‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 9 sur 220 · ACCIDENTS DE ROUTE · texte numérisé non relu

ACCIDENTS DE ROUTE

Le torrent, dans lequel venaient d'être précipités le cavalier et sa monture, avait son lit creusé dans un ravin profond tout hérissé de blocs énormes de rochers que les eaux avaient dû successivement entraîner depuis les sommets de cette chaîne du contre-fort des Alpes qui couvre cette partie delà Provence. La pente extrêmement rapide que parcourait le torrent rendait ses ondes furieuses, et elles bondissaient, à dix pieds en contre-bas, avec un bruit incessant et un nuage d'écume blanchâtre. C'était un véritable gouffre creusé à pic, sans berge, sans moyen de descente. Les trois cavaliers, le corps suspendu au-dessus de l'abîme, interrogeaient la profondeur de leurs regards anxieux. \e déclin du jour rendait les recherches plus difficiles.

— Je ne vois rienl dit Maurice avec stupeur.

— Louis ! Louis 1 appelait M. de Neoules.

— Voilà le cheval... là-bas, dans le torrent! cria l'autre valet.

Effectivement, on apercevait dans l'ombre, et se détachant sur la nappe blanche des eaux écumanles une masse roussàtre arrêtée par un bloc de granit. C'était le corps du cheval emporté. L'animal gisait, inanimé, la tête plongée dans le torrent, les jambes en l'air.

— Mais Louis I ne le vois-tu pas ? s'écria M. de Neoules.

— Non I répondit le valet.

— Il faudrait descendrel dit Maurice.

— Des cordes? as-tu des cordes, Julien?

— Non, citoyen 1 répoudit le valet.

— On pourrait descendre, mais il faut absolument des cordes pour remonter!

— Où trouver du secours? demanda Maurice. N'y a-t-il donc pas une habitation voisine?

— La Muison-Nvire! dit Julien.

— La Maison-Noire! répéta Maurice avec étonnement.

— Oui, dit vivement M. de Neoules. C'est ainsi que, dans le pays, on désigne le château de Flassans.

— Je cours jusque-là chercher des cordes? s'écria Maurice.

— Ah! voici quelqu'un qui vient à nous! dit Julien. Effectivement, dans la direction qu'allait prendre le

jeune officier, apparaissait un cavalier se dirigeant à fond de train vers le torrent. Eu quelques instants ce cavalier eut atteint l'endroit où stationnaient, en proie à l'anxiété la plus vive, les trois voyageurs. Ce nouveau venu était un homme de moyenne taille, au regard sec et fuyant, à la physionomie froide et hautaine, et qui.au premier coup-d'œil, devait inspirer plutôt un sentimeut de répulsion qu'un sentiment de sympathie. Cependant, en apercevant M. de Neoules, ce visage désagréable s'éclaira soudain et une expression doucereuse se peignit sur les traits.

— Voici des cordes, citoyens, dit le cavalier en détachant un paquet enroulé à l'arçon de sa selle. C'est sans doute ce qui vous manque?

Le temps était trop précieux pour être gaspillé en explications ou en présentations. M. de Neoules avait sauté à terre et avait pris les cordes.

— Tu vas descendre, Julien, dit-il au valet.

Celui-ci s'élança près de son maître avec un empressement digne d'éloges. Maurice et le cavalier aidèrent M. de Neoules à lui passer sous les bras l'extrémité du câble, qui fut solidement attaché.

— En le servant des pierres qui obstruent le lit du torrent, tu pourras sonder les eaux, dit le cavalier.

