LE BAL
On a dit et on a pu dire souvent en France que Von dansait sur un volcan • mais si ce mot a pu être justement appliqué, c'est certes durant la seconde moitié de cette année, 1799 à laquelle nous sommes arrivés. Le volcan était constamment prêt à éclater, on seniait les frémissements du sol politique, on devinait les courants de lave qui allaient déborder, on attendait de jour en jour quelque catastrophe nouvelle, et cependant chaque soir on dansait. Entre le passé sanglant et l'avenir incertain, gros de menaces, on avait quelques instants de répit, et l'on en profitait ardemment. Tandis que le Directoire chancelait, que les chauffeurs désolaient les provinces et les environs de Paris, que les étrangers menaçaient de nouveau la France, il fallait voir ces réunions brillantes composées de jolies femmes et de jeunes fous, de merveilleuses et à? incroyables. Là le plaisir régnait en maure, on oubliait tout : on dansait. Ainsi, ce soir-là où nous pénétrons au pavillon de Hanovre, la joie et l'entrain étaient remarquables. Là trônaientles beauxdu jour, à la tète desquels était Trénis, le fameux danseur; là se disputaient le sceptre de la beauté et de la grâce, les jolies femmes si renommées du temps.
Tandis qu'à la porte du pavillon Gorain et Gervais s'extasiaient à la vue des deux soldats de l'armée d'Egypte, l'animation était extrême à l'intérieur. Une danse venait de finir, et le tumulte inséparable de ce moment où les danseurs reconduisent les dames, les groupes s'enchevètrant les uns dans les autres, cellesci ne retrouvant pas leurs places, ceux-là cherchant leurs amis dont la danse les a un moment séparés, ce tohu-bohu offrait un coup d'œil difficile à qualifier. L'un des angles du salon était cependant moins embarrassé, c'était le plus éloigné de l'orchestre. Dans cet angle, cinq hommes étaient assis causant sans paraître se préoccuper le moins du monde du bruit qui se faisait autour d'eux; les traits de ces hommes, nous les connaissons depuis longtemps : c'étaient le colonel Maurice Bellegarde, le vicomte de Signelay et le comte d'Adoré. Le quatrième, vêtu en incroyable dans toute la ridicule fantaisie du costume, pouvait être un homme de quarante ans environ. Quant au ciuquième, qui affectait une contenance sévère, c'était un personnage sec et maigre, à l'œil vitreux, au sourire faux et à l'expression de la physionomie cauteleuse. L'incroyable jouait d'une main avec son énorme lorgnon, chiffonnait son jabot de l'autre, et, se renversant sur son siège :
nim-TAriN
— Vous di-ez lout ce que vous voud-ez, l-èszer, disait-il suivant la gracieuse mauière de parler à la mode, mais ze ne comp-euds pas qu'un Siguelay, allié aux meilleu-es familles de F-ance, aille chez un Ba-ras! Ma petite pa-ole ve-te, c'est scandaleux!
— Mon cher monsieur de P.oquefeuille, répondit eu riant le comte d'Adoré, ce n'est pas à vous à dire du mal de Barras, car enfin c'est lui qui vous a fait rayer de la liste d'émigration.
— Ce d'-ôle n'a-t-il pas été t-op heu-eux de e-en-ise-vice à un homme de ma sc-le? dit l'incroyable. T-ès-zer, on ne t-ouve pas tous les jou-s occasion d'obliger des gens comme moi !
— Enfin il vous a obligé.
— Ze ne le fo-ce pas à en èt-e-econnaissant !
— En vérité!
— Mais zene comp-ends pas plus que aes hommes comme Signelay dînent chez uu Ba-as que ze ne comp-ends qu'un Bellega-de fasse pa-tie d'une a-mé épublicaine ! Je-épète que c'est scandaleux ! ma pa-ole panac-ée! Heu-eusemeut tout cela va fini-.
— Bah! fit Maurice en souriant, vous croyez?
