‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 101 sur 220 · LE PAVILLON DE HANOVRE · texte numérisé non relu

LE PAVILLON DE HANOVRE

Grâce aux facilités de communication de toutes sortes qui existent de nos jours, tout le monde connaît Paris, et tous les Parisiens connaissent, sur le boulevard des Italiens, ce pavillon formant le coin de la rue Louis-le-Graud, et désigné sous le nom du pavillon de Hanovre. Chacun sait également que ce pavillon célèbre faisait partie jadis de l'hôtel de Richelieu, lequel hôtel s'étendait depuis la rue du même nom jusqu'au pavillon indiqué; ses jardins ayant pour limites, d'un part les boulevards, de l'autre la rue Neuve-des-Pelits-Champs. Dans l'inventaire de la fortune du duc de Richelieu, le père du duc de Fronsae, d'amoureuse mémoire, ces terrains et cet hôtel, moins le pavillon, qui n'existait pas, ont été estimés quatre cent dix mille livres. Or le vieux duc est mort en 171b, il y a maintenant cent quarante-sept ans (c'est-à-dire l'existence de deux hommes de soixante-dix ans). En admettant que la succession eût été directe, sans division des biens légués, voiton ce que ces quatre cent dix mille livres de terrain produiraient aujourd'hui? Le quadrilatère formé par le boulevard des Italiens, la rue Neuve-des-Petits- Champs, la rue Richelieu et la rue Louia-le-Grand ! qui pourrait estimer pareil chiffre?

En 1785 cependant, là étaient encore des jardins.

Quelque trente ans plutôt, en 1737, à son retour des guerres de II tnovre, après que le duc eut rançonné sans pitié ce malheureux pays qu'il avait fait ravager par ses troupes, il lui prit fantaisie de faire construire, avec le produit des lauriers d'or et d'argent qu'il venait de cueillir, un élégant pavillon, petite maison au bout de son parc. Les Nouvelles à la main, pour lancer un trait satirique au maréchal, donnèrent au bâtiment nouveau le nom de pavillon de Hanovre, afin d'en faire bien ressortir l'origine. Pour appuyer leur dire, les mordantes Nouvelles racontaient une piquante anecdote : « Lors de la guerre de Hanovre, disaient-elles, le maréchal-duc venait de prendre une ville fortifiée ; le bourgmestre, pour éviter le pillage, et dans l'intention d'obtenir la clémence du vainqueur, s'empressa de porter au duc les clefs de la ville. Ces clefs, il faut le savoir, étaient en or massif et toutes garnies de pierreries superbes. C'était un don fait jadis à la cité par un empereur d'Allemagne. Le duc, à la vue de ces joyaux magnifiques, salua, remercia, et tendit à la fois les deux mains pour prendre les chefs, « Hélas ! s'écria le bourgmestre, en pareille occasion, M. de Tureune se contenta de prendre la ville... il nous laissa les clefs. — Je vous crois, répondit froidement le maréchal ; mais ce M. de Turenne est véritablement un homme inimitable I » C'étaient ces clefs d'or, ajoutait la chronique scandaleuse, qui avaient servi de base au pavillon de Hanovre. »

Le duc mort, la Révolution venue, le pavillon était demeuré abandonné et désert. On avait construit loui autoui de lui; à peine lui restait-il un pau petit j.-ii brocanteurs, dès marchand

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soixante-quatre ans, vers la fin de 1797 et au commencement de 1798. Celte société, qui se composait d'éléments de tous genres, portait en elle tous les germes de rivalité, de haine, de mésintelligence. Eu effet, l'époque de la terreur était voisine encore; chacun pouvait se rappeler avoir vu l'échafaud fonctionner, et les bourreaux de la veille se trouvaient forcément en contact avec les parents, les amis de ceux qui avaient été leurs victimes.

