CHAPITRE QUATRIEME
51. — Pourquoi donc a\ ez vous laissé mon ouvrage, Claude? avezvous été malade: ou bien avezvous cassé vos outils? ou 1 »i«*u avez-vous trouvé la carrière trop revêche el les dalles trop Friables sous le marteau ?
lui. — Non, monsieur, j<- n'ai pas été malade, je n'ai pascassé mesoutils, la carrièreesl aisée el la pierre esl saine; pourtant je n'ai pas osé vous dire pourquoi je mVn suis ;ille malhonnêtement, comme un voleur, sans re-
lt 1A1I1FL P. I>t i ■ INI \ 1
tir, sans demander mon compte, parce que je me sentais fautif et que j.- n'au • su trouver de bonn
is m'- pardonnerez si je • fait peine : ce n'était pas ma volonté. Au conrtdre service -1 j'en i votre mère dans la parle encore dans
les \'-
moi. — Eh bien! c'esl au nom de ma <|ti«' je vous demande de me dire pourquoi vou6 ne voulez pas travailler pour moi. V prenez courage : les àmesdes hommes sontdes - du même timbre. Fllrs rendent, en baul ou en bas 'l>- la montagne, le même son. C<- « 1 1 1 ■ <•-( juste pour vous sera ju>t<; pour moi. Parlez-moi comme vous parieriez à Dieu. Qudli- - vous faite pour vous reti- I tns l'embarras?
lui. — Eh bien, monsieur, le voici. J>- me -m- dit : Claude, tu ne veux pas travailler pour de l'argent ;
idée, pei sonne n'a rien à ■. rai. Tu
travailles pour les pauvres quand il- n'ont per- I Mur faire leur ou\ moment
de pauvres qui t'appellent pour li'ur re tu travailles pour l<- mon-
sieur du - de lui que ta
nourritu travaille ■ - ; mes
00 LE TAII.IFUR DE IMÎRPES
pierres sont au bord de lu carrière, vous pouvez lés voir.
Mais pourtant je n'étais pas tout à fait tranquille de l'esprit en Faisant mon ouvrage, quelque chose me reprochai! en moi-même je ne savais pas bien quoi, quand, 1<> sixième jour, en mangeant mon pain le matin sur ma pierre, une idée m'est venue comme un éclair dans les yeux. Je me suis dit : Tu fais de l'ouvrage à bon marché pour cette maison qui es! riche; c'esl bien pour elle, c'esl bien pour toi qui n'as que ton chien à nourrir; mais M y ;l dans le pays, dans les villages de l'autre ci ité de la montagne, des tailleurs de pierres <|ui ont père, mère, femme et enfants à loger, à chauffer, à habiller, à nourrir et à élever de l'argent de leurs journées. Qui est-ce qui les emploie '.' Les riches. Or, si tu travailles sans salaire pour les riches, qui esl ce qui fera travailler les pauvres ouvriers de ton état, fils ou pères de famille ? Et s'ils ne travaillent pas, qui est-ce qui nourrira leurs enfants? En croyanl Faire l'aumône ici, tu es donc un voleur «lu pain e! de la vie de tes camarades. Cela m'a frappé comme un éclat de
pierre qu'un m'aurait lancé sur la tête, n -
sieur. J'ai jeté mon morceau de pain, j'ai mis
mon pic, ma rï-tue, ma boucharde dans mon sa.-,
et je me suis sauvé a la maison comme si
fail quelque ri tion. Avais je
DE SAINT-POINT 6 I
• Ion.- tort, monsieur, •!<• penser à mes pauvres camarades mariés? e | i- leur pain
que je
moi. — Non, Claude, vous n'aviez pas tort; • sonniez droit, vous sentiez juste, irdonne bien volontiers. Mais dites-moi donc aussi qui est-ce qui a rendu votre
délicate, que
• justice ■■: 'I'- charité envers le
prochain l'emportent toujours ainsi sur votre
- vous-même, el que \< >us j - ■ ■ 1 1 ~ ; • ■ .-
aux autivs avant de ius ?
lui. — J'- ne sais pas, monsieur; je que '■'.•-! If bon Dieu qui m'a fait comme ça. moi. - — V.iii- avez donc étudié dans votre <•nf.ni>-.- el appris votre religion chez quelque curé 'lu voisinage, parent de voir.- famille, ou dans quelque séminaire, d'où .-.•- idé Dieu, sur le prochain el sur la perfection chrétienne, stées au fond de l'a me pour se développer après en pratiques cl
lui. — Non, monsieur, i'- n'ai jamais étudié,
m chez un .-un-, ni dans un sémii Mon
• m ir.i|> pauvres pour cela.
