‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 104 sur 220 · ONZE HEURES · texte numérisé non relu

ONZE HEURES

A onze heures, le tumulte élégant qui régnait dans le bal du pavillon de II movre avait atteint à son apogée. L'entraiuant plaisir de la danse faisait tourner toutes les tètes, emportait dans des tourbillons parfumés un flot de danseurs et danseuses. Comme tous les lieux publics, le salon du pavillon de Hanovre, ouvrant ses portes à tous ceux qui, sans distinction de rang d'opinion, de caste, avaient un écu de trois livres à la disposition de son caissier, le pavillon de Hanovre recevait des sociétés aussi mêlées, mélangées, disparates, que cette étrange époque pouvait en fournir; mais si l'accès du temple était ouvert à tous, une fois dans ce temple, tous ne jouissaient pas indistinctement et indifféremment du droit de fouler en tous sens le terrain glissant. Des lignes de démarcation invisibles et infranchissables étaient établies dans ce salon : parquant ceux-ci dans tel angle, celles-là dans tel coin, enfermant chaque société privée dans de triples ligues de circouvallation que ne pouvait renverser l'amour même du plaisir. Le bal public se subdivisait en une infinité de petits bals privés, et à l'exception de quelques cavaliers qui, comme l'illustre Trénis, avaient droit d'aller chercher dans les différents camps les meilleurs partenaires, danseurs et danseuses demeuraient immuablement fidèles au cercle qu'avait formé l'esprit départi des familles.

Cela allait si loin même que, depuis l'ouverture du pavillon, certaine société ayant choisi dès l'abord la partie du salon qui lui convenait le mieux, n'avait plus voulu se déplacer dans l'avenir; de là des disputes, des tracasseries , des duels, et un redoublement de haine entre les gens différant d'opinion. Pre=que toutes ces sociétés étaient rivales; une seule domiuait toutes les autres, et était reconnue sans conteste pour être la société reine. C'est que cellelà comptait dans ses rangs les femmes les plus jolies, les plus recherchées, les plus élégantes, et qu'à la tète de ces femmes étaient encore la compagne d'un héros, la charmante madame Bonaparte, ses bellessœurs qui lui faisaient déjà cortège, sa fille, cette ravissante enfant que la générale Lefebvre trouvait tellement adorable que, suivant son expression : « elle avait envie de la croquer ; » et la belle madame

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Tallien, et la spirituelle madame Hamelin, et tant d'autres.

Madame Bonaparte, femme de l'illustre général que la France adorait, qu'elle appelai!, qu'elle attendait, dont elle chantait les nouveaux triomphes en Orient, madame Bonaparte était déjà réellement, à cette époque, la première des dames de Paris; aussi était-elle le centre d'une véritable cour.

Au pavillon de Hanovre, personne n'eût osé prendre la place qu'elle avait l'habitude de se réserver ; on l'attendait avec impatience, on la contemplait avec plaisir et curiosité, ou l'accueillait avec enthousiasme alors que quelque nouvelle victoire du général en chef de l'armée d'Egypte augmentait la splendeur de l'auréole qui bordait son front. Ce soir-là, comme de coutume, madame Bonaparte avait près d'elle sa fille Hortense; à ses côtés madame Tallien , madame Hamelin et plusieurs aulres élégantes fort à la mode. Mesdames S'.gnelay et BeUcgarde venaient de se joindre au cercle formé autour de la femme du héros. La conversation était animée et avait pour sujet le terrible drame accompli rue de la Victoire. Madame Hamelin, arrivée depuis quelques instants, avait apporté de fraîches nouvelles récoltées chez Barras et relatives à ces crimes monstrueux.

— Et l'un a été poursuivi jusque dans les jardins de l'hôtel Chivry? dit madame Bonaparte en frissonnant.

— C'est-à-dire qu'on a perdu sa trace en arrivant à cet hôtel, répondit madame Hamelin.

— C'est donc cela que nous ne voyons ce soir ni madame Chivry ni Caroline, dit madame Tallien; elles ont dû avoir la nuit dernière une peur abominable lors de cette visite domiciliaire.

— El on n'a pas d'autres détails? demanda madame Bonaparte.

— Voilà tout ce que Fouché m'a raconté, répondit madame Hamelin; mais si nous voulons en savoir plus long, voici le docteur qui pourra nous instruire, c'est lui qui a fait la constatation du crime.

i — Corvisart ! dit madame Bonaparte , où donc est-il?

— Là bas, je viens de l'apercevoir.

— Citoyen Trénis, allez donc prévenir le docteur que nous désirons lui parler.

Trénis, qui se tenait nonchalamment appuyé sur le fauteuil de madame Hameliu, se redressa vivement et se glissa à travers la foule dans la direction indiquée. Quelques instants après, il revenait auprès des dames tenant par le bras le docteur déjà célèbre. Celuici se laissait entraîner, tout en interrogeant du regard la profondeur du salon et en paraissant chercher quelqu'un ou quelque chose.

— Eh bien, docteur, dit en souriant madame Bonaparte, il faut donc vous envoyer chercher pour vous conduire à nous?

— Pardonnez-moi, madame, répondit Corvisart, je cherchais madame Geollïin et sa fille.

— Elles ne sont pas encore ici.