La tranquillité paraissait être momentanément revenue; mais cette tranquillité devait-elle durer? Voilà ce que personne ne croyait, attendu que chacun avait intérêt à ne pas y croire. Un des grands malheurs du gouvernement directorial, c'est que jamais on n'ei^i foi en lui, et l'on comprendra aisément ce doute pvrpéluel, si l'on fait seulement l'énuméralion des partis existant alors et ayant intérêt à le propager, lacobins furieux et maugréant dans l'ombre ; royalistes pleins d'espoir; citoyens, émigrés, mécontents de tous genres et de toutes sortes. Si l'on n'avait plus peur de l'échafaud, on craignait à chaque instant quelque bouleversement, quelque émeute, et toute la société brillante d'alors, composée de munilionnaires enrichis, de hauts fonctionnaires, de riches négociants, d'émigiés rentrés, n'osant engager l'avenir en affichant hautement un parti pris dans ses relations.

Savait-on quel parti triompherait le lendemain? il fallait donc se conserver des amis partout ; mais comment réunir ces amis qui se haïssaient entre eux, et comment accueillir les uns et cacher les autre?? De cet état de choses, ou plutôt de gène sociale, sultail forcément une continuation de cette fermeture générale des salons qui avait eu lieu au commencement de la république.

A part quelques maisons comme celle de madame TalHeo, aucune réunion particulière n'avait lieu; et cependant toute cette jeunesse ardente, sevrée de plaisirs depuis longtemps, toute cette jeune géuération échappée aux proscriptions et à la guillotine. avait hâte de réparer le temps perdu. Chacun ressentait les accès de celte fièvre d'amusements, de bals, de réunions, mais personne n'osait se risquer à donner une fête, à cause de l'embarras dans ie choix des invitations.

Il y avait alors à Paris un maître de danse et de ballets nommé Despiéaux, que son mariage avec mademoiselle Guimard avait jadis rendu célèbre. Ce D ispréaux avait de l'esprit : il faisait bien mieux de jolies chansons qu'il n'apprenait à bien battre uu entrechat, quoique cependant il enseignât très bien la bonne grâce, a dit l'un de tes contemporains. Despréaux comprit le parti qu'il y avait à tirer de la situation ; il se dit que tous ces gens qui avaient soif de plaisirs, et qui ne pouvaient se trouver ensemble dans une maison particulière, se réuniraient sans danger dans un endroit publie, et songea à dunner des rôles par abonnement.

Sa tentative eut un plein succès, si grand méni", qu'il fut obligé de changer de local pour s'agr i n autre bal s'établit en conçu renée avec ce

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incessantes, on n'abandonnait pas la capitale pour la campagne, même en plein été, et encore moins en plein automne. Donc ce même jour d'octobre 1799, où nous venons d'assister aux scèues rapportées dans les précédents chapitres, il y avait bal au pavillon de Hanovre, et la réunion était aussi nombreuse, aussi choisie, aussi brillante qu'elle pouvait l'être.

A dix heures, au moment où le bal était dans tout son éclat, une voilure élégante vint s'arrêter devant la perte du pavillon de Hanovre. La portière s'ouvrit, un homme descendit lentement, avec des précautions infinies, et paru! hésiter longtemps avant de mettre ses souliers pointus eu contact avec le pavé légèrement humide. Enfin il se décida. Cet homme portait le costume complet des Incroyables du temps.

Se retournant, il tendit le poing à une personne restée dans l'intérieur de la voiture; celle personne descendit à sou tour. C'était une femme d'une taille au-dessus, de la moyenne, mais d'une harmonie parfaite dans la structure. C'était la Vénus du Capitole, mais plus belle enrore que l'œuvre de Phidias, car on y retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les formes, et sur le visage une expression charmante, une réflexion du miroir magique de l'àme qui disait loul ce qu'il y avait dans celte âme de bonté et d'aimables sentiments.

Sa parure consistail en une simple robe .de mousseline des Indes, drapée à l'antique et rattachée sur les épaules par deux camées; une ceinture d'or serrait la taille et étail également fermée par un camée; un large bracelet d'or arrêtait et fermait la manche au-dessus du coude. Les cheveux, d'uu noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tète, à la Titus. Un châle de cachemire rouge (parure extrêmement rare alors) étail drapé sur les épaules d'une façon gracieuse et pittoresque.

