ARTICLE I
DE l’alcoolisme AIGU.
Il est sans doute peu de personnes qui ne puissent connaître pour l’avoir bien souvent observé, si ce n’est pour l’avoir éprouvé elles-mêmes, à un degré quelconque, cet effet physiologique des spiritueux, qui se traduit par tous les degrés de l’exaltation cérébrale, depuis l’insolite hilarité de l’esprit et la joyeuse expansion du cœur jusqu’au délire aigu ; depuis la simple titubation de la marche jusqu’à la résolution des membres ; depuis l’obtusion de la sensibilité jusqu’à l’anesthésie la plus complète. Tel est, dans sa plus simple expression, l’état appelé alcoolisme^ plus vulgairement connu sous le nom d’ivresse.
Ainsi défini d’une manière générale, l’alcoolisme
LisME, par A. Fournier, 18G4, t. I. — Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, art. Alcoolisme, par E. Lancereaux. — De l’alcoolisme, par Magnan.
l’alcool et
diffère nécessairement de lui-même pour ses effets physiologiques, en raison de la quantité relative, de la composition intime, du degré de saturation du liquide qui le détermine; suivant aussi les conditions individuelles dans lesquelles on l’observe. Il peut n’être que fugace et pour ainsi dire physiologique, n’atteindre même que par surprise les personnes les plus sobres, sous des impressions physiques et morales imprévues ; mais alors il n’a d’autres effets que ceux du moment et ne laisse après lui qu’une légère fatigue du corps, avec quelque peu de tristesse et de honte. Néanmoins, c’est déjà un commencement d’alcoolisme, qui n’aurait besoin que d’une dose plus élevée du liquide ébriant pour donner lieu à \' alcoolisme aigu, à cet état oü l’homme s’aliène volontairement de lui-même, où il fait abnégation momentanée de sa personnalité, de toutes ses facultés physiques, morales et intellectuelles. Que s’il se reproduit souvent dans les mêmes conditions et avec les mêmes résultats, pour devenir habituel ou passion acquise, il prend nécessairement des caractères plus graves, plus manifestement pathologiques; c’est ['alcoolisme chronique.
DK l’alcoolisme
Dans les deux cas, l’alcoolisme est évidemment un fait d’intoxication, une véritable entité morbide, qui ne pourrait être confondue avec aucune autre, et qui a dû trouver sa place bien légitime dans nos cadres nosologiques.
§ I". — Diagnostic différentiel entre l'alcoolisme et Ve nicotisme.
Comme fait pathologique, il convient déjà de noter que l’alcoolisme affecte plus spécialement, si ce n’est exclusivement, l’appareil nerveux du sentiment, pour n’atteindre que d’une manière indirecte, secondaire, et par voie réflexe les organes du mouvement ; bien différent en cela de l’intoxication nicotique, qui affecte primitivement l’élément nerveux moteur, comme le prouve la simple observation, comme a su le démontrer la physiologie expérimentale elle-même (Brodie, Orfila, Claude Bernard, etc.). Ce qui fait que les deux genres d’intoxication représentent deux modalités bien distinctes, l’une, l’alcoolisme, qui est un délire sensorial, une exaltation maniaque, subissant nécessairement
l’alcool et l’absinthe
l’intermittence de sa cause et plaçant ainsi le malade dans l’alternance de la raison et de la folie; l’autre, le nicotisme, qui, par son action toute spéciale et pour ainsi dire élective sur l’innervation du mouvement, devait donner lieu à un ordre de symp-tomes bien distinct de l’alcoolisme, bien distinct aiissi de tout autre genre d’intoxication.
Dans l’alcoolisme, en effet, tous les sens sont plus ou moins exaltés, souvent pervertis; les perceptions; sont plus vives, les résolutions plus promptes, tous; les actes intellectuels affectent un caractère d’en-thousiasme et d’inspiration. La figure est plus animée, les yeux plus brillants, la parole plus brève, la 1 mimique plus accentuée, quelquefois mêmedrama-tique. Tous les instincts s’éveillent, bons ou mauvais ; tous les sentiments s’épanchent librement au dehors, sans réserve, et sans contrainte, à ce point que la vérité éclate souvent avec ses naïvetés, même avec ses indiscrétions, comme pour justifier l’adage si connu : hi vfizo, sicut in insaniâ, veritas. De là des révélations dont la justice a pu souvent s’éclairer et dont la politique a su plus d’une fois profiter. De là, encore chez certains peuples, l’idée de jeter
DE l’alcoolisme
dans l’ivresse un futur époux pour sonder le fond de son caractère et jusqu’aux plus intimes secrets de son cœur et de sa pensée.