Le valet se glissa sur la rive à pic. Les trois autres hommes tenaient la corde, qu'ils laissèrent filer doucement sur l'herbe. Julien commença à descendre. Bientôt ses pieds s'enfoncèrent dans les eaux. Alors il procéda péniblement, laborieusement, à la recherche à laquelle il devait se livrer, et que rendait de plus en plus difficile la nuit qui descendait rapidement. Plus de dix minutes s'écoulèrent... Les trois hommes, penchés en avant, suivaient tous les mouvements du valet avec une anxiété de plus eu plus poiguaute- Julien, lecorpsà demi plongé dans l'eau, le tor^e soutenu par la corde tendue, s'accrochaut des mains aux blocs des rochers, disparaissait par muments dans des nuages d'écume. Il cherchait... il ne trouvait rien. Enfin un cri jaillit de sa poitrine :

— Ahl fit-il. Voilà Louis!

Et, tirant sur la corde, il plongea entre deux quartiers de rochers. Durant quelques secondes, on ne le vit plus; mais il reparut presque aussitôt, tenant entre ses bras un corps inanimé.

— Il est mort ! dit-il d'une voix désolée.

— Peut-être pourra-t-on le ranimer! cria M. de Neoules. Reste sur ce rocher. Détache ta corde, enroule-la autour du corps de Louis, nous le remonterons; ensuite nous te lancerons la corde.

M. de Neoules n'achevait pas que Julien avait déjà commencé à obéir. Le corps de Louis solidement amarré, les trois hommes demeurés sur le bord du torrent le hissèrent éuergiquemeul. Mais ce n'était plus qu'un cadavre qu'ils venaient de disputer aux eaux furieuses du gouffre. Le malheureux avait eu, dans sa chute horrible, le crâne fracassé sur les rochers aigus.

— Pauvre Louis! dit M. de Neoules eu retirant sa main tremblante d'émotion, qui venait en vain d'interroger celte poitrine déjà froide.

Ou détacha la corde et on la jeta à Julien, qui opéra sou ascension sans accident.

— Qu'allous-nous faire de ce cadavre? reprit M. de Neoules. Les Instrumenta nous manquent pour lui creuser une fosse, el cependant l'abandonner Ici une nuit entière, c'est l'ezposerà être profané par les loups voraces qui abondent daus ces forêts.

— Si vous le permettez, citoyen, dit le cavalier qui avait apporté les cordes, je vais envoyer prendre le corps de ce malheureux, et demain il sera inhumé par mes soins dans le cimetière de Flassans.

La gravité de l'événement avait fait accepter par M. de Neouies le secours inattendu de l'étranger sans la moindre hésitation. L'émotion à laquelle les deux voyageurs étaient en proie ne leur avait même pas permis de considérer le nouveau personnage. Mais, en entendant cette offre toute charitable qu'il venait de faire, M. de Neouies se tourna vers lui et le considéra attentivement aux dernières lueurs du jour.

— Le marquis Ghivasso! dit-il après un moment de silence.

— Citoyen Chivasso, si vous le voulez bien, reprit en souriant l'étranger. Je n'oublie pas que j'habite la France, et la République a aboli les titres de noblesse. Veuillez me considérer, citoyens, comme à votre entière disposition.

M. de Neouies s'inclina avec un sentiment de contrainte manifeste, mais ses regards tombèrent ensuite sur le corps inanimé du valet, et un soupir s'échappa de ses lèvres.

— Pauvre Louis ! dit-il encore.

— Avant une heure, il sera transporté chez moi, dit le marquis italien.

— Je voudrais vous éviter ces pénibles soins, fit M. de Neouies en regardant autour de lui.

— Cela ne dépend pas de vous, citoyen. Ma maison est voisine de cet endroit, et il n'y a pas d'habitation plus proche à trois lieues à la ronde.

— Cela est vrai, murmura M. de Neouies.

— Permettez-moi donc d'insister pour que vous acceptiez mes offres.

— Vous me promettez que ce pauvre corps passera la nuit à l'abri des insultes des loups et que demain il sera inhumé dans le cimetière ?

— Je vous le promets, citoyen.

