‹ Le Tʾai chan; essai de monographie d'une culte chinoisChapitre 90 sur 109 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Au terme de cette longue enquête sur les croyances qui se sont formées autour du T'ai chan et qui l’entourent comme d’une atmosphère religieuse, il ne sera pas inutile de jeter un regard en arrière et de rappeler quels éléments divers et successifs constituent le culte que nous avons étudié.

Tout d’abord, il est évident que la masse enorme d’une haute montagne, de même que le cours majestueux d’un grand fleuve ou la marche régulière d’une constellation dans le ciel, produit sur l’homme une impression de force durable. Nous en avons la preuve, chez les Chinois, dans un certain nombre de locutions, soit rituelles, soit simplement usuelles: à l’époque des premiers Han, c’est-à-dire dès le second siècle avant notre ère, la formule de l’investiture d’un nouveau seigneur était la suivante: „ Aussi longtemps que le [Hoiiang) ho ne sera pas devenu mince comme une ceinture, aussi longtemps que le T'ai chan ne sera pas devenu petit comme une pierre à aiguiser, que votre royaume jouisse d’un calme perpétuel et qu’il se transmette ensuite à vos descendants *).” Ainsi, pour souhaiter longue vie à une maison seigneuriale, on faisait le vœu qu’elle subsistât

i) Sseu-ma Ts'ien, Alétn. hisi., chap. XVIII, p. i r'' ; nmzm

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^ O Ts'ien Han chou, chap. XVI, p. i r”.

à l’égal du fleuve et de la montagne par excellence. D’autre part, l’expression T'ai chaji pei teou , ou

simplement chan teoii , désigne un homme éminent

parce que les termes de comparaison qui paraissent les ! mieux appropriés pour donner l’idée de sa supériorité sont la montagne et la constellation les plus remarquables; les mots chan teou Ui 4'. qu’on grave de nos jours au-dessus de nombre d’inscriptions funéraires, n’ont pas d’autre sens et sont un éloge suprême du défunt. Enfin, c’est une tournure de langage qu’on rencontre fréquemment dans le journalisme I actuel de dire „calme du T'ai chan" pour

indiquer un état de calme absolu.

Ces façons de parler nous attestent que l’idée qu’éveille dans l’esprit chinois la vue du T’ai chan, du Fleuve Jaune ou de la Grande Ourse est celle de majesté et de péren- ' nité. Mais il y a plus, et on peut discerner que cette idée j a pour conséquence un état d’âme proprement religieux, j En eftet, le spectacle des forces de la nature suscite chez I l’homme un sentiment qui explique la genèse de certaines I conceptions religieuses. En reconnaissant, par comparaison I avec quelqu’une des puissances colossales dont il est entouré,

I combien sa propre personne est faible et transitoire, l’homme I éprouve une impression d’écrasement; il se prosterne et il i adore. L’objet de sa vénération peut varier suivant les peuples et suivant les époques; mais, que ce soit un dieu unique et transcendant dont les deux étoilés racontent la gloire, que ce soit un Panthée dont nous entendons la grande voix sur

La haute rive où gronde et pleure L’océan plein de Jéhovah '),

I que ce soit enfin plus simplement la montagne même, ou

i) Victor Hugo, Les mages.

la mer, ou la constellation qui soient des divinités, le sentiment qui suggère à l’homme ces diverses idées religieuses reste identique ; dans tous ces cas, l’être qu’on révère, c’est un dominateur.

Il me paraît nécessaire, dans les études d’histoire religieuse, de remonter jusqu’à ce sentiment primordial et persistant. C’est en eftet, suivre une méthode singulièrement inexacte que de déduire les idées religieuses de raisonnements fondés sur le principe de causalité; l’homme ne suppose pas des dieux pour expliquer les phénomènes de la nature ; il explique les phénomènes de la nature par les dieux parce qu’il présuppose leur existence et il la présuppose, non en vertu d’un raisonnement, mais à la suite d’une émotion. Là où le principe de causalité intervient, c’est lorsqu’il s’agit de spécifier le divin de manière à en former un être particulier qui est un dieu. L’étude que nous avons faite du culte du T'ai cJian nous permet en effet de voir comment se constitue graduellement le concept d’une divinité déterminée.

