‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 76 sur 99 · CHAPITRE XXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY

plasieiirs rapports avaient circulé, considéraient les autres na* tions conunes jalouses de la gloire de TAngleterre et de leur roi, et disposées h, la flétrir par les artifices les plus bas. Il se répandit à cette occasion plusieurs bruits divers, dont Fun affirmait que la reine et ses dames avaient été fort effrayées du tumulte, et que Fune d'elles s'était même évanouie.

Le conseil s'assembla à Fheure indiquée. Conrad avait eu le temps de mettre de côté son habit déshonoré, et avec lui la honte et la confusion dont, malgré sa présence d'esprit ordinaire, il n'avait pu se défendre dans un accident si étrange , et une accusation si soudaine. Il parut vêtu en prince souverain , et rentra dans la salle du copseil accompagné de Farchiduc d'Autriche, du grandmaître du Temple et de l'ordre de Saint- Jean , et de plusieurs autres personnages illustres qui paraissaient vouloir le soutenir, peutêtre par des motife politiques, ou parce qu'eux-mêmes nourrissaient des sentimens d'inimitié personnelle contre Richard.

Cette apparence de ligue en faveur du marquis de Montferrat ftit loin d'avoir aucune influence sur Richard. Il prit place dans le conseil d'un air aussi indifiérent qu'à l'ordinaire et dans le costume avec lequel il venait de descendre de cheval. II jeta un regard insouciant et même un peu dédaigneux sur les cheft qui avaient mis une certaine afliectation à se ranger autour de Conrad comme s'ils embrassaient sa cause , et dans les termes les plus directs , il accusa Conrad de Montferrat d'avoir volé la bannière d'Angleterre , et blessé le fidèle animal qui la défendait.

Conrad se leva hardiment pour répondre , et déclara : qu'en dépit de l'accusation des hommes et des brutes , des rois et des chiens , il se déclarait innocent du crime qu'on lui imputait.

c Mon frère d'Angleterre , » dit alors Philippe , qui se chargeait volontiers du rôle de conciliateur, c voici une accusation extraordinaire. Nous ne voyons articuler aucun fait qui ^oit à votre connaissance personnelle , et toute votre conviction repose sur l'action du chien envers le marquis de Montferrat. Assurément la parole d'un chevalier et d'un prince devrait l'emporter sur l'aboiement d'un lévrier.

— Royal frère , répondit Richard , le Tout-Puissant qui nous donna le chien pour compagnon de nos plaisirs et de nos travaux Fa doué d'un naturel noble et incapable d'astuce. Il n'oublie ni un ami , ni un ennemi , et se rappelle exactement le bienfiait et l'injure. Il a une portion de Fintelligence de l'homme sans avoir part à

ilê LÉ TàJASMÀJH.

9& hùÉitiê. Où petit déduire un soldat pout- qu'il mette dé côté un ënnetiii, un témoin pour qu'il rende Un faux témoignage ; mais on àe parrieut Jamais à tourner là rage d'un chien contre son bienfeiteur. Il est Fàmi de Thomme , excepté lorsque l'homme encourt justement son inimitié. Donnez à ce marquis quelque vêtement que ce soit , jRit-ce les plus humbles ou le^ plus superbeé ; déguisez- le, changez là couleur naturelle de son teint par les drogue^ et les tngrédienti que tous voudrez , cachez-le au milieu de cent hombies : Je gagerais mon sceptre que le lévrier le reconnaît et manifttste son ressentiment comme il Ta feit aujourd'hui. Cet incident , quoique étrange, n'est pas nouveau. Des meurtriers et des voleurs ont déjà été convaincus et punis de mort sur de tels témoignages , et les juges ont dit qu'ils y rec^innaissaient le doigt de Dieu. Dans ton propre royaume , mon royal frère , et dans une semblable occasion, TaHÂiire fût décidée par un combat judiciaire entre l'homme et le chien comme appelant et déitendant dans une accusation de meurtre. Le ehien flit vainqueur, l'homme atoua son crime et flit puni. Croyez-moi , mon frère de France , des crimes cachés ont été souvent mis au jour par le témoignage même de substances inanimées, sans parler d'animaux fort inférieurs en sagacité naturelle au ehien qui est l'ami et le compagnon de notre race.

— Ce duel a réellement existé , mon royal flrère , répondit Philippe , et eela sous le règne d'un de nos prédécesseurs , auquel Dieu accorde sa grâce. Mais cela est ancien , et nous ne pouvons regarder cet événement comme devant servir de règle aujourd'hui. Le défsndant, dans ce cas, était un simple gentilhomme qui n'avait d'autre arme offensive qu'un bâton , et d'armure déitensive qu'une jaquette de peau : mais nous ne pouvons pas dégrader un prince en l'obligeant à se servir d'armes si grossières et contre un semblable antagoniste.

— Je n'ai jamais prétendu qu'il en fût ainsi, répliqua Richard; ee serait une chose honteuse que de hasarder la vie de ce noble lévrier contre un traître à double face tel que ce Conrad a prouvé ^'il l'était. Mais voici notre gant. Nous l'appelons au combat où naos soutiendrons nous-mème le témoignage que nous avons produit contre lui. Un marquis doit du moins se trouver fort honoré d'avoir un roi pour adversaire. »

Conrad ne s'empressa pas de saisir le gage que Richard venait de jeter au milieu de l'assemblée , et le roi Philippe eut le temps de répondre avant que le marquis eût tsàl un mouvement pour ramasser le gant.