D'ailleurs, quand j'él d'apprendre, il
••- 'lin- les |' '
ni •!'• clo< hes dans I'-- i lochers. J>- n'ai appris on que l>-- trois ou quatre prières que .|u'>-ll<- nous
ba It r Al LIEU R l)t PIERRES
redire après elle quand on éteignait le feu chez nous. Je ne sais pas même lire et écrire, et je fais mes comptes avec des brins de paille ou de petits cailloux.
MOI. — Mais alors, ruminent votre esprit s'est-il (Jonc formé tout seul'.'
lui. — Est-ce qu'on est seul, monsieur, quand on a le bon Dieu toujours présent audessus île soi ou devant soi? Je ne me suis jamais senti seul de ma vie.
moi. — Vous ave/ raison; mais comment vous êtes-vous élevé de vous-même et accoutumé à celle présence du bon Dieu qui peuple pour vous le désert el qui vous entretient comme un invisible ami ?
lui. — Je ne sais pas non plus, monsieur; je pense que c'est une bonté qu'il a eue pour moi, voyant que j'étais destiné a vivre m haut, ici, -.m- Femme ni enfants, sans père ni mère, de venir me visiter plus souvent et de plus près qu'un autre, pour me consoler et pour m'empêcher de m'ennuyer de la vie.
MOI. — Vous ne vous ennuyé/ donc pas trop dan- cel ermitage au milieu des brouillards,
de- neiges el de- grands veut-, du silence, de ide '.' lui. — Oh! non, monsieur, jamais je ne m'ennuie. Est-ce qu'on peut s'ennuyer dans la compagnie de celui qui sait tout, qui dit tout, (mi écoute tout ce que nous avons a lui dire.
DE SMN1 f 6}
: imais de n
• •' de nous répondre dans le cœur!
moi. — Non, m. n- il Faul une centration d'espril unie i une grande élévation mit l<^ hauteurs de l'âme pour
intérieure avec le bon Dieu, pour n'êl i irdi par les
bruits du monde <-t entraîné dans le courant
• {•■< plus ». En un mot, il finit
ilier, d'un si .111111 à t<>u> les hommes, mais qui n'est rloppé chez tous dans la même mesure, d'un -'-ii- plus intellectuel el plus divin quitous nos le l'infini, !>•
sens de Dieu autrement «lit. mon pauvre Claude! Il paraît <|u<- vous avez à un
sens 'l<- Dieu, le <l<>n des dons, la ine ini<-lli£<- - ivant ou chez
- ■ chez l<- riche a le pauvre, la souveraine Félicité chez l'homme heureux <>u chez l'homme malheureux. Je m'en suis douté en vous entendant parler de vous l'autre jour. Je parais au monde plus instruit n plus grand que
vous respe et je voua
admire, • r ent : dre ce sens supé-
rieur par la bou< he 'l'un - >|ii'- je
me suit ■ révêle
feu quelque! ■ toujours |<lu- de paix, plus de lumière el plus
<le sérénité a mesure qu'on s'éloigne des vallées où fourmillent les hommes, ri qu'on s'élève sur les hauteurs où cesse leur bruit.
lui. — Ah! monsieur, vous vous êtes bien trompé, je n'ai pas seulement un mot sur la langue. Je reste quelquefois une semaine entière sans rien dire, bien au contraire. L«- bon Dieu aurait aussi bien fait de me faire muet ; car, excepté pour appeler mis chèvres, mes moutons et mon chien par leurs noms, je n'ai jamais senti le besoin de parler.
moi. — Il y a des âmes .-i pleines de pensées et de sentiments qu'elles ne peuvent les répandre. Peut-être que la vôtre est ainsi.
lui. — OU ! je ne crois pas, monsieur, je ne di- iien parce que je n'ai rien a dire. C'est
m '''nie pour cela en partie que je ne descends pas demeurer eu bas avec le- autres. Je me dis : Que ferais tu là bas? Tu ne sais pas répondre seùlement quand les enfants te regardent travailler et te demandent le nom de tes outils.
