‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 105 sur 220 · LES ASSOCIÉS · texte numérisé non relu

LES ASSOCIÉS

C'était à cette même heure où madame Geoffrin allait bravementau-devaul de l'homme dont elle avait voulu faire son gendre, et qu'elle soupçonnait maintenant d'un crime abominable, que la conversation rapportée dans l'un des précédents chapitres avait lieu dans le café voisin du pavillon de Hanovre.

En euteudaul les paroles prononcées par Thomas, Gorain et Gervais étaient demeurés stupéfaits.

— Hein? avait fait Gjiaiuen se redressant vivement et en dilatant ses petits yeux ronds comme s'il eût été soudainement mis eu présence de quelque effrayant phénomène.

— Eh! eh! avait répondu Thomas en souriant, tu vois bien que nous nous eeunaisaons. Sur ce, un verre de punch. Allons, compère 1

— Q^Oi! balbutia Gervais, tandis que Gorain semblait ne plus pouvoir parler, quoi !... tu serais... toi... citoyen...

— Un membre de la grande association dont vous êtes tous deux de si honorables représentants? Pourquoi donc pas? Je suis muuilionuaire en second, tout comme vous ! A votre sauté, mes excellents confrères !

— Mais... dit Gorain.

— Vous refusez de me faire laison?

— Nullement : je suis flalié ! b.Ubulia le gros bourgeois, dont les idées commençaient à ne plus être très nettes. Extrêmement flatté! Mais le saisissement, le...

— Un confrère! disait Gervais.

— Mais oui 1 répondit Thomas.

— Et lu le dis comme cela...

— Pourquoi, niable, m'en cacherais-je? Cela n'est ni déshonorant à annoncer ni pénible à pratiquer. D'ailleurs personne que vous ne peut m'euleudre. Eli! eh! il me semble que nos bénéfices sont assez gentils depuis trois années. Cela ne l'a- t-il pas permis, à loi, Gervais, d'acheter, rue Denis, la maison que tu occupas? à toi, Gorain, d'aller passer tes soirées, l'été, à la ;-alie petite maison de Saint- Cloud dont tu t'es rendu acquéreur 1

Les deux bourgeois se regardaient mutuellement avec une expression d'ébabissement comique.

— Ah ! voilà qui eol fort 1 dit Gorain.

— Voilà qui est curieux I ajouta Gervais.

— Mais non, dit Thomas; c'est très naturel. Nous sommes nombreux, vous le savez bien, car enfin vous ne pouvez avoir la prétention d'être les seuls privilégiés. Or, en ma qualité de confrère, je vous connais. Mais, encore un peu de punch ! vos verres, citoyens!

— Ah! lu eu es! dit drain eu trinquant avec ses compagnons. Alors, tu connais noire ami Camparini?

— El ce bon Chivasso 1 «j juta Gervais que le punch attendrissait singulièrement.

— Sans doute ! saus doute I répondit Thomas avec une visible grimace de dédain.

— Eh bien I mais, reprit Gorain dont les petits yeux flamboyaient, tu peux peut-être nous dire ce qu'ils

sout devenus! Il y a plus de deux ans, depuis la fin de la campagne d'Italie du général Bonaparte, qu'on n'a enteudu parler d'eux.

— Penh! fit Thomas avec une indifférence affectée Je crois que Chivasso est en Egypte, où il s'occupe des fournitures de l'armée.

— Et cet excellent Camparini?

— Ma foi! je ne sais trop où il est, et je ne m'en inquiète guère.

— Oh! mou Dieul dit Gervais avec une naïvelé comique, ce que j'en disais, ce n'est pas que je m'en tourmente beaucoup, c'était pour parler!

— Moiaussi, dit Gorain que le punch rendait expansif. Tu comprends? Camparini nous a fait entrer dans les munitiounaires en second : autrefois nous avions besoin de lui ; mais maintenant que nous sommes bien au courant, maintenant que nous allons tout seuls, il peut bien être devenu ce qu'il a voulu : ça nous est tout à fait égal 1

— J'aime la franchise ! dit Thomas. Ce que vous me dites là me donne de vous la plus haute estime, chers confrères.