Telle qu'elle était, cette femme élait si belle, qu'un murmure d'admiration éclata dans la foule des curieux qui se pressaient auprès de la porte du pavillon pour jouir du coup-d'œil des danseuses à leur arrivée. Parmi ces curieux, il eu étail deux plus ardents que les autres à jouir du spectacle; ces deux hommes, de taille différente, l'un gros et covf t, l'autre long et maigre, se pressaient à la queue l'un de l'autre; le long maigre fendant la foule en se glissant comme un coin pointu, le gros court maiutenanl l'écart pratiqué à l'aide de sa corpulence. Tous deux ouvraient des yeux énormes et des bouches effrayantes de capacité.

En voyant descendre de voiture l'élégant incroyable et sa belle compagne, le long maigre donna un vigoureux coup de coude dans l'estomac du gros court, sans doute pour mieux appeler son attention.

« Eh! dit-il, c'est le citoyen Trénis, vois-tu, Gorain?

— Et la belle citoyenne Tallien, répondit l'autre.

— Une cliente de la maison !

— Est-ce que c'est toi qui lui as vendu ces beaux bas de soie à jour, Gervais?

— Oui, compère ; elle en a acheté une douzaine pas plus tard qu'hier. Et les bas rayés du citoyen Trénis sortent de chez moi! Dieu! qu'il est beau quand il danse, le citoyen Trénis !

— Regarde donc, Gervais, ces beaux bijoux que la citoyenne a aux deux bras et à la taille. Sais-tu que c'est en or !

— Et ses boucles d'oreilles en diamants I

— Et ses bagues!

— Et son cachemire !

— Eh bien ! sais-tu? ce n'est pas prudent de sortir de chez soi avec un tas de bijoux comme cela. Si j'étais à la place de la citoyenne, j'aurais des bijoux faux pour aller me promener, et j'aurais toujours les autres sous clef.

— Bah! dit Gervais, qu'est-ce qu'elle risque en plein Paris? qu'est-ce qu'elle a à redouter?

— Et les chauffeurs ! dit une voix railleuse.

Les deux bourgeois firent un bond sur eux-mêmes comme si une même flèche les eût atteints à la fois. Tous deux tournèrent la tète, mais ils ne virent rien qui pût leur déceler d'où étaient parties les paroles prononcées. La foule; qui les entourait paraissait prendre son unique plaisir à contempler les danseurs et les danseuses. Gervais et Gorain se regardèrent.

« As-tu entendu? dit Gorain.

— Oui, répondit Gervais, et toi aussi?

— On a dit : Et les chauffeurs!

— Brrr... rien que ce nom-là me donne le frisson!

— Et à moi donc! j'en ai encore la chair de poule! C'est que... tu ne sais pas?

— Quoi donc ?

Gorain se rapprocha de son ami.

— On m'a dit ce matin qu'il y avait une bande de chauffeurs à Paris.

— A Paris! répéta Gervais avec stupeur. O mon Dieu! je suis bien fâché d'être sorti ce soir! Qui estce qui t'a dit cela?

— C'est mon cousin Magloire. Il le tenait de son propriétaire, qui a un cousin qui est locataire dans une maison où habite le neveu d'un homme attaché à la police. Il lui a raconté des choses qui lui ont fait dresser les cheveux !

— Ne mo dis pas cela, Gorain, ça me fait mal dans les jambes !

— Nous rentrerons de bonne heure.

— C'est cela. Mais c'est égal, cet autre imbécile qu; va parler des chauffeurs quand on est là à s'amuser; ça m'a bouleversé.

— A propos de chauffeurs, reprit Gorain en baissant la voix, tu ne sais pas l'idée qui m'est venue?

— Qu'est-ce que c'est? parle vite.

— Eli bieu! je crois que notre pauvre ami le marquis Camparini a péri victime des chauffeurs.

— Notre ami! répéta Gervais eu se redressant. Et qu'est-ce qui peut te faire supposer cela?