— Alors j'accepte votre offre, généreuse et je vous supplie, citoyen, de recevoir ici toute l'expression de ma gratitude, car Louis m'était dévoué. Il y a dix ans qu'il était à mon service, et, en respectant ses restes, vous me donnerez à moi-même la plus grande preuve d'estime queje puisse recevoir.

— J'accomplirai un simple devoir, citoyen, reprit M. Chivasso.

Puis, changeant de ton brusquement.

— Maintenant, ajouta-t-il, je vous engage à quitter au plus vite cette partie encaissée de la route, car un orage se prépare, ainsi que vous le voyez, et, s'il vous surprenait dans ces gorges étroites , vous auriez à affronter un véritable danger. Gagnez donc promptement le Luc, à moins que vous ne vouliez me faire l'honneur d'accepter l'hospitalité dans mon humble demeure.

— Je vous remercie,- dit M. de Neouies en s'inclinant, mais je dois être aie Luc celte nuit même.

— Alors, citoyen, partons sans tarder. La route que vous suivez passe devant mon habitation. Si vous le permettez, j'aurai l'honneur de chevaucher à vos côtés.

M. de Neouies murmura une réponse affirmative, et les trois hommes, suivis de Julien, se remirent tristement en roule en lançant un regard sur le corps du valet qu'ils abandonnaient avec un sentiment de regrel manifeste.

La nuit était venue et la route était sombre et mauvaise. Les hautes montagnes qui l'encaissaient rendaient plus intense encore l'épaisseur croissante des ténèbres. Le mistral mugissait avec violence et des nuages noirs et épais formaient une croûte menaçante au-dessus de la vallée. Encore sous l'impression du douloureux événement qui venait de s'accomplir, Maurice et M. de Neouies marchaient silencieusement, plongés dans une rêverie profonde. L'Italien, respec-

tant ce mutisme de ses compagnons, chevauchait près d'eux sans faire la moindre tentative pour rerenouer l'entretien. Déjà on atteignait les premiers arbres du bois de sapins, à l'extrémité duquel s'étendaient les ruines du village détruit par l'avalanche et se dressait la demeure du marquis Chivasso, lorsque le cheval de M. de Neouies manqua tout à coup des quatre pieds, et, malgré les efforts de son cavalier, s'abattit lourdement sur le côté. M. de Neouies, lancé par la violence de la chute, alla rouler à quelque distance, mais il se releva presque aussitôt et revint vers sa monture avec une agilité dénotant qu'il n'avait reçu aucune blessure grave.

— Vous ne vous êtes pas fait mal? demanda Maurice.

— Pas le moindre mail répondit le cavalier désarçonné. J'en serai quitte pour quelques coups de brosse.

— Mais César ne veut plus bouger! dit Julien, qui s'était élancé à terre pour remettre sur pied le cheval de son maître.

— Effectivement, ajouta l'Italien, on dirait qu'il râle.

— La pauvre bête se meurt ! dit Maurice.

— Elle est morte! fit le valet en s'écartant du cheval qui roidissait ses membres dans une convulsion suprême.

Le pauvre animal gisait maintenant immobile et raidi. Une écume sanglante lui sortait par la bouche et par les naseaux.

— César est mort! dit M. de Neouies avec stupéfaction.

— Il vient d'être frappé par une attaque d'apoplexie! ajouta Maurice.

L'Italien secoua la tète :

— C'est bien étrange, dit-il, que deux accidents à peu près semblables aient lieu dans un si court espace de temps!

— Oui! fit M. de Neouies avec une expression de vive inquiétude. Décidément, cette route est mauvaise : il faut la quitter au plus vite. Julien, donnemoi ton cheval. Pourras-tu nous suivre à pied jusqu'à le Luc?

— J'y arriverai dans la nuit, citoyen, mais ne vous inquiétez pas : je connais la montagne.

En achevant de prononcer ces mots, le valet courut au cheval qu'il avait laissé à quelques pas et le prit par le mors pour le conduire vers son maître. L'a» nimal obéit, mais tout à coup, sans cause apparente non plus, il s'arrêta et commença à se défendre.

