‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 100 sur 220 · UNE RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

UNE RÉVÉLATION

Calmant du geste Ferdinand, qui parcourait la pièce à pas précipités, le docteur revint vers madame GeofTrin.

— Ai-je donc eu tort de vous parler ainsi que je l'ai fait? dit-il.

— Non, répoudit madame GeofTrin ; mais il faut

tu 'expliquer votre pensée tout entière, docteur; il ne faut pas que vous me quittiez avant que nous ayons jeté un jour lumineux sur cette affaire à laquelle le bonheur de ma fille est attaché. Passons dans ma chambre, nous serons mieux qu'ici pour causer. Ferdinand, conduis le docteur. Je vais voir si Amélie repose, si elle n'a besoin de rien, et je reviens immédiatement.

Et madame GeofTrin, forte, énergique, redressant sa noble tète comme le soldat en face du péril, adressant un geste expressif au docteur et s'éloigna en marchant sur la pointe des pieds pour se diriger vers la chambre de sa fille.

— Docteur, dit Ferdinand en se rapprochant du médecin, donnez-moi votre parole d'honneur que vous me direz la vérité tout entière, à moi.

— Mon cher enfant, répondit Corvisart, je vous donne ma parole d'honneur que celte vérité, je la dirai tout entière à votre mère dans uu instant. Seulement, quoi que je vous dise, ne prononcez pas un mot devant voire sœur qui puisse lui faire supposer qu'elle n'a point été le jouet d'un rêve. La vérité brutale pourrait la tuer, elle, car votre mère a raison, Amélie aime cet homme.

— Et cet homme est un misérable?

— Je le crois ! répondit nettement le docteur.

— Quoi! s'écria le jeune homme avec une indignation croissante, ce misérable se sera introduit dans notre maison, il aura capté notre confiance, il aura compromis peut-être le bonheur de ma sœur, et...

— Et il aura fait son métier de bandit, interrompit le docteur.

— Mais c'est impossible!

— C'est ma conviction profonde.

Les deux hommes entraient dans la chambre de madame GeofTrin au moment où la mère d'Amélie venait les rejoindre.

— Elle dort, dit-elle au docteur; son sommeil est un peu agité, mais sa respiration est calme et légère.

— Ce ne sera rien ; dans quelques heures elle sera remise, répondit le médecin.

— Mettez-vous dans ce fauteuil et causons, mon ami, je vous écoute; et n'oubliez pas, mou bon docteur, que c'est à une mère, seule dépositaire' maintenant du bonheur de ses enfants, que vous allez parler.

— Permettez-moi de répéter la question que je vous ai déjà faite, répondit le docteur. Combien y a-t-il de temps que vous recavez M. de Charney?

— Près de quatre mois.

— Vous ne le connaissiez pas avant cette époque?

— Je l'avais rencontré quelquefois chez deux ou trois de mes amies.

— Qui vous l'a présenté?

— A bien prendre... personne, répondil madame GeofTrin avec un peu d'embarras. Je l'avais vu à chaque bal de madame Tallien ; il avait souvent fait danser ma fille; il était fort aimable avec moi, empressé même à me combler de politesses et d'attentions. Il connaissait presque tous les invités de madame Tallinn, et tous le traitaient en familier de la maison, Le voyant danser si fréquemment avec Amélie, je demandai qui il était. On me dit qu'il se nommait de Charney, et que c'était madame Tallien qui l'avait fait rayer de la liste d'émigration.

— Permettez-moi de vous dire, chère madame, répondit le docteur, que cette excellente Notre-Dame de Thermidor a fait rayer tant de monde de la liste des émigrés que ce service rendu ne peut compter pour une grande recommandation pour celui qui l'a reçu.

— Cela est vrai; aussi continuai-je mon enquête. J'appris alors que les Charney étaient une excellente famille de la Saintonge, jadis forl riche, ruinée par

BIRI-ÏAPIN

la résolution, comme taol d'autres, et dont M. Annibal de ( irney était l'unique représentant.

— i • - | onnes qjui inuaient ces roi gnemenl - va eatnelles connu judis M. de Chamey?

lies vu en ion?

— Nj q, je d.ois le dire; m i ■ ce n'est pas étonnant puisque lorsque la révolution avait éclaté le père de M. de c h u-uey n'était pas en France. Grand voyageur,

splorait alors les montages du Liban eu compagnie de son fils, encore enfant. La révolution les surprit loin de leur patrie, dont elle leur fermait les

1 terre sainte*.

c tous les

dangers pour revoir cjtto France après laquelle tous

x aspiraient. ' lors que

M. de Cliarney pouvait être personnellement inconnu

de presque tout h . Il avait huit ans lorsque

son père était parti avec lui, en 1 77S, et il est rentré

en Fiance à vingt-huit aus. Il trouva eu arrivant sa

forlune détruite, ses biens confisqués. Heureusement

son père, avait emporté avec lui une somme de deux

cent mille livres qu'il avait placée chez un banquier

de Venise, de sorte que le tils put être à même de

une ex:

— C'est M. de Charney lui-même qui vous a raconté tout cela? dit le docteur avec un peu d'ironie.

