‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 103 sur 220 · LE CITOYEN THOMAS · texte numérisé non relu

LE CITOYEN THOMAS

Le personnage dont la brusque entrée en conversation avait fait tourner la tête à Goraiu, à Gémis et au

BIEI-TÀPIN

grenadier, était un homme de haute taille et de très forte corpulence. Sa physionomie, sans être belle, était agréable : le teint du visage était blanc et rose, les sourcils blonds, les cheveux presque blancs, le regard doux et paterne; le nez violacé et fortement bourgeonné, attestait un culte fidèle, de la part de son propriétaire, pour ces plaisirsde la table que l'illustre Grimod de la Reynière avait continué à fêler eu dépit des orages terribles delà Révolution, Envoyant les regards étonnés braqués sur lui, le gros homme avait souri doucement, béatement, et, tirant unetabatière de sa poche, il avait offert une prise aux deux bourgeois et aux deux militaires.

— Peste ! avait-il dit en souriant toujours, un citoyen qui revient de chez les sauvages, et deux autres qui arrivent d'Egypte ! Voilà des amis que l'on ne rencontre pas souvent, et le jour où on a cette bonne fortune, on doit se féliciter... Au reste, je ne sais pas si je më trompe, mais je dois avoir devant moi le brave cilo3'eu Gervais, l'excellent bonnetier de la rue Denis?

— Lui-même, citoyen, lui-même, répondit Gervais à la fois flatté et inquiet de se voir reconnaître par un homme qu'il ne connaissait pas.

— Mou fournisseur!

— Ah! citoyen, j'ai l'honneur de...

— De m'avoir vendu ces bas que je porte, mais oui. C'est celte excellente madame Gervais qui m'a fait l'article en personnel

— Pardon, citoyen, dit Gervais, mais je ne savais pas... je ne connaissais pas... je ne...

— Oh! cela n'a rien d'étonnant! Je suis entré chez vous en passant, sans donner mon nom. D'ailleurs à quel titre serais-je connu, moi, tandis qu'un négociant de votre importance! l'un des gros bonnels du quartier Denis!...

Gervais se rengorgeait comme un dindon faisan l la roue.

— Le fait est que je suis assez connu! dit-il en regardant fixement Gorain.

Le gros personnage avait un air de bonhomie tel qu'aucun des quatre interlocuteurs ne songea à trouver mauvais qu'il se fût ainsi immiscé dans la conversation.

— Et, reprit-il avec son éternel sourire, vous avez rencontré les ciloyens qui arrivent d'Egypte! Ah! c'est une belle recommandation, cela, citoyens militaires! Il y a longtemps que vous êtes revenus en France?

— Il y a comme qui dirait deux décades, répondit Griugoire.

— Et pourquoi avez-vous quitté l'armée ? sans indiscrétion.

— Pour suivre en France notre colonel qui avait une mission du général en chef.

— Votre colonel, qui donc?

— Le citoyen Maurice Bellegarde I répondit Rossigiiolel.

— Le colonel Bellegarde! s'écria le gros bonhomme avec un sentiment d'admiration profonde. L'un des plus braves officiers de notre armée! Un garçon que j'ai vu pas plus haut que cela!

— Tu connais le colonel, citoyen? demanda Gringoire.

— Lui, très peu ; mais j'ai beaucoup connu son péri',

un hoi charmant. Ali ! voilà une rencontre qui est

lux. urel Moi qui ai tant de plaisir à entendre parler de ce cher Bellegarde!

Tuis changeant do ton brusquement et avec un redoublement do bonhomie :

— Mes chers camai ades, et vous, estimables citoyens, poursuivit la pratique de Gervais, faites-moi l'amitié d'accepter un verre de vin chaud au café voisin; cela

liera notre connaissance et me permettra d'écouler les récita que ces deux, braves doivent avoir à nous

Gervais regarda Gorain, lequel regard.' Gerval

embarras naïf se peignait sur leurs physionomies; ils étaient partagés entre le désir d'accepter la proposition et l'inconvénient d'aller s'altabler avec un inconnu ; mais l'homme ne leur laissa pas le temps de la réflexion, et prenant Gervais sous un bras et Rossignolel de l'autre :

— Venez, venez! dit-il en les enlrainaut. Quand nous conlinuerionsàregarder les talons deceux qui entrent au bal, nous n'en serions pas plus avancés pour cela!