— Dame! voilà plus de deux ans qu'on n'a eu de ses nouvelles, n'est-ce pas? La dernière fois c'était eu 97, et nous sommes en 90, c'est-à-dire noD, en l'an vin, enfin n'importe. Et depuis ce temps-là, rien du tout. Eh bien! je crois qu'il aura été massacré par les chauffeurs, moi.

— Et ce boti Chivasso aussi alors?

— Ça ne m'étonnerait pas.

— Le fait est que c'e;l réellement extraordinaire que depuis plus de deux ans on n'ait jamais entendu parler d'eux. Au reste, on ne peut pas se plaindre, les affaires vont toujours et les fournitures ne manquent pas. C'est égal, ce pauvre Camparini, je voudrais tout de même savoir...

— Gare donc! cria une voix rude qui coupa soudainement la parole au pauvre Gervais.

Un fiacre arrivait et s'arrêtait devant la porte du pavillon de Hanovre, manquant d'écraser Gervais, lequel, dans la chaleur de la conversation, s'était imprudemment avancé.

IBS RENCONTRES

La portière du fiacre s'ouvrit et une femme de trente à trente-cinq ans, petite, leste, légère, avenante, parée avec un luxe de couleurs heurtées, peut-être un peu trop remarquable, s'élança sur le pavé. Le commissionnaire qui avait ouvert la portière et aidé la dame à descendre, attendait respeclucus;nienl. Celle-ci ouvrit un énorm", ridicule qu'elle portait au bras droit, et prenant quelques pièces de mouuaie, elle les

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}ança au cocher en lui disant d'une voix claire et joyeuse :

— Tiens! attrape et va boire un coup.

Puis s'adressanl au commissionnaire :

— Eh! charabia, coutinua-t-elle, prends mon châle qui est dans la voilure et mets-le au vestiaire, et tâche de ne pas l'abîmer.

L'effet que produisirent ces paroles prononcées par une bouche assez jolie, amena un sourire sur toutes les physionomies curieuses qui s'avançaient pour mieux voir. La dame ne parut nullement embarrassée de cette attention générale attirée sur elle. Défripant sa jupe avec un geste dégagé, elle fit une demipirouette sur elle-même et s'apprêta à entrer; mais te mouvement avait mis son visage en pleine lumière, îar la voiture, en s'éloignant, l'avait complètement Aégagée.

— Ahl fit G*rain en regardant la femme gracieuse et pimpante aux manières lestes et dégagées, c'est la eitoyenue générale Lefebvre!

La générale se retourna vivement.

— Tiens, dit-elle en souriant et en se campant de- Tant les deux bourgeois, c'est cet imbécile de Gorain et cette flèche pointue de Gervais. Qu'est-ce que vous faites-là comme deux nigauds?

— Dame... balbutia Gorain intimidé.

— Nous vous admirions, dit Gervais, heureux de la réponse qu'il venait de trouver.

— Ah! je m'en moque bien de votre admiration, répondit la citoyenne Lefebvre; je la mets dans mon sac avec toutes les autres qu'on m'envoie depuis que Lefebvre a des graines d'épinard étoilées sur les épaules. Est-ce que vous allez au bal aussi tous les deux?

— Oh! non, citoyenne, répondit Gervais : nos moyens ne nous permettent...

— Que de rester à la porte; compris, gros papa! Eh bien, je vais danser, moi; je vais faire mon entrée au milieu de toutes ces mijaurées qui me reluquent comme un événemeni. Tiens, à propos, continua la citoyenne en changeant de ton, et m» jolie mignonne?... Comment va-t-elle, la chère petite?

— Bien, très bien, dit Gervais. Elle se porte comme un charme, un vrai charme. Elle grandit à vue d'oeil.

— Celte bêtise; il faut bien qu'elle soit grande, puisqu'elle va avoir ses dix-huit ans. Un beau brin de fille. Dis à la femme de me l'amener un de ce quatre matins.

— Je n'y manquerai pas, citoyenne.

D'autres voitures arrivaient successivement, déposant sur les marches du péristyle de nombreux danseurs et de jolies danseuses.

