 72 degrés; ce qui lui donne, avec ses huiles essentielles, des qualités assez actives pour en faire un liquide véritablement incendiaire, si ce n’est toxique.

11 faut voir dans les publications récentes de MM. Thomeuf, Motet, Racle, Bouchardat, Lanccreaux, Fournier, Bergeron, Magnan, etc., tous les

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ravages que la consommation progressive de l’absinthe a pu exercer sur la santé publique, et l’on ne peut assez louer l’administration militaire qui, sur la sage initiative du conseil supérieur de santé de l’armée, procède maintenant à une enquête officielle, en vue d’éclairer l’influence que peut avoir I l’abus de cette substance sur la santé du soldat.

La consommation totale des spiritueux est d’ailleurs loin d’être régulièrement répartie dans les 8q déjîartements de la France. Elle domine, comme celle du tabac, dans la zone du nord, pour diminuer, comme celle du tabac, dans la zone du sud. C’est dans les départements delà Seine- Inférieure, du Nord, des Côtes-du-Nord, de la Manche, du Calvados, du Pas-de-Calais, du Finistère, de la Meurthe, des Vosges, qu’elle atteint les chiffres les plus élevés, et c est là aussi que la statistique des maladies mentales compte le plus de victimes pour le chiffre des cas de folie et de suicide (Lunier).

On a pu remarquer que dans beaucoup de régions du Nord, l’eau-de-vie, l’absinthe et toutes les liqueurs spi ri tu eu ses tendent à se substituer au vin et au cidre, au point d’avoir doublé en moins de vingt-cinq ans

l’acool et l’absinthe

leur chiffre de consommation, en même temps que celui des maladies mentales ; et partout la corrélation est fatale, partout la proportion des cas de folie a pu s’accroître de 9 à 22 p. 0/0 chez les hommes, de 2 à 4 p. 0/0 chez les femmes.

Ce qu’il faut dire, c’est que ce résultat des effets simultanés du tabac et de l’alcool n’est point un fait particulier à la France; il a été observé également dans beaucoup d’autres pays, et notamment dans ceux qui font une plus grande consommation de l’un et de l’autre, tels que les États-Unis, l’Angleterre, la Suède, le Danemarck, la Russie, l’Allemagne, la Hollande, la Belgique.

§ II. — Statistique de la consommation.

On a pu également constater, d’après des statistiques locales, que les principaux centres de population industrielle, tels que Rouen, Amiens, Roubaix, Lille , Lyon , Saint-Quentin , Mulhouse , Reims , Saint-Étienne et autres , donnent toujours des chiffres de consommation bien plus élevés que les autres villes. On y voit rarement la moyenne an-

DÉGÉNÉRESCENCE PHYSIQUE ET MORALE

nuelle descendre au-dessous de 22 litres par personne, ce qui représente encore le prix du pain de chaque individu, et si, par une hypothèse qui se réalise dans les cinq sixièmes des cas, vous doublez cette dépense en frais de tabac, comme règle ordinaire, l’addition vous donnera facilement un chiffre de dépense au moins superflue, et qui suffirait largement pour assurer le pain de toute la famille.

Ces supputations, qui ne sont point de vaines conceptions de l’esprit, portent déjà en elles-mêmes un sens assez grave ; mais elles ont une bien autre signification au double point de vue de l’hygiène et de la morale publique.

§ III. — Dégénérescence physique et morale.

Ce qu’il faut bien savoir comme conséquence de ce qui précède, c’est que partout, le chiffre de consommation des spiritueux concorde avec celui des condamnations judiciaires ; avec celui des pauvres, des mendiants et des vagabonds; avec celui des ménages dissous; avec celui des suicides et des homicides; avec celui des épileptiques et des alié-

l’alcool et l’absinthe

nés ; et ce qui a pu être constaté sur des documents authentiques, c’est que, dans certaines villes de fabrique où domine la population industrielle, quelle que soit d’ailleurs la part à attribuer à d’autres influences locales sur un résultat nécessairement complexe, plus la consommation simultanée des spiritueux et du tabac s’est élevée, et plus la vie moyenne est descendue au-dessous du chiffre normal. (Villermé, J. Simon.)

L’expérience a pu également démontrer que l’alcool, comme le tabac, ne se contente pas de tuer l’individu qu’il a su dépouiller de toutes ses facultés physiques et morales, mais qu’il le flétrit jusque dans sa race. L’ivrogne, dit Plutarque, ne sème rien qui vaille; ce qui fait qu’il ne produit que des fruits dégénérés, des êtres qui ne sont point viables, ou qui doivent peupler les hôpitaux et les asiles de misères ; et c’est ainsi que, d’après les intéressantes recherches de Magnus Huss, toutes les populations Scandinaves, qui abusent à un si haut degré des spiritueux et du tabac, sont en voie de dégénération et offrent le plus d'exemples de monstruosités congénitales, ainsi que de toutes les formes d’affections cérébrales, à l’état

dégénkrescence physique et morale

chronique. On a cité des cas remarquables d’anencéphalie comme triste fruit d’une conception accomplie dans un accès d’ivresse, et notre bien regretté collègue et ami Velpeau a pu en mettre un frappant exemple sous les yeux de l’Académie, il y a peu d’années.

