I. docteur réfléchissait
— Usl-ce que vous accusez Jérôme? reprit mada i o I rin.
— Je n'accuse personne directement, répondit Coi>
,je cherche. Il est évident quel'on s'est intr 1 celle nuit chez vous, Amélie nes'est point trou elle a parfaitement entendu. D'ailleurs les deux serrures du premier étage, à demi forcées, sont des témoignages irrécusables ; et cependant au rez-dechaussée aucune trace d'effraction, parail-il, o cèle le passage des malfaiteurs; donc, pour s'introduira chez vous, ces malfaiteurs connaissaient les lieux et avaient pu se procurer des moyens d'accès.
— Mais, dit Feidln nd, si ces hommes, qui nepeuvent être que des voleurs, se sont introduits ici celte nuit, pourquoi n'onl-ils tenlé de rien voler? Ils ignoraient que ma sœur lût aux écoutes. Ils se sont, retirés sans accomplir le moindre méfait.
— Cela esl vrai : il y a là un point obscur qui m'intrigue vivemenl, et c'est ce point qu'il faudrait éclaircir.
— Comment? demanda madame Geoffrin.
Le docteur ne répondit pas.
— Croyez-vous donc, docleur, dit Ferdinand, que ceax qui se sont introduits ici fussent les mêmes que les assassins de celte famille dont vous nous parliez?
— Je ne sais si ce sont les mêmes hommes, mais évidemment ceux d'iciet ceux de là-bas devaient faire partie de la même bande.
— Et quelle est donc cette famille que l'on a assassinée? demanda madame Geoffrin.
— Ou ne sait pas exactement encore, répondil le docteur. C'étaient des gens de province nouvellement arrivés à Paris : deux hommes, deux femmes jeunes encore et deux petits enfants.
— Quoi! s'écria Ferdinand, les malheureux ont péri sans pouvoir opposer aucune résistance, sans appeler au secours.
— Sans doute, ils ont été surpris dans leur sommeil. J'ai été appelé pour assister au procès-verbal que l'on dressait de ces meurtres; j'ai constalé la mort des malheureux.
— Toujours les chauffeurs! dil Ferdinand. Madame Geoffrin joignit les mains avec une expression de douloureuse commisération.
— Sait-on au moins d'uù venaient ces malheureux?
— Des fabricants de drap d'Elbeuf arrivés hier au soir seulement à Paris avec leurs ruachandises. Ou a tout dévalisé, pas une pièce de drap n'est restée, et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il a fallu absolument une énorme voilure pour emporter d'un seul coup ces marchandises; et les voLius ont déclaré n'avoir rien entendu. Il est juste de dire que les plus proches voisins sont encore assez éloignés de celle maison; mais que diable! une voilure fail du bruit en arrivant et en s'en allant.
— Et, dit madame Geoffrin, cette maison où a été accompli cet horrible forfait esl celle siluée rue de la Victoire, et dont les jardins sonl mitoyens avec le nôtre?
— Précisément; la maison appartenant au citoyen Itichardin, celle qu'il louait d'ordinaire à ces deux fameux capitaines corsaires, les citoyens Bonchemiu et le Bienvenu.
— Mais les deux marins étaient à Paris hier encore, avec leurs femmes et leurs enfants, dil Fer li ,,■•.!. .i.
nini-T.vpiN
— Oui et non; el voyez comme le hasard est quelquefois terrible : hier, à trois heures de l'après-mi li, les citoyens Bonchemin ut le Itieuveuu étaient effectivemeut encore à Paiis, et rien n'annonçai! leur départ, lorsqu'à ciuq heures du soir, par suite de nouvelles importantes arrivées brusquement, ils envoyèrent chercher des chevaux de po,te ; à cinq heures et demie, ils remettaient les ciels de la maison au citoyen Kichardin,et tandis que tout le monde les croyait encore à Paris, il roulaient au galop sur la route du Havre, emmenant avec eux femmes, enfants el domestiques. Au moment où le père Hichardin appreuait ainsi le subit départ de ses locataires, il avait auprès de lui un de ses amis intimes :
— Allons! dit le propriétaire, demain il me faudra remettre l'écriteau.
— Inutile, répondit l'autre, les locataires viennent de partir; eh bien, dans une demi-heure tu en auias d'autres.
— Comment?
— Il vient d'arriver aujourd'hui même à Paris deux négociants d'Elheuf que je connais fort bien. Ils sont avec leurs femmes et leurs enfants; ils voulaient trouver une maison meublée, pour eux seuls, et en attendant ils sout descendus à l'nôiel. Je vais les prévenir, ils seront enchantés, et je les ramène avec moi.