— Ah! fit madame Lefebvre avec une exclamation joyeuse, et en quittant les deux bouigeois pour courir au-devant d'une jeune et charmante femme qui s'apprètait à pénétrer dans le bal en compagnie d'une ravissante jeune fille au visage rose et blanc entouré d'un'' profu«ioD de cheveux blonds, regardant limidemc il ;ivi- île grands et beaux yeux blond foncé, el offrant dana tout scrn ensemble. 11m ige de la plus gracieuse sylphide. Ahl la générale Boo«parte et son chérubin de fille. Ça va bien, ma belle citoyenne; et

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Lefebvre aime joliment votre homme! C'est son dieu, quoi! Ahl qu'il aura de la satisfaction, jour du ciel! quand son général Bonaparte aura quitté ce gueusard de pays d'Egypre, où il le moissonne des lauriers en veux-tu en voilà pour revenir en France 1 A propds, citoyenne, y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles du citoyen général en chef?

Tandis que madame Lefebvre parlait avec sa volubilité ordinaire, madame Bonaparte et sa fille donnaient un dernier coup d'oeil à leur toilette, rajustant un pli, drapant leur châle?, faisant enfin ce que l'on peut nommer pour une femme au moment d'entrer dans une réunion nombreuse son branle-bas de combat, car ce sont des ennemis dont elle va affronter le feu des regards. Cette petite scène avait lieu dans le vestibule même du pavillon, à deux pas du vestiaire. Les danseurs, arrivant sans interruption, n'avaient cessé de passer devant le groupe des trois femmes. Au moment où la citoyenne Lefebvre formulait sa dernière question, un officier d'élat-major et un jeune homme élégant, donnant le bras chacun à une jeune et jolie femme, faisaient irruption à leur tour sous le portique du sanctuaire voué à Terpsychore, aiusi que l'on disait dans le style mythologique de l'époque.

— Des nouvelles de mou mari? reprit madame Bonaparte en répondant à madame Lefebvre, tout en rendant un gracieux salut au petit groupe des deux hommes et des deux jolies femmes qui s'inclinaient devant elle, voici précisément le colonel Bellegarde qui m'en a apporté de fraîches il y a quelques jours.

— Le colonel Bellegarde! Il arrive d'Egypre?

— Oui, mon mari l'avait envoyé porter oes dépêches au Directoire, et il a eu le bonheur d'échapper aux croiseurs anglais.

Madame Lefebvre se pencha vers madame Bonaparte.

— C'est sa femme qui lui donne le bras? demandât-elle à voix basse.

— Oui.

— La petite dont j'ai entendu raconter l'histoire jadis, la fille du ci-devant marquis de Cantegrelles?

— Précisément.

— Et qu'est-ce que c'est que les deux autres qui les suivent?

— C'est M. de Signelay et sa femme, la sœur de madame Bellegarde.

— Ah! celui qui a filé dedans les Plombs à la barbe des Vénitiens?

— Précisément.

— Tiens! je suis contente de les voir, moi! Elles sont gentilles, les petites.

— Venez-vous! dit madame Bonaparte en entraînant sa charmante fille et la loquace g inérale.

Les quatre personnages que venait de désignet madame Bonaparte s'étaient respectueusement effacés pour la laisser passer. Ce mouvement, qui lit tourner la tête aux deux jeunes femmes, éclaira en plein leur jolie tête et permit à la foule des curieux, t. amassée au dehors, plus nombreuso el plu de minute en minute, d'admirer les trolls éié.uauts et purs de iv- grarieu

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Gorain se retourna brusquement, mais 11 î d'abord qu'une maj

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airs : au-dessus des moustaches un petit Dez; plus haut de petits yeux et sur le tout, le surmontant comme le chapiteau d'une colonne, un tricorne ruahlement doré et d'une grandeur colossale. e puivre Gorain avait l'air d'un Lilliputien en pré sence de Gulliver.

A côté du gigantesque soldat se tenait un grenadier de taille ordinaire, au teint cuivré, bronzé, aux allures martiales et la physionomie empreinte de celle expression de bonté moqueuse particulière au soldat parisien.