— Oui; nies ces assortions m'ont été confirmées par plusieurs personnes digues de fui. Beaucoup

connu jadis M. de Chamey père, toutes sa- \ i nt qu'il ad ! ig et qu'il était efïecli-

par.ti, api es la mort de si femme, avec son jeune fis pour la Syrie et la Turquie. Que M. de Chamey soit mort là-bas, le doute n'est pas permis, car son fils, en déposant dernièrement chez maître F.aguideau, mou notaire, ses papiers de famille, y a osé également l'acte de décè3 dressé par les autorités européennes de Syrie. M. Auuibal avait une quantité énorme de titres, de papiers, de contrats, or qui pourrait être en possession de tous ces titres, si ce n'est le véritable héritier de la famille?

— Mais quelqu'un qui les aurait volés !

— On ! docteur, vous supposez...

— Chère madame, iuterrompit le docteur, je suppose que l'homme dont je vous parle est l'un des

(ssins de la nuit dernière; je puis bien supposer d s lors qu'il a commis jadis d'autres crimes. Mais nous discuterons cela tout à l'heure : veuillez continuer. M. Annibal de Charney était donc l'unique représentant d'une vieille famille de Sainlonge, et il était riche de deux cent mille livres. Je reconnais que dans l'étrange état où se trouve notre société de 1799, société dans laquelle se mêlent les éléments les plus bizarres elles plus opposés, il vous soil difficile, à vous comme à tout autre, de démêler la vérité de chaque individualité, de chaque condition sociale.

— Permettez, docteur, répondit madame Geoffrin, je n'ai pas agi tout à fait aussi légèrement que vous paraissez le supposer.

— Cependant vous avez reçu M. do Chamey chez vous.

— C'est moi qui lui ai ouvert les portes de la maison de ma mère! dit Ferdinand; M. de Chamey, je dois l'avouer, m'a rendu un véritable service d'ami.

— Je &ais cela, dit le docteur; il vous a tiré d'embarras un jour à propos du payement d'uuc dette de jeu, une folie de jeune nomme.

— L'I le lendemain il me servait de témoin dans un duel, et pour unique nso de ces deux actes de dévouement, il me la à être présenté à ma nn're. Or un mère lo connaissait pour l'avoir reuconi i i déjà chez madame r i [lien.

— .Je résonnais que loul cela a été ué fort a

tei: i permetlez-mol <i- voua le 'lue, Ferait

nand, vous avez eu lorl, grand Lorl i urir

dan ' ,s ces propos relatifs à un prochain ma-

riage entre M. de Chamey et voire sœur.

— Ces bruit;, j ' ne les ai p i prop tg ! dit Ferdinand eu rougissant.

— Non, niais vous ne les avez pas démentis.

— Pouvais-je les démentir alors que je voyais en Charney uu parti avantageux pour ma sœur, a! que je devinais l'amour naissant d'Amélie pour

— Mais, mon ami, dit madame Geoffrin, depu M. o y vient chez moi, vous l'y avez vu s

: f i^ témoigné, avec voire franchise ordinaire, que M. de Charney n'ava | don devons plaire, mais jamais vos confidences n'ont été plus loin.

— Elles ne le pouvaient pas, puisque je n'en savais pas davantage; M. de Chamey me déplaisait plu* q

'aurais su le dire. Pourquoi?... j !

c'était une antipathie naturelle dont j'ignoraisla caus ■ ; en une heure cette cause devait m'ètre révélée. C ■ matin, au moment même où l'on m'envoyait chère pour me rendre sur les lieux où avaient été accomplis les crimes de la nuit dernière, on me remit une lettre; cette lettre, que voici, est d'un de mes amis, chirurgien de marine, dont le navire vient de croiser sur les côtes de Syrie. Je lui t à propos de ce M. de

Charm^y, le priant de s'elforccr d'obtenir des renseignements sur le père d'Anuibal, et de m'envoyer ces renseignements daus le plus bref délai.

— Eh bien? demanda madame Geoffrin.

— Eh bien, ces renseignements sont, simples, mais significatifs : MM. de Charney père et fils ont péri sur mer, dans l'hiver de 1791, devant Bej-routh.

— Ont péri! s'écria madame Geoffrin.

— Ont péri avec le navire qu'ils montaient et qui s'est perdu corps et biens !

— C est impossible ! s'écria Ferdinand.

— Mon ami, reprit le docteur, qui pensait que j'attachais une grande importance à ces événements, a joint aux détails précis que me donne cette lettre les deux actes mortuaires de MM., de Chamey père et fils, actes dressés par les autorités du pays et visés par les consuls européens. Apres la perte du navire, les cadavres ont été rejetés sur la plage, el mon ami a visité lui-même le tombeau contenant les resles des deux derniers de Charney. Soul-ce là des documents authentiques et des preuves palpables?

Ferdinand et sa mère se regardaient sans mol dire.

— En prenant connaissance de celte lettre, continua le docteur, j'avais résolu, chère madame Geoffrin, de me rendre chez vous ce matin même, dès que i

libre. Compreuez-VOUS maintenant ce ;uiadùse . ser eu moi lorsque, après avoir constaté uu crime horrible, je trouvai fortuitement ee p rtefeuille qui pouvait mettre sur les traces de l'un des coupables? C >mprenez-vousce que je ressentis lorsque toul à l'heure, après avoir écouté le récit d'Amélie et tandis que \ passiez daus la salle avec Ferdinand, je lis avouer a votre fille que la cause de ?a crise nerveuse avait que, dans son prétendu rêve, elle avait cru r.econu Ire parmi 1rs voix des bandits la voix de l'hommo qu'elle aime?

