ARTICLE V
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE
En présence de cette succession de symptômes, oû nul organe n’échappe à l’action toxique de l’alcool, il était assez naturel de penser, d’après le simple témoignage du bon sens, que de tels ravages ne pouvaient être qu’un effet d’imprégnation moléculaire opérée par l’alcool dans l’assimilation nutritive; que, par conséquent, l’alcool avait dû subir, en partie du moins, la loi commune de combustion et d’oxydation des aliments dits respiratoires. MM. Liebig, Bouchardat et Sandras, Duchek et d’autres avaient su le démontrer dans une suite d’expériences et d’analyses où ils avaient pu retrouver les produits d’oxydation de l’alcool comme résultat de combustion pulmonaire, à savoir : l’aldhéhyde, les acidesacétique et oxalique. De son côté, M. Mialhe avait étayé le fait de recherches chimiques et d’inductions physiologiques qui semblaient devoir le rendre inattaquable. Mais la physiologie expérimentale avait d’autres exigences; il lui fallait
l’alcool M" l’ausinthk
lie nouvelles preuves, de nouveaux holocaustes, et cette fois trois expérimentateurs animés du méincc zèle se mirent ù l’a'uvre.
Vous ne tertez pas il savoir le nombre des victimesj que MM. Liuii'cr-Lallemand, Perrin et Duroy du-rent sacrifier sur l’autel de la vivisection pour accomplir cette nouvelle tûche; les expérimentateurs, en général, ne les comptent guère, et ils ne sauraient eux-mémes nous le dire; mais ce qu’ils nousappren-nent du moins, comme résultat de leurs longues et courageuses élucubrations, c’est que, contrairement è la doctrine consacrée par les précédents expérimentateurs, l’alcool n’est point un aliment respiratoire, . ni un principe assimilable à l’organisme; qu’il ne subit aucune altération appréciable dans l’économie; qu’il en sort comme il y entre, avec toutes ses qualités primitives ; qu’il n’y prend d’autre rAlc que celui d’un excitant local, d’un simple condiment qui s’élimine ensuite au dehors, pour la plus grande partie du moins, avec les produits d’excrétion de l’urine, de la sueur, de l’exhalation pulmonaire.
C’est en voyant remettre en question un fait qui avait paru suffisamment démontré que, plus réeem-
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ment, deux habiles chimistes, MM. Edmond Baudot {Union médicale) et Schulinus [Ga:{. hebd.), sont revenus avec de nouveaux résultats d’étude protester contre la doctrine de MM. Ludger-Lallemand , Perrin et Duroy, en démontrant de nouveau le fait d’oxydation de l’alcool dans la combustion pulmonaire, même par le sang extrait de ses vaisseaux, c’est-à-dire sa transformation dans les conditions voulues pour l’assimilation nutritive.
Que faut-il donc penser de dissidences nées de l’expérimentation même, et qui semblent également donner gain de cause à deux opinions contraires? La réponse est toute simple, et, si je ne me trompe, elle est tout entière dans les résultats mêmes de l’expérimentation, qui permettent facilement de concilier les deux partis; et, si je puis le dire aussi, de les concilier malgré eux.
D’un côté, en effet, MM. Liebig, Bouchardat et Sandras, Mialhe, Edmond Baudot et Schulinus ont été parfaitement d’accord pour conclure de leurs recherches que l’alcool est, en grande partie, sinon totalement brûlé et décomposé dans l'acte respiratoire, tellement que, suivant eux, on ne retrouve
l’alcool et l’absinthe
plus cet agent dans les voies d’excrétion, qu’en i très-faible quantité et comme excédant de saturation 1 physiologique et d’assimilation nutritive.
D’un autre côté, MM. Ludger-Lallemand, Perrini et Duroy, malgré toute la persévérance qu’ils ont: mise dans leurs laborieuses investigations, n’ont pu retrouver dans les produits d’excrétion toute lai quantité d’alcool qu’ils avaient introduite dans l’estomac, en sorte que l’on peut aussi leur demanderce qu’est devenue cette portion qui a échappé ài leurs recherches, et qu’ils évaluent eux-mêmes au. cinquième de la quantité ingérée, et comment ils se croiraient fondés à nier la part qu’elle a pu prendre r à l’assimilation nutritive.