moi. — Mais alors quelque chose parle dont en von- quand von- Eûtes silence? car enfin Dieu a donné à tonte âme le besoin de se communiquer, le besoin d'écouter ou de répondre, comme il a donné à l'air, à l'eau, a la flamme, le besoin de s'alimenter el de se répandre, à moins de s'éteindre ou de tarir.
lui. — C'esl vrai, monsieur, il y a quelqu'un <|ni respire, qui remue, qui coule, qui
Dl SAINT-POINT 6{
hmle, qui converse à mon insu constamment le sens bien, je l'entends bien, même quelquefois je lui réponds de
s qu'on comprend sans avoir été
avoir appris à lire dans les livrés. C'--.-t «oiuxl et confus comme !<• bruit de l'eau profonde qu'on entend ns le puits de
l'abîme, <-t pourtan
omme une femme ou comme uw ami, la nuit, au coin de son foyer. Sans cette con-
(nu* tant d'an
Il s'arrêta el portant involontairement un regard vers un de ces monticul qui m'avaient frappé en entrant dans l'en» los. ju'il y avait une pensée sous l'herbe et qu'il craignait d'y toucher devant moi. Je ne voulu? pas faire violence à -on mystère dès le premier jour; j<- n'eus pas l'air d'avoir remarin interruption cl surpris son soupir.
moi. — Et de quoi vous parle plus ordinairement ce murmure intérieur qui vous entre- -i quand vous êtes seul ?
lui. — Non- nous parlons de tout ce que je terre, monsieur ; >-t la haut, a, ••ii montrant du geste le champ des étoiles sur - non- parlons surtout de lui.
moi. — Qui, lui ?
lui. - . i sieur.
Go LE IAII.LEUK OF PIERRES
moi. — Mais si vous n'avez jamais été à l'école ni au catéchisme, qu'on n'enseignait pas dans votre enfance, ni rien lu dans les livres où l'on parle de Dieu, comment savez-vous <|tfil existe seulement un Dieu?
lui. — Ah! monsieur, d'abord notre mère nous l'a bien dit, et [mis après, quand j'ai été grand, j'ai bien connu <!«■ bonnes âmes qui m'ont conduit dans des maisons île prières où l'on se rassemble pour l'adorer et le servir en commun, et pour écouter les paroles qu'il a chargé ses saints de révéler aux hommes en son nom. Mais quand même ma mère ne m'aurait rien dit de lui, et quand même je n'aurais jamais entendu les catéchismes enseignés dans les paroisses en faisant mon tour de France, est-i e qu'il n'y a pas un catéchisme dans tout ce qui nous entoure qui enseigne aux yeux et à l'âme des plus ignorants? Est-ce que son nom a besoin des lettres de l'alphabet pour être lu.' Est-ce que son idée n'entre pas dans no avec le premier rayon de lumière, dans notre esprit avec notre première réflexion, dans notre cœur avec le premier battement? Je ne sais pas comment sont faits les autres hommes, monsieur; mais, quant à moi, j>' ne pourrais voir, je m- dis |'.is une étoile, mais seulement une fourmi, une feuille d'arbre, un grain de - ible, sans lui dire : « Qui est i e qui t'a fait? «
moi. — El vous vous répondez : C'est Dieu.
DE SAINT-POK
idu, monsieur; ça ne peut • de faire une d'être, .-.i n'était pas : donc ça ne pouvait pas . i n'est pas plus fin que ça. Du moins voilé comment j<- me suis 'lit la chose, savoir de bien d'autres maque celle-là.
moi. — Non. Toutes !<•- man —■•ni .i l.i vôtre. Ou peut les dire en plus "l^ -. non en plus de sens. Des effets sans lîne immense qui remont descendrait jusqu'à l'infini des élévations et des profondeurs de l'espace, <|ui porterait des - mondes suspendus en to inombrables anneaux, et qui n'aurait point de premier chaînon ! Voilà les mondes i, mon pauvre CI. nul.-. Une obscurité que vous ne voudriez pas -lin- tout haut à lien, de peur de révolter l'instin*
— Ceux <|iii ne voient pas Dieu ne m'ont jamais paru des hommes. O
■ mes yeux 'I--- êtres d'une es| part, nés pour contredire la crë dire non, là où la nature entière -lit oui; des ombres intellectuelles que Dieu
forme huma [".m- faire mieux r<-—ortir in
• par l'absai
leur aveuglement. IN ne me scandalise
tristenl ; j-- ne !<•- hait pas, je les
68 l E TAILLEUR DE PIERRES
ce sonl les aveugles de l'âme : Dieu leurrendra les yeux.
