‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 98 sur 99 · CHAPITRE XXYm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYm

mêmes, ils produisent sur ceux qui cherchent à] deviner leur sens tous les effets de la feusseté. Mais qu'est ceci, que signifie cette importunitë? >

Il s'adressait au nain Nectabanus , qui s'était élancé dans la tente avec une effrayante agitation ; Texpression d'horreur peinte sur ses traits bizarres et disproportionnés en rendait la laideur encore plus hideuse ; ses yeux étaient fixes, sa bouche béante, ses mains aux doigts diiformes et crochus étaient convulsivement étendues.

« Qu'y a-t-il? » dit le Soudan d'un air sévère.

« Accipe hoc\ » murmura en gémissant le nain.

« Comment ! que dis-tu ? demanda Saladm.

— Accipe hoc , » répéta le nain terrifié, sans s'apercevoir peu^ être qu'il répétait les mêmes mots qu'auparavant.

c Hors d'ici, fou; je ne suis point d'humeur à souffrir tes bou^. fonneries.

— Et je ne suis fou, répondit le nain, qu'autant que ma folie peut venir au secours de mon esprit pour m'aider à gagner mon pain , pauvre malheureux que je suis I Écoutez-moi , écoutez-moi , grand Soudan.

— Si tu as en eflet à te plaindre de quelque outrage , reprit Sa-* ladin , sage eu fou tu as le droit de te feire entendre du roi; viens ici avec moi ,> et il le conduisit dans la tente intérieure.

Quelle que fût leur conférence , elle ftit bientôt interrompue par des Cmfares annon(^ant l'arrivée des princes chrétiens que Saladin accueillit dans sa tente avec une courtoisie qui convenait également à leur rang et au sien. U salua surtout le jeune comte de Huntingdon , et le félicita généreusement sur des espérances de bonheur, qui semblaient avoir détruit celles qu'il avait formées lui-même.

c Mais ne pense pas , noble jeune homme , ajouta le Soudan, que le prince d'Ecosse soit mieux venu de Saladin que ne le fut Ken«-; neth de l'émir Ilderim quand ils se rencontrèrent dans le désert , et le malheureux Éthiopien du médecin Adonebec! un naturel aussi brave , aussi généreux que le tien a un prix indépendant du rang et de la naissance, de même que le breuvage glacé que je t'offre maintenant est aussi délicieux dans un vase de terre que dans une coupe d'or. »

Le comte de Huntingdon fit une réponse convenable dans la^ quelle il exprimait sa reconnaissance des nombreux et importants services qu'il avait reçus du généreux soudw ; mais quan4 il eut

If Reçois ceci. ▲. M.

U TAIiVIlill. 21

1^ ï^ TALISMAS.

fiit nisctB l SifUdîn ^T^ l« va$e de sorbet <iae celui-ci lui avait présenté, il ne pift s'cmpécber de dire en sopriant : « jpe brayé cavalier llderim ne connaissait pas la formation de |a glace , mais le magoifiipie soudan rafratcbit son sorbet ayec de la neige.

— Youdrais-tu qu'un Arabe ou un Eourde fut aussi sage qu'u^ hakim? Celui qui prend un déguiseznent doit feire accorder les sentiments de son cœur et les connaissances de son esprit ayec î'babit qu'il porte. Je voulais voir comment un brave et loyal chevalier du Frangistan aurait soutenu la discussion avec un chef tel que je paraissais être , et je mis en doute la vérité d'un fait bien connu, pour savoir par quels arguments tu soutiendrais ton assertion. »

Fendant que, le soudan parlait ainsi , Varcbiduc d'Autriche , qui se tenait un peu à part, fut frappé de la mention du sorbet glacé, et saisit avec avidité et même un peu brusquement la large coupe, au moment où le comte de Huntingdon allait la remettre à sa pïace.

f C'est vraiment délicieux ! » s'écria-t-il après avoir bu largeipent du sorbet que la température brûlante et la chaleur qui enâamme ïe sang le lendemain d'une orgie lui rendaient doublement agréable. ÏI poussa un soupir et présenta le vase au grandmattce des templiers. Saladin fit alors un sign^ au nain qui s'avança et prononça d'une voix rauque : Accipe hoc ! Lé templier tressaillit comme le coursier qui voit sur son chemin un lion caché dans un buisson y cependant il se remit à l'instant ; et pour dérober son trouble à toute observation , il leva le vase à ses lèvres ; mais ses livres ne devaient point toucher les bords du vase, te sabre de Saladin sortit du fourreau comme Téclair sort du nuage \ on le vit briller en l'air, et Ta tète du grand-maitre roda à Textrémité de la tente; le tronc resta un moment debout, le vase serré dans sa main , puis il tomba , et la liqueur du sorbet se mêla dans le sang qui sortait des veines.

n y eut un cri général de trahison , et le duc d'Autriche , qui se trouvait le plus près de Saladin , qui tenait encore son sabre sanglant à la main , se recula en tressaillant conune s'il eût craint que son tour ne vint après.

