CHAPITRE VIL
C'est ainsi que nous approchions, tous les trois, dé rage où les enfants du coquetier, ceux du rémouleur et nous-mêmes, ayant atteint Tépoque de noire majorité, on ferait le partage du domaine commun de la montagne, qui , comme je vous Tai dit, n^avait jamais été partagé jusqu^alors. Gela donnait bien à penser à notre pauvre mère. Elle nous disait en battant les châtaigniers : « Qui sait si celui-ci sera
à nous encore dans deux ans? Cest pourtant le père de mon grand-père qui Ta élevé, et il donne tous les deux ans plus que la charge d'un mulet de châtaignes. )) Elle nous disait, en semant l'enclos de maïs ou de pommes de terre : « Qui sait si ce sera nous qui le récolterons ? Il a pourtant bien bu de la sueur de votre pauvre père et de la mienne, depuis Tannée de notre mariage ! Et^si chacun reprenait ce qui est à soi dans la terre qu'on a cultivée quarante étés et quarante automnes, il y a bien de ces mottes de terre qui reviendraient à ceux qui les ont retournées comme on retourne son propre lit. » Elle nous disait, en s' asseyant le dimanche près de la source que vous voyez là, dans le cresson, sous la pierre en voûte : « Qui sait si elle coulera le printemps qui vient du côté de notre pré ou du côté du pré des autres? C'est pourtant votre père qui l'a trouvée un jour en creusant un trou en terre pour planter un frêne, qui a bâti ce bassin pour l'appeler et la rete« nir afin que le bétail y put aller boire en rentrant des genêts, et qui lui a Creusé ces rigoles où elle s'en ya comme d'une écumoire se répandre sur toute la pente du verger et se perdre là-bas, dans le creux, parmi les osiers et les joncs. »
Et on voyait que cette idée la tourmentait toujours de plus fort en plus fort , à mesure que Tannée du partage avançait comme Tombre dé cette roche avance, sans qu'on la voie marcher vers nos pieds.
Gratien paraissait s'en occuper encore plus qu'elle, mais ce n'était pas à cause des châtaigniers , du champ d'orge ou de la source. Il ne connaissait tout cela que de nom. Un rayon de soleil sur son corps et le pas ou la voix de Denise autour dé lui, c'était tout son domaine, à ce brave garçon. Qu'est-ce que lui faisait le reste du monde? Il aimait bien ma mère et moi aussi ; puis voilà tout. Quel dommage que ce malheur lui fût survenu à Tâge de huit ans ! Il eût été maintenant un fort ouvrier, un bon laboureur ; ou bien il aurait pris un état comme moi : il aurait rougi et tordu le fer sur l'enclume pour faire des clous, des cercles de roue aux chars , des dents aux herses, des socs luisants aux charrues dans les villages d'en bas. Ou bien encore il se serait fait tisserand, car il avait bien des goûts déjeune fille dans
le caractère : il aurait lancé et relancé la navette tonte la semaine dans la cave, en dessous de la maison y et le dimanche il serait descendu , son aune à la main et son rouleau de toile grise sur Tépaule, reporter aux ménagères le poids du fil qu'elles auraient filé. A le voir, monsieur, on n'aurait pas dit que le feu avait rien éteint dans ses yeux. Ils étaient bleus comme ceux de Denise; seulement on n'y lisait pas sa pensée si profonde; on ne la voyait que sur les coins de sa bouche, qui étaient mobiles comme ses impressions, et qui étaient tm peu tristes, quoique habituellement souriants. Ses traits étaient fins, sa peau blanche, ses mains petites et délicates, son corps élancé , grêle et un peu voûté , comme celui d'un enfont à qui on a bandé les yeux par divertissement, et qui tend ses bras en avant pour s'appuyer à tâtons et chercher sa route. A cela près, monsieur, il était plus avenant et plus gracieux de visage que bien des garçons de la montagne , et puis il avait un parler si doux et si tremblant qu'on aurait dit quMl prjait ou qu'il remerciait toujours. Point exigeant avec cela , monsieur. Il restait sur la pierre de la fontaine, sur le banc de la porte, sur la racine de châtaignier, là où on lui disait d'attendre.
et il attendait sans jamais se fâcher. Bien des femmes auraient pu Faimer, croyez-moi, car çlles aiment un enfant qui ne peut pas se passer d'elles.
Quant à moi , monsieur , je n'avais ni les mêmes yeux 9 ni les mêmes cheveux, ni le même caractère. On aurait dit que notre mère nous avait rêvés^ pen* dant qu'elle nous portait , de deux bois différents : lui de saule, moi de sapiû. Il était souple comme l'un, j'étais droit et sombre comme l'autre; j*avaiii les cheveux noirs comme j'ai les yeux , le visage long, les couleurs pâles, les joues velues de poil toU let , les lèvres plus souvent fermées qu'ouvertes, les bras bien découplés pour mon ouvrage ^ le regard souvent dongeur, comme si j'avais perdu quelque chose que les étoiles me gardaient, comme mô disait Denise en se raillant doucement de moi. Enfin, monsieur, j'étais pensif quoique jeune. Je n'aimais pas la compagnie autant que mon frère. Je ne me trou-> vais content que tout seul dans ma carrière, ou bien avec ma mère, mon frère, ma petite sœur et Denise.
Excepté eux, quand je voyais passer quelqu'un au bord de jnon chantier je me mettais à siffler pour qu'ils ne me parlassent pas, et quand une fille dans la montagne prenait un sentier pour venir vers moi, j'en prenais un autre. J'étais aussi sauvage que Denise. Dans le pays d'en bas, on nous appelait par moquerie y elle la chevrette , moi le chevreuil. Le nom nous en resta longtemps. Pourtant , jamais Denise et moi y nous ne nous disions un mot plus haut que l'autre^ ni plus bas. Je la laissais toujours avec mon frère par pitié pour son malheur* Quand j'allais aux champs, aux bois, aux genêts , au lavoir des moutons avec eux, c'était toujours à lui qu'elle parlait, jamais à moi. Elle aurait eu du chagrin s'il avait été jaloux d'une de ses attentions ou de ses paroles pour un autre. Elle avait l'air bien aise et elle rougissait tant soit peu quand je revenais les samedis soir et que je lui disais : Bonjour, Denise. Mais, passé cela, elle allait et venait comme à l'ordinaire dans la maison, dans la cour^ autour de mon frère. Elle n'avait pas un mot ou un son de voix de plus pour moi que pour un autre ; au contraire, elle tremblait plutôt un peu quand elle me répondait ^ comme si elle n'avait pas eu autant d'amitié ou de
familidrité pour moi que pour le reste de la famille. Elle évitait comme naturellement de se trouver seule avec moi. Malgré cela , monsieur , on voyait bien que cet embarras d'une belle jeune fille qui commençait à se craindre n'était pas de la mauvaise humeur, au contraire. Gratien disait qu'elle était bien plus joyeuse et bien plus complaisante 1^ dimanche que les autres jours, et qu'il connaissait ï\ sa voix quand c'était le jour où je devais reimonter.
Voilà comment nous passions le temps, mcmsieur. Depuis la Saint-Jean, j'avais fait un découvert, comme on dit, entre le'$ derniers hameaux et les Huttes, tout en bas du sentier des bruyères. C'était une ancienne carrière abandonnée de fin grès de meules, tendre comme le beurre^ franc comme l'or, retentissant comme la cloche sous le pic. Quand jô n'étais pas pressé par l'ouvrage pour la bâtisse dans les hameaux , je revenais à ma carrière; j'y creusais toujours, toujours davantage, pour trouver de meilleures veines de pierres. Je roulais les débris dans
JSi LE TAILLEUR DB PIERRES
la profondeur du ravin qui est au-dessous ^ de manière qu'après une couple d'années, j'avais fini par vider toate Vancienne carrière de ceô déblais qu'on disait entassés là depuis le temps d'un peuple qu'on appelle les Kômains. Puis j'avais miné dessous avec le levier et avec la poudre; vous auriez dit l'ouvrage des géants. Il y avait des assises comme des escaliers pour des jambes de deux toises, des voûtes, des grottes où je m'enfonçais comme les mineurs dans leur mine de charbon pour chercher des grains encore plus fins, des murailles, de rochers entassés et abandonnés; hautes comme un rempart de ville. Le fond de la carrière , où je roulais mes pierres et où je les taillais ; était si profond , quand on le regardait du haut des bruyères qui pendaient sur les bords, que, si les bergers jetaient un caillou, il fallait un petit moment pour entendre remonter le bruit. Mon frère , ma petite sœun, ma mère et Denise ve-^ naient de temps en temps m'y voir travailler. Ils levaient toujours les bras et jetaient un cri d'étonnement en voyant quel ravage un seul homme, avec Sa patience et son levier, avait fait dans les os de la montagne. Quelquefois aussi, quand le sentier était trop glissant pour les pas de mon frère, Denise ve-
nait seale m'apporter mon pain et mon lait dans un panier pour ma journée. Mais alors elle ne s'arrêtait pas, monsieur. Elle posait le panier sur une grosse pierre au pied dé Téchelle de corde où j'étais quasi toujours suspendu contre les flancs de mon rocher; elle m'appelait d'en bas avec une voix toute tressaillante de crainte, puis elle se sauvait en mettant la main sur ses yeux, comme si elle eût eu peur.de me voir descendre de si haut.
C'est là que je me plaisais le plus, monsieur, parce que personne, excepté Denise, ne venait m'y déranger de mon ouvrage en me regardant et en me demandant, comme dans les hameaux, ceci ou cela. Le métier de mon père me contentait plus que n'eût fait un métier plus riche et plus savant. Je me disais : Tu fais ce qu'a fait ton père, et peut-être avec le temps, le feras-tu aussi bien que lui-même. Il serait content, s'il revenait , de te voir là à son ouvrage^ D'ailleurs , ce métier ne commande pas comme les autres. On peut le laisser et le reprendre quand on
veut. Il ne t'empêche pi de monter, le samedi, à la hutte pour voir ta mère y Denise et les bêtes , ni de faucher les foins, ni de sarcler les blés, ni de piocher la montagne , ni de battre les arbres avec eux ; et puis, bien que tu ne vendes pas cher tes meules aux rémouleurs , aux forgerons et aux moissonneurs du pays , cependant tu gagnes honnêtement ta journée et le pain de ton frère et de ta petite sœur, qui ne peuvent pas travailler à la maison. Ces pensées me donnaient du courage ; il n'y avait plus de lits de pierre assez dure pour me résister.
D'ailleurs, il faut tout dire, j'aimais Tétat, j'aimais le creux des carrières, le ventre' de la montagne, les entrailles secrètes de la terre, comme ces matelots que j'ai connus à Marseille aiment le creux des vagues, le fond de la mer, l^écume des écueils, comme les bergers stiment le dessus des montagnes, comme les bûcherons aiment à plonger leur hache saignante de sève dans le tronc fendu des vieux chênes et des châtaigniei^. Dieu a donné à chacun son goût pour
DE SAINT-POINT. 1ô7
qu'on fit toQs les états avec contenteioeDt. Ce qui m'a toujours retenu au mien^ c'est qu'on le fait tout seuL On peut, sans que ça vous dérange ^ siffler, chanter, penser, rêver, prier le bon Dieu. L'ouvrage va toujours sous la main, pendant que le cœur et Tesprit vont de leur côté là où ils veulent. Yoilà l'agrément de l'état de tailleur dé pierres.
Ensuite, c'est un joli état pour l'oreille, monsieur. Quand je suis à genoux devant ma pierre bien équarrie et portée sur deux rouleaux de sapin qui m'aident à la remuer à ma fantaisie ; quand , dans un coin de la carrière, bien au soleil l'hiver, bien à l'ombre Tété, j'ôte ma veste et je retrousse mes man-^ ches de chemise ; que je prends lô ciseau de ma main gauche, le maillet de ma main droite ; que je mè mets à creuser ma rainure ou à arrondir ma moulure à petits coups égaux , comme l'eau qui tombe goutte à goutte , en sonnant , da haut de la source dans le bassin, il sort de ma pierre, si elle est bien franche, une musique perpétuelle qui endort le cœur
et la tête aussi doucement que le carillon lointain du village. On dirait que mon maillet est un battant et que lùa pierre est le bord d'airain d'une cloche: Vous ne sauriez croire combien ce son encourage à Fouvrage. Les soldats ont besoin de battre le tambour pour se faire cœur à la route ; les matelots ont besoin de chanter pour se donner force à tirer leurs ancres ou leurs cordages. Nous autres, monsieur, nous n'avons pas besoin de cela; notre ouvrage règle les coups du marteau et chante tout seul pour nous. Ah ! c'est un beau son, allez, que celui d'une dalle mince de marbre , de granit ou de g^ , ou d'une auge de pierre tendre creuôée pour recevoir Teau et qu'on polit avec la boucharde. Il semble qu'on entend d'avance le retentissenient des pas des hommes pieux qui marcheront dessus et qui seront prolongés par les voûtes murmurantes d'une église, ou bien qu'on entend d'avance le bouillonnement des eaux courantes qui rempliront en écumant l'auge des troupeaux.
Ensuite , voas me direz qae c'est une vanité , je ne dis pas nôn^ c'est vrai ; car long ou court, le temps n'est que le temps. Quand il est passé, c'est comme s'il n'avait pas été ; mais enfin , vanité si voius vou-* lez, 6n éprouve^ toujours dans un état un certain Contentement à se dire : Ce que je fais là durera encore après nioi. Ceux qui écrivent des livres pensent^ qu'ils seront étudiés par des yeux qui ne verront pas la lumière peut-être avant mille fois mille ^ns d'ici, à ce qu'on dit. Les menuisiers qui font des armoires et des cabinets se réjouissent en se disant : Si c'est bien ciré , bien entretenu , bien au sec , ça durera et ça conservera l'empreinte de ma main de génération en génération dans les maisons dès nouveaux mariés. Ceux qui plantent un châtaignier ou un chêne se disent : Le petit pépin ou le petit gland que je sème contient là, entre mes deux doigts, plus dé vie et plus de temps cachés dans cette mince écorce qu'il n'y a de vie et de temps cachés dans tous les hommes qui sont nés ou à nattre dans ce
vaste pays pendant cinq ou six siècles. Ils enfonce* ront leqrs racines dans cette terre, ils perceront le roc pour aller puiser leur nourriture, ils donneront des feuilles et de Tombre sur la place que je choisis pour eux, après que Tombre dé mon propre corps et Tombre de vingt ou trente suites d'hommes sortis de moi aura été balayée de dessus terre, comme cea feuilles, à leurs pieds, sont balayées par le vent de novembre. Mais qu'est-ce que cela en comparaison de la durée que le tailleur de pierres donne à son idée en levant et en baissant son maillet sur son ciseau ? Se dire : Ce coup de ma {joucharde restera marqué sur ce granit tant que la montagne ne sera pas fondue elle-même au feu du dernier jour de la terre ; cette moulure que je creuse ou que je relèye en relief avec mon ciseau, cette forme que je donne^ selon mon cfiprice, à la pierre, ne s'useront, ne s'effaceront, ne se déplieront jamais tant que le mondé sera monde ; Timpression de ma volonté et de ma main , c est Télérnité ! Ceux qui ne seront pas nés dans mille ans, en voyant cette corniche, cette nervure^ cette membrure, ce socle, cette colonne , ce réservoir sous la fontaine, où l'eau bouillonne éternellement, se, diront : Qui est-ce qui a fait cela? Dieu
DE SAINT-POINT. i&\
iui-mémey en rappelant sa terre à lai et en la retournaot dans ses mains, à la fin des temps, pour l'examiner, dira, en voyant ces déchirures de la carrière dans ses montagnes et les marques de Toutil sur les pierres brisées : Un insecte a rongé ma terre, un homme a touché, a modifié mon élément. Pensez-vous à cela, monsieur? et n'y a4-il pas de quoi rendre le tailleur de pierres glorieux de son état ? Car enfin c'est Tétât des choses sans fin. La rouille use le fer du forgeron, mais le granit ou le porphyre rouge, dont vous voyez de petits morceaux }à, dans les cailloux de la source, rien ! On dit qu'il y a , dans un pays qu'on appelle l'Egypte , des amas de pierres taillées aussi hautes que les montagnes , sans qu'on puisse savoir seulement ni pourquoi ni par qui ces pierres ont été ainsi élevées en gradins les unes sur les autres, ni dans quel reculement infini du temps. Les peuples, les rois, les prêtres, les mystères, les histoires, les ossements eux-mêmes, tout s'est fondu dans la mémoire de notre espèce, tout a coulé avec les eaux d'un fleuve qu'on appelle le Nil, tout s'est envolé avec ce sable qu'on appelle le désert; eh bien ! oui, monsieur, un soldat qui est revenu ici d'Egypte et qui m'a raconté ces pyramides, dit qu'on a décou-
vert des carrières grandes comme des lits de mer don^ ces pierres de taille ont été tirées, qu'on en voit encore dans les chantiers qui ne sont qu'à moitié sciées par la scie des Égyptiens ou des géants de ces temps-là 9 et que même il a vu sur une brique quQ ces pierres revêtaient Tempreinte du pied et de la main d'un des ouvriers qui bâtissaient et qui façou^ noient ces monuments. G'est-il du temps, cela ? et y a-t-i) beaucoup de rois ou de reines qui «uraient laissé dans le monde une tr^ce d'eux «ussiÀ eux et aussi durable que ce pauvre ouvrier ?
Eh bien y que je me dis quelquefois, tu en laisser autant sur ta pierre ! Gela coinsole F homme de sa fragilité, n'est-ce pas ? Aussi cela lui fait panser coi&-< bien il est peu de chose à côté de ce graiu dç pierre qu'il détache sous son marteau et qui durera tant de siècles après notre poussière à nous ; mais cela fait penser aussi que l'esprit de l'homme , qui est plus grand que tout cela, qui embrasse tout cela, qui sur-^ vit à tout cela, est un bien autre ouvrage du bon Dieu ! Et cela porte à le remercier ^ à le glorifier et à le bénir dans la brièveté et dans la durée, dans la' petitesse et dans la grandeur. Je pensais à toutes ces choses en taillant mes meules. D'ailleurs, la soHtùde
rend carieux. L'homme seul cherche la compagnie ' de Dieu. Quand j'étais là enseveli dans le creux de la montagne, après midi, me reposant un moment au soleil, rien qu'avec mon petit chien, couché sur ma veste, mon cœur montait en haut,^ comme s'il avait des ailes ; je regardais le bleu du ciel au-dessus d^s sapins où tournoyaient les aigles, et je disais en moi au bon Dieu : Entendez-vous la prière de l'homme qui monte à vous du creux de la colline, vous, Sei-* gneur, qui entendez le bruit des ailes dô la mouche, et les battements du cœur de ces moucherons noyés dans un rayon de votre soleil ?
Et puis ja pensais aux HuUes, à ma mère, à mon frère, à Denise, à tout enfin. J'étais content, et pour* tant quelquefois aussi , je devenais triste y et ma mère, quand je rentrais, me disait ; Qu'as«tu ? Je lui répondais : Je ne &;ais pas. Et en vérité je ne savais pa3 bien alors. C'était comme une ombre sur mon cœur qui l'empêchait de fleurir dans son prin*^ temps.
Il me semblait que Denise avait quelque chose contre moi. Quand j'entrais dans la maison, elle sorr> tait pour aller à la fontaine ou à Télable^ Quand je lui parlais de bonne grâce j, elle ne répondait que par oui et non, comme si elle avait été impatiente de se débarrasser de mon entretien. Quand je badinais, le dimanche avec elle et avec mon frère j elle ne riait plus de bon cœur^ ou bien elle riait du bout des lèvres, mais elle ne riait jpas des yeux. Elle. avait comme une pensée rien qu'à elle dans le fond du regard ; elle s'éloignait de quelques pas pour aller cueillir soi-disant des noisettes ou ramasser des pervenches le long du ravin. Au contraire, quand il n'y avait que ma petite sœur, mon frère et elle ensemble , je les entendais folâtrer et rire comme autrefois* Un jour que je lui demandai pourquoi elle était ainsi sérieuse et silencieuse avec moi, et si je lui avais fait quelque peine sans le savoir, elle me dit que non , qu'elle m'aimait bien comme les autres, que c'étaient des idées que je me faisais, et puis elle me tourna le
doS) sans mftu vai^e humeur pourtant. Elle nous laissa , mon frère et moi ; elle monta par l'échelle du gre-
nier à foin, comme pour aller jeter de Therbe aux
cabris; elle y resta tout le soir, et quand elle redescendit, elle avait les yeux un peu rouges, et elle donna secrètement son pain aux poules par-dessous la table, au lieu de le manger gaiement avec nous comme les autres jours.
Je dis à ma mère le lendemain : Denise me veut du mai, il faut que je m'en aille de la maison faire mon tour de France. Ma mère se mit à rire et me dit : Claude! tu es bien simple pour dix-ne.uf ans.^ La pauvre fille ne sait pas elle-même ce qu'elle a; mais je la vois venir de loin, moi : elle te veut du mal pour te vouloir trop de bien^. Quand les filles de son âge rient avec des garçons, c'est mauvais signe pour le mariage, vois-tu; mais quand elles s'en sauvent^ c'est signe qu'elles veulent qu'ils la recherchent pour tout de bon. — Oh! que non, répondis-je à ma mère, Denise n'a pas dé ces semblants-là. — Eh bien! me
dit-elle, fais voir semblant toi-même de t'en aller demain pour ton tour de France, et tu verras si elle est bien aise ou si elle est fâchée. — Eh bien, je ne ferai pas semblant, je m'en irai tout de bon, reprisje; et j'allai tout triste m' asseoir sur la margelle du puits.
Le soir, après souper, Je dis à ma mère, à mon frère, à ma petite sœur, devant Denise : a Je vous dis bien adieu à tous, je veux devenir un bon compagnon ouvrier. Demain, avant le jour, je pars pour mon tour de France. » Mon frère et ma soBur furent bien fâchés. Ma mère me donna devant eux le bâton à manche de cuir incrusté de clous à têtes de enivre^ le tablier fin et les outils de mon père. Je fis mon sac dçvant eux. Quand Denise vil que je mettais de l'huile sur le cuir de mes souliers, elle s'en alla à la chambre au-dessus de Tétable et elle ne rentra plus. Tout le monde était triste, excepté ma mère, qui se joutait bien que je n'irais pas loin.
DE SAtNT-POlNT. 467
Pourtant je partis le lendemain comme j'avais dit, et, en passant dans la cour sous le volet de Denise, je lui criai : Adieu , Denise. Mais rien ne me répondit. Je me dis : Il faut que je Taie bien offensée pour qu'elle me laisse partir ainsi , sans seulement me souhaiter bon voyage. Les pieds me collaient à terre sous sa fenêtre, comme si les clous de mes souliers avaient été enfoncés dans le rocher. Â la fin, je descendis pourtant par le sentier, lentement , sans me retourner, de peur d'être tenté de revenir, les jambes ine flageolant sous moi comme sous un homme qui a bu. Hélas! je n'avais pourtant bu que mes larmes tGfÙte la nuit. J'avais un brouillard sur les yeux; je marchais comme à tâtons ; la terre me manquait sous moi : on aurait dit que c'était niuit. Pourtant les dernières petites étoiles, qui se sauvent du jour dans le fond du ciel comme les baigneuses s' enfoncent dans l'eau de peur d'être Vues, s'enfonçaient derrière les sapins de la montagne, et le soleil, qu'on ne voyait pas encore, nous voyait déjà par-dessus le mont Blanc.
Et pourtant y voyez un peu ce que c'est que rhomme, monsieur : tout en frisson et tout en eau que j'étais, je me mis à siffler, pour me faire cœur, un air de danse, comme pour me dire à moi-même : Tu es plus fort que ton chagrin et tu te moques de tout. Si on m'avait rencontré, on aurait dit : Voilà un garçon qui est bien content et qui va à la noce ; mais le bon Dieu aurait bien vu autre chose, allez, s'il avait ouvert mon pauvre cœur.
Mais un bruit que j'entendis à quelques pas de mon sentier sur les feuilles mortes ne tarda pa@ à me couper mon sifflet, monsieur. Yoilà que juste à l'endroit que vous avez traversé ce matin, où tous les sentiers de la montagne se réunissent comme des ruisseaux dans un lac pour sortir du domaine des Butiez et pour franchir le grand ravin qui les arrête, là où il y a un gros tronc de châtaignier pourri, couché d'une rive d'up ravin à l'autre, et qui sert de pont pour sortir de chez nous, je vis quelque chose qui s'élevait du pied d'un arbre et qui avait Fair de me barrer le pont. Tiens, que je me diis, en
voilà un qui se lève matin pour mener ses chèvres à la rosée, ou bien c'est. peut-être un mendiant qui aura trouvé toutes les portes des granges fermée^ et qui aura dormi sous les branches. Mais qu'est-ce que je devins, monsieur, quand, en approchant, je reconnus que ce n'était ni l'un ni l'autre, mais que c'était Denise qui gardait déjà ses cabris avant que le jour fût assez fait pour que les petites bétes pussent discerner seulement une ronce d'avec une vigne sauvage, ou un trèfle d'avec une ciguë, l'étais bien content de 4a voir encoœ une fois , toute dure de cœur que je la croyais pour moi. Eh bien, monsieur, vous en penserez ce que vous voudrez, mais j'aurais donné je ne sais quoi pour ne pas me trouver comme cela tout seul en face d'elle. Les jambes me tremblaient tellement que je ne pouvais quasi
plus ni avancer ni reculer. S'il y avait eu un autre chemin pour traverser lé ravin à droite et à gauche , à coup sûr je me serais détourné pour ne pas toucher sa robe en passant et pour ne pas entendre sa voix une fois de plus ; mais il n'y en avait pas. Il fallut .me faire courage et marcher , comme si je n'avais rien entendu ou rien vu , vers l'entrée de la planche.
47« LE TAILLEUR DB PIERflES
Quand j'en fus tout près et que je levai mes yeux baissés sur le bout de mes souliers , je vis Denise qui s'était mise droit devant moi /à l'entrée du pont de bois y et qui me barrait le passage avec son corps. Je m'arrêtai à sit pas d'elle sans savoir ce que ça voulait dire, car elle n'avait pas coutume de mener les bétes si loin , ni si matin. Mon cœur grondait en moi sous mes côtes comme la source sous la pierre quand les neiges fondent.
