CHAPITRE XX
Le muet fit un signe affirmatif , et, s'avançant vers la cotte de mailles qui; avec le bouclier et le casque du monarque guerrier, était pendue au support de la tente , il la mania avec une adresse qui indiquait assez qu'il connaissait bien tous les soins qu'exigeait une armure.
c Tu me parais adroit , et je ne doute pas que tu ne me sois utile, dit le roi... Je t'attache à ma chambre et à ma personne, pour montrer combien j'estime le don du royal Soudan... Si tu n'as pas de langue , il en résulte que tu ne feras pas de rapports , et que tu ne me mettras pas en colère par des réponses déplacées. »
Le Nubien se prosterna de nouveau , et toucha la terre de son fi*ont , puis se releva et se tint droit, à quelques pas, comme attendant les ordres de son nouveau maître.
« Je veux que tu commences dès à présent ton service , reprit le roi. Je vois une tache de rouille sur ce bouclier, et quand je FofErirai aux regards de Saladin , je désire qu'il soit brillant et sans tache comme l'honneur du sultan. »
On entendit un cor au dehors , et le moment d'après , sir Henri NevUle entra avec un paquet de dépèches. « Gela vient d'Angleterre , milord , » dit-il en les remettant à Richard.
« D'Angleterre ! de notre Angleterre ! » répéta Richard d'un ton d'intérêt et de mélancolie... « hélas ! mes sujets sont loin de se douter à quel point leur souverain a été assiégé par la maladie et le chagrin... entouré d'amis froids et d'ennemis entreprenants! » Puis, ouvrant les dépèches, il dit vivement : « Ah, ah! ces nouvelles ne viennent pas d'un royaume paisible... H est aussi livré aux divisions... Neville, retirez-vous, que j'examine ces dépèches seul et à loisir. >
Neville se retira en conséquence , et Richard fut bientôt absorbé dans les tristes détails qui lui étaient transmis d'Angleterre sur les factions qui déchiraient alors ses États. On lui apprenait les divisions de ses frères Jean et GeoflProi , et les querelles de ces deux princes avec le grand justicier Longchamps, évèque d'Elby; l'oppression exercée par les nobles sur les paysans , et les révoltes de ces derniers contre leurs maîtres; révoltes qui avaient amené partout des scènes de discorde accompagnées, dans plusieurs cas, d'effusion de sang. A ce récit de circonstances mortifiantes pour son orgueil et attentatoires à son autorité , étaient mêlés les avis et les prières que lui adressaient les plus sages et les plus fidèles de ses conseillers , afin qu'il se bàtùt de retourner en Angleterre où sa
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présence ^eule pouvait donner Tespoir de saiiyer |e irQjr ^nmg des horreurs d'une guerre civile , dopt il était probable gue la France et rÉcosse ne manqueraient pas de profiter. Rempli de la plus pénible inquiétude , Richard lut et relut ces lettres pleines de tristes présages ; il compara les nouvelles que quelques unes contenaient avec les mêmes foits contenus dans d'autres , mais difléremment rapportés , et bientôt il cessa complètement de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui , quoique pour jouir de la fraîcheur il fftt assis à rentrée de sa tente , dont les rideaux étaient levéf de manière qu'il pouvait voir les gardes et ceux qui étaient postés au dehors, et pouvait lui-même en être vu.
Au fond du pavillon , dans Tombre et s'occupant du soin que son nouveau maître venait de lui imposer, Tesclave nubien ét^it assi$ le dos tourné vers le roi. Il avait fini d'ajuster et de nettoyer le haubert et la cotte de mailles , et s'occupait activement d'un large bouclier , d'une grandeur peu commune , et couvert de lames d'acier , dont Richard se servait ordinairement pour reconnaUre , et même pour monter à l'assaut des places fortifiées , comme d'une protection plus efficace que l'étroit bouclier triangulaire dont on faisait usage à cheval. Ce pavois ne portait ni les lions d'Angleterre , ni aucune autre armoirie qui aurait pu attirer l'attention de l'enpemi. L'armurier avait seulement eu soin que sa surface unie fût aussi brillante que le cristal , et , en cela , il semblait avoir merveilleusement réussi. Plus loin encore que le Nubien, et à peine visible du dehors, était le grand lévrier dont on a déjà parlé, qu'on aurait pu appeler son frère d'esclavage , et qui , comme s'il eût été intimidé de passer au pouvoir d'un maître rf)yal , était couché derrière le muet , la tête et les oreilles basses , les membres arrondis , et entourés de sa queue.
Pendant que le monarque et son nouveau serviteur étaient ainsi occupés, un nouvel acteur parut sur la scène, se mTèla au groupe de soldats anglais, dont une vingtaine , respectant l'attitude pensive et les occupations sérieuses de leur monarque , faisaient , contre leur coutume , une garde silencieuse devant sa tente. Cette garde n'était pas cependant très vigilante. Quelques uns jouaient à des Jeux de hasard avec de petits cailloux ; d'autres se parlaient tout bas des nouveaux combats qui se préparaient , et plusieurs étaient étendus, dormants, enveloppés dans leurs manteaux verts.