< I^ craignez rien , noble duc d'Autriche , lui dit Saladin ; et vous , roi d'Angleterre , ne soyez pas courroucé de ce que vous venez de voir. Ce n'est pas pour ses nombreuses trahisons , ni pour avoir attenté à la vie du roi Richard, comme son propre écuyer l'affirmera , ni pour avoir poursuivi le prince d'Ecosse et moi-même dans lé désert eu nous réduisant à £sûre dépendre nos vies de la rai

CBAPIÎM XXVra. S»7

pidité de nos chevaux , ni pour avoir excité les Maronites k noms attaquer dans l'occasion présente , si je n'avais inopinément amené avec moi assez d'Arabes pour feire avorter ce projet ; non , ce n'est pour aucun ni même pour la totalité de ses crimes , quoiqu^b lui aient bien mérité un tel sort, que vous le voyez maintenant étendu devant vous ; c'est parce que , à peine une demi-heilre avant de venir souiller notre présence comme le simoun ' empoisonne l'atmosphère , il a poignardé son frère d'armes et son complice , dans la crainte qu'il ne confessât les infiSimes complots auxquels tous deux s'étaient livrés.

— Comment ! s'écria Richard , Conrad assassiné, et par le grandmaltre, son parrain et son plus intime ami ! Noble soudante ne doute point de ta parole i cependant ceci doit être prouvé autrement...

— Voici le témoin , > interrompit Salâdin en montrant le nain encore tremblant d'horreur. • Allah, qui envoie le ver luisant pour éclairer les heures de la nuit, peut i^ire découvrir les crimes secrets par les moyens les plus humbles. »

Le Soudan raconta ensuite ce que lui avait appris le nain. Ptr une puérile curiosité, ou plutôt, eotntne il le laissa entendre, dMs l'espoir de trouver quelque chose à piller, Nectabahus s'était ^issé dans la tente de Conrad qui avait été abandonné par ses serviteurs $ quelques uns avaient quitté le camp pour porter à son frère la nonvelle de sa débite , et les autres profitaient des moyens que Saladin leur avait donnés de faire bombance. Le blessé dormait sous l'influence du merveilleux talisman de Saladin , de sorte que le nain eut l'occasion de ftireter à son aise jusqu'au moment où il ftit effrayé par le bruit d'un pas lourd ; il se cacha derrière un rideau d'où il pouvait voir cependant les mouvements et entendre les paroles du grand-mattre qui entra et ierma soigneusement la tente derrière lui ; sa victime se réveilla en sursaut , et il parait que Conrad devina immédiatement le dessein de son ancien eamarade , car ee Ait d'une voix alarmée qu'il lui demanda pourquoi il venait le déranger.

« Je viens te conitosser et t'absoudre , » lui répondit le grandmattre.

Le nain, épouvanté , n'avait pas retenu grand'chcsè de la eonversation qui suivit entre eux ; mais Conrad , disalt-*il , conjura le

1. Le timoun , yent da désert d^ Arabie , non moins redovUble que le samiel , antre yent du même désert , ploi comm des Bnropéens. a. ■•

grand-maitre de ne point achever de rompre un roseau brisé , et le templier le frappa au cœur avec un poignard turc , en disant : Accipe hoc, paroles qui , long-temps après , absorbèrent Timaginatîon terrifiée du témoin secret.

« J*ai vérifié ce récit , dit Saladin , en faisant examiner le corps , et j'ai fiait répéter en votre présence au malheureux être qu'Allah a choisi pour découvrir le crime les mots que le meurtrier prononça ; vous avez vu vous-mêmes Teffet qu'ils ont produit sur sa conscience . » Le Soudan s'arrêta , et le roi d'Angleterre rompit le silence, c Si cela est vrai , comme je n'en doute pas , nous venons d'être témoins d'un grand acte de justice , quoique nous en ayons d'abord jugé dilSéremment ; mais pourquoi , dans cette assemblée , pourquoi de ta propre main ?

— J'en avais décidé autrement , répondit Saladin ; mais si je n'avais pas hâté son sort, il y aurait échappé tout- à-fait , car après lui avoir permis de boire dans ma coupe , comme il était sur le point de le faire , je n'aurais pu , sans violer les saintes lois de l'hospitalité, le punir comme il le méritait. Quand il aurait assassiné mon père , s'il eût ensuite partagé ma coupe , je n'aurais pu toucher à un seul cheveu de sa tête. Mais en voilà assez sur lui , que son cadavre et sa mémoire disparaissent du milieu de nous. » ,

Le corps fut emporté , et Ton fit disparaître les traces du sang avec une promptitude et une dextérité qui prouvèrent que le cas n'était pas assez rare pour déconcerter les serviteurs et les officiers de la maison de Saladin.

Mais la scène qui venait de se passer avait produit une profonde impression sur l'esprit des princes chrétiens, et quoique sur l'invitation courtoise du soudan ils eussent pris place au banquet , le silence de l'inquiétude et de la consternation régnait parmi eux.

Richard s'éleva par son caractère seul au dessus de toute méfiance et de tout embarras. Cependant il semblait réfléchir comme s'il eût eu quelque proposition à feire et qu'il eût désiré la présenter de la manière la plus agréable. A la fin , il avala une grande coupe de vin, et s'adressant au soudan , il lui demanda : « S'il était vrai qu'il eût honoré le comte de Huntingdon d'une rencontre personnelle. »

Saladin répondit en souriant , qu'il avait éprouvé son cheval et ses armes contre sir Kenneth , comme font les chevaliers quand ils se rencontrent dans le désert , et il ajouta modestement que , bien que le combat n'eût pas été entièrement décisif, il n'avait pas lieu ,

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