— Ah! lu en es! reprit Gorain. Eh bien, puisque tu en es, dis-moi donc un peu pourquoi on fait si drôlement les affaires quand on est muniliounaire.

— Comment?

— Tiens! par exemple, l'avanl-dernière opération, les toiles ! on les a apporlées, l'autre décade, la nuit, à Saint-Cloud, dans ma maison! Remarque que c'est toujours la nuit que l'on apporte des marchandises. Et puis, ou est encore revenu les chercher la nuit pour les expédier je ne sais où.

— Sans doute I

— Eh bien! pourquoi cela? Quand j'étais dans les affaires, moi, j'achetais au grand jour et je vendais au grand jour !

— Cela est vrai ! mais tu n'élais pas munitionuaire. en second! Tu n'avais pas une foule de concurrents, de rivaux, toujours prèls à te voler tes fournitures. Les munitionuaires en titre peuvent agir ouvertement, eux, mais nous aulres, il faut bien prendre des précautions.

— Mais, dit Gervais, on apporte toujours des marchandises San? que nous en achetions, et ou lesempoiie saus que nous les vendions. De sorte que nous faisons des affaire-, Gomn et moi, depuis près de trois années, saus avoir vu un seul acheteur ni un seul vendeur.

— C'est vrai! dit Gorain.

— Èies-vous contents des bénéfices? demanda Thomas.

— Oh, oui 1 dirent les deux bourgeois avec un même élan.

— Alors, conformez-vous aux lois de l'entreprise.

— C'est égal! reprit Gervais. C'est ennuyeux d'être muuilionuaire en second, d'avoir une belle positiou sociale, de gagner de l'argent, el de ne pas pouvoir s'en ilatler auprès de ses amis. Comment ! il ne faut même pas que ma femme, mon épouse légitime, la citoyenne Gervais, sache ce que je fais ! Et même cela me vaut une foule de scènes désagréables à propos u'absences que je ne sais comment expliquer !

— Et moi, ajouta Gorain, ça me vexe d'avoir une maison à Saint Cloud avec un jardin, et de ne pas pouvoir dire que je suis propriétaire à la campagne! Je l'avoue, ça m'agace. Comment lies voisins croient même que la maison appartient à un autre ! J'ai été obligé ue l'achetei sous un autre nom que le mien!

l,i mas avait écouté les doléances des deux bourgeois sans chercher à les interrompre.

— Depuis trois ansque vous êtes munitionuaires en second, dit-il, avez-vous été contents des affaires?

— Je ne me plains pas à cel égard 1 dil Gorain.

— Et toi, Gervais ?

UJlil-TAPIN

— Dame ! je suis content, c'est vrai.

— Vos bénéfices ont été réalisés sans grand mal.

— Pour ça, c'est encore vrai; nous ne voyons jamais personne que le citoyen Ambroise : c'est lui qui apporte les marchandises, et c'est lui qui vient les rechercher.

— Touchez-vous votre argent régulièrement ?

— Très régulièrement.

— Alors donc de quoi vous plaiguez-vous ?Ne vautil pas mieux jouir modestement de bénéfices plutôt que d'aller éblouir les autres qui vous envieraient ? Laissez aller les choses, faites votre fortune, tout à la sourdine, et ensuite vous brillerez ! Les lois de l'association sont ainsi : il faut un mystère absolu, et cela se comprend. Si les gros fournisseurs en titre connaissaient nos marchés secrets ils se plaindraient, ils crieraient, ils jetteraient feu et flamme, et on nous barrerait la roule.

— C'est juste! dit Gervais.

— Donc, silence! et continuons à faire nos petites affaires. En ce moment, citoyen Gorain, ta maison de Sainl-Cloud est pleine?

— Oui, dit Gorain; les draps arrivés cette nuit...

— Depuis que le citoyen Adore a acheté la maison dont le jardin est mitoyen avec le tien, as-tu été à Saint-Cloud?

— Oli ! oui, souvent.

— Le jour?

— Oh ! non ; lu sais bien que je ne puis y aller que la nuit pour recevoir les marchandises ou les livrer : toujours les lois de l'association ! c'est damnant de ne pouvoir pas faire à sa tète ! Enfin, j'y vais la nuit!...

