CHAPITRE XXIl
DÉPiJlT DU CAMP,
Qui eit là? Approches... eVtt bien bon de Totra part! c'eit mon layani médecio , eVit un ami.
GRàBBB. Sir Eustaehe Grejf»
Nous sommes obligés de feire rétrograder notre narration et de la rapporter à une époque un peu antérieure aux derniers événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire au moment oii , comme le lecteur se le rappellera , le malheureux chevalier du Léopard fut donné au médecin arabe par le roi Richard , plutôt comme un esclave qu'autrement , et fut exilé du camp des croisés où il s'était si souvent distingué d'une manière brillante. Il suivit son nouveau maître , car tel est le nom que nous devons maintenant donner au Hakim , sous les tentes maures qui contenaient la suite et les bagages du médecin , avec la stupé&cUon d*ua bomiae
S42 LE' TALISMAN
qui, tombé du lomBiat d'un précipice, et k peine échappé à la mort d'une manière inattendue , n'a que tout juste la force de se traîner hors du lieu fetal , sans avoir la feculté de sentir toute l'étendue du mal qu'il a souffert. Arrivé à la tente , il se jeta sans dire un iqot sur une couche couverte d'une peau de buffle que son conducteur lui indiqua , et cachant sa figure dans ses mains il gémit et sanglota comme si son cœur allait se briser. Le médecin l'entendit en donnant l'ordre à ses nombreux domestiques de tout préparer pour partir le lendemain avant le point du jour, et, touché de compassion, U s'interrompit, et vint s'asseoir les jambes eroifées auprès de la couche , pour lui offrir des consolations à la ma* Bière orientale.
( Mon ami, dit-il , ayez bon courage ; car, comme dit le poète ,il vaut mieux pour un homme être le serviteur d'uQ bon maître que l'esclave de ses passions déréglées. Je le répète , ayez bon courage, et songez que si Ysouf ben Yagoub * a été vendu par ses frères à Pharaon, roi d'Egypte, votre roi vous a donné à un hoinme qui sera pour vous un frère. >
Sir Kenneth fit un effort pour remer(;iep le Hakim $ mais son cœur était trop plein , et les sons confus qui accompagnèrent ses tentatives infructueuses pour parler, engagèrent le bon médecin à cesser ses consolations prématurées. Il laissa son nouveau serviteur, ou son hôte , se livrer sans contrainte à ses chagrins ; et ayant ordonné tous les préparatife nécessaires pour leur départ du matin, il s'assit sur le tapis de la tent^ et prit un léger repas. Après qu'il eut satisfait à ce besoin , les mêmes mets furent offerts au chevalier écossais i mais quoique les enclaves lui fissent entendre que la journée du lendemain serait fort avancée avant qu'ils pussent faire halte pour se rafraîchir, sir Kenneth ne put vaincre la répugnance que lui causait toute nourriture, et on ne put le décider à rien prendre qu'un verre d'eau fraîche.
Le médecin arabe avait depuis long-temps fait ses dévotions ordinaires , et s'était livré au repos , que l'Écossais avait encore les yeux ouverts , et le sommeil ne s'était pas encore emparé de lui à l'heure de minuit , quand un mouvement eut lieu parmi les domestiques; ce mouvement , bien qu'il ne fût accompagné d'aucune parole et de très peu de bruit, lui fit comprendre qu'on chargeait les chameaux et qu'on se préparait au départ. Dans le cours de ces préparatifs le dernier individu qui fut dérangé, le médecin excepté,
GHAPITBE XXII. HP
fkft ]e pbçv^ier ^cma», auquel uue eapèqe de nuûftrâQniii ûu i'i9^ tendant ^ la maison yiat; apnopcisr qu'il I^U^it se lever, tl le U sans ridu répondre, et le suivit au clair de lune là où se teft%ieQUe^ chameaux , dpn( la plupsirt étfiient d^j^ charges , §t dQUt un leulemeul: était agenpuiljé en attendant que sa charge fi^t çou^plète.
