‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 66 sur 99 · CHAPITRE tXlé 2S · texte numérisé non relu

CHAPITRE tXlé 2S

pieds f et s'élançant en bondissant comme un tigre , Ait derrière le roi en un moment , et brandit en Tair un poignard qu'il avait caché dans sa manche. La présence de toute son armée n'aurait pu sauver l'héroïque monarque , mais les mouvements du Nubien avaient été aussi bien calculés que ceux du santon ; avant que ce dernier pût frapper , l'esclave le saisit fortement par le bras. Alors , rejetant sa rage fanatique sur celui qui venait de s'interposer d'une manière si imprévue entre lui et sa victime, le Charégite, car c'était lui, porta au Nubien un coup de poignard qui ne fit qu'effleurer le bras , et n'empêcha point l'Éthiopien de Renverser l'assassin par terre. A cet instant , Richard , s'apercevant de ce qui se passait , se leva , et sans témoigner ni surprise ni colère, ni même plus d'intérêt qu'un homme ordinaire n'en montrerait en chassant et écrasant une abeille im-^ portune , il se saisit du siège sur lequel il était assis , et s'écria seulement : « Ah , chien ! * il brisa le erSne de l'assassin qui s'écria deut fois , la première d'une voit élevée , la seconde d'un ton en* trecoupé : < Allah ackbar ! (Dieu est vainqueur !) > et il expira aux pieds du roi.

« Vous êtes de soigneuses sentinelles , » dit le rOi à ses archers d'un ton de reproche et de mépris ; car, attirés par cette scène, ils s'étaient élancés devant la tente avec tumulte et confusion ; « vous êtes de vigilantes sentinelles , de me laisser faire par mes mains l'office du bourreau ! Taisez-vous tous , et cessez vos clameurs insensées ; n'avez-vous jamais vu un Turc mort? Écoutez , jetez-moi cette charogne hors du camp , séparez la tête du corps, piquez-la au bout d'une lance , en ayant soin de tourner le visage du côté de le Mecque , afin qu'il lui soit pitis facile de dire à l'infâme imposteur qui lui inspira ce dessein comment il a rempli sa mission. Quaut à toi, mon noir et silencieux ami, » ajouta-t-il en se tournant vers l'Ethiopien ; • mais qu'est ceci ? tu es blessé , et par une arme empoisonnée , je gage , car au moyen d'un coup si faible , un animal aussi chétif que celui-là n'aurait pu guère espérer que d'érafler la peau du lion. Que l'un de vous suce le poison de sa blessure : le venin est sans pouvoir sur les lèvres qui le recueillent , quoique mortel quand il se mêle au sang. »

Les soldats se regardèrent entre eui avec embarras et hésitation; la crainte d'un danger de ce genre s'étant emparé de ceux qui n'eii craignaient pas d'autres.

c Eh quoi ! drôles , continua le roi , êtes-vous si délicats , ou est-^ ce la crainte de la mort qui vous fait tarder ainsi ?

— Non pas de la mort d'un homme , » dit Long-ÀIIen, que le roi avait regardé en parlant; « mais il me semble que je n'aimerais pas mourir comme un rat empoisonné pour Famour de cet animal noir qu'on vend et qu'on achète au marché.

— - Sa Grâce parle de sucer du poison, murmura un autre soldat, comme s'il disait d'avaler une groseille.

— Assurément, dit Richard, je n'ai jamais rien ordonné à un homme que je ne fusse prêt à faire moi-même. »

£t sans plus de cérémonie , en dépit des représentations de tous ceux qui l'entouraient et de la respectueuse opposition du Nubien lui-même , le roi d'Angleterre appliqua ses lèvres à la blessure de l'esclave noir, traitant d'absurdes toutes les remontrances et surmontant toute résistance. Il n'eut pas plus tôt suspendu , pour respirer , cette singulière occupation , que le Nubien se recula , et jetant une écharpe sur son bras, il déclara par des gestes qui indiquaient une résolution ferme, mais respectueuse , qu'il ne consentirait plus i ce que le monarque renouvelât une aussi humble opération. Long- Allen intervint aussi, en disant que, pour empêcher le roi de continuer , ses lèvres, sa langue et ses dents étaient au service du noiraud (c'est ainsi qu'il appelait l'Ethiopien), et qu'il l'avalerait tout entier avant de souffrir que Richard en approchât de nouveau les lèvresl

Neville , qui entra avec d'autres officiers , joignit ses représentations à celles des autres.

« Allons , allons , ne faites pas tant de bruit pour un lièvre que les chiens ont perdu , ou au sujet d'un danger qui est passé , dit le roi ; cette blessure ne sera rien , car le sang en sort à peine. Un chat en colère aurait &it une égratignure plus profonde ; et quant à moi , je n'ai qu'à prendre une dragme d'orviétan par forme de précaution , quoique ce soit inutile. »

Ainsi parla Richard , un peu honteux peut-être de sa condescendance , quoiqu'elle eût été inspirée par l'humanité et la reconnaissance. Mais quand Neville voulut continuer de lui représenter le danger auquel il venait d'exposer sa personne royale , le roi lui imposa silence.

c Paix! je t'en prie... n'en parlons pas davantage; je n'ai eu d'autre intention que de montrer à ces drôles , aussi pleins de préjugés que d'ignorance , comment ils pourraient se secourir les uns les autres quand ces lâches esclaves se servent contre nous de lames et de dards empoisonnés; mais, ajouta-t-il, emmène le Nubien dans