— Alors on ne t'a pas vu de la maison voisine?

— Jamais ; pourquoi?

— Écoute, Gorain, reprit Thomas en se rapprochant, les plaintes que tu formulais toul à l'heure sont justes. Si, nous autres de l'association, nous comprenons qu'il faille agir avec mystère, ainsi que je vous l'expliquais, nous comprenons aussi qu'il soit pénible pour toi de ne jamais jouir des avantages de ta propriété.

— Ah ! fit Gorain avec contentement.

— Puis, dit encore Thomas, toi et Gervais n'êtes jamais en relation avec nous autres, et il est temps que vous y soyez mis. Aussi suis-je chargé de vous annoncer une nouvelle heureuse.

— Laquelle? demandèrent à la fois les deux amis.

— De munilionnaiies en second de deuxième classe que vous êtes, vous passez munitionnaires en second de première classe!

— Bah! dit Gorain ; qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que vos bénéfices seront chaque fois augmentés d'un quart.

— Superbe 1 s'écria Gervais.

— Et à partir de quand serous-nous munitionnaires en second eu premier ? demanda Gorain.

— Pour vous concéder ce litre avantageux, reprit Thomas, le président de l'association a décidé qu'il se rentrait chez toi, Gorain, à Saint-Cloud, avec dix des principaux membres.

— Quand cela ?

— Après-demain, 19 vendémiaire.

— Après-demain ! répéta Gorain.

— Oui ; tu leur donneras à dîner à tous dans la maison à Saint-Cloud.

— El moi aussi? demanda Gervais.

— Et loi aussi ; à celte occasion, poursuivit Thomas, l'association l'autorise, citoyen Gorain, à déchirer le voile qui couvre la propriété : tu peux aller de après demain à Saint -Cloud l'installer dans la maison avec Gervais, lu peux l'end re hautement le pro| taire. Il faudra même que lu rend. un h

vol ius, et notamment au citoyen Adore. Fais-toi bl

voir, ne crains pas de te montrer ni d'être fier de ta propriété : elle est bien à loi, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, s'écria Gorain avec explosion.

— Alors tu n'as rien à craindre de personne, et je te répèle que l'association t'autorise à jouir enfin oleinemeul de ce qui t'appartient.

Gorain était rouge comme un homard cuit; l'émotion, la joie, le punch, se réuuissaienl pour l'impressionner vivement.

— C'est entendu, tu nous attendras à diner aprèsdemain? reprit Thomas.

— Dès demain je commencerai mes préparatifs, répondit Gorain.

— Et moi je dirai à ma femme que je vais faire un petit voyage, dit Gervais, pour pouvoir accompagner l'ami Gorain.

— C'est cela, à merveille ! reprit Thomas ; allez vous installer demain, montrez-vous, faites-vous voir, et allez rendre ensemble les visites de voisinage : n'oubliez pas le citoyen Adore.

— Nous commencerons par là! dit Gorain.

— Alors, continua Thomas, à après-demain, à Sainl- Cloud.

Appelant le garçon, Thomas paya la dépense faite, et, adressant un geste amical aux deux amis, il quitta le café.

— Gervais ! s'écria Gorain, je nage dans la joie !... je vais donc enfla jouir de ma maison de campagne !... je pourrai inviter des amis à venir visiter ma maison de campagne ! Tiens ! je ne donnerais pas ma soirée pour une pièce de trente sols !

— Le fait est, dit Gervais, que ce sera bien agréable; nous irons là le dimanche, sans ma femme I Dis donc, si nous nous rafraîchissions encore? As-tu soif ?

— Non.

— Cependant je voudrais finir la soirée gaiement ; ce diable de punch m'a rendu tout guillerstl

— Une idée !

— Quoi ?

— Allons au bal du pavillon de Hanovre!

— Ça va!... j'inviterai à danser la générale Lefebvre!

— C'est cela !

Et se prenant bras dessus, bras dessous, les deux amis, chancelant légèrement, quittèrent à leur tour le café pour se diriger vers le bal en question. Au moment d'entrer, Gervais se pencha à l'oreille de Gorain :

— Tune le diras pas à ma femme ! murmura-t-il.

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