Heureusement, le buveur comme le fumeur, compte peu dans la conservation de l’espèce. L’absinthe seule, dit Lippick, éteint en germe les deux tiers des enfants; il ne faut donc pas s’étonner si une loi de Lycurgue, également observée à Sparte et à Carthage, interdisait sévèrement le vin aux jeunes époux, le jour de leur mariage.

C’est en voyant, de nos jours, le triste cortège de l’ivresse, devenue pour ainsi dire endémique dans ses États, qu’un roi de Suède, Oscar II, déclarait hautement qu’il donnerait le plus beau fleuron de sa couronne, pour délivrer son royaume du fléau de l’alcool. Frédéric-Guillaume IV n’était pas moins affligé du sort moral de la Prusse, quand il disait aussi que la plus grande bénédiction que son règne puisse recevoir du ciel, serait la réduction à zéro de l’impôt des spiritueux (Junod).

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L’Angleterre, qui domine toutes les nations pour la consommation de l’alcool, figure aussi la première pour le nombre de ses victimes. Il résulte de documents authentiques que les trois quarts des criminels, les deux tiers des pauvres, la moitié des aliénés, le tiers de morts subites ou prématurées, sont signalés comme appartenant à des ivrognes.

L’Écosse seule, que nous avons vue aussi présenter un chiffre exceptionnel de consommation d’eaude-vie, l’Écosse a pu fournir, en 1862, le nombre presque incroyable de 94,908 individus cités en justice pour délits accomplis en état d’ivresse.

L’Amérique, qui rivalise de près avec la Grande- Bretagne et ses colonies pour l’abus des spiritueux, compte annuellement 3y5,ooo ivrognes appelés à rendre compte à la justice de leurs méfaits, et 87,000 décès dus à des excès alcooliques (Junod).

Avant la loi du 3 février 1 878 , l’ivresse n’était point en France un délit justiciable devant les tribunaux civils; les statistiques judiciaires faisaient à peine mention des crimes qui en sont le résultat. Pour les

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trouver, il fallait les chercher dans les chroniques plus ou moins fidèles de la presse quotidienne, et ce n’est pas là qu’il nous convenait de puiser des documents sur un sujet aussi grave.

Depuis la promulgation de cette loi, il est triste mais curieux de savoir qu’en moins de deux ans, les quatre chambres de police corrrectionnelle du tribunal de la Seine ont eu à juger, sinon tous les délinquants, plus de i3oo individus qui ont contrevenu à la loi sur l’ivresse.

900 environ n’ont eu à répondre que du simple délit d’ivresse, et les 400 autres ont été jugés en même temps pour tapage nocturne, rébellion aux agents de police, et outrage à la morale publique ; un seul a été condamné à dix-huit jours de prison pour être venu cyniquement fumer sa pipe dans le sanc tuaire même d’une église, et pendant l’exercice du culte.

Les récidivistes, comme il est facile de le concevoir, sont très-nombreux, car on en compte plus de 600 dont quelques-uns se sont vu appliquer la loi jusqu à quinze fois en dix-huit mois, et ne sont point compris dans cette statistique les cas assez nom-

breux d’homicides et d'assassinats qui, comme fruits» de vengeances accomplies dans des actes d’ivresse,, dans des querelles de cabaret, sont du ressort desi cours d’assises.

On sait encore, et d’après des documents officiels, qu’il faut conduire en lieu de sûreté, et pour leur salut personnel, un nombre toujours croissant d’individus laissés morts-ivres, sur la voie publique, et l’on a pu constater, dans une autre source de fenseignements officiels, que plus d’un sixième des suicides est l’effet de l’ivresse. Ce qui prouvera d’ailleurs l’accroissement du nombre des ivrognes pour Paris, ce sont les entrées à Bicêtre, augmentant dans les proportions suivantes ;

En i856, on comptait 99 entrées d’alcoolisés.

En 1860, le nombre était de 207.

En 1864, il était de près de 3oo.

En 1870, il s’est élevé à 377.

^ 11 était donc bien fondé en raison et en hygiène,

, cet honnête pétitionnaire, qui demandait un jour au parlement français d’assimiler aux poisons les spiritueux, et l’absinthe en particulier, pour les soumettre aux mêmes mesures de police sanitaire.