Qui fut dit fut fait. "One heure après les négociants d'Elbeuf étaient installés dans la maison que veûaieut de quitter les corsaire-. Gomme les citoyens Bjuchemiu et le Bienvenu, ils avaient avec eux leurs lemmes et deux enfants, ce qui faisait que l'installation des précédents locataires convenait merveilleusement aux nouveaux.
— Et, s'écria madame GrofTrin, ce sont ces malheureux qui, la nuit même, quelques heures après leur installation, étaient assassinés!
— Oui, madame.
— Mais ceux qui les ont frappés ont peut-être cru frapper les capitaines corsaires?
— Celle supposition est admissible, car le déliait des premiers et l'arrivée des derniers se sont opérés daus un espace de temps si rapproché qu'à pari le propriétaire et l'obligeant ami, personne ne pouvait deviner le changement survenu. Cependant loutaélé volé, pillé, saccagé el emporlé, ainsi que je vous l'ai dit, ce qui détruit toute supposition de haine et de vengeance particulières.
— Est-on au moins sur la pisle des coupables? demanda Ferdinand.
— Ou a cru être un instant sur ia pisle d'un seul ; tous les autres avaient disparu sans qu'on pût même apercevoir leur ombre.
— Et celui donc vous parlez?
— Oh ! celui-là a échappé aussi, mais il a été poursuivi au moins. Il paraîtrait que, le crime accompli (c'est-à-dire voilà ce qu'on supose) il paraîtrait, dis-je, que le crime accompli, les marchandises enlevées, les assassins disparus, un seul d'entre eux demeura dans la maison. Pourquoi faire? ou l'ignore, mais eulin il est certain que celui-là sortit le dernier et bien après les autres. Au moment où il atteignait la rue eu franchissant le mur, uue ronde de soldais passait. Eu voyaut un homme s'élancer la nuit du haut d'un mur, les soldats, bien qu'ignorant absolument encore le crime horrible qui veuait d'ôlre commis, les soldats le prirent naturellement pour un malfaiteur, et ils voulurent l'arrêter. L'homme s'échappa; ou le poursuivit, et on allait L'atteindre, lorsque loul à coup il disparut sous la porte d'une maisou voisine. Los soldats pénétrèrent à leur tour daus la maison. Le fugitif, toujours poursuivi, gagna les toits, sur lesquels il s'aventura. La chasse redoubla d'ardeur, en dépit des dillicullés et des périls. Le poursuivi franchissait les
passages difficiles ave une hardiesse et uue agilité merveilleuses : il courait de maison eu maison. Enfin, arrivé sur le toit de l'hôtel voisin de celui du citoyen Clnvry, le banquier, voire ami, il disparut brusquement. Avait-il pénétré daus l'intérieur par le trou de quelque lucarne, était-il tombé soit dans la rue, soit dans le jardin, voilà ce que tout d'abord il fut impossible d'établir. Toujours était-il que l'on ne trouvait plus aucune trace du fugitif. Les soldats laissèrent deux des leurs sur le toit; les autres descendirent; ils interrogèrent la rue ; ils ne trouvèrent rien. Ils se firent ouvrir la porte de l'hôtel, même celle de celui du citoyen Chivry; ils fjuillèrent les jardins, les maisous, des caves aux greniers, et pas le moindre fugilif. L'homme avait absolument disparu.
— Et on ne l'a pas retrouvé depuis?
— Non.
— Vuilà qui esi extraordinaire!
— Et pas le moindre iudice qui puisse mettre sur les traces de ces meurtres! s'écria Ferdiuaud.
— La police n'a effectivement rien trouvé ! dit Corvisart, mais je crois cependant que j'ai été plus heureux qu'elle.
— Comment! firent à la fois la mère et le fils en regardant le docteur.
— Ce malin, après avoir constaté l'état des cadavres, et comme je dressais procès-verbal, j'étais assis, pour écrire, daus un large fauteuil sur lequel avait dû bien certainement se prélasser quelques heures plus tôt l'un des assassins, car ce fauteuil portait encore les empreintes fraiclies de doigts sanglants.
Madame Geoll'rin ût un geste d'horreur.
— J'avais fini d'écrire mou procès-verbal, reprit froidement Corvisart avec celte indifférence du médecin en matière d'événements dramatiques, qui n'est certes pas de l'inhumanité, mais le résultat de l'habitude prise en présence des douleurs humaines, j'avais fini d'écrire quand, par un faux mouvement, je répandis sur mes doigts une partie du contenu de l'encrier : je voulus prendre mou mouchoir pour m'essuyer, et je passai la main derrière moi pour atteindre la poche de mon habit, mais mes doigts s'égarèrent el entrèrent dans la doublure crevée du fauleuil. Je sentis un petit corps dur glisser sous mes doigts, je le saisis el le ramenai vivemeni à mes yeux. C'était un mignon portefeuille brodé. Ce portefeuille tiouvé là pouvait devenir un indice précieux, et j'allais le remettre au magistrat qui présidait l'enquête, lorsque mes yeux, en iuterrogeant toujours ce petit portefeuille, firent jaillir un souvenir de mon esprit. Par un geste plus rapide encore que celui à l'aide duquel je l'avais pris, je fis disparaître le portefeuille dans ma -poche.