lui. — Est-ce qu'il y ,-i des hommes comme
moi. — On le dit; je ne l'ai jamais cru. ( ependaut, n'avez-vous pas entendu parier d'hommes vivants donl la peau est morte, qui ne sentent ni le chaud ni le Froid, ni l'eau ni le feu, ni les mille impressions de l'air qui Fonl Frissonner ou s'épanouir notre peau ;i nous ?
lui. — Oui, les malheureux qu'on appelle les ladres dans n<>> montagnes.
moi. — Eh bien! puisqu'il y a de ces hommes qui n'onl pas reçu le sens du toucher à l'extéi ieur, i1 Faut croire qu'il y en a qui n'onl pas reçu le sens du raisonnement et du sentimenl à l'intérieur. Ceux qui ne voient pas Dieu, s'ils existent, seraient les ladres de l'esprit.
lui. — Di'Mi est trop bon pour les
moi. — Commenl savez-vous que Dieu est bon '
lui. — Parce que nous aimons ■ e qui est bon, et que, si Dieu n'étail pas bon, non- ne pourrions pas nous empêcher de le haïr. Or, pe vous demande un peu à vous, monsieur, qui paraissez bien mieux entendre >;;i que moi, qu'est-ce que sérail une création où la créature ne pourrait pas s'empêcher «.le haïr son
? Ce sérail un contre —
turc aimerait par nature l>- bon, el le créateur
• |iit l'aurai! rai te pour remonter à lui e( pour
sérail le mal ! Vous voyez bien que
monde renversé el les idées brouillées
■ l.in- la lête. On ne - ulen I pas,
• un moment quand on souffre trop, qu'on perd la justice el l'espérance <-n lui. 'esl un cri qui s'é< happe des le quel l'àme court vite pour le rattraper avant que Di>-u ne l'ail entendu.
H puis, monsieur, celui qui esl immense en
tout n'est- il pas la onté immenses
'urc? Et puisqu'il a mis en non-, qui
'le lui et qui ne sommes que ses loin-
. la justice el la bonté
comme que nous aimons malgré
nous, . i la preuve qu'il les po le
lui-même sans mesure ? N'est-ce pas une né-
qu'il -oit infiniment bon, puisqu'il veul
être infiniment aimé de toul ce qui sort de ses
■ >ln moins comme je me dis
quelquefois, quand la vie esl dure el que je
m'attriste. Mais je n'ai pas souvent besoin de
sonner ainsi, je l«- vois trop bien, je le
-••us trop bien, je I" tout lie, si j'ose dire, de
trop prés, cœur à cœur, pour lui faire l'ou-
• • l'ingratitude de le i roire mécl
- donc un peu ce q
: ; moi, ■• il ver de i - bon
IF rAILLEUR DE PIERRES
il Dieu sérail mauvais? Le reflet serait de Feu el le soleil serail de glace? Vraiment j'ai honte des camarades qui m'ont >lit quelquefois ces niaiseries.
moi. — Vous sentez donc en von- un amour ense el sensible du bon Dieu .'
lui. — Hélas! monsieur, pas tanl que je voudrais et pas tant que je devrais. Je n'ai pas assez d'instruction pour comprendre les perfections 'le ce père invisible et pour me noyer l'espril dans les profondeur? de ses bontés. Je vis tout bonnement comme une de ces pierres brutes el noire- qui s'échauffeni au soleil juste autan) qu'il luit sur elles. Si jîétais un de ces miroirs que j'ai vus briller au fond des chambres de votre château, je m'échaufferais bien davantage, c'est-à-dire j'aimerais bien plus. L'amour doit être en proportion '!>• l'esprit. Je suis un pauvre homme, je ne puis pas avoir les admirations d'un savant.
moi. — El commenl cela ?
lui. — Il m'a créé.
moi. — Mais cela no lui a rien coûté.
