ALCOOLISME CHRONIQUE
Jusqu’à présent, il ne s’agit guère, comme on le voit, que de l’alcoolisme aigu qui, tout en donnant lieu à des effets pathologiques plus ou moins graves, est encore de nature à céder à la cause actuelle qui le produit. Mais voici venir lentement à son tour et comme suite presque inévitable de la triste habitude de l’ivresse, l’alcoolisme chronique sous ses traits bien connus, tels que Shakspeare l’a si fidèlement personnifié dans son Bardiilph, tel que l’ingénieux Hogarth sut le reproduire dans son John Bull, avec sa figure de charbon allumé, son nez tout bourgeonné, tout cramoisi, ses yeux injectés de feu, sa bouche béante et ses lèvres pendantes.
Fût-il jeune encore, l’ivrqgne porte déjà dans ses traits, dans son allure, dans sa marche et ses mouvements, dans toute sa personne, les stigmates d’une vieillesse anticipée; avec un appareil de symptômes qui affectent encore plus spécialement les centres nerveux, mais qui témoignent en même temps d’une
alcoolisme chronique
intoxication progressive de l’organisme tout entier.
Ce sont des maux de tête opiniâtres, accompagnés de vertiges, d’insomnie, de cauchemar et de visions nocturnes; ce sont des fourmillements de la peau, des tremblements musculaires , des mouvements choréiques involontaires, résultant d’un défaut de coordination de la puissance motrice, plutôt qu’un effet de paralysie proprement dite.
Tous les sens qui avaient d’abord subi des effets de surexcitation alcoolique, deviennent obtus et tombent graduellement dans l’insensibilité, et c’est alors que l’alcoolisé entre dans la période de démence, que ses traits s’altèrent de plus en plus; qu’il devient triste, sombre, taciturne, insouciant pour ses intérêts de conservation comme pour ses affections, pour tout ce qui lui était cher; il n’a plus qu’une passion, celle de boire et de s’enivrer, et cette passion le domine tellement qu’elle étouffe en lui tout sentiment de famille, de convenance et de dignité morale. Toute son intelligence s’est transformée en conceptions délirantes, en impulsions automatiques, qui le portent à s’attaquer à tout ce qu’il rencontre, à frapper tout ce qu’il voit, à briser
tout ce qu’il touche, à tout détruire, à se détruire lui-même, car tel est le sort d’un grand nombred’ivrognes,qu’ils se suicident dans une proportion que des statistiques officiellesévaluent àplus d’un cinquième.
L’alcoolisme chronique n’arrive guère à ce terme fatal, sans avoir étendu ses effets pathologiques sur tous les organes de la vie nutritive. Déjà, et depuis longtemps, l’appétit était nul, les digestions lentes, laborieuses, accompagnées de tous les symptômes de dyspepsies (Guipon), souvent même de lésions organiques de l’estomac (Leudet) L
Le plus ordinairement aussi, le foie est devenu le siège de fluxions, de congestions, d’où naissent de fréquentes dégénérations atrophiques et adipeuses; le cœur, le poumon, les reins, tous les organes parenchymateux, le cerveau en particulier, subissent plus encore les mêmes effets d’intoxication alcoolique. Le sang lui-même s’est dépouillé en partie de ses éléments fibrineux et de ses propriétés plastiques; et de là les taches ecchymotiques de la peau, qui en sont un fréquent résultat.
I. I.eudet, Clinique médicale de l'Hôlel-Dieu de Rouen. Paris, 1874.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE