‹ Le talion; romanChapitre 3 sur 6 · I.K lAl.lUN · texte numérisé non relu

I.K lAl.lUN

Jean repassait par le long calvaire qu'avaient été pour lui ces trois ans. Nine les avait emplis, (le son perpétuel regret, de son absence continue, bien plus que Madeleine, de son intermittente présence. Cette petite, en qui il avait mis tous ses rêves, l'espoir d'une union enfin complète, cette petite qui devait être leur tendresse épanouie librement, légalement, au grand jour, il n'avait connu par elle que chagrin et déception, elle avait été sa douleur et sa bonté quotidiennes. La vision de sa fille, sur le quai de la gare, l'autre jour, s'arracliant de ses bras pour courir, extasiée, dans ceux de Jacques, lui fut atroce. Cette souffrance-là, c'était la pire que pût éprouver un père aimant; son honnêteté saignait non moins que son orgueil, à cet inégal partage. Ce n'était pas assez que de se mépriser comme un voleur, il fallait subh' l'humiliante rage d'être un voleur volé... Non, aucun homme ne pouvait endurer ce que depuis le jour fatal du premier mensonge, et de la première résignation, il avait subi! Et c'était au moment où il triomphait enfin des hésitations de Madeleine, au moment où la mère allait lui rendre sa fille, que le destin sauvage intervenait!... Il n'était parvenu à reconquérir Nine que poiu' la perdre... Et cette

fois à tout jamais... La perdre! A cette idée, qui révoltait son cœur et sa raison, il devenait fou. Il eût crié, s'il eût été seul. Qu'était tout ce qu'il avait souffert, près de ce déchirement-là? La vie la plus misérable est encore la vie. Mais la mort, ce gouffre sans fond, ce néant!... 11 n'y avait que la mort d'irréparable.

Une toux convulsive secoua l'enfant.

Madeleine se dressa, épouvantée :

— Jean! Jean!... Ne la laisse pas mourir!

Il eut un geste navrant. Rien!... Il ne pouvait rien. Alors elle s'abattit contre son épaule, en pleurant, sans penser, sans parler. Elle était vaincue par sa fatigue, ces catastrophes, leur désespoir stérile. Elle était aussi brisée que si ce fût elle qui eût été étendue, blême, dans ce lit où Nine haletait, moribonde. Leur pauvre petite Nine!... Elle se pencha vers le corps maigri avec qui elle souffrait, dans sa chair. Elle releva les boucles tirées; les yeux que la faiblesse avait clos se rouvrirent, suivirent les mains douces. Nine reconnaissait sa mère. Madeleine baisa le front décoloré :

— N'est-ce pas que tu vivras?

Elle lui donnait, comme aux jours de sa plus petite enfance, des noms tendres, mots de

caresse, sans suite ni sens. Elle eût voulu prendre sa fille dans ses bras, la bercer, la serrer contre elle, comme lorsque Nine était une toute petite vie, naissante à peine. Et, en même temps, elle se raccrochait aux bras de Jean. A cette heure où la part la plus chère d'eux-mêmes, leur enfant, leur était arrachée, Madeleine se rejetait vers le père, communiait avec lui, dans le même isolement funèbre. Elle avait cessé de voir le médecin, le sauveur possible, comme elle faisait égoïstement, ces derniers jours. Elle sanglotait de nouveau, abandonnée à l'étreinte désolée de Jean. Ils fondaient leur commune détresse, n'étaient plus qu'un seul être, pleurant une même douleur.

— Notre chérie! balbutiait-elle.

A cette minute, elle sentait la longue erreur de sa vie, l'irréparable tort causé à Jean par le silence gardé. Que leur fille cessât de respirer, que le dernier souffle sortît de ces lèvres bleuies, son père ne pourrait même pas la pleurer à son aise, il faudrait qu'il cachât, dévorât ses larmes !... Tout l'injuste et l'absurde du mensonge dont il était victime apparut alors, nettement, à Madeleine. Ce qu'elle avait décoré des noms de pitié, de tendresse pour Jacques et Georges,

était-ce autre chose que sa propre veulerie, sa lâcheté intéressée? N'était-ce pas, inconsciemment, pour moins souffrir, qu'elle avait ainsi agi? Elle s'était trompée, elle le comprenait, à présent. Toutes les conventions sociales, tous les accommodements individuels disparaissaient, devant l'absolu de cette obscure, mais suprême loi, devant cette révélation de la vie, qu'elle démêlait seulement, au contact de la mort : Nine appartenait à son père... C'était de lui qu'elle avait reçu le flambeau, cette vacillante lumière qui, dans ses yeux, allait s'éteindre. C'était à lui, à lui seul qu'elle resterait, si elle vivait !

Madeleine essuya, de son mouchoir trempé, les yeux de Jean. Muets, dans la chambre que d'un brusque rayon le soleil du soir venait d'illuminer, ils écoutaient en eux se prolonger leurs pensées. Elle murmura, après une ardente rêverie intérieure, où, de toutes ses forces, elle désira le miracle :

— Elle vivra!... Tu verras... Nous la sauverons, nous rélèverons! '

Mais si tendre que fût la volonté de Jean, entêté à l'espoir quand même d'une guérison, si peu probable semblât-elle, il ne put supporter ce crédule élan de la mère, cette promesse d'un

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lendemain que- sa foi n'espérait plus. Il passa sa luaiu sur son front. Il avait besoin d'air, il se serait évanoui s'il était resté, une seconde de plus, dans la chambre de deuil... Il allait vers la porte quand elle s'ouvrit. Jacques parut, anxieux. A la vue de Madeleine affalée au chevet de Nine, et de Jean bouleversé, prêt à sortir, son visage se contracta :

— Qu'y a-t-il?... Elle est plus mal... Mais non! Vous ne la laisseriez pas, Jean!... Qu'avezvous? Dites?

Jean lui mit une main à l'épaule :

— J'étouffe, voilà tout...

Jacques demanda, tremblant :

— C'est la fin?

Mais Jean, las à mourir, jeta :

— Non... Pas encore...

Puis, le médecin en lui reprenant le dessus :

— Il ne faut jamais désespérer... La nature a de ces surprises... Moi, je ne peux plus rien.

Et hâtivement il sortit, pour savourer seul son désespoir. Jacques, silencieusement, contemplait Nine. Elle semblait vouloir s'assoupir. Comme si sa femme n'eût pas été là, il s'assit, jn^omenant son regard morne du lit où baissait lé souffle de l'enfant, à la fenêtre où déclinait le

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soleil, dans la sérénité somptueuse du crépuscule.

Madeleine le regardait. Une souffrance aiguë imprégnait le profil pensif. La bouche tombait, amère. Soudain, il leva les yeux, elle vit qu'ils étaient pleins de larmes... Que faisait-il là, à la place de Jean? Et pourquoi souffrait-il, autant qu'eux?

Exténuée, et dans le répit d'écrasement que lui laissait la fièvre, Nine venait de s'endormir. Son souffle inégal et court se faisait plus lent, le corps se détendait, le visage prit une immobilité cadavérique. Ainsi allongée, avec ce teint de cire, les narines pincées, elle semblait morte, n'eût été le halètement las, qui soulevait sa poitrine, par intervalles. C'était si impressionnant que Jacques n'y put tenir. Il se tourna contre le mur; son dos seul, agité d'un tremblement, témoignait de l'émotion à laquelle il était en proie. Elle était si sincère et si profonde que l'impression hostile de Madeleine se dissipa. Comme il l'aimait, cette enfant, qui ne lui était rien! Eût-il souffert davantage, si elle avait été réellement sa fille? Certes, c'était parce qu'il la croyait telle que son chagrin égalait en intensité celui de Jean... Mais, motivé ou non, ce chagrin

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n'en était pas moins réel. Elle en était attendrie, comme si Jacqnes n'eût pas été pour Nine un étranger, comme si ces longs mois de profonde affection, cette délicate et sûre tendresse lui eussent à lui aussi créé des droits, qui, pour ne point égaler ceux de Jean, n'en étaient pas moins valables, et touchants!

Il s'était levé, marchait du lit à la fenêtre. Entre sa femme et lui s'établissait le trait d'union des souvenirs, cette entente sans paroles que créent le passé, tant d'heures partagées, dans la communauté des préoccupations, des menues joies, des menues peines, toute la trame grise de la vie.

— Tu te souviens, dit-il, comme elle réclamait les histoires que j'inventais le soir, avant qu'elle ne dorme... quand elle grimpait jusqu'à mes genoux! Elle écoutait avec des yeux émerveillés, agrandis, qui, petit à petit, s'alourdissaient, s'obscurcissaient, jusqu'à ce que ses paupières battissent... Elle reposait alors contre mon bras, toute rose, dans ses boucles d'or!

Elle dit, avec un sourd reproche :

— Tu l'aimais trop !

— Non! Pourquoi?... Elle était si douce. Elle avait de si gentilles caresses! On aurait dit, tant

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elle était câline, qu'elle avait à se faiiT pardonner je ne sais quoi... Je le sais maintenant... c'était lu peine qu'elle nous fait, en s'en allant !

Alors, ne pouvant se dominer davantage, il s'abattit près de sa femme, sur la chaise où tout à l'heure était Jean. Le front appuyé à la traverse du lit, il pleurait à son tour, avec un chagrin d'enfant. Madeleine ne pouvait détacher son regard des cheveux gris et de la nuque puissante. De longs sanglots la secouaient...

■ Cette voix du sang, dont en voyant pleurer le vrai père, elle avait cru entendre l'ordre impérieux, n'était-elle donc, elle aussi, que mensonge? Parsa tendresse spontanée, sondévouement aussi absolu que si le même sentiment paternel l'eût inspiré, Jacques ne s'était-il pas montré digne de garder Nine? Si elle était la fille naturelle de l'un, n'était-elle point la fdle d'élection de l'autre ? Une clarté plus chaude, à travers les vitres, s'épandit. L'incendie du couchant emplissait de grandes traînées pourpres la fin lumineuse du jour. M. Fernay entr'ouvrit la fenêtre. Une douceur entra, avec une poussière d'or impalpable, toute la paix du soir. Le lit blanc s'éclaira d'un reflet. Nine ainsi que naguère parut rose, dans ses cheveux soyeux.

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