Quel est, en effet, l’aliment solide ou liquide qui soit absorbé tout entier au profit de la nutrition? et pourquoi en serait-il autrement de l’alcool, s’il est ingéré au delà du degré de saturation physiologique que personne d’ailleurs n’a su encore déterminer?
Ainsi réduite à sa juste valeur, la question peut donc se résoudre par la simple induction physiologique, qui permet d’admettre que la quantité d’alcool restée dans l’économie, ne serait-elle que la
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cinquième partie de la totalité ingérée , pourrait être )Dien suffisante pour y opérer des effets d’intoxication, quand elle se répète chaque jour et à chaque instant, comme il arrive d’ordinaire chez les ivrognes de profession; quand elle s’exerce d’ailleurs sur des organisations moins réfractaires à ses effets. Rien donc d’absolument inconciliable dans des résultats d’expérimentation, qui ont pu sembler d’abord si contradictoires.
Ce qu’il faut peut-être ajouter comme pouvant infirmer la valeur pathologique des faits que MM. Perrin, Ludger- Lallemand et Duroy ont produits en faveur de leur doctrine, c’est que leurs expériences, s’appliquant plus spécialement à l’alcoolisme aigu, ne pouvaient guère éclairer la question d alcoolisme chronique, dont le seul fait reste toujours en preuve de la doctrine d’assimilation nutritive, en même temps qu’il témoigne de l’action toxique de 1 alcool comme effet d’imprégnation intime et moléculaire des tissus organiques.
Si l’alcool n’est plus un aliment, s’il n’est qu’un anti déperditeur, niera-t-on qu’il reste un agent toxi-
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que ? Et comment en serait-il autrement de tant de désordres anatomiques observés chez les sujets qui succombent aux accidents de l’alcoolisme? et d’où viendraient toutes ces lésions si profondes, toutes ces transformations d’organes, toutes ces altérations de composition, même des liquides? Non, assurément, ce n’est pas en bornant ses effets au seul contact, à la simple excitation locale et passagère d’un prétendu condiment, qui doit ensuite s’éliminer tout entier de l’économie, sans y avoir subi aucune modification, que l’alcool pourrait y faire naître toutes ces dégénérescences organiques du cœur, du poumon, du foie, des reins, etc.; ces stéatoses, ces scléroses, ces cirrhoses , ces néphrites albumineuses, toutes ces cachexies qui ont pour terme aussi fréquent que funeste l’hydropisie générale, qui vient si souvent justifier l’axiome: Qui vivuntin vino,moriuntur inaqua.
La forme paralytique, qui est encore une des terminaisons les plus graves de l’alcoolisme, ne témoigne pas moins de l’action élective et destructive de l’alcool sur la fibre nerveuse, comme agent toxique, dans l’assimilation nutritive, et l’anatomie patholo-
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gique a pu facilement le démontrer (Bayle, Calmeil, Tardieu, Devergie).
Mais ce qui doitle plus mériter l’attention des pathologistes, ce sont les caractères spécifiques de la paralysie alcoolique qu’elle tient de sa cause même, qui en constitue la nature, qui en détermine le diagnostic, le pronostic et le traitement, qui la distingue essentiellement de la paralysie nicotique, comme nous l’avons assez dit, et qui la distingue égalementde cette forme de paralysie dite idiopathique ou psychique, laquelle peut atteindre l’homme le plus sobre, le plus régulier dans ses mœurs domestiques et sociales, s’il trouve en lui-même, et comme inhérente à son organisation cérébrale, une cause plus ou moins active de surexcitation intellectuelle ou morale ; s’il se sature pour ainsi dire de la passion de l’étude, du besoin de poursuivre la solution d’un problème quelconque ; on bien encore, s’ilsegrise d’ambition de fortune, d’avidité de gloire et d’honneur, jusqu’à faire éclater en lui, sous forme demanie aiguë, l’idée fixe des grandeurs qui le domine jusque dans l'expression de son délire, comme cachet presque invariable de l’espèce, comme indice presque certain de sa terminaison funeste.
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