Le T'ai chan est tout d’abord une puissance locale qui exerce son influence sur une zone limitée de territoire soit en empêchant, par sa masse énorme, les tremblements de terre, soit en produisant à son faîte les nuages dispensateurs de pluie A ce titre, il est, dans l’ordre des choses naturelles, ce que le seigneur féodal est dans l’ordre politique. Aussi est-ce le seigneur lui-même qui est tenu de lui offrir des sacrifices: vers 500 av. J.-C., un prince de Ts'i croit avoir offensé le T'ai cJian parcequ’il a passé au pied de la montagne sans lui rendre les honneurs qu’il lui devait '); à la même époque, Confucius fait un crime à un grand officier du pays de Lou d’avoir offert un sacrifice au T'ai chan, alors que ce privilège ne peut appartenir qu’au seigneur en personne '-).

1) Cf. p. 6, n. 2.

2) Loucn yu, III, 6.

De même que le seigneur féodal est soumis à un suzerain qui est le Fils du Ciel, de même le T'at est l’un des subordonnés de la divinité suprême qui est le Ciel. Lorsque l’empereur adresse ses prières au Ciel, il peut avoir recours au T'ai chan qui, par sa hauteur, est un intermédiaire tout désigné entre l’homme et les puissances supérieures; c’est ce qui arrive en effet dans le sacrifice fong qu’on célébré au sommet de la montagne. Mais on remarquera que, lors de cette cérémonie, la divinité qu’on adore est le Ciel; le 2''ai chan n’est plus qu’un agent subalterne de transmission. Ainsi se marque bien la hiérarchie qui gouverne le monde des dieux parallèlement à celle qui règne ici-bas.

A ce stade de l’évolution religieuse, le T'ai chan reste une personnalité fort vague; rien ne le distingue d’une autre divinité-montagne et les traits sous lesquels on le représente manquent de précision.

Vers le commencement de l’ère chrétienne, le T'ai chan reçoit des attributions nouvelles: puisqu’il préside à l’Orient, on le considère comme le maître de toute vie; c’est lui qui donne l’être et c’est lui aussi qui le retire. Mais, pour s’acquitter de ces fonctions, il doit tenir une comptabilité détaillée èt rigoureuse des entrées et des sorties dans le grand livre des existences humaines; le T'ai chan se transforme donc et devient le chef d’une administration fort compliquée. L’ancienne divinité naturiste, qui restait comme enveloppée des nuages qu’elle était censée produire, se présente à nous maintenant sous les traits bien définis d’un haut mandarin qui dirige tout un peuple de greffiers et de sbires.

Plus tard, grâce â l’influence des idées bouddhiques, un élément intervient qui modifie l’aspect du dieu. Ce préposé à la natalité et à la mortalité n’avait eu jusqu’alors qu’à exécuter les arrêts du destin en-dehors de toute préoccupation morale. Il va être maintenant le magistrat redoutable chargé de punir les coupables dans l’autre monde; c’est

lui qui, sur l’abaque de sa justice souveraine, fera le décompte des actions vertueuses et des fautes; c’est lui qui sera le ! magistrat des enfers. |

Enfin, plus tardivement encore, la participation des femmes ! au culte développera, à côté du dieu du T'ai chan, la ' personnalité de sa prétendue fille, la princesse de l’aurore, à laquelle toutes les mères adresseront leurs prières pour la bonne santé de leurs enfants. Le dieu se complète par l’adjonction d’une déesse et ainsi s’achève le processus par lequel le culte d’une divinité naturiste mal déterminée aboutit j à avoir pour objet un homme et une femme doués des j attributs moraux inhérents à leurs sexes respectifs.

S’il est vrai de dire que l’homme a créé ses dieux à son l*’ image, il faut ajouter d’autre part qu’il ne l’a pas fait en une jl fois. Cela est particulièrement visible en Chine où les formes |1 nouvelles des idées se sont stratifiées au-dessus des formes anciennes en les laissant subsister. Comme aux premiers âges, le T'ai chan est encore aujourd’hui la force obscure et redoutable qui, dans un territoire restreint, préside à ' des phénomènes purement naturistes; mais, en même temps, ^ il est devenu, à des époques qu’on peut bien fixer, le (i fonctionnaire qui enregistre les naissances et les morts, puis ' le juge des enfers; enfin il s’est dédoublé parceque les ti femmes, elles aussi, ont donné leur empreinte à l’être qu’elles c adorent. Il semble donc que, dans ce culte, nous ayons comme ' un raccourci de l’évolution intellectuelle de l’humanité qui,

par une lente élaboration, modifie incessamment ses dieux de façon à les rendre de plus en plus semblables à elle-même. «

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