— Eh bien! eh bien! Pierrot, qu'est-ce que tu as?... fil Julien en cherchant à le maîtriser. Là I... ho!... allons 1...

Le cheval se mit à ruer avec une violence extrême, puis il pointa, enlevant le domestique suspendu à sa bride. En proie à une sorte d'attaque de folie subite, il bondit, hennit, pirouetta, entraîna Julien, qu'il renversa sous ses pieds. M. de Neouies, Maurice ei l'Italien s'élancèrent à la fois pour s'emparer de l'animal furieux ; mais le cheval, ruant et menaçant de mordre, ne se laissa pas approcher.

Julien couché à terre, piétiné par les sabots, poussait des cris déchirants. Cette scène, tout aussi émouvante que celle du torrent, fut plus courte encore. Le cheval affolé, se cabra avec une telle force, qu'il perdit l'équilibre sur ses jambes de derrière et qu'il tomba à la renverse. Sa tète alla porter sur un rocher et le sang jaillit. Les trois hommes se précipitèrent vers le valet.

— Ne me touchez pas 1 cria Julien avec terreur. Je souffre comme un damné!

Le malheureux avait la cuisse gauche brisée. Le marquis italien s'était approché vivement du cheval demeuré sans mouvemeut.

— Ce cheval est mort aussi, dit-il. Voilà qui devient de plus en plus étrange.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ? disait M. de

V ..nies en s'efforçaut de prodiguer ses soins au pauvre domestique, auquel la douleur arrachait des cris aigus.

— Nous allons transporter cet homme chez moi, citoyen, répondit l'Italien.

— Mais comment ?

— Mon cheval a le pas excessivement doux : nous allons l'attacher sur la selle et je marcherai en conduisant l'animal.

— C'est effectivement ce qu'il y a de plus raisonnable à faire, ajouta Maurice.

On s'approcha de Julien qui venait de perdre connaissance, on l'enleva et ou le coucha sur le cheval, sur lequel on l'attacha le plus doucement possible : Maurice avait mis pied à terre. Les trois hommes conduisant les deux chevaux, reprirent leur route. M. de Neoules avait détaché de la selle de son cheval mort les sacoches contenant la somme importante dont il avait parlé, et il avait passé ces saooehes sur son épaule.

— Messieurs, reprit le marquis Chivasso, après ces nombreux accidents qui viennent de vous assaillir, permettez-moi d'insister de nouveau auprès de vous pour que vous acceptiez l'hospitalité dans ma maison, au moins jusqu'au jour. Alors l'un de vous pourra aller à le Luc chercher des secours et des chevaux.

— Mais ne pourrions-nous atteindre le Luc celte nuit ? dit M. de Neoules.

— La roule est longue et mauvaise : l'orage va éclater d'uneminuteàl'autre, enfin vousn'avez plus qu'un seul cheval pour vous deux et pour le blessé.

— Ne pourriez-vous nous prêter des montures?

— Hélas! répondit l'Italien, je suis pauvre, je ne rougis pas de le dire. Je n'ai qu'un seul cheval dans mes écuries, et ce cheval, le voici. La pauvre bète a eu aujourd'hui une terrible journée de fatigue.

— Quanta moi, dit Maurice au marquis Chivasso, je vous rends grâces de votre offre généreuse, citoyen, car je dois absolument continuer ma route. L'ordre de mon général est précis.

— J'ai été militaire, citoyen, répondit le marquis. Je sais donc ce qu'impose le devoir à un officier; aussi, d'après ce que vous me dites, je n'oserai pas insister :

■ mais M. de Neoules n'a pas les mêmes motifs pour refuser, et je lui ferai observer que l'état de son domestique exige impérieusement des soins attentifs.