— Pour lors, major, dit le grenadier, le colonel doit sa la passer agréablement depuis notre îelour. Avec un camarade de chambrée comme ça, le fleuve de la vie est, sûr et certain, un ruban d'aimable queue de longueur! Pauvre petite femme! Elle doit être plus contente ici qu'en Egypte.

— Un peu que je le présuppose avantageusement,

■ ire! répondit le major. Et dire que si dans les temps moi, Rossignolet qui le } arle, j'avais épousé la veuve Anacharsis, qu'avait déjà eu trois maris, je serais à celte heure comme le colonel, avec une obélisque premier choix. Ah! la veuve Anacharsis est un joli brin de cautinière. Pas plus grosse que ma canne, mais aussi solide qu'elle, et jamais un petit verre de refus! Te la rappelles-tu, vieux, à Aboukir, quand elle allait porter la goutte aux hlessés sous le feu des Terres ?

— Aboukir! les Turcs! dit Gorain à Gervais. Entends-tu, compère? Les citoyens sont de l'armée d'Egypte!

— Un peu qu'on en arrive, estimable gros bonhomme? répondit Rossignolet en posant sa main sur la têle du gros bourgeois.

Pour se bien rendre compte de l'effet de ces paroles dites par Gorain : « Les citoyens sont de l'armée d'Egypte I » il faut se reporter à cette époque de notre histoire où s'accomplissent les événements que nous retraçons. Eu 1799, un nom était dans toutes les bouches, prononcé avec amour par les uns, avec crainte par les autres, avec admiration et avec respect par tous : ce nom c'était celui du général Bonaparte. L'enthousiasme extraordinaire provoqué jadis par les merveilles de la campagne d'Italie avait son pendant, car l'enthousiasme causé par les brillants succès de l'expédition d'Egypte s'augmentait encore de tout le côté fantastique que lui prêtaient la distance et ce charme particulier à l'Orient.

Les dépèches reçues récemment et contenant le récit des affaires de Syrie, des batailles du mont Thabor ou d'Aboukir, où pour la première fois on avail vu une armée entière anéantie complètement, avaient excité au plus haut point les élans patriotiques de la France, et avaient confirmé dans cette idée que le héros de Castiglione et de Rivoli devait être vainqueur partout où il se présenterait pour combattre les ennemis.

Par opposition à ces brillants succès obtenus au loin, des revers sans nombre avaient depuis un an abattu la France. L'Italie était perdue, la guerre rallumée à l'intérieur; un gouvernement désordonné, des partis ingouvernables, qui ne voulaient pas subir l'autorité et qui n'étaient cependant plus assez forts pour s'en emparer; partout une espèce de dissolution sociale, et, pour achever, le brigaudage infestant les grandes routes, telle était la situation. L'inattendue et heureuse victoire de Zurich assurait bien un répit de quelques mois, mais ce répit ne pouvait qu'être court, chacun le sentait. La masse entière de la population voulait, à tout prix, du repos, de l'ordre, la fin des disputes, l'unité des volontés; elle avait peur des émigrés, des jacobins, des chouans, de tous les partis, et elle ne voyait qu'une espérance dans l'avenir, qu'un moyen de salut.

« Que fait Bonaparte?... disait-on. Quand vienl-il?... Qu'il nous sauve! »

Du général en chef, l'admiration publique, l'amour même, s'étaient étendus jusqu'à l'armée : un soldat du général Bonaparte était un véritable héros. L'exclamation de Gorain était donc toute naturelle, et l'espèce de saisissement auquel se sentaient en proie les deux bourgeois en se voyant en présence du major et du grenadier s'expliquait parfaitement.

— De l'Egypte! répéta Gervais comme n'en pouvant croire ses oreilles. Vous arrivez de l'Egypte?

— En droite ligne, estimable citoyen! répondit Griugoire.

— Après cela, reprit Gervais par manière de réflexion, je suis bien revenu de chez les sauvages, moi qui vous parle!

— Cela prouve qu'on peut revenir de loin, dit une voix.

Gorain, Gervais et Gringoire se retournèrent. Un homme vêtu comme Pétaient d'ordinaire les riches financiers de l'époque se tenait derrière eux.

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