Gorain et Gringoire suivirent instinctivemenl; tous cinq pénétrèrent dans la salle d'un café situé sur le boulevard; le maître de l'établissement vint au-devanl d'eux en homme reconnaissant une pratique habituelle.

— Bonsoir, citoyen Thomas! dit-il au gros personnage. Vous voulez une table?... prenez celle-ci. Que faut-il servir aux citoyens?

— Un punch premier choix! répondit Thomas en s'asseyant, et ne ménagez ni le sucre, ni la cannelle, ni le rhum !

— Voilà un bourgeois qui est un fier particulier! dit Rossignolel à Gringoire.

— S'il veut payer de punch comme ça pour entendre des histoires, répondit le grenadier, on lui en racontera toute l'année.

Gorain et Gervais s'étaient assis, et ils demeuraient muets, regardant leur amphitryon et ne sachant trop quelle contenance tenir. On apportait le punch, Thomas servit ses invités; les cinq verres se heurtèrent avec un ensemble parfait.

— Comme cela, dit Thomas en se tournant vers les soldats, vous êtes revenus avec ce brave colonel Bellegarde? Ah! j'ai eu de ses nouvelles par les bulletins; il parait qu'il a fait des merveilles à Saint-Jean d'Acre, aux Pyramides, au mont Thabor.

— Toujours du même au même! répondit Rossignolel : gloire el victoire sur toute la ligue!

— Ah! c'est un gaillard qui ira loin, ma foi I Et vous ne l'avez pas quitté depuis son arrivée à Paris?

— Mais non.

— Alors nous sommes voisins, car je demeure, moi, rue Gaillon, et le colonel habite rue Neuve-des-Pelits- Champs. Encore un verre de punch! A noire bonne rencontre!

Les cinq hommes trinquèrent de nouveau.

LE CITOYEN TnOMAS (suite.)

— Ce brave colonel Maurice Bellegarde 1 reprit encore Thomas. Il est marié; il a une petite femme charmante. J'ai jadis entendu raconter bien des histoires sur ce mariage. Il a connu, je crois, la citoyenne durant les campagnes d'Italie. On m'a dit qu'il adorait sa femme, el que depuis sou retour en France ils ne se quittaient jamais.

— Ça c'est vrail dit Gringoire ; ils ne se quittent pas plus à Paris qu'il ne se quittaient en Ègyptre, oùsque la colonelle faisait le plus bel ornement du dire!

— Bah ! dit Gorain, cette dame a été eu Egypte avec sou mari?

— Et qu'elle voulait môme faire l'expédition do Sj rie, dit Rossignolel, qu'il a fallu que le colonel se

e tout rouge p ' l'en empocher I Ahl c'est une

crâue particulière que cette jolie petite femme-làl

— Ils habitent, Je crois, avec le cltoyeu Signelay? reprit Thomas.

— Oui et non, dit Gringoire, M. deSiguelay demeure dans un appartement vg

— Ahl oui, je vois cela d'icil dit Thomas d'un air entendu; deuj appartements qui se touches*, l'an sur

la rue, l'autre sur la cour.

— C'e l i" çadu loul, bourgeois! Les appartwwnUi

sont sur la rue tous les deux, à preuve que Rossignoiet et moi y avons notre chambre.

— Ah! vous habitez tous deux aussi avec le colonel. De sorte que, quand il sort, c'est vous qui gardez la

nue?

— Un peu, l'ancien 1 répondit le major; et le premier particulier qui serait assez je ne sais quoi pour la regarder tant seulement de travers, je lui ferais avaler ma canne de la pomme a l'enbout!

— Cet excellent colonel! reprit Thomas, comme j'ai du plaisir à parler de lui; et cependant, je suis certain que s'il me voyait il ne me reconnaîtrait pas et qu'il ne sait même pas mon nom ! Après cela, il était si petit quand je l'ai rencontré avec son père. C'est égal, il faudra que j'aille le voir. Voyons! j'irai...