— Mademoiselle Amélie était un peu indisposée ce matin, répondit Corvisart, mais une indisposition légère qui ne pouvait l'empêcher de venir ce soir, et je m'étonne que ces dames ne soient pas encore arrivées. Et M. de Charney, je ne le vois pas non plus, n'est-il donc pas venu?

— Ah ! dit la générale Lefebvro qui venait de se joindre au groupe des dames, vous êtes encore bon, vous, papa Corvisart, vous savez bien que le petit Charney est cousu à la jupe de la robe d'Amélie. Puisqu'elle n'est pas ici, il ne peut pas y être.

— Voici madame Gcoffriu et sa fille et son fllsl dit Trénis, qui debout dominait la foule.

— Alors le freluquet de Charney n'est pas loinl ajouta madame Lefebvre.

Les dames se resserraient pour faire place aux nouvelles venues. Madame GeofTrin et Amélie furent accueillies par toutes comme des intimes. Madame Geof- Irin portait le front haut, elle avait le regard assuré et la joue couverte d'une rougeur fiévreuse. Amélie était pâle, elle avait les traits tirés et elle paraissait souffrirencore. Les dames s'empressèrent autour d'elles. Corvisart se pencha rapidement ou milieu du petit cercle, et tandis qu'Amélie, occupée auprès de mademoiselle Hortense qui l'accueillait avec sa grâce adorable, avait l'attention détournée :

— Mesdames, dit vivement à voix basse le docteur, pas" un ■ îot, je vous prie, devant cette jeune fille, des assassinats de celte nuit.

— Pourquoi? demanda madame Hamelin, tandis que toutes les dames regardaient Corvisart avec un muet étonnemenl.

— Parce qu'elle a assisté de sa fenêtre à l'un des actes de ce drame horrible, parce que je lui ai persuadé qu'elle avait rêvé et que la révélation de la vérité pourrait lui porter un coup dang reux.

Et le médecin se redressa en posant un doigt su" ses lèvre?. Madame Bonaparte appela s i fille, qui vin, aussitôt près d'elle, et lui parla bas.

— El M. de Charney, l'avez-vous vu ? demanda madame Geoffrin en regardaut fixement le docteur Corvisart, lequel était venu s'appuyer sur le bras du fauteuil de la veuve.

— Pas encore, répondit-il.

— Alors, docteur, ne quittez pas Ferdinand.

Et du regard madame Geoflàin désigna son fils qui le front soucieux, les sourcils contractés, la main fré- ' missante et convulsive, paraissait élraager à tout ce qui se passait autour de lui. Le docteur adressa àla mère un signe indiquant qu'il avait compris l'intention de sa recommandation et, se dirigeant vers Ferdinand, il passa familièrement son bras sous celui du jeune homme. Ferdinand tressaillit comme s'il eût été touché par un fer rouge.

— Vous pensez à mademoiselle Chivry? dit en souriant le docteur.

— Non, répondit Ferdinand. J'aime Caroline, cela est vrai, et je l'avoue avec d'autant plus de franchise qu'une union est résolue entre nos familles; mais en ce momentje ne pensais pas à elle. Je pensais à cet homme qui, si vous ne vous êtes pas trompé dans vos suppositions, a poussé ma pauvre sœur dans un abîme insondable, car elle l'aime, docteur, elle l'aime plus que vous ne le croyez, plus que je ne pouvais le supposer moi-même. Je l'ai interrogée ce soir même, sans qu'elle se doutât de l'importance que je mettais à ses réponses, et mon cœur s'est serré en comprenant l'élan du sien. Aussi, docteur, si cet homme a compromis à jamais le bonheur et le repos de ma sœur, fùt-il le dernier des misérables, il ne mourra que de ma maiu!

— Sileuce! dit le docteur, et calmez-vous! Votre sœur et votre mère peuvent vous entendre... D'ailleurs je reconna s que je puis m'ôlre trompé moimême... Votre mère est une femme de graud seus et d'une intelligence peu commuue, laissez-lui éclairer la situation; laissez-lui la responsabilité des démarches à...

Des doigts serrant convulsivement son bras interrompirent le docteur.

— Voici Auuiball murmura Ferdinand à l'oreille du médecin.

Celui-ci se pencha et distingua à travers les rangs de la foule un homme qui s'avançait en souriant vers le groupe formé par les dames. Ferdinand lit un mouvement comme pour s'élancer, mais Corvisart le cloua sur place eu lui saisissant la main.

— Du calme, il le faut ! dit éiiergiquemcul le médecin. Que direi-Yous ? que ferez- vous?

Ferdinand se mordit 'es lè\res.

— Cet homme a été mon ami I murmura-t-il. Oh ! je donnerais sans regret dix ans de ma vie pour qu'il pût l'être encore 1

Le docteur s'était penché vers madame Ceoffrin :

— Voici M. de Cuarney! lui glissa-t-il à l'oreille. Madame Geoffrin se redressa.

— Demeure auprès de ces dames, Amélie, dit-elle à .-a fille, je vais aller saluer quelques amies avec le docteur.

lit se levant avec un geste plein de majesté, madame Geoffrin passa son bras sous celui du docteur.

— Reste auprès de ta Bœur 1 dit-elle d'une voix impérieuse à son fils.

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