Ferdinand se leva précipitamment el boulouua son habit avec un geste fébrile,

— Où vas-tu? lui demanda sa mère?

— (..liez M de Gharnej ! répondit le jeune homme.

— Ferdinandl s'écria madame Geoffrin, mou (ils! n'augmente pa no? douleurs!

— Il faut savoir la vérité de la bouche de cet homme, et je la saurai !

— C'est-à-dire que vous ne saurez rien! dit Cur- \ arl se ha tssan t les 6]

rie de la ehamlue, qui s'ouvri1. loul a I inlcn :diuaud.

I IUI-TAPIN

— Madame, dit Mariette en avançant la tôle.

— Ma fille? dit madame Geoffrin en se précipitant.

— Non, madame; mademoiselle dort toujours et elle est très calme.

— Qu'est-ce donc alors?

— C'est madame et mademoiselle Chivry qui demandent si madame peut les recevoir.

— En ce moment, impossible. Mariette. Priez ces dames de m'excuser, mais les préoccupations les plus graves... l'accident arrivé à Amélie...

— Je n'accepte pas ces excuses, dit une vois fraîche et timbrée. Je force votre porte, chère amie, et vous me remercierez de ma hardiesse, car je viens vous apporter une heureuse nouvelle.

Mariette s'était écartée et deux dames fort élégamment mises franchirent le seuil de la porte, le sourire sur les lèvres. Madame Geoffriu lança un regard rapide au docteur en lui désiguant Ferdinand, puis elle alla au-devant de ses visiteurs.

LE DÉSUO.NNEUR

Les deux dames qui venaient d'entrer étaient, ainsi que l'avait annoncé Mariette, la mère etla fille. Lanière pouvait avoir trente-huit ans, la fille seize ou dix-sept. Jolies toutes deux, une grande ressemblance existait entre elles, et cette ressemblance était encore augmentée par l'habitude qu'elles avaient prise d'avoir constamment des toilettes identiquement semblables.

— Pardonnez-nous, à Caroline et à moi, de forcer votre porte, chère amie, dit madame Chivry en s'avançant vers madame Geoffriu, qu'elle embrassa avec une effusion véritable, mais on serait coupable, envers des amies telles que vous, si l'on ne leur offrait pas la primeur des heureuses nouvelles. Mais avant tout, qu'a donc Amélie? Elle est souffrante, a dit Mariette à ma fille?

— Oh 1 ce n'est rien, répondit madame Geoffrin. Une mauvaise nuit...

— Cependant vous avez craint un accident sérieux, puisque voici le docteur.

— Je passais devant la maison, répondit Corvisart, c'est pourquoi je suis monté.

— Alors, si Amélie n'est qu'indisposée légèrement, notre bonheur n'a plus de tache, nous pouvous nous y livrer sans crainte. Oh! chère amie, comme la joie fait du bien au cœur !

— La joie ! répéta madame Geoffrin.

— Eh oui! vous avez l'air tout affectée?

— C'est qu'au moment où vous arriviez, madame, dit Ferdinand, le docteur nous racontait l'horrible crime accompli dans notre rue même, et ma mère est encore sous l'impression...

— Ne me parlez pas de cela! interrompit madame Chivry. Cet événement est affreux. Ma fille et moi en eussions certes fait une maladie, sans un autre événement,..

— Mais quel autre événement? demanda madame Geoffrin.

— Je vais vous faire mes confidences.

— Je demande à ces dames la permission de les quitter, dit Corvisart en prenant son

— Non ! non ! restez, docteur ! s'écria madame Geof-

— Oh ! je puis parler devant vous I ajouta madame

■ avoir pris le siège que lui présentait Ferdina

— 11 ir, reprit madame Chivry, alors que nous sommes venues vous voir, n'avez-vous pas remarqué l'expression douloureuse qui était peinte sur le visage de ma fill .'

— Oui, dit madame Geoffrin, je me rappelle. Amélie elle-même avait remarqué l'air de souffiauce do Caroline ; elle l'avait pressée d'interrogations, mais Caroline a refusé de parler, délarant qu'elle n'avait rien à dire.

— Hélas ! la chère enfant ne voulait rien me confier à moi sa mère! Depuis le matin, je la voyais triste rêveuse; ses yeux étaient rougis, des soupirs douloureux s'échappaient de sa poitrine; je la pressai de questions, mais en vain...

— Je ne pouvais parler, dit Caroline qui regardait sa mère ; j'avais peur de faire passer dans ton cœur la douleur qui torturait le mien !

— Mais qu'y avait-il? demanda madame Geoffrin.

— Il y avait, ma pauvre amie, que tandis que ja vivais heureuse et confiante dans l'avenir, tandis que, croyant notre fortune assurée, je prodiguais peut-être, un peu follement l'argent, la ruine était sur notre tète!

— Ruiné!... M. Chivry ruiné!... s'écria Ferdinand en s'avançant vivement et en couvrant du regard la jeune fille, dont le visage devint rouge comme une cerise en juin.

— Oui, reprit madame Chivry, nous étions menacés de rouler dans un abîme. Mou mari, pour ne pasm'effrayer, ne m'avait rien dit, mais des pertes énormes éprouvées coup sur coup ces jours derniers allaient engloutir avec elles notre maison de banque. J'étais dans l'ignorance la plus absolue, ne soupçonnant pas même l'ombre d'un danger dans l'avenir. Caroline était comme moi, lorsque hier matin, elle surprit une conversation entre son père et le caissier, conversation qui l'éclaira tout à coup.