La route devint en cet endroit de plus en plus étroite. L'Italien, conduisant le cheval qui portait le blessé, marchait à quelques pas en avant. Maurice et M. de Neoules suivaient à très courte distance; mais le mistral, qui sifflait avec une force croissante, de seconde en seconde, emportait les paroles du marquis vers ceux qui le suivaient, sans permettre à ceux-ci, s'ils l'eussent voulu, de se faire entendre de leur compagnon.

— Vous allez passer la nuit au château de Flassans? dit Maurice à M. de Neoules.

— Il le faudra bien, répondit celui-ci, quoique j'eusse de beaucoup préféré pouvoir continuer ma rout'\

— Je suis extrêmement peiné et embarrassé, mon cher ami, reprit Maurice en se rapprochant de son interlocuteur. Je ne voudrais pas vous quitter après les ('•'.' '■i,i' ; n l'nts qui vi (Mi ueni de se passer, et cependant les ordres du général Berthier sont tellement précis q .'■ je n'ose les enfeindre.

— Il faut accomplir votre devoir, dit vivement M. de Neoules. Je m'oppose sévieusemeol a <■,■ que, pour moi, vousmécontoutiez votre général. Le service avant tout. D'aillein-, ji; ne suis pas seul. Ce,l Italien m'Offre une hospitalité que je vais accepter. Puis, qui sait? J'étais peut-être injuste dans n entions à son égard, et la Providence veut probablement me faire

revenir sur son compte à de meilleurs sentiments. Ne vous inquiétez donc pas de moi. Je vais m'arrèter à Flassans, et vous, lâchez de gagner le Luc avant que l'orage éclate. Seulement, je réclamerai deux bons offices de votre obligeance.

— A vos ordres. Que devrai-je faire?

— En arrivant à le Luc, vous informer immédiatement de la demeure d'un médecin et me l'expédier à Flassans avec une voiture, la moins mauvaise possible.

— Ensuite?

— En continuant votre route vers Fréjus, vous passerez tout près de Roquebrune, n'est-ce pas'?

— A un quart de lieue à peine.

— Alors, comme on m'attendra chez moi et que je serai en retard, car je ne pourrai faire transporter Julien qu'au p;'S, soyez as^ez bon pour remettre vousmême celte lettre à Roquebrune.

M. de Neoules fouilla dans sa poche et en tira une large missive cachetée qu'il tendit à Maurice.

— Vous la remettrez vous-même, n'est-ce pas? dit-il en insistant.

— Je vous le promets, répondit Maurice, mais à qui devrai-je donner cette lettre?

— L'adresse vous l'indiquera.

En ce moment la route s'élargissait et le marquis ralentissant le pas du cheval, attendait ses compagnons.

— Mais cet argent que vous portez sur vous ! dit vivement Maurice.

— Oh 1 répondit M. de Neoules, je ne crains rien à cet égard. D'abord, personne ne sait que j'ai touché une telle somme àBrignolles. Ensuite, le marquis ne me plait pas comme homme, mais je suis loin, bien loin, de le supposer malhonnête.

— Mais, reprit Maurice en s'arrêlant et en forçant son compagnon à s'arrêter également, pourquoi appelle-t-on la demeure du marquis la Maison-Noin .' Quand ce pauvre Julien a prononcé ce nom, il avait tout l'air d'être fort peu rassuré à l'endroit de ce vieux castel. Est-ce qu'il y a quelque légende du pays à propos du château de Flassans ?

— Oui, il eu existe une, fort lugubre même, mais ce n'est pas cette légende qui a valu à la maison sa dénomination sinistre. On l'appelle la Maison-Noire, parce qu'effectivement cette maison est de couleur noire. Le propriétaire ancien, pas le marquis Chivasso, son prédécesseur, a eu la singulière et lugubre idée de faire peindre sa demeure en noir. Tous les murs , toutes les boiseries sont de cette couleur triste.

— Ah! je comprends, dit Maurice en souriant, l'apparence fantastiquement sinistre de l'habitation à déteint sur la réputation du propriétaire.

— Peut-être bien.