Dans l’alcoolisme aussi, tous les organes qui sont sous la dépendance des systèmes nerveux ganglionnaire et d’association, acquièrent un surcroît d’activité remarquable. La respiration est plus fréquente, les inspirations sont plus profondes, plus laborieuses; les expirations même exigent, pour s’accomplir, plus d’efforts musculaires, et l’air qui s’en exhale contient moins d’acide carbonique et plus ou moins de vapeurs alcooliques. La circulation est sensiblement accélérée, les battements du cœur sont plus étendus, plus tumultueux; la peau est animée, chaude, halitueuse; en un mot, tout l’organisme subit l’effet d’une véritable surexcitation fébrile.
Rien de tout cela n’a lieu dans le nicotisme; il frappe de stupeur, de mutisme et d’immobilité celui qu’il atteint; il déprime toutes les forces musculaires, même la puissance contractile du cœur, au point de donner lieu à la syncope; il ralentit la respiration jusqu’à produire l’asphyxie; il imprime à
l’alcooi, et l’absinthe
la physionomie un cachet d’hébétude joint à une pâleur qui contraste avec l’animation de l’alcoolisme, 11 y a donc, entre les deux genres d’intoxication, des différences de caractères physiologiques qui impliquent nécessairement des différences de siège anatomique, et qu’il importe pour cela de signaler également à la pathologie, à l’hygiène et à la thérapeutique.
La liqueur d’absinthe, quoi que l’on ait pu dire, n’a pas seulement sur l’organisme des effets toxiques qui lui sont communs avec ceux de l’alcool; elle est douée de la propriété toute spéciale de donner lieu à des secousses convulsives et même épileptiques. L’observation clinique l’avait déjà suffisamment prouvé par elle seule, et d’après le témoignage d’habiles praticiens, de Marcé, Trousseau, Pidoux, Motet, etc., qui avaient pu constater qu’à faible dose même, l’absinthe peut faire naître des vertiges, des désordres musculaires, des mouvements convulsifs; et qu’à dose plus forte, elle pro-
ABSINTHISME
vpque des attaques plus ou moins violentes d’épilepsie.
Sur 377 alcoolisés entrés dans les salles de Sainte- Anne, pendant le cours d’environ deux ans, 3i offraient des exemples bien caractérisés de cette affection, et, tous, à la suite de l’abus de l’absinthe. (Magnan).
La physiologie expérimentale, qui n’est jamais en retard pour seconder, ni même pour devancer l’observation clinique, est venue mettre le fait en parfaite évidence, et c’est encore M. Magnan qui a tenu à compléter sa démonstration par une série d’expériences faites sur les animaux, et que l’Académie de médecine et l’Académie des sciences ont su également apprécier et récompenser.
On comprend facilement cette activité toxique de la liqueur d’absinthe, quand on sait qu’indépendamment de la puissance enivrante d’un alcool à 70 degrés, qui entre dans sa composition, elle recèle des huiles volatiles d’anis, d’angélique, de cardamome, d’absinthe, et autres, dont l’action toxique s’ajoute nécessairement à celle de l’alcool. Penser le contraire, ce serait méconnaître un fait expéri-
mentalement démontré, à savoir que les huiles essentielles figurent au premier rang des poisons.
Ce dépôt blanchâtre que savent détacher si habilement, si artistement, de la liqueur d’absinthe les consommateurs , en versant l’eau goutte à goutte dans le verre qui la contient, n’est autre chose que l’huile essentielle qui entre dans sa composition.
Ce qui résulte donc évidemment de l’étude comparative des effets isolés de l'absinthe et de l’alcool, c’est qu’ils diffèrent non-seulement au point de vue de leur degré d’activité, mais encore de leur caractère spécifique comme poison. Ce qui nous conduit naturellement à l’étude physiologique de la question des excitants diffusibles.