— Oh! dit la jeune fille avec émotion, je vivrais cent ans qu'il me semblerait toujours entendre la voix de mon père alors qu'elle prononça ces mets terribles : «Ainsi nous ne pourrons payer demain, il faudra déclarer ma maison en faillite! — Je ne sais ce que répondit le caissier, poursuivit la jeune fille, je n'entendis point; mes oreilles bourdonnaient et un flot de sang venait de me passer sur les yeux eu écoutaut cette terrible nouvelle; je crus que j'allais tomber, et ce lie fut qu'à l'aide d'un miracle d'énergie que je pus me contenir.

« Mon père était alors dans sou cabinet; il ignorait quejefusse aux écoutes; un hasardm'y avait conduite. ce le cabinet de mon père, il y a une petite pièce noire servant de chambre de débarras et dans laquelle, ma mère et moi mettons de côté les toilettes défraîchies. D'ordinaire, pour entrer dans cette pièce, nous passions par le cabinet de mon père afin d'avoir du jour, car de l'autre côté elle n'ouvre que sur un couloir obscur. Ge matin, ma mère me dem. ndait un ruban que je ne pouvais retrouver. Convaincue que la femme de chambre l'avait mis par mégarde dans la chambre noire, je voulus y aller.

« — Ton père travaille à celte heure, tu vas le dé- « ranger, » me dit ma mère.

J • répondis quejc i asserais par le couloir, et, dans nbler mou père, je marchai doucement avec des précautions infinies... Ce fut alors que le ciel me -permit d'eu:cudie l'horrible vérité.

« Immobile, clouée sur place, je sompris tout aux explications que mon père et son caissier eurent ensemble. J'étais revenue de ma première surprise si , douloureuse et je ne perdus pas un mot.

pertes récemment éprouvées ruinaient subitement même où noire maison semblait 1 ■ spère. Dans son malheur c

dant il De pensait qu'à nous, le nom de ma mère, le mien revenaient sans cesse sur ses lèvres.

«. — Qu'elles ignorent absolument ce désastre, dit-il à son caissier, je le veux. Il faut leur éviter ce ch

aussi longtemps que je pourrai leur cacher la situation.

« Ensuite mon père donna à son commis plusieurs ordres dont je ne compris pas parfaitement la portée; enfin il lui ordonna de passer la journée à dresser un état exact de la situation.

« — Il faut que cet état soit fait aujourd'hui, dit mon père d'une voix impérative; travaillez jusqu'à minuit s'il le faut, je vous attendrai ici toute la nuit. Apporle-moi dès qu'il sera terminé.

« — Demain, il serait temps, balbutia le caissier, qui paraissait très ému.

« — Non, non, pas demain ! répondit vivement mon père, cette nuit; allez, je compte sur vous. »

« Le caissier sortit.

„ Demain, répéta mon père quand il fut seul, il « ne serait plus temps. »

« Puis je l'entendis marcher, s'arrêter et décrocher quelque chose de la muraille. Un frisson me parcourut des pieds à la tête, une sueur froide inonda mes tempes; je me rappelai qu'il y avait un trophée d'armes dans le cabinet de mon père et entre autres des pistolets que manière et moi lui avions donnés.

Oh! pauvre enfant, que tu as dû souffrir! dit madame Geolïriu, qui, entraîuée peu à peu parl'émouvant récit de la jeune fille, commençait à oublier ses propres douleurs pour ressentir celles des autres.

— J'eus la force de revenir auprès de ma mère sans rieulaisserdeviner, reprit Caroline. Je ne voulais rien dire, je savais combien ma mère aimait mon père, et je craignais de lui porter un coup trop douloureux. Puis mon père avait formulé la défense absolue de nous instruire ; je croyais qu'en prévenant ma mère je désobéirais à mon père. Au reste, mille pensées contraires surgissaient à chaque instant dans mon cerveau... Ma mère me crut malade, elle m'interrogea, je ne répondis rien ; elle voulut me distraire, elle m'amena auprès d'Amélie, ma meilleure amie... A elle non plus je ne voulais rien dire... Oh ! je soutirais cruellement, je vous le jure.

— Pauvre chère petite ! dit madame GeofTrin.

— Mais à moi, s'écria Ferdinand, ne pouviez-vous pas tout m'apprendre!... Ah! c'est mal, Caroline, ce que vous avez fait làl N'ètes-vous plus la sœur de ma sœur, et ne suis-je pas votre frère !

— Mon père était menacé d'être ruiné, répondit Caroline, je voyais la misère...

— Et vousdoutiez de nous ! interrompit Ferdinand ; mais c'est encore pire celai...

— Non ! non!... mais je ne voulais pas parler, Ferdinand ! je ne le pouvais pas !

Caroline baissait les yeux sous un regard du jeune homme; madame Geoffrin et madame Chivry, assises l'une près de l'autre, se serrèrent doucement la main eu regardant leurs enfants. Le docteur, qui voyait tout ei comprenait tout, laissa glisser sur ses lèvres un sourire approbateur.

— Mais enfin, qu'est-il arrivé? reprit madameGeoffrin.