— Mais, enfin, sérieusement, vous ne savez rien qui puisse vous douner mal à penser de cel Italieu, car s'il eu était autrement, je ne vous quitterais pas, dussé-je me faire niottro un mois aux arrêts pur le général Berthier.

— Sérieusement, je no sais rien, répondit M. de Neoules, ce que je vous ai dit précédemment n'a pas d'importance. Le marquisa une physionomie qui ne tue plait pas, voilà tout; mais celte répugnance n'est nullement raisonnable, je l'avoue. Donc, ne mus inquiétez pas, mon cher Maurice, jo passerai la nuit chez lui, et vous, continuez votre loule. Seulement, n'oubliez pas les deux commissions dont vous avez bieu voulu vous charger.

Les deux hommes rejoignaient en co moment l'Italien.

— Citoyen, dit celui-ci eu désignant une masse noire qui se dessinait vaguement dans l'ombre, voici ma

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

maison. Dans moins de dix minutes nous serons à la porte.

— J'accepte l'hospitalité que vous voulez bienm'offiir, dit M. de Neoules.

— Alors, je vous prie d'agréer d'avance mes bien humbles excuses, car cette hospitalité sera peu digue de vous. Je suis pauvre et je n'ai même pas de domestique. Ma nièce et moi habitons seuls. Cependant, si le désir de vous être agréable peut remplacer, près de vous, le luxe absent, vous serez bien reçu, citoyen.

M. de Neoules remercia l'Italien.

— Citoyen, reprit celui-ci, je viens de réfléchir depuis quelques instants. Savez-vous que les accidents survenus s'expliquent difficilement d'une façon naturelle.

— Cependant, ils en ont l'apparence, répondit M. de Neoules.

— Non pas! Qu'un cheval soit saisi, au printemps, après une route pénible, d'un accès de vertige, cela s'explique, mais trois chevaux, subissant trois accès semblables en un même espace de temps, cela passe toutes les bornes du possible.

— Que supposez-vous donc, citoyen?

— Je suppose, répondit froidement le marquis, que vous devez avoir des ennemis.

— Je ne m'en connais pas.

— Cela fait votre éloge, mais cela n'est pas une raison suffisante.

— Quoi I citoyen, vous penseriez donc que j'ai été victime d'un guet-apens?

— Du moins que vous avez failli l'être?

— Cela est évidemment supposable, dit Maurice.

— Mais dans quel but? demanda M. de Neoules.

— Ah ! je l'ignore, répondit l'Italien. Je suppose d'après les événements accomplis. Je remonte des effets aux causes sans connaître la principale.

— Le citoyen a raison, dit Maurice. Voyons! rappelez-vous ce qui s'est passé, car il y a là utie sorte de mystère qu'il faut éclaircir pour votre propre sécurité, mon ami. Quand avez-vous quitté Brignolles?

— Ce matin, répondit M. de Neou'es.

— A quelle heure?

— A six heures et demie.

— Et qui avez-vous rencontré en route?

— Personne autre que vous.

— Alors de Brignolles au pont de rissole, vous avec .été seul avec vos deux domestiques?

— Absolument.

— Permettez, dit l'Italien qui paraissait écouter attentivement les paroles échangées, de Brignolles à rissole, il y a plus de dix lieues par la route des montagnes, et si vous êtes parti de Brignolles à six heures et demie du malin, vous avez dû vous arrêter pour déjeuner et donuer la proveude aux chevaux?

— Effectivement, répondit M. de Neoules.

— Où vous êtes- vous arrêté?

— A une auberge avant d'arriver à Campdenny.

— Et qui y avait-il dans celte auberge?

— Des maquignons.

— Les conuaissez-vous ?

— Nullement. Cependant, il y en avait un que j'avais rencontré l'avant-veille à Brignolles.

— Où cela?

— Chez le notaire.

— Savez-vous comment il s'appelle?