Parmi ces sentinelles négligentes se glissa la maigre forme d'un
petit vieillard turC; pauvrement babillé en marabout ou santon du
àisepiy aspèees d'eathousiastes qui se risquaient quelipietois daai le camp des croiééS) quoiqu'ils fussent toujours traités avae mëppii, quelquefois même avec violence. Il faut dire que le luie et la vie dissolue des ohefe ohrëtieas avaient attiré dans leurs tentes un oen-o cours varié de musiciens, de courtisanes, de marchands juift, de Cophtes , de Turcs , et de tout le rebut des différentes nations orientales ; de sorte que le but de l'expédition étant de chasser le cafetan et le turban de la Terre-Sainte , il n'était cependant ni rare ni alar« mant d'en rencontrer dans le camp des eroisés. Quand le pauvre personnage que nous avons décrit fct assez près des sentinelles pour craindre d'en être arrêté , Il ôta de sa tête son turban d'un vert foncé ; on put voir alors que sa barbe et ses sourcils étaient rasés comme ceux d'un bouffon de profession , et que l'expression de ses traits bizarres et ridés et de ses petits yeux noirs qui étince^ laient comme des jais, était celle d'une imagination en délire.
t Danse, marabout! » s'écrièrent les soldats habitués aux ma* nières de ces enthousiastes vagabonds , c danse ou nous te fouettons avec les cordes de nos ares Jusqu'à ce que tu tournes comme jamaii toupie n'a tourné sous le fouet d'un écolier. > Aiiisi parlèrent les hommes d'armes aussi enchantés d'avoir up objet à tourmenter , qu'un ^fent qui attrape un papillon , ou découvre un nid d'oiseaux.
Le marabout , comme s'il n'eAt demandé qu'à leur foire plaisir, bon^ dit de t^re , et se mit à danser et à tourner avec une singulière agilité qui , contrastant avec son corps chétif et amaigri et sa figure ridée, le disait ressembler à une feuille sèche enlevée par un ouragan. Une seule mèche de cheveux s'élevait sur le sommet de son front chauve et ras, comme pour donner prise à quelque génie invisible; et en eifet , on eût pu eroire qu'un art surnaturel coopérait à l'exécution de cette danse sauvage et de ces tournoiements bizarres , pendant les^ quels le pied du danseur semblait à peine toucher la terre. S'abandonnant aux caprices de son humeur dansante, il voltigeait çà et là d'un endroit à un autre , quoique se rapprochant toiqours insensible^ment de la tente royale , de sorte que , après deux ou trois bonds plus hauts que les précédents, il tomba sur la terre, épuisé de fatigue, à cinquante pas environ de la personne du roi.
« Donnez-lui de l'eau , dit un des |jardes ; ils demandent toujours à boire après leurs cabrioles.
— Ah, ah! de l'eau, dis-tu? Long- Allen, » répliqua un autre archer avec une forte expression de mépris pour cet éléiQept,
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c serais-to bien aUe qu'on te donnât de Teau à boire après un exercice de ce genre-là ?
— Du diable s'il boit ici une goutte d*eau , dit un troisième. Nous apprendrons à ce vieil infidèle au pied léger à boire du Tin de Chypre en bon chrétien.
— Oui, oui, dit un quatrième, et dans le cas où il serait rétif, va chercher la corne de Dick Hunter, dans laquelle il fiât boire sa jument. >
Un cercle se forma immédiatement autour du derviche épuisé et renversé à terre, et tandis qu'un grand et robuste soldat le soulevait, un autre lui présenta un énorme flacon de vin. Incapable de parler, le vieillard secoua ja tète et éloigna de la main la liqueur défendue par le Prophète. Mais ses persécuteurs ne se contentèrent pas de cela.
« La corne! la corne! s'écria l'un d'eux; il n'y a pas grande difiërence entre un Turc et un cheval turc : aussi le traiterons*nous de même.
— Par saint George ! vous l'étouiferez , dit Long- Allen ; et d'ailleurs c'est un péché de perdre pour un chien d'infidèle le vin qui pourrait donner un triple bonnet de nuit à un bon chrétien*.
— Tu ne connais pas le tempérament de ces Turcs et païens, répliqua Henri Woodstall -, je te dis , moi , que ce flacon de vin lui fera tourner la cervelle dans une direction contraire à celle que lui avait donnée la danse, et la remettra dans son assiette. L'étoufier! cela ne Tétoufliera pas plus qu'une livre de beurre n'étouffe la chienne noire de Ben.
— Et d'ailleurs , ditTomalinBlacklee, pourquoi regretterais-tu de payer à ce pauvre diable un peu de liquide sur cette terre, puisque tu sais qu'il n'en doit pas avoir une goutte pour rafraîchir le bout de sa langue pendant tout une éternité?
— Cest une sentence bien dure pourtant, reprit Long-Âllen. Et cela uniquement parce qu'il est Turc comme son père? Si c'était un renégat, cela serait différent, le coin le plus chaud de la fournaise
. serait encore trop bon pour lui.
—Tais-toi , Long-Allen, dit Henri Woodstall ;je(edi8 que ta langue n'est pas te plus court de tes membres , et je te prédis qu'elle te fera tomber dans la disgrâce du père Francis , comme cela t'est déjà arrivé au sujet de cette jeune Syrienne aux yeux noh*s ; mais