Mais je n'eus pas plutôt levé les yeux en sentant
son souffle contre moi et en voyant l'ombre de son corps jetée par le soleil sur mes pieds , que je changeai tout à coup de sentiment et que ma colère s'adoucit en compassion.
Dé la veille au lendemain ^ vouâ ûé l'aurie:^ pas quasiment reconnue, tant cette ntlit qu'elle avait passée au froid de la montagne l'avait changée^ Elle
DE SAINT-POINT. Ol
avait ses pieds tout mouillés et tout grelottants datis l'herbe qui craquait sous la gelée blanche. Sa robe de kine noire était froissée et collée contre elle par la rosée. Ses cheveux étaient aplatis d'un côté de sa tété comme ceux de quelqu'un qui s'est couché la tête sur le bras , et de l'autre côté ils étaient échappés de sa coiffe de dentelle noire , et tout parsemés de feuilles mortes et de brins de moussé jaune comme un agneau qui a traversé lès ronces. Le tour de ses yeux était noir et bleu : on aurait dit qu'elle avait reçu un coup de corne de ses cabris. Elle baissait ses paupières ; il pendait une goutté d'eau à chaque cil. Dieu ! que je me dis , est-ce là Denise ? Le cœur me fendit. J'essayai d'ouvrir les lèvres pour lui dire bonjour et adieu au moins sans rancune , mais je ne pus pas , la poitrine m'entre-^sautàit. Je restai sans pouvoir avancer ai reculer, et sans parole, comme uù faùtôme qui serait sorti du bois.
Mais Denise fit un mouvement de ces deux braâ vers son cou pour en détacher son collier de rUban
de velourd noir qu'elle ne mettait que les dimanches ordinairement 9 et an bout duquel pendait sur sa gorgère un petit crucifix de laiton doré qu'elle avait eu de sa mère après sâ^mort. Elle prit le crucifix dans ses deuxmarnSy et le tendant vers moi sans lever encore la tète : (c Puisque vous pavtez de» Huttes, » Claude 9 me dit-elle d'une voix qui tremblait sur )) ses lèvres pâles, faites-moi la complaisance d'en)- 9 porter sur vous, pour l'amour de moi, ce petit
)) cadeau que je vous fais >• et de penser à moi quel-
» quefois , quand vous le retrouverez dans le fond » de votre sac en faisant votre paquet pour aller et ï> venir. Vous ne m'aimez pas comme tes autres Tf> dans la maison. Il y a longtemps que je le sais, » mais c'est égal. Claude, je ne vous en veux pas, » allez , pour tout cela , et je voudrais vous porter » bonheur tout de même avec ce que j'ai de plus » pfécieux sur moi. J'ai bien enicore quelques liards » dans la' bourse de cuir de mon père , avec sa tasse » d'argent pour goûter le vin dans les pressoirs ; tenez, ditroUe, en faisant glisser la bourse de cuir » de ses maiiis dans ma poche de veste avec le col- » lier elle crucifix, je vous en prie bien, Qaude, emportez aussi 'Cela pour l'amour de Dieu ! »
J'étais si bouleversé d'entendre qu'elle me disait vous pour la première fois de notre vie, et j'étais si surpris de voir qu'elle me montrait ççtte amitié au dernier moment , après qu'elle m'avait montré tant d'éloignement depuis plus de trois mois, que je ne savais pas ce que je faisais, ni ce que je pensais, monsieur. Je mis ma main dans ma poché de veste pour refuser la bourse et pour tout lui rendre. Mes doigts rencontrèrent les siens. Ça me fit froid par tQut le corps et chaud au visage , tellement que je n'y voyais plus, que je tremblais d'un frisson, et qu'en démêlant ses doigts des miens , en m'effbrçànt de retirer de ma poche de veste le cadeau qu'elle s'efforçait de me contraindre de garder, le crucifix, le collier et la bourse de cuir tombèrent sur l'herbe haute entre nous deux.