lui. — Cela lui a coûté une pensée, une pensée du bon Dieu, monsieur! Y avons-nous jamais assez réfléchi? Qyanl à moi, j'y réfléchis souvent, el j<' deviens fier comme un dieu dans mon humilité, grand comme le monde dans ma petitesse! Une pensée du bon Dieu! Mais cela vaul autant que s'il m'avail donné
tout l'univers. Car enfin, monsieur, bien que . pour me créer, il a fallu : qu'il pensât .1 moi, >|in n'exisl • . qu'il me vit <lv loin, qu'il m'enfantât e, qu'il me réservât mon petit ■ mon |»-tit moment, mon petit poids,
ma mort, et, . Quoi !
donc rien que cela, monsieui .
le Dieu, et l'a
.!--•/ pour qu'il 'l.i.- ... Ali ! je
i que •; i. monsieur, rien que ça, quand >la me Fond d'amour
pour le
ifflé d'enthousiasme
- pour
• humides quand il
confondu moi même en
voir qu'une pensée furie et juste,
quoique ?i simple, prétait des express
muet que moi-même, homme de parol<
■ i de la peine -\ rencontrer plus expressives et plus ;
moi. — - Mais quelle idée vous fait
le • •• bon Di"-u que vous aimez tant, mon
lui. — Ah ! monsieur, j'y pense, j'j pense,
monde, et je
de la inoindre
l'idée. Moi l i beau
s'élargir dan? ma tête comme pour briser les murailles de mon front, pour déborder de sa prison et pour s'étendre à la mesure des mondes toul entiers, c'esl toujours comme rien devant tout. Çu ne mesure pas seulement un grain de poussière desa grandeur, une minute de >a durée, um- goutte d'eau de la mer de ses perfections ; ça pèse comme cent mille montagnes «le ce granit sur l'aile «l'un de ces moucherons; ça donne le vertige à l'àme d'un pauvre homme; ça le donnerait aux âmes réunies de toutes les créatures qui ont jamais vécu, qui vivent ou qui vivront dans l'éternité.
Il ne faul pas penser seulement à s'en faire une idée, monsieur : une idée de Dieu ; mais si «mi l'avait, on sérail Dieu soi-même... Une image, j«- ne «lis pas; je m'en fais bien quelquefois des milliers d'images, tantôt l'une, tantôt l'autre, qui me contentent un petit moment et qui me soulagent l'esprit comme une planche qui soulage un instant l'homme qui se noie sur un océan; mais ça ne soutient pas longtemps, ça s'enfonce sous vous comme toul le reste, et voire esprit se noie éternellement ■ Lin- cette contemplation.
moi. — El quelles images vous reviennent le plus souvent, Claude '.'
lui. — Bah! monsieur, on compterait plut. M les grains de poussière «pie mon marteau fait
jaillir tout un jour d'été de la pierre et que le
v.'nt me souffle aux
comme un ciel sans fin semé d'yeux de toutes
I ;I enveloppe les mondes el qi gil à proportion qu'on y en jette 'l>-
- plein !
mme une mer qui n'
iges, d'où il sort sans fin des Iles, des
- comme un
qu'on . ••-. de mers,
mondes amoncelés les uns sur les
. et qui n'en senl pas même le poids.
mme un cadran marqué en
• i i î rTr< *~ de soleils sur N- ciel, et <lnut l'aiguille
-' illonge, s'allonge toujours
Iran 53 ns les
I mtôl j'- le vois cbmme un
œil infini, comme vous dites, ouvert plus large
<|u<- le ciel -nr ses œuvres qu'il regarde <'n
our lescmbrasser à mesure «pi'il
. , itôt, comme une main démesurée
qui non- porte i<>u- el qui nous rapproche de
ird pour nous éclairer, de son souffle
pour nous réchauffe I imme un cœur
qui bal dans toutes ses œuvres, depuis la plus
jusqu'à la plus petite ! Enfin <|u«- vous
iieur? Quand j-- vous raconte
• d'un pauvre
homme jusqu'à li fin de mi- 'l<-ux souffles, ce
"4 I t TAILLFUU DE M H: < ! -
des bêtises, des ombres de l'aile d'un oiseau sur le soleil, des feux de ver luisant contre la nuit! Ça ne dit pas plus que rien, je !<■ sens tout comme vous. Aussi, je ne m'y arrête qu'une minute. Il n'y a qu'une chose qui me contente un peu, et elle est si bête que je n'ose pas même vous la dire.