— - Vous n'aviez attaché aucune attention à cet homme.

— Aucune, je l'avoue.

— El à Campdenny, vous vous êtes fait servir dans uue chambre, probablement?

— Oui.

— Pendant ce temps vos domestiques déjeunaient aussi ?

— Sans doute.

— Où étaient les chevaux ?

— Mais à l'écurie, je suppose.

— Qui a eu soin d'eux? qui leur a donné leur proveude ? Sont-ce vos domestiques ?

— Je le pense, cependant je ne puis répoudre précisémeut à cette question. Je déjeunais au pren i étage et je ne me suis pas occupé des chevaux. Qui a eu soin d'eux? je l'ignore.

— C'est cependant ce qu'il faut savoir, dit l'Italien.

— Pourquoi? que supposez-vous donc?

— Que la mort de vos chevaux a été prémédité' • Que l'on a mêlé à leur nourriture quelque préparation malfaisante.

— C'est possible, cela, dit Maurice.

— Il faudrait savoir qui a donné la proveude au> chevaux, reprit l'Italien.

— Oui, dit M. de Neoules en réfléchissant.

Un silence suivit cet échange de paroles. Le bruit d'un douloureux soupir retentit dans la nuit.

— Julien revient à lui, dit vivement M. de Neouk-s en se rapprochant du domestique blessé.

— Peut-être pourra-t-il diriger nos suppositions, ajouta le marquis Chivasso avec empressement.

Effectivement, le valet venail de reprendre connaissance, et des plaintes sourdes s'exhalaient de sa poitrine.

l'hospitalité.

— Julien ! dit M. de Neoules en se rapprochant du malheureux blessé.

En entendant la voix de sou maître, le domestique tourna la fête et fit signe qu'il entendait.

— Peux-tu parler? continua M. de Neoules.

— Oui, citoyen, répondit Julien.

— Quand nous nous sommes arrêtés à cette auberge, avant do traverser Campdenny, qui s'est occupé des chevaux?

— C'est moi. Louis s'occupait de votre déjeuner.

— Tuas conduit les chevaux à l'écurie?

— Oui, citoyen.

— Tu leur as fait donner la provende où tu la leur as donnée toi-même?

— C'est moi-même qui leur ai donné l'avoine.

— Et à boire? demanda le marquis italien.

— Moi encore, répondit Julien.

— Et personne autre que toi ne s'est occupé de; chevaux? reprit M. de Neoules.

— Personne, dit Julien en cherchant.

— Es-tu donc resté seul à l'écurie? dit l'Italien.

— Non, répondit le blessé. Il y avait avec moi deux maquignons qui soignaient également leurs chevaux.

— Et ils ne se sont pas approchés de ceux du citoyen?

— Oh! si fait! ils les ont admirés.

— Ils les ont caressés, n'est-ce pas?

; — Je crois que oui.

— Rappelle bien les souvenirs, Julien! repritM.de Neoules, le cas est grave. Es-tu certain de ne pas avoir perdu de vue mes chevaux une seule minute?

Julien réfléchit longuement.

— Ah! fit-il enfin, je me rappelle. J'ai quitté un instant l'écurie pour aller dans la cour voir une jument que l'un des maquignons m'a prié d'examiner.

— Et quelqu'un est resté seul dans l'écurie? dil vivement Maurice qui suivait cel interrogatoire avec un intérêt marqué.

— Oui, citoyen, répondit le valet. L'autre maquignon est demeuré seul, mais une minute à peiue.

— Cela lui a suffi pour faire prendre du poison aux chevaux, fit le marquis avec assurance.

— Quoi! vous persistez à croire? s'écria M. de Neoules.

— La vérité. Certes, elle vous est suffisamment démontrée par les événements. Je vous répète, citoyen, qu'en y mettant la meilleure volonté possible, la mort de ces trois chevaux , arrivée au même instant, ne saurait être mise sur le compte d'un accident naturel.