— Pa-bieulen doutez- vous? Demandez au zerG-afeld, l'envoyé de Sa Mazesté l'empe-eu d'Aut-iche. Ah ! mais, pa-don! continua l'incroyable en s'interrompaut, ï'ape-cois là-bas ma-ame de Dama?. Venez-vous, G-afeld?»
Le baron autrichien se leva en lançant un coup d'oeil d'intelligence au comte d'Adoré et suivit l'incroyable qui se faufilait au milieu des groupes.
« I! y a trois ans, dit Siguelay en haussant les épaule.-, j'ai entendu cet homme-là émettre des vœux pour l'anéantissement de nos armées. Aujourd'hui le voilà en incroyable! et il me reproche d'aller chez Barras auquel il doit sa radiatiou.
— Hélas! de pareilles gens abondent! dit le comte, et ce sont eux qui déshonorent l'émigration. Enfin, vous avez vu Barras?
— Oui, répondit Siguelay.
— Et que vous a-t-il dit?
— Rien encore de bien sérieux. Il m'a promis de s'occuper activement de celte allaire. »
Maurice haussa les épaules.
— Barras promet, dit-il, mais il ne tiendra pas Malheureusement Jacquet est absent.
— Où est-il? demanda Maurice.
— On l'ignore, ou du moins Fuuché n'a pas voulu me le dire.
— Tout nous manque à la fois, au moment où depuis deux années, pour la première fois, nous retrouvons un faible indice! dit le vicomte.
— Il faut agir de nous-mêmes I dit le comte.
— Mais commeut? puisque Maurice a perdu la tiace de celui qu'il a cru reconnaître.
— De celui que j'ai reconnu ! dit le colonel avec force, je suis certain de ce que j'avance.
— Raconte-nous cet événement, reprit le comte; peui-ôtre en l'écoutant une idée surgira-t-elle.
— C'est bien simple, dit Maurice. C'était ce tantôt, vers trois heures, je sortais de chez madame Kouaparle et j'allais quitter la rue de la Victoire, quand je me
subitement avec uu homme vêtu en éléganl
lur et dont la monstrueuse cravate cachait la
moitié lu vi: âge. Au moment môme où nous passions
l'un près do L'autre, mol sans l'aire attention à lui,
mon pied porta à faux, je glissai, je faillis tomber, je
fl ;| >rl pourmi retenir et, sans me rendre compte
do mon mouvement, ;.• m'accrochai a l'un des bouts delà cravate du pa anl. Naturellement la cravate céda, j<! no tombal p u . mal je compromis outrageusement la toilette du citoyen. Tout contrarié de ce d al je venais d'être Involontairement l'auteur, je relevai
■ pour formuler de . quand une
mat ii m B'arrola sur me* lôvru . LaBurprise me rendit
! immobile. Quand je voulus m'éiahcer, il était trop I tard!... L'homme avait disparu sous la porte d'une ] maison voisine de celle l'hôtel de Chivry, et en dépit | de toutes mes recherches je ne pus le retrouver, ni! même obtenir un indice de son passage. Sans doute, il connaissait les êtres de cette maison; sans doute, ( ses moyens de fuite étaient assurés!
— Et, dit le comte, tu as reconnu...
— Le marquis Chivasso, le propriétaire de la Maison- Noire, l'homme dont j'avais cru voir jadis le cadavre!
— Èies-vous certaiu ? demanda Signelay.
— Parfaitement certain, je vous le répèle, répondit Maurice, je l'ai reconnu sans hésiter, bien que je le crusse mort. D'ailleurs lui aussi m'a reconnu, puisqu'il a profité du moment de stupéfaction profonde dans le quel j'étais plongé pour se sauver. Il a compris que je le reconnaissais. Si ce n'eût pas été lui, pourquoi se fùt-il sauvé? Quel autre avait à redouter mon regard?
— Cela est vrai! dit le comte eu secouant la tête. El dire que dans un pareil moment Jacquet est absent !
Puis après un court silence et se tournant ; vers le vicomte :
» El vous Signelay, reprit M. d'Adoré, vous persistez, n'esl-ce pas, à dire que cet homme est le même une celui que vous avez vu?