— Le soir venu, dit madame Chivry, je pressai Câline de questions, car je ne pouvais deviner ce qu'elle éprouvait, et je la voyais souffrir en dépit de Bes efforts pour me cacher ses souffrances. Elle ne voulait ji.i.t liai 1er... Mon mari vint auprès de nous; Caroline se maintint ; il paraissait préoccupé, mais je l'avais

• vu si fréquemment tourmenté par les affaires que je ne l'interrogeai même pas sur ce qu'il pouvait avoir, tant l'état de ma fille m'alarmait.

« — Ne dis rien à mon père? » me dit vivement Caroline en me serrant les mains.

« Mon mari nous anonnça qu'il allait sortir, et comme Caroline lui demandait de rester avec une insistance que je no comprenais pas, il lui donna sa parole d'honneur d'Clro rentré avant dix heures du soir. Ca-

roline alors parut lui octroyer la permission de s'absenter.

«A peine mon mari fut-il parti que je voulus interroger ma fille, mais elle me prit les mains et m'entraina dans le cabinet de son père. Courant au trophée d'armes, elle prit les pistolets que nous avions donnés à M. Chivry pour l'anniversaire de notre mariage, et après les avoir examinés :

« — Ahl s'écria-elle, ils sont chargés! »

« Je crus ma fille folle; je demeurai stupéfaite, effrayée... La pauvre enfant comprit le mal qu'elle me faisait, et, s'élançant à mon cou, elle m'embrassa en sanglotant. Alors eut lieuune scène que jen'essayerai pas de vous décrire : Caroline m'avoua tout !...

— Et bien, ma chère amie, continua madame Chivry en prenant les mains de madame GeofTrin, vous allez me comprendre : l'état dans lequel j'avais vu mon enfant m'avait tellement effrayée qu'en apprenant qu'il s'agissait de notre ruine, je poussai un soupir de soulagement. La voix de Caroline me rappela à la situation.

« — Mon père!... il veut se tuer! » dit-elle.

« Alors je compris toute l'horreur de l'événement qui nous menaçait. Caroline et moi résolûmes de tout faire pour conserver celui que nous aimons de toutes les forces de notre cœur. Mille pensées différentes nous passaient par la tète, et nous ne trouvions rien.

« Il faut veiller, il ne faut pas le perdre de vue une seule minute, dès qu'il sera rentré, dîmes-nous enfin.

« La chambre noire dont vous parlait Caroline était une excellente cachette. Lorsque mon mari revint, il passa quelques heures auprès de nous; vingt fois nous fûmes sur le point de laisser éclater l'horrible secret que nous avions surpris, mais chaque fois la crainte de rapprocher l'instant fatal dont nous redoutions si anxieusement les suites, retint la parole sur nos lèvres. Enfin mon mari nous embrassa, nous souhaita le bonsoir et passa dans son cabinet... Caroline et moi courûmes nous blottir dans la chambre noire; nous avions eu le soin, avant de quitter le cabinet de M. Chivry, de laisser entr'ouverle la porte- donnant dans celte chambre, de sorte qu'en entrant par l'autre côté nous pûmes, sans être entendues, voir par l'entre-bâillement ce qui se passait dans le cabinet.

« Mou mari se promenait à grands pas, paraissant plongé daus les réflexions les plus tristes; il s'arrêta devant son bureau, il feuilleta quelques papiers, et il recommença sa promenade en poussant de profonds soupirs dont les échos nous déchiraient le cœur. Caroline et moi demeurions immobiles, haletantes, souffrant toutes les tortures les plus cruelles.

« Une heure s'écoula; il était plus de minuit. On frappa à la porte du cabinet : mon mari alla ouvrir, et son caissier entra; il remit à M. Chivry un volumineux dossier.

« Merci, mon brave Louis, dit mon mari en preuant les papiers. Vous avez dépouillé tous les livres?,..

« — Tous, répondit le caissier.

« — Le bilan est exact?...

« — J'eu réponds.

« — Et il se balance par un passif de?... »

« Louis ne répoudit pas.

« — Dites-moi la vérité! reprit mou mari.

« — La situation n'est pas mauvaise, reprit enfin le caissier; l'actif dépasse le passif de deux cent quatre-vingt mille livres.

« - Oui, répoudit mon mari avec uu sourire amer, mais vous portez dans cet actif trois ceul cinquante mille francs de traites qui reviendront demain impayées, et qu'il faudra rembourser. Or toutes mes ressources réunies me donnent deux cent qualrovingt-cinq mille livres : différence, soixante -dix mille frauc •• Donc... la faillite!...

Nous montâmes sur le toit par sa chambre.

« — Monsieur I s'écria Louis, effrayé de l'accent avec lequel mon mari avait prononcé ce dernier mot.

« — Connaissez-vous un moyen d'éviter le désastre?

o — On pourrait réunir les créanciers, obtenir...

« — Uu arrangement 1 interrompit mon mari. Jamais I

» — Cependant...

« — J'ai autour de moi trop d'ennemis intéressés à ma ruine, vous le savez, pour espérer obtenir uu peu d'indulgence. Je m'humilierais sans résuîUt, Louisl

« Le caissier baissa la tète.

« — Allez, mon ami, reprit M. Chivry en le conduisant jusqu'à la porte de son cabinet, j'ai besoin d'être seul pour travailler.