« Xih roi , dit te monarque fràùçals, est autant au dessus du màr* quis qu*un chien serait au dessous. Roi Richard , ceci ne peyt pas être. Vous êtes le chef de notre expédition, l'épée et Id bouclier de la chrétienté.

— Je proteste contre tin tel combat, » dit le prot éditeur vénitien , c jusqu'à ce que le roi Richard ait rendu les 50,000 besants qu'il doit à notre république. C'est assez d'être menacé de perdre cette somme si notre débiteur vient à tomber entre les mains des paieiis , sans courir encore le risque de le toir perdre la vie dads des querelles avec des chrétiens au sujet de chiens et de bannières.

— Et moi , dit le comte de Salisbury , je proteste à mon tour contre tout dessein qu'aurait le roi mon Mre d'exposer ainsi sa vie qui appartient à son peuple d'Angleterre. Reprenez donc votre gant , mon noble frère , et qu'il n'en soit pas autre chose que si le vent l'avait emporté. Le mien va prendre sa place. Un fils de roi , quoique avec le chevron de bâtardise sur ses armes , est un adversaire au moins assez noble pour ce freluquet dé marquis.

— Princes et nobles, dit Conrad , je n'accepterai pas le défi du roi Richard. Nous l'avons choisi pdtir chef contre les Sarrasins; et si ^a conscience peut hii permettre d'appeler un allié au combat pour une querellé aussi frivole , la mienne du moins ne me permet point de l'accepter. Mais quant à sou frère bâtard , William de Woodstocli , ou tout autre qui soutiendra cette feusse accusation et voudra s'en rendre responsable , je défendrai contre lui tnon bonheur en champ clos , et prouverai que quiconque ose l'attaquer est tin parjure et tm menteur.

— Le marquis de Montferrat, » dit l'archevêque de Tyr, < a ^arlé comme un gentilhomme sage et modéré , et il me semble que cette querelle pourrait en demeurer là, sans qu'aucun parti s'en trouvât déshonoré.

— Il me semble aussi qu'elle pourrait se terminer ainsi, dit le i*oi de France , pourvu que le roi Richard voulût rétracter son accusation comme fondée sur des bases trop légères.

— Philippe de France , répondit Cœur-de-Lion , mes paroles ne démentiront pas à ce point ma pensée. J'ai accusé ce Conrad d*être venu dans l'ombre de la nuit voler l'emblème représentatif de la dignité d'Angleterre. Je le crois coupable de ce vol et je persiste à l'en accuser ; et quand on aura fixé le jour du combat , ne doutez pas , puisque Conrad refuse de me combattre en personne , que je ne trouve un champion qui paraîtra pour soutenir mon défi ; car

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pour toi, William, tu ne dois pas venir mêler ta longue épée dans cette querelle sans notre consentement spécial.

— Puisque mon rang me rend arbitre dans cette malheureuse affaire, reprit Philippe de France, je fixe le cinquième jour pour celui du jugement par combat , suivant Tusage de la chevalerie. Richard 9 roi d'Angleterre, paraîtra comme appelant représenté par son champion, et Conrad, marquis de Montferrat, en propre personne, comme défendant. Cependant je ne sais quel terrain neutre indiquer pour décider une telle querelle , car il ne feut pas que ce combat ait lieu dans le voisinage dû camp où les soldats sont en faction de tous les côtés.

— Nous ferions bien , dit Richard , d'avoir recours à la générosité du roi Saladin ; car, tout païen qu'il est, je n'ai jamais vu de chevalier plus noble , ni à la bonne foi duquel nous puissions le plus entièrement nous confier. Je parle ainsi pour ceux qui peuvent craindre quelque accident. Quant à moi, mon champ clos c'est Fendi^oit où je trouve mon ennemi.

-- Qu'il en soit ainsi , dit Philippe ; nous communiquerons cette affaire à Saladin , quoique ce soit montrer à un ennemi le malheureux esprit de discorde que je voudrais qu'il fût possible de nous cacher h nous-mêmes. En attendant, l'assemblée est dissoute ;; et je vous recommande à tous, comme chrétiens et nobles chevaliers, de ne pas souffrir que cette malheureuse querelle engendre d'autres disputes dans le camp , mais de la regarder comme étant solennellement référée au jugement de Dieu, que chacun de vous doit prier de décider de la victoire suivant la vérité et le bon droit : sur quoi puisse sa volonté être faite !

— Amen! amen! » répondit- on de tous côtés, tandis que le templier disait tout bas au marquis : « Conrad , n'ajouteras-tu pas une prière pour être délivré du chien , comme dit le psalmiste ?

— Paix , paix ! lui dit le marquis , il existe un démon indiscret qui pourrait publier entre autres nouvelles de quelle manière tu suis la devise de ton ordre , Feriatur leo.

~ Tu soutiendras le choc du combat ? demanda le templier.

— N'en doute pas , répondit Conrad. A la vérité, je n'aurais pas volontiers affronté le bras de fer de Richard, et je n'ai pas de honte d'avouer que je me réjouis d'en être délivré. Mais , à compter de son^ frère b&tard , il n'existe pas un homme dans ses rangs avec qui je craigne de me mesurer.

;^ — Il est heureux que tu aies tant de confiance, reprit le tem-

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