— Je ne sais si Maurice s'est trompé, répondit le vicomte, mais ce que je puis affirmer c'est que d'après le portrait qu'il a tracé de l'homme, ce Chivasso est le même que celui que j'ai vu auprès deCamparin'i durant celte nuit où nous avons sauvé Uranie, où Mahurecaélé si cruellement blessé, et où tout un pan de muraille s'est écroulé entre nous et le malheureux eufaulquia failli être la seule victime des monstres. Dana de telles circonstances, lout frappe, "les moindres détails demeureut gravés dans la pensée. A l'heure où je vous parle , je vois encore ce homme, je le vois mieux même que son horrible compagnon, car il se trouvait placé en face de moi et en pleine lumière Eli bien! encore je le répète, le portrait qu'à tracé Maurice est identiquement le même que cet homme dont je vous parle et, si le colonel ne s'est pas trompé, c'est lui qu'il a rencontré aujourd'hui rue de la Vicloirel
Le comte réfléchissait.
« Nous pourrions avoir de précieux renseignements à cet égard, dit-il entiu, par Lucile et par Uranie, si elles voulaient. .. »
Maurice et le vicomte iulerrompirenl à la fois M. d'Adoré par un même geste.
« Parler de celui-là à Lucile et à Urauie! dit le colonel, impossible, mon ami. Ne connaissez-vous plus la profondeur des traces que les terribles événements de leur vie ont laissées dans leur aine? Vous savez, bien que des accès nerveux les prennent toutes deux au plus léger souvenir de cette époque.
— Oui, dit le comte, il ne faut rien leur dire, mais il faudrait agir; nous mettre sur les Iracesde celui-là, ce serait peut-être nous mettre sur les traces de ce Camparini, dont ou n'a pu même soupçonner l'existence depuis deux années; et, retrouver Camparini, ceserait rendre enfin à Charles et à Henri l'honneur qu'ils ont perdu, ce serait veuger ma femme et ma fille!
Une nouvelle danse venait de finir, et le bruit et le tumulte régnaient dans le salon. Deux jeunes femmes. n conduites par leurs danseurs, traversèrent la foule se dirigeant rers l'endroit où causaient les trois hom- Lprè avoir sal té leui • deux cavaliers, les deux jeunes femmes prirent place sur des fauteuils entre Maurice et Lôopi
— Qu'as-tu donc, Lucile? demanda le commandant an remai |uant le trouble apparent de la jeune femme
e pie- de lui.
— Sur ce, un verre de punch. Allons, compère!
— Oh! dit-elle, je viens d'apprendre un événement qui m'a toute bouleversée.
— Quoi doue?
— Encore un horrible attentat commis par les chauffeurs!
— Où donc?
— A Paris même. C'est madame Tallieu qui vieut de' raconter cela à madame Bonaparte.
— Quoi! fit Léopold, les chauffeurs ont osé pénétrer dans Paris?
— Il paraîtrait!
Miurice Léopold et le comte échangèrent un rapide coup d'oeil.
«Gela est horrible, dit Maurice à Lucile, mais il ne faut pas cependant te faire mal ui l'effrayer outre mesure
— Ohl dit la jeune femme, c'est que tu ne sais pas tout!
— Quoi donc encore?
— Le crime a été accompli à deux pas de l'hôtel de madame Bonaparte.
— Rue de la Victoire! s'écria Maurice.
— Presque; c'est dans une maison dont les jardins sont mitoyens avec ceux de l'hôtel de madame Geoffrin, rue Saint-Lazare, et dont les derrières communiquent avec une autre maison située rue de la Victoire, et l'on prétend que c'est par cette dernière maison que les assassins ont pénétré.
Maurice regarda encore ses deux compagnons.
— Cette maison, dit Maurice, est située entre l'hôtel de madame Bonaparte et la chaussée d'Anlin?
— Précisément.
Le comte se pencha vers Maurice.
— Je crois, dit-il à voix-basse, ^ue lu ne t'es pas trompé dans ta rencontre!