« Louis sorlit comme un homme qui n'a plus conscience de lui-même. Mon mari revint vers sou bureau; il examina minutieusement et longuement le dossier que lui avait apporté le caissier, puis reprenant sa marche saccadée par la chambre :

« — 11 n'existe aucun moyen de conjurer le désastre I... dit- il en levant les bras au ciel. Tout est perdu 1 »

« Vous dire ce que nous pûmes souffrir alors, continua madame Chivry en interrompant son récit, serait vouloir entreprendre de vous exposer toutes les tortures que le cœur peut supporter. J'aime mon mari, Caroline adore son père... et ce père, ce mari, nous le voyions, là devant nous, roulant dans son esprit les pensées les plus sinistres, et nous suivions en frémissant son regard qui allait se briser sur les canons brillants des pistolets accrochés à la muraille, ces pistolets que nous savious avoir été chargés!

— Oh! dit madame Geofrrin avec une émotion que partageaient le docteur et Ferdinand, je vous comprends, chère et pauvre amiel

— Ensuite? ensuite? demanda Ferdinand; comment s'est terminée cette scène?

— Nous demeurions là dans une angoisse inexprimab e, reprit Caroline en voyant sa mère trop émue pour continuer. Mon père avait repris ses livres, qu'il îeuilletait; il était tard, bien lard, la nuit s'avançait, quand tout à coup des cris retentirent dans la rue. Mou père ne parut pis entendre. Les cris allèrent en aug-

mentant. Ma mère et moi étions sous le coup d'une trop effrayante catastrophe pour que notre attention fût éveillée, lorsque la porte du cabinet de mon père s'ouvrit doucement et le concierge de l'hôtel parut sur le seuil.

« — Monsieur! » dit-il.

« Il était très pâle, très ému, et il pouvait à peine parler.

«— Qu'est-ce? » demanda mon père en tressaillant.

« Et, reconnaissant Antoine :

« — Que voulez-vous, reprit-il, pourquoi me déranger à cette heure?

« — Monsieur m'excusera, dit Antoine, mais c'est la police qui...

« — La police? s'écria mon père.

« — Oui, monsieur; il y a là des agents qui demandent à entrer dans l'hôtel.

« — Et pourquoi?

« — Ils poursuivent un malfaiteur, un homme qu'ils ont vu sauter du haut d'un mur; il s'est sauvé dans la maison voisine; il a couru sur les toits, les agents ont perdu sa trace et ils demandent à visiter le jardin et la maison.

« — Toute la maison, excepté la chambre de ma femme et de ma fille et cette pièce; j'ai veillé toute la nuit; vous leur direz que je réponds qu'aucun malfaiteur ne s'est introduit dans cette partie de l'hôtel. Allez, Antoine, et que sous aucun prétexte, vous m'entendez, personne ne vienne me troubler. »

« Antoine sortit, et nous pûmes entendre le bruit de la visite domiciliaire qui commençait.

— Ah! ah! fit le docteur en lançant un expressif coup d'œil à madame Geoffrin.

Celle-ci était devenue très pâle et elle redoublait d'attention

— Mou père avait recommencé sa promenade, reprit Caroline, il parcourait de nouveau la pièce.

« Les instants s'écoulaient, et bientôt la visite domicii.aire opérée chez nous fut terminée, car nous n'entendions plus aucun bruit.

« — On n'avait trouvé aucune trace du malfaiteur? deniauda Coivisart.

« Nous ne saurions le dire, répondit madame Chivry ; à peine avions-nous compris les paroles d'Antoine; ce n'est que plus lard qu'elles nous sont revenues à la mémoire, mais alors nous ignorions même si la visite des agents avait un but. Cinq heures du matin venaient de sonnerjlasiluation, en se prolongeant, altei gnait à son apogée d'horreur ; le timbre de la pendule en retentissant, parut réveiller mon mari du douloureux sommeil dans lequel il était plongé :il fit un pas en avant et se dirigea vers la partie de la muraille à laquelle était accroché le fatal trophée.

« Caroline et moi nous nous étreignlmes les mains avec une anxiété que rien ne saurait rendre... le sang s'était arrêté dans nos veines, notre cœur ne battait plus... M. Chivry venait de décrocher un pistolet 1... »

LE BON AKGL*

— J'allais m'élancer, continua madame Chivry au milieu de l'attention des auditeurs, quand les doigts de Caroline me clouèrent sur place. .Mon mari venait de s'as eoii d nouveau devant son bureau, ct-il avait posé h; pistolet tout armé près de lui.

«11 avait pris un papier qu'il relisait ami-voix:

« — Cee' ct iiHiii L! commença-t-11.

« Puis, après avoir achi v cette lecture qui nous plaçait d'épouvante, il reprit le dossier que lui avait apporté . 1er.

« — Les diamants de ma femme ne figurent pas .à Tactil, dit-il a voix haute. Louis a eu raison : ces dia-

mants viennent de sa mère, ils sont à elle, et mes créanciers n'ont aucun droit sur ces bijoux, non plus que sur une somme de vingt-trois mille francs léguée par sa marraine à ma fille et dont je ne suis que le dépositaire. J'avais dit à Louis de mettre'eelLe somme en or à part, l'a-t-il [ait?...