M. Thomas leva les yeux au ciel comme s'il eût cherché dans sa pensée.

— C'est aujourd'hui le... quel jour sommes-nous?

— 17 vendémiaire, dit Gor.u'n.

— Eb bien! j'irai ap; es demain, le t9.

— Après demaiu? reprit Rossignolet en riant; faut rayer cela de ton calendrier, l'ancien.

— Tourquoi?

— Parte que après-demain le colonel n'y sera pas.

— Et où sera-t-il?

— Il va à la campagne avec son épouse, sa bellesoeur et son beau-frère.

— Où donc?

— A Saint-Cloud.

— Tiens! ditGorain, moi aussi j'y vais après-demain.

— Chez le citoyen Adore? demanda Griugoire.

— Ah bah! fit Gorain avec uu étonnemeut mai ifeste.

— Ahl c'est fâcheux, fit Thomas; et tous êtes sûrs tous deux que c'est après-demain que le colonel s'absente avec sa femme et ses amis?

— Sûr et certain, à preuve c'est quele colonel a chargé Gringoire de lui retenir une voiture pour ce jour-là.

— Une voiture! répéta Thomas, il faut une voiture au colonel?

— Maïs oui.

— Ah! comme cela se trouve : mon frère est justement loueur de voitures, il faut aller chez lui.

— Tienj ! tout de même, répondit Gringoire.

— Il se fera un plaisir de donner ce qu'il a de plus beau au colonel ; je lui en parlerai demarn, je lui dirai de le bien traiter. Est-ce dit?

— C'est dit, l'ancien! fit Gringoire en tapant dans la main que Thomas lui tendait.

— Alors, camarade, viens me prendre demain matin chez moi, rue Gaillon, n° 3 ; nous irons ensemble chez mon frère qui demeure à côté, et tu choisiras la voiture toi-même. Ah! je suis enchanté de faire quelque chose pour le colonel. Allons, vos verres, mes amis ! Un second bol !

Pendant que Thomas et les soldats causaient ainsi, ©errais avait pris sur une table voisine un journal du jour qu'il s'était amusé à parcourir.

— A:i! mon Dieu, fit-il tout à coup avec une émotion visible.

— Quoi ! Qu'est-ce que c'est? demanda Gorain.

— Encore ces damnés chaufTeursl On dit dans le journal qu'il y en a en ce moment une bande dans Paris et dans les environs de Paris.

— Bah! dit Thomas en souriant, les journaux mettent cela pour remplir leurs colonne?. Tout le monde parle des chauffeurs, mais personne ne les a vus.

— Je crois bien, dit Gorain, ils sont toujours masqués.

— Uu verre de punch, citoyens! s'écria Thomas en remplissant les verres. Buvons à la victoire et à la gloire de l'armée française!

— Hou! fit Gervais en repoussant le journal pour

prendre sou verre, j'aime mieux ne pas lire cela; non, ça m'empêcherait de dormir.

Les verres se choquèrent de nouveau et le punch fut fêté par les buveurs.

— Donc, canvirade, c'est convenu, reprit Thomas en s'adr^ssant à Gringoire, demain matin je l'attends à huit heures pour aller retenir la voiture?

— Convenu, dit le grenadier.

Une heure après, et le troisième bol de punch vidé à la satifiction générale, les deux soldats se levèrent pour prendre congé de leurs nouveaux amis. Gervais et Gorain voulurent les imiter; mais Thomas les retint de la main avec une insistance tellement aimable, que les deux bourgeois n'osèrent passer outre.

— A demain matin, dit Thomas.

— A demain, répétèrent Gringoire et Rossignolet.

Les soldats partis, Thomas, Gorain et Gervais demeurèrent attablés en lace le3uns des autres; Thomas redemanda uu qualrième bol de punch.

— Eh bien, citoyen, dit brusquement Thomas en s'adressaut à Gorain, es-tu aussi content du dernier envoi que tu as reçu, que tu l'avais été de l'avantdernier? Les affaires vont-elles toujours? Les belles pièces de drap d'Elbeuf valent-elles les toiles de Flandre?

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