moi. — Dites toujours, mon pauvre Claude! nous n'avons pas plus d'esprit les uns que les autres devant l'impossible à concevoiret devanl l'impossible à exprimer.
lui. — Eh bien I monsieur, voilà. Je me couche on été, au milieu du jour, dans l'herbe ou dans le sable, sur le dos, les yeux à moitié fermés, tournés vers les rayons qui tombent du ciel >ur mon visage; il me pleut ainsi dans les '.eux el dans l'âme, à travers les paupières, un éblouissemenl de rayons rosés comme ces feuilles d'églantier. Ça coule, ça illumine, >;a réchauffe jusqu'au fond du cœur, comme si on étail plongé dans un lac de lumière qui vous entrerait dan- les membres, dans les veine- el jusque dans l'esprit. Alors, monsieur, je me figure que ces rayons, ces éblouissements, ces chaleurs, c'est la mer de Dieu dans laquelle je nage , el que je suis porté délicieusemenl a travers l'espace, léger el transparent comme l'air, jusqu'à je ne sais où... Ça me fâche toujours quand je rouvre les yeux el que je ne vois que le soleil. Je
- que c'étail lui, <-i j'ai ■■n\ ie '!<■ pleurer d'avoir perdu son sentiment! Mais je vous fais rire, monsieur ! Qm- voulez-vous ! nous sommes tous des i"'l nous cherchons notre
trop haul pour tv>- mains .•t | .c nir ti 1 1~ yeux. Non- balbutions I l'appelanl el en le cherchant; nous n'embras-
nais que son Fantôme ! N'impo timia-t il en jetant un regard vers le tertre verl lequel j'étais assis, se trompe • pas ?
moi. — Oui, Claude, nous ne pouvi teindre qu'à la portée de nos mains; nous ne - comprendre qu'à la mesure de nos veut <|u<- vous el moi nous sentions Ii distance que rien ne peu! mesurer entre lui el nous. Toutes les f"i- que ;
• !•• la combli m avec
ous la comblons de nos sottises, le nos idoles ! Qu'il nou> suffise de l>' sentir, '!<• l'espérer <-t de l'aimer! imprendre, If soleil même, >i le soleil '--t l'intelligence du idrail !
lui. — Bii-u «II» , monsieur, le soleil s'y éteindrait; qu< le nous? Contentons-
nous de ■ »nté pendant i •• |"
moi. — Mais comment, Claude, avez-vous i ice que vous '• inté 'lu bon
lui. — Ah ! pour ça, monsieur, c'est différenl ; je n'en sais rien, mais j'en suis sûr.
moi. — Mai-, encore i fuis, comment en
êtes-vous sûr?
lui. — Comment, monsieur .' Parce que j'ai
la, dans la poitrii I pas dans la tête... la tête
a des vertiges, la tête ch.inre, comme nounous autres, mais le cœur ne tourne jamais, el la conscience ne chante pas; — parce que j'ai là (en frappant sur sa poitrine) un cœur et une conscience qui ont deux voix sourdes, maiclaires, cl qui me disent : Ceci est bien, ceci est mal, ceci esl juste, ceci esl injuste, ceci esl bon, ceci esl mauvais; et ce qui est bien, ce qui est bon, ce qui esl juste esl la volonté de Dieu!
moi — Ii qu'eu savez-vous, encore une fois?
lui. — Je vous répète, monsieur, que je n'ai pas besoin 'le le -avoir, puisque je le sens. Quand je me blesse avec mon marie, m ci que ma chair crie et saigne, je n'ai pas besoin 'le me prouver que je me -m- fait mal, n'est-ce pas? le le -eus toui seul; eh bien! de même, quand je fais mal à mon âme en ne suivant pas la volonté de Dieu, je n'ai pas besoin 'le me le prouver, je le -en- aussi fort, ci mon âme crie ci saigne en moi connue ma chair sous mon marteau. Ce qu'on sent, monsieur, c'est bien plus sûr que ce qu'on sait. C'est l'homme qui se fait v,., raisonnement», mai- c'esl Dieu qui nous fait nos sentiments.