« Mon mari prit ses clefs et se dirigea vers sa caisse ; cette caisse, vous le savez, est située à gauche dans le cabinet de M. Chivry : c'est uue petite pièce éclairée par un châssis vitré pratiqué dans la toiture et que défendait un fort grillage placé extérieuiement; cette pièce n'a pas d'autre ouverture que ce châssis et la porte donnant dans le cabinet de mon mari. Là se trouve scellée à la muraille une caisse de ter, dont M. Chivry s'est amusé une fois à montrer les habiles combinaisons à votre fille.

« Mon mari avait tellement l'habitude d'ouvrir cette caissse, que bien qu'il fit nuit, il passa dans la petite pièce sans lumière. Nous l'entendîmes introduire la clef dans la serrure, et une exclamation s'échappa de ses lèvres.

« — Louis a oublié de refermer la caisse, dit-il ; le pauvre homme est comme moi, en présence du désastre il a perdu la tête!

« M. Chivry revint avec un grand portefeuille de cuir noir et une lourde sacoche qu'il traiuait sur le tapis. Il ouvrit le portefeuille et compta les valeurs en billets de banquo d'Angleterre qu'il contenait. Après les avoir examinées, il s'arrêta comme frappé de surprise.

«— Impossible! murmura-l-il.

« Et il se remit à compter.

« — Mais il n'y avait que huit mille livres sterling! s'écria-t-il; deux cent mille francs argent de France!... C'est impossible! impossible!...

« Et il se remit encore a compter en froissant les papiers d'une main convulsive :

« — Il y en a bien dix mille! s'écria-t-il. Driix -cftH cinquante mille francs!... Cinquante mille . plus que...

« Il s'interrompit pour se lever et courir à un énorme registre placé sur un bureau spécial.

« — Voilà le compte de caisse à jour ! reprit-il. Il y a bien porté seulement à mon actif deux cent mille francs en ianknols! Que siguifie cette erreur? A-l-elle été commise sur le complu du numéraire?

« Il revint vers la sacoche, l'ouvrit précipitamment et eu tira des rouleaux d'or.

« — Cinquante mille francs, dit-il en comptant. Cinquante-ciuq... soixante... soixante-dix,., quatrevingts. . quatre-vingt-dix... cent... ceut cinq... mais je suis fou! 11 n'y avail que quatre-vingt-cinq mille francs eu or : je les ai comptés hier soir!

« El M. Chivry, les cheveux hérissés, les yeux hagards, se dressa avec un gOïte qui nous frappa d'épouvante.

«—Ce compte de caisse! reprit-il encore eu revenant au registre, il est précis! il est juste! J'avais e:; seulement deux cent quatre-viug-ciuq mille francs pour faire face à uue échéance de trois cent cinquante mille francs!... Oui! deux cent quatre-vingt-cinq mille! j'en suis certain, je ne puis douter, t danl là... il y a... trois cent cinquante-cinq mille francs?... C'est impossible! je suis fou... je mus...

« Mon mari s'arrêta. Caroline el moi étions à bout de forces, poursuivit m ad ai ne Cblvry. D'un même élan, nous bondîmes dans la chambre :

« — Tu es un -, m.'écrial-je,

,< \\,, m ,i permis un miracle! dit Caroline en lombant à genoux devant son |>

« Mon mari nous regardait avec une stupéfaction pro

fonde. Suis DOU8 demander compte d'' uolri

tout entier a l'Impression qu'il ressentait, il nous

saisit les îuaius :

BIBI-ÏAPIN

« — Comptez! comptez! nous dit-il en désignant du geste les billets de banque et les rouleaux d'or.

« Caroline et moi nous nous mimes à l'oeuvre.

« — Dix mille livres sterlingl dit Caroline avec un accent de triomphe.

« — Deux cent cinquante mille francs! m'écriai-je à mon tour. Mon ami, tu as été victime d'une illusion terrible... tu es plus riche que tu ne le croyais...

« — Non! non! dit M. Chivry ne pouvant en croire ses yeux, vous me trompez!

« Et il recompta lui-même.

« —Que signifie cela! dit-il en constatant que jusqu'alors il avait compté juste.

« En ce moment, un léger bruit retentit dans la caisse. Mon mari saisit un flambeau et s'élaDça comme un trait. Nous le suivîmes; mais nous n'avions pas fait trois pas en avant, qu'un cri retentissant nous paralysait...

<' M. Chivry ressortait de la caisse en traînant après lui un homme qu'il tenait par la main. La lumière éclairait en plein le visage de cet homme : Caroline et moi poussâmes un même cri.

« — Monsieur! monsieur! qu'èles-vous venu faire ici? demanda mon mari d'une voix frémissante.

« — Un acte de justice, monsieur, répondit le personnage. Ne me remerciez pas! les honnêtes gens se doivent entre eux aide et secours, et en se prêtant ce secours et cet aide, ils ne font qu'accomplir strictement un devoir.

« —Quoi! s'écria M. Chivry, c'est vous qui avez placé dans ma caisse...

« — Le complément de la somme nécessaire à votre échéance de ce matin? Oui, monsieur, je l'avoue.

« — Mai-, monsieur, je ne vous ai rien demandé.

« — Je le sais. Je sais aussi que vous n'eussiez jamais demandé rien à personne. D'ailleurs où serait le mérite de vous rendre un service si vous l'eussiez demandé ?

ci .M mu mari était stupéfait; ma fille et moi ne pouvions trouver une parole.

« — Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir agi ainsi que je l'ai fait, reprit notre sauveur d'une voix douce et fière, et, en sollicitant mou pardon, permettez-moi d'obtenir celui d'un autre. Je connaissais votre position désespérée et la noblesse de votre caractère, qui vous eût lait préférer la mort au déshonneur commercial. Je savais en outre que vous eussiez refusé d'accepter tout service venant d'un étranger, et je ne suis que cela pour vuus. Jadis mon père a eu de grandes obligations au vô:iv : vous ignoriez ce détail, mais je le connaissais, moi. En apprenant le malheur qui vous menaçait, je résolus de vous sauver malgré vous, et pour nous éviter à tous deux un combat de générosité toujours pénible, je voulus employer la ruse. L'un de vos domestiques, gagné par moi et auquel j'avouai tout, me donna la facilité de pénétrer cette nuit dans votre hôtel. Ce brave domestique, agissant comme un bandit vulgaire, avait pris l'empreinte de la serrure de votre caisse et avait étudié ses combinaisons. J'avais fait faire une clef et, certain d'ouvrir la porte, nous voulions profiter cette nuit du moment où vous vous relireuez dans votre chambre, pour aller déposer ces valeurs dans votre caisse. Mon cœur battait doucement. Je jouissais par avance de votre surprise alors que demain vous eussiez cru constater votre impossibilité de faire face à vos échéances... J'avais fait promettre au valet de ne pas vous quitter d'une minute et de me faire part de vos moindres impressions. Il m'avait juré une discrétion absolue... Malheureusement vous ne quittâtes pas ce cabinet. Nous attendions toujours : la nuit s'écoulait... Impatienté et craignant une résolution fatale de votre pari, je demandai à mon compaguon s'il n'y avait pas d'autre moyen de pénétrer dans votre caisse que par votre

cabinet. Il me répondit qu'il n'existait d'autre ouverture que celle pratiquée dans la toiture. Je résolus de passer par là. Il alla prendre la clef servant à ouvrir la grille et le châssis vitré... Nous moulâmes sur le toit par sa chambre, et je réussis à m'mlroduire chez vous sans bruit... Ce fut en ce mom.ent.que des agents de police poursuivirent un malfaiteur jusque dans les jardins de votre hôtel. J'avoue qu'alors ma position me sembla critique. J'étais porteur d'une somme importante, celle que je voulais déposer dans votre caisse, et je m'introduisais, la nuit, furtivement, dans une maison qui n'était pas la mienno... J'entendis la défense que vous lîtes de laisser pénélivr dans Dette partie de votre hôtel, et je profitai du bruit que Ut votre concierge en sortant, pour ouvrir votre cars t y placer cette somme qui vous sauve et qui me permet d'accomplir un vœu de reconnaissance fait jadis par mon père. J'espérais disparaître comme j'étais venu, sans me laisser soupçonner... Le hasard en a ordonné autrement. Je n'ai maintenant qu'une chose à ajouter, c'est que je vous supplie, à deux genoux, monsieur, de ne pas repousser ce que d'autres nommeraient peut-être une bonne action et que j'appelle, moi, un acte de justice...

— Et que fit votre mari? demanda madame Geofïrin en voyant madame Chivry s'arrêter.

— Il fit ce qu'il devait faire pour remercier la Providence : il se jeta daus les bras' du bon ange qui venait de lui apparaître. Ma fille et moi pleurions en nous agenouillant...

— Mais cet homme, ce sauveur mystérieux, quel est-il ?

Madame Chivry se leva, et prenant madame Geofïrin dans ses bras :

— Ce sauveur, dit-elle avec des larmes dans la voix, celui auquel nous devons, moi la vie d'un époux, Caroline la vie d'un père; e cœur géuéreux qui voulait laisser dans l'ombre s m action sublime ; celui-là enfin qui est pour nous un envoyé du ciel, c'est celui que votre fille adore et qui a lore votre fille, c'est celui que vous nommerez bientôt votre fiLs et que Ferdinand appellera sou frère; cest M. de Charuey enfin ! Me parjonnerez-vous maintenant d'avoir forcé votre porte ?

Une heure après, madame Geoffrin était seule avec le docteur. Ferdinand avait reconduit madame et mademoiselle Chivry.

— Docteur, dit madame Geoffrin après un long silence, persistez- vous encore, après ce ^ue vous venez d'entendre, dans ce que tous m'avez dit?

— Qui, répondit nettement Corvisart.

Madame Geoffrin demeura immobile.

— Que ferez-vous? demanda le médecin en se rapprochant d'elle.

— Je verrai M. de Charney ce soir même, répondit madame Geoffrin.

— Chez Vous?

— Non; après ce que- vous m'avez dit, je ne le puis recevoir jusqu'à ce que les doutes nés dans mon esprit soient éclaircis.

— Chez lui?

— Pas davantage.

— Où donc alors ?

— Croyez-vous qu'Amélie soit assez forte, ce soir, pour pouvoir s'h ibiller et pour supporter un peu de fatigue?

— Je le crois.

— Alors nous irons au pavillon de Hanovre; car là je suis certaine de rencontrer M. de Charney.

— Que Ferdinand ne fasse aucune imprudence.

— Je veillerai sur lui ; vous retrouverai-je au pavillon ?

— Sans doute, dit Corvisart. Vous pouvez avoir besoin de moi.

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