— Cela est vrai, dit Maurice.

— Aussi ne saurais-je trop vous engager, poursuivit l'Italien, à faire, dès demain, votre déclaration à la justice.

— C'est ce que je ferai effectivement, citoyen, répondit M. de Neoules.

En cet instant, on atteignait l'extrémité du village détruit, et la demeure du marquis Chivasso, la fameuse Maison-Noire, se dressait lugubrement sur la gauche de la route. Eu apercevant son habitation, le marquis crut devoir redoubler d'instances auprès de l'officier pour le prier d'accepter un gîte pour la nuit, mais Maurice objecta encore l'impossibilité où le mettaient les ordres du général Berthier d'accepter la gracieuse invitation qui lui était faite. Le marquis cessa d'insister, et, se dirigeant vers sa maison, il prévint M. de Neoules qu'il allait tout faire prépaver pour le recevoir et donner les premiers soins au valet blessé. L'Italien s'éloigna donc en conduisant toujours le cheval qui portait Julien. Les deux amis demeurèrent seuls à la porte de l'habitation.

— Au revoir, Maurice, dit M. de Neoules en serrant les mains du lieutenant, bon voyage; pressez votre cheval pour gagner le Luc avant que la tempête éclate, et n'oubliez pas mes recommandations ni vos obligeantes promesses.

— Soyez tranquille à cet égard, mon ami, répondit Maurice. En arrivant à le Luc, je vous expédierai un médecin et une voiture, et en passant devant Roquebrune je remettrai la lettre moi-même.

— Au revoir donc, et prions le ciel que les circonstances nous rapprochent prompterneut.

— Au besoin, j'aiderai le hasard. Mais, mon ami, avant que je vous quitte, affirmez-moi encore que votre antipathie instinctive pour le marquis de Chivasso n'a rieu de bien sérieux!

— Rien! je vous le répète; je suis même honteux de m'ètre laissé aller à de si niaises confidences. D'ailleurs, je suis bien armé.

— Mais, si vous aviez à craindre...

— Rieu, mon ami, je n'ai rien à craindre ; continuez votre route et ne vous attardez pas plus longtemps, car le mistral redouble de violence et la route est est encore longue à faire.

Les deux hommes se serrèrent cordialement la main une dernière fois, puis Maurice remonta à cheval et sur un dernier geste de son ami qui se tenait alors surle seuil de la Maison-Noire, il piqua sa monture et s'éloigna au moment où M. de Neoules pénétrait dans la demeure du marquis. Le chemin que suivait le lieutenant devenait de plus en plus difficile et de plus en plus pénible, car il s'encaissait davantage dans les montagnes. Le veut soufflait par rafales bruyantes, et les bourrasques passaient au-dessus de la tête du cavalier emportant dans leurs tourbillons des feuilles et des branches arrachées aux arbres de la route. Maurice, le front baissé pour mieux résister au souffle impétueux, ferme sur ses étriers et soutenant vigoureusement sou cheval, trottait assez régulièrement eu dépit des obstacles de la nuit et de la tempête.

Bientôt le ciel devint tellement noir que les ténèbres furent presque opaques : Maurice ne distinguait rien au delà de la tête de sou cheval. Tout à coup uu éclair déchira les nues, illuminariiorizou rétréci, et un violent cou]) du tonnerre ébranla les échos de la vallée. Ce fut

comme un signal donné à la colère de la nature : la tempête éclata dans toute sa furie; la pluie tomba, une pluie effroyable, diluvienne, qui, en un clin d'œil, transforma chaque sentier en torrent; les éclairs devinrent incessants et le tonnerre roula avec un fracas horrible; le vent avait atteint l'apogée de sa violence, et, s'engouffrant dans les gorges, il éleva subitement une barrière infranchissable devant l'ofiicier d'état-major. Maurice voulut forcer son cheval à avancer, mais le pauvre animal courba la tête en couchant ses oreilles et se prit à trembler.

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