yu peu ^ récart des chameaux étaient plusieurs etievsiu^ im{ bridés et tout §ellé$. Le Hakim lui-même parut bientôt et mopta sur l'un ^'e^x avec aqtant d'agilité qpe I9 grayité de %oi\ çarfiçtère le permettait, puis il en désigna un autre PQUf être (lonné à ^ir Eennetb. Un ol&cier anglais était présent pour les escorter à travers le camp des croisé^, et pour assurer leur sûreté. Tout étapt ainsi prêt pour leur départ, la tente qu'ils venaient de quitter fu|; enlevée avec une promptitude merveilleuse , et les poteaui^ qui la soutenaient , ainsi que la couverture, cpmposèreut l^ charge dy dernier chameau. Le médecin prononi^a alors d'une voix solennelle ce vers du Coran : « Que Dieu soit uotre guide , et Mabotnet notre protecteur dans le désert comme dans la prairie fertile ! * et toute la cavalcade se piU eu route*
En traversant le camp ils furent reçouuus par les différentes, sentinelles qui y étaient de garde et qui les laissèrent aller ep silence» ou ep murmurant quelque malédiction quand ils passaient le post^ de quelque croisé plus ^élé. A la 6n, Us laissèrent derrière eux les derqières bcirrières , et la trpupe se disposa pour la marche avec toutes les précautions militaires. Deux ou trois cavaliers formèrent l'avant-garde , deux pu trois autres restèrent eu arrière ^ w\ç portée d'arbalète pour protéger les derrières , et lorsque le terrain le permettait d'autres se détachaient pour surveiller les flancs. Ils s'avancèrent dans cet ordre , tandis que sir Kenneth jeta un regard sur le camp éclairé par les rayons de la lune. Privé à la fois de son honneur et de sa liberté , il se voyait chassé bien loin de ces bannières éclatantes sous lesquelles il avait espéré obtenir un grand renom ; de ces tentes asile de la chevalerie , de la chrétienté , et de la présence d'Edith Plantagenet.
Le Hakim , qui voyageait à cheval à côté de lui , observa avec le ton solennel qui lui était ordinaire , qu'il n'était pas sage de jeter un regard en arrière quand la route était devant nous , et pendant qu' Adonebec parlait , le destrier du chevalier fit un saut si périlleux qu'il courut le risque de faire l'expérience de cette maxime.
Cet avis obligea l'Ecossais à donner plus d'attention à la conduite
de SOU coursieri qui plus d'une fois demanda Iç secours de la bride
et du mors ; néanmoins ralture de cet animal , qui'était une jument, fut aussi YÎTe et en même temps aussi douce qu'il était possible de le désirer.
« Les qualités de ce cheval , dit le sentencieux médecin , sont comme celles de la fortune ; car c'est au moment où son pas est le plus égal et le plus léger, que le cavalier doit se tenir le plus en garde contre une chute : de même , lorsque nous sommes au plus haut point de prospérité, notre prudence doit être active et vigilante pour prévenir le malheur. »
Un estomac rassasié repousserait un rayon de miel. On ne s'étonnera donc pas que le chevalier, accablé de malheurs et d'humiliations , éprouvât quelque impatience en voyant ses chagrins fournir à chaque instant le texte d'un proverbe ou d'une sentence , quelle que fbt d'ailleurs la justesse de l'application.
« Il me semble , » dit-il avec un peu d'humeur, « que je n'avais pasbesoin d'un nouvel exemple de l'instabilité de la fortune ; et j'aurais lieu de te remercier, sir Hakim, du choix de ton cheval si l'animal faisait une assez bonne chute pour nous casser le cou àtousdeux.
— Frère, «répondit le sage Arabe avec une imperturbable gravité, « tu parles comme ceux qui ont perdu la raison. .'. Tu dis dans ton cœur que le sage aurait dû donner à son hôte le plus jeune cheval et le meUleur, et se réserver le plus vieux pour lui. Mais apprends que les défauts du yieux cheval peuvent être compensés par l'énergie du jeune cavalier, tandis que le plus jeune a besoin d'être modéré par la prudence et le sang-froid d'un homme mûr. »
Ainsi parla le sage ; mais sir Kenneth ne répondit rien à cette remarque qui pût prolonger la conversation ; et le médecin , fatigué de prodiguer des avis et des consolations à quelqu'un qui ne Toulait pas être consolé , fit signe à l'un des gens de sa suite de s'approcher.
« Hassan , dit-il , n'as-tu pas quelque chose à nous dire pour charmer les ennuis de la route ? >
Hassan, narrateur et poète de profession, se voyant ainsi appelé à exercer sa charge, poussa son cheval en avant, c Seigneur du palais de la vie , > dit-il en s'adressant au médecin , c toi devant qui l'ange Azraël déploie ses ailes et prend la fuite; toi plus sage que Soliman ben Daoud ' sur le cachet duquel était écrit le véritable NOM de celui qui domine les esprits des éléments , iasse le ciel que , poursuivant la rçute de la bienfaisance , portant la guérison et l'espérance sur ton passage, ton voyage ne soit point