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A voir ce qui se passe chez nous et autour de nous, il ne faudrait pas croire que l’on fasse partout le même abus des spiritueux, ni que l’alcool comptât partout autant de victimes. Peut-être même s’étonnera-t-on de savoir qu’il y ait à peine un vingtième de la population du globe qui fasse usage de vin et d’eaude-vie, quand le reste se contente de boire de l’eau, du thé, du café, diverses boissons composées ou fermentées,dans lesquelles entrent des quantités variables de principes aromatiques, maisohl’alcool n’entre leplus ordinairement que pour de faibles proportions.

Ne les plaignons pas pour cela. Les buveurs d’eau même ne sont ni les plus malheureux, ni les moins honnêtes, ni les moins bien portants, ni même ceux dont la longévité est le moins assurée, et vous en trouverez bon nombre qui témoignent de l’efficacité de leur régime par des caractères physiques de santé, par une fraîcheur de teint que n’ofl'rent nullement les personnes qui abusent plus ou moins des spiritueux.

On n’arrose pas les fleurs, dit l’auteur à'Em'tle, avec le vin ni avec les spiritueux, elles seraient bien-

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tôt fanées et frappées de mort. Beaucoup de jeunes filles, sans avoir lu Jean-Jacques, ne s’y trompent guère, éclairées qu’elles sont par l’exemple ou par le seul instinct qui les inspire.

L’intelligence n’a rien à gagner de l’usage des spiritueux; elle a tout à redouter, au contraire, de ses abus aussi bien que de celui du tabac.

Que si vous vouliez un résultat bien concluant de l’effet comparatif des deux régimes, vous le trouveriez dans l’exemple qu’en donne un savant économiste, déjà cité, M. Junod, d’une association de tempérance fondée aux îles Sandwich, où plus de 5, 000 personnes vouées à l’abstinence absolue de toutes sortes de spiritueux, offrent des attributs de santé et de vigueur qui contrastent d’une manière frappante avec le reste de la population des Etats-Unis.

Et voyez aussi toutes les populations qui vivent sous la loi du Koran, dans l’abstinence rigoureuse des spiritueux; voyez tous les habitants de l’Afrique septentrionale, de l’Egypte, des côtes de l’Océan et de l’Ethiopie, de l’Asie Mineure, de l’Indoustan, de la Perse, de la Tartarie, de la Servie, de la Macédoine, de la Bulgarie et beaucoup d’autres encore.

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Tous, par la vigueur de leur constitution, ne semblent-ils pas aussi défier tous les buveurs d’absinthe et d’eau-de-vie, justifier une réputation toute proverbiale? car tous sont forts comme des Turcs. L’expérience vient donc, de toutes parts, protester hautement, au nom de l’hygiène et de la morale publique, sinon contre l’usage modéré et sagement appliqué des spiritueux, du moins contre leur excès et leur abus.

Eclairée par l’histoire politique des peuples, l’expérience pourrait nous dire aussi que ce n’est pas seulement pour le sort de l’individu et de la famille qu’il faut redouter les effets de l’intempérance, mais aussi pour la destinée des nations.

Toute nation qui s’abrutit dans les habitudes d’ivresse est une nation qui marche vers sa décadence; et Rome en est un exemple: Rome n’eut besoin ni de vin ni d’alcool ni d’absinthe pour s’élever à la hauteur de la plus grande nation des temps antiques. Ses fondateurs, ses consuls, ses premiers empereurs, ses généraux, ses armées, n’eurent, pendant plusieurs siècles, ni vin, ni cau-devie, ni absinthe, ni même de tabac, pour étendre leur puissance dans le monde entier, La sobriété

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était dans leurs mœurs, comme une des principales vertus civiques, comme la première condition aux faveurs publiques, aux honneurs du Sénat. Mais Rome vit toute sa puissance décroître, toute sa grandeur s’évanouir sous les coups de l’intempérance et de la corruption.

Il nous serait trop facile de trouver aussi, dans l’histoire des nations contemporaines, des témoignages de dégénération physique et morale sous la double influence de l’abus simultané des spiritueux et du tabac; mais il est temps d’arriver à un autre objet de nos études. Il est temps de dire aussi les ravages que l’abus des spiritueux peut opérer dans l’organisme, son mode d’action physiologique et pathologique, l’ordre de succession des symptômes qui traduisent cet état morbide connu aujourd’hui sous le nom d'alcoolisme ; autre champ d’études dont je n’ai plus à faire sentir l’importance, dont la route est déjà toute frayée par de récents et précieux travaux mais où, pour le redire, il y a toujours à

I. Voyez Magnu.s Huss, Clii'onische Alkohols- Krankheit oder Alkoholisinus chronicus. Stockholm, iSôz. Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Alcoo-

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glaner, même après les habiles moissonneurs qui y sont entrés.

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