Par le même mouvement, sans râQexion, nous nous baissâmes tous les deux, l'un devant l'autre,, à genoux, pour les cherchi^et les ramasser, et nos tètes se rencontrèrent sans se chercher. Une larme
d'ôlie y chaude comme une goutte de pluie d'été , tomba sur le dos de ma main dans Therbe. Je sentis bien que ce n'était pas de la rosée. Tiens, me dis-je en moi-même , tout bouleversé j est-ce qu'on pleure aussi tiède pour quelqu'un qu'on voit partir de la maison avec plaisir? Ça me fit relever les yeux sur les siens en nous redressant. Justement. elle tenait la bourse et le crucifix daus le bout de ses doigts pour me les tendre , et elle levait aussi aes yeux vers mol pour me prier de tout son cœur de les reprendre. Vous auriez dft deux larges fleurs bleues de par» venchea de la fontaine, quand eu enlevant sa eraehe pleine, elle laissait par hasard rouler de l'eau piar letirs feuilles. Elle me régardait avec tant d'humilité à travers cette pluie de ses yeux, il y Savait tant dé prière dans son regard levé en haut vers le ciel ou vers moi, que je me mis à pleurer ausài sans savoir de quoi, et que nous restâmes là un bon moment TuB devant l'autre, sanglotant comme des bâtes, les mains jointes autour de la bourse et du crueifix,
sans plus parler que si nous avions été deux troncs d'arbre.
A la fin , je me fis courage et je lui dis^ eu n^osant plus lui dire loi comiqe autrefois y je lui dis : — Deuise, vous pe me voulez dono pas de mal , que vous me donnez tout ce qui est à vous et que vous pleprez parce que je vais faire mon tour de France ? -^Oh! bien sur y me dit-elle vivement , mais j'ai eru que c'était vous , Gaude» qui m'en vouliez parce que vous ne me parliez plus de bonne grâce comme avant y et que vous me trouviez de trop à la maison. Si je vous évitais , c^est que je pensais que ma pipé-^ aence voua faisait peine. -^ Et moi je m^en allais parce que je croyais que vous aviez une rancune contre moi ; mais je vois ]|>ien à présent que c'était une idée y puisque mon premier pas hors du pays vou» a fait lever ai matin, et vous a tant mouillé les yeux ! N*en parlops plus , Denise , lui* dis-je en lui iattachaiiit le collier autour du cou de n^es deux maina toutes tremblantes. Je vais remonter et rependre mon sac au clou de la cheminée^ -— Site tressauta sur ses deux pieds joints en battant ses
ne LE TAILLEUR DE PIERRES
deux mains en Tair l'une contre l'autre-, et en souriant des lèvres pendant qu'elle pleurait encore des yeux. Dieu! que nous étions contents de nous être expliqués! Nous nous mimes à remonter vers la hutte eii pariant de choses et d'autres. Ma mère^ qui s'était bien doutée de tput, sortit de derrière le buisson où elle s'était cachée avec sa petite. — ^ Ton tour de France est donc fini , Claude , me dit-elle, mon pauvre enfant! Tant mieux, va ! qu'est-ce que tu irais chercher de mieux au bout de la France ? Puisque vous vous aimiez , ne valait-il pas autant le dire tout de suite ! On vous aurait fiancés avant les foins. — Â ces mots , Denise et moi nous devînmes tout rouges. Nous nous aimions donc ? que nous dîmes tout bas sans paroles sur nos vidages étonnés. — Eh ! oui I mes enfants , dit notre mère , comme si elle avait entendu ce que nous n'avions pas dit, vous vous aimiez depuis que le pommier a leu ses fleurs, je Fai bien connu, moi^ quand j'ai vu que vous vous écartiez Tun et l'autre, elle pour aller au bord du puits, toi pour aller le long des sauges^ tous seuls comme deux jeunes bétes qui s'égarent. Quand le cœur est léger , on ne le porte pas à deux mains comme ça. Je savais bien que vous finiriez par vous
rencontrer ane fois sans vous chercher, et que tous les sentiers mènent au grand chemin. Mais je ne voulais rien dire y de peur de faire, tomber le fruit avant sa siatison et de dire le mot avant le cœur. Maintenant il faut vous fiancer, et j'en suis bien contente au contraire y car ça finira toutes les affaires avec les parents et touâ les partages entre les trois huttes que Iqs enfants du coquetier demandent. Les deux domaines ne feront plus qu'un , comme les deux maisons n'en feront qu'une , et comme vous deux vous ne ferez qu'un ménage. N'est-ôe pas, Claude? N'est-ce pas , Denise ?
Nous ne dîmes rien et nous n'osâmes pas seulement lever les yeux pour nous regarder. Mais nous continuâmes à marcher l'un derrière l'autre vers la
hutte. La mère avait dit trop vrai : nous. nous aimions sans le savoir.