Madame Geotlrin et sou fils se regardaient avec une expression de profond étonuemeut.
— Je ne vous comprends pas, docteur, dit enÛD la mère d'Amélie.
Corvisart rapprocha son siège de celui de sa cliente, cl lui prenant les mains avec un geste empreiul d'une amitié sincère :
— Chère madame, reprit-il, avec toute autre que vous j'agirais moins brutalement quo je ne vais lo faire, mais je vous connais el vous nie connaissez. Si je sais que vous êtes ce qu'on peut appeler uue fetnme forte, comme daus l'Ecriture, vous savez que je suis sincèrement attaché à voire famille, donc...
— Docteur, vous m'effrayez! interrompit madame Geoflrin. Est-ce que l'état de ma fille...
— N'a rien d'alarmant, je vous eu donne ma parole i'bonueur! dit Corvisart. Il s'agit d'Amélie, il est vrai, mais indirectement. Ouant à sa sauté, n'ayez aucune crainte.
— Mais quo voulez-vous donc dire, docteur? de-
manda Ferdinand. Je suis comme ma mère, je ne vous comprends pas.
Corvisart réfléchit quelques instants comme un homme qui dresse un plan dans sa tète.
— Combien y a-t-il de temps que vous recevez M. de Charney? demauda-t-il brusquement.
— Charney? répéta madame GeofTrin.
— Annibal ? s'écria Ferdinand.
— Oui.
— Mais à quel propos, docteur, venir parler de M. de Charney?
— A propos de ce portefeuille.
Et le docteur tira de sa poche le petit meuble dont il avait parlé et qu'il préseuta à madame GeofTrin ; celle-ci le prit avec une expression d'étonnement indicible. C'était un charmant carnet, fort mignon et qui portait bordé en relief, à la main, un A et un C entrelacés.
— N'est-ce pas vous-même qui avez brodé ces chiffres, reprit le docteur, et ce portefeuille n'esl-il pas celui que vous avez offert à M. Anuibal de Charney, il y a juste aujourd'hui quinze jours, pour l'anniversaire de sa rentrée en France ?
— Ce portefeuille!... répéta madame GeofTrin.
— C'est celui que j'ai trouvé dans la doublure du fauteuil en dressant mon procès-verbal.
— Eh bien, dit Ferdinand, qu'est-ce que vous concluez de là, docteur? M. de Charney n'a-t-il pu être volé par eaux qui ont assassiné ensuite, ou ne pouvait-il connaître les victimes, qui, par un hasard quelconque, se seraient trouvées en possession de ce portefeuille.
— Votre sœur a failli avoir un épanchement au cerveau, dit vivement Corvisart, non pas par suite seulement de la terreur qu'elle a éprouvée en entendant les bandits, mais bien parce que parmi les voix de ces bandits elle a cru reconnaître celle de M. de Charney, parce que dans l'assassin qui égorgeait une pauvre femme elle a reconnu les traits de celui qu'elle nommait d'avance son époux, comprenezvous?
— Docteur! s'écria Ferdinand en bondissant. Madame GeofTrin voulut faire un mouvement, mais
ses forces l'abandonnèrent, tant l'émotion qu'elle ressentait était grande. Son visage était devenu d'une pâleur de marbre; le docteur, qui avait gardé les mains de madame GeofTrin dans les siennes, les serra énergiquemeQt et les secoua afin d'attirer le sang que refluait vers le cerveau et la poitrine.
— Allons! de la force, dit-il; vous savez que je suis brutal, mais je suis pour les appréciations violentes. Après tout, Amélie ne sait rien puisqu'elle croit maintenant avoir rêvé, et M. de Charney n'est pas encore votre gendre.
— Docteur! s'écria Ferdinand, si ce que vous dites est vrai, je tuerai cet homme-là 1
— Baste, fit Corvisart, si ce que je d;s est vrai, comme je le crois, le bourreau vous épargnera celte besogne.
— Ma pauvre enfant! s'écria madame GeofTrin en dominant sa faiblesse avec cette énergie si belle de la mère quand il s'agit de son enfant, ma pauvre enfant!... mais elle l'aime !...