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ton quartier y Neville... J'ai changé d'avis à son snjet.:;. Qu'on ait bien soin'de lui ; mais écoute un mot à l'oreille j veille à ce qu'il ne s'évade pas, il n'est pas ce qu'il parait être... Qu'il jouisse de sa liberté cependant, pourvu qu'il ne sorte pas du camp... Et quant à vous , boule*dogues anglais , avaleurs de bœuf et de vin , retournez à votre poste , et ayez soin de le garder avec un peu plus de vigilance. Ne vous croyez pas encore en Angleterre, où l'on y va de franc jeu , où Ton s'avertit avant de se frapper , et où Ton se donne une poignée de main avant de se couper la gorge. Le danger , dans notre pays , se montre ouvertement l'épée nue , et défie en fece l'ennemi qu'il veut assaillir. Mais ici il jette son défi avec un gant de soie au lieu d'un gantelet de fer, vous coupe la gorge avec une plume de colombe, vous frappe avec une épingle d'or , ou vous étrangle avec le lacet qui serre le corset d'une dame... Allez , tenez vos yeux ouverts et vos bouches closes , buvez moins et regardez avec plus d'attention autour de vous , ou je mettrai vos larges estomacs à un régime qui paraîtrait dur même à un frugal Ecossais. »

Les soldats abattus et mortifiés allèrent reprendre leur poste. Neville voulut alors représenter à son mattre le danger de pardonner si focilement leur négligence , et la nécessité d'un exemple dans un cas aussi grave où ils avaient laissé un individu vraiment suspect s'approcher de sa personne à la portée du poignard... Mais Richard l'interrompit en disant : c Ne me parle pas de cela , Neville ; voudrais-tu que je me montrasse plus sévère pour un danger frivole dont ma personne a pu être menacée, que je ne Tai été sur la perte de la bannière d'Angleterre? elle a été volée, volée par un brigand, et sans qu'une goutte de sang ait été répandue... Mon ami noir, tu es , à ce que me mande l'illustre Soudan , habile à expliquer des mystères ; je te donnerai ton pesant d'or, si tu réussis à en pénétrer un encore plus noir que toi , par un moyen quelconque , et si tu parviens à me découvrir le traître qui a fait cet outrage à mon honneur. »

Le muet parut vouloir parler, mais il ne proféra que ces sons inarticulés que fout entendre ceux qui sont dans sa triste situation ; puis il croisa les bras , fixa sur le roi un œil plein d'intelligence, et fit un signe affirmatif en réponse à sa question.

c Comment! > dit Richard plein de joie et d'impatience, « te charges -tu d'éclaircir cette afiaire? »

Le Nubien répéta le même signe.

c Mais comment nous entendrons-nous mutuellement? Sais-tu écrire , mon ami ? »

LB TALISMAN

L>ioIàVe fit éneôre un signe afflrmatif.

* Donnez-lui tout ce qu'il faut pour écrire ; Où trouvait fout cela plus fecilement danè la tente de mon père que dans la mienne. Cependant il doit f avoir des plumés et de Tencre (Quelque part, pourvu que ce climat brûlant n'ait pas séché notre encre... Sur ma foi y cet homme est un beau Joyau, im diamant Uoir, Neville.

— Sous votre bon plaisir, mon souverain, répliqua Neville, si j'ose dire mon humble opinion , il est dangereuï d'avoir affeirè à ces sortes de gens ; cet homme est probablement un sorcier , et les sorciers dut des rapports avec l'ennemi qui à le plus d'intérêt à se^ mer l'ivraie parmi le blé , à faire naître les discussions dans nos conseils et &...

— Paix ! Neville , dit Richard ; vous pouvez rappeler vos chiens du Nord quand ils sont sur la trace du daim , et vous flatter àe les ftiire retourner en arrière ; inàis ne croyez pas pouvoir arrêter un Plantagenet quand 11 a la perspective de vetiger soh bonheur. >

L'esclave qui , pendant cette discussion , s'était occupé à écrire d'une manière qui prouvait son habileté dans cet art, se leva alors, et pressant son écrit contre son front, il se prosterna, comme il était d'usage , avant de le rémettre aux mains du roi. Cet écrit était en français , quoique jusque -là Kichard lui eût parlé en langue fÉ*anque.

« A Riêhard , l'invincible et victorieux roi d'Angleterre , de la part du plus humble de ses esclaves : les Mystères soiit des bottes fermées par le ciel ; mais la sagesse peut deviner le ressort de la serrure* Si votre esclave était placé dans un lieu où il pût voir passer les cheft de l'armée f\m après l'autre , ne doutez pas que l'iniquité ne devienne manifeste , fût-elle maintenant cachée sous sept voiles , pourvu que l'auteur de l'outrage se trouve parmi etix.

*- Par saint George ! s'écria le roi , tu as parié on ne peut plus à propos ! Neville, tu sais que nous rassemblons nos troupes demain, et que les princes sont convenus qu'en expiation de l'outrage Mt à la bannière d'Angleterre les cheft de l'armée défileraient devant Uotre nouvel étendard ilottant sur le mont Saint-George , et le salueraient avec toutes les formes du respect. Crois -moi, le traître n'osera pas s'absenter dans une réparation si solennelle , de peur que son absence elle-même ne soit un motif de soupçon ; là tu placeras notre conseiller noir ; et si son art peut découvrit le perfide, c'est moi qui me charge du reste.

— Mon roi, » dit Neville avec la franchise d'un baron àH^ttls;

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