‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 106 sur 220 · LE MAITRE D'ARMES · texte numérisé non relu

LE MAITRE D'ARMES

En sortant du café, AI. Thomas tourna à droite, Ci s'éloignant rapidement du pavillon de Hanovre, L gagna ta rue Richelieu ou, pour parler le langage du temps, la rue de la Loi, qu'il descendit d'un pas assuré; puis, continuant sa route après avoir traversé la rue Saint-Honoré, il atteignit ce dédale de voies obscures, pettes, étroites, sinueuses, aujourd'hui disparues, et qui serpentai nt comme des sentiers, dans cet amas de conslructi us élevées cuire la place du Carrousel et le Palais-Royal, voles don( l'une de- \ait plus tard dewnir trop fameuse par l'horrible attentai qui y était commis.

( le f il pi ee.si inent dans eel le vue Saillt-Nicaise qUC

M. Thomas s'engagea. Il B'arrôta devant la porte basse

d'une haute el i mi ;cette porte n'était que

pou Bée sans être fermée. M. Thomas entra dans une allée* obscure, el preuanl un rat de cave dans sa poche i t un briquet, il Ht l'eu et lumière.

Un escalier se présentait devant lui. M. Thomas en gravit Rapidement les marches humides et boueuses, et sans s'arrêter, avec une vigueur de jarrets remarquable pour un homme d'une obésité aussi prononcée , il atteignit le cinquième étage de la maison que traversait daus sa longueur un grand corridor percé d'innombrables petites portes, surmontées chacune d'un numéro d'ordre peint en noir sur le plafond jaune du bois.

A mesure que M. Thomas s'enfonçait dans ce corridor, un bruit sourd et réguler parvenait de plus en distinctement à son oreille. On entendait une voix qui, sur un même ton monotone, paraissait psalmodier des paroles bizarres comme un écolier répétant une leçon. Puis c'étaient des soupirs énormes, des hum! sonores, des ouf! attestant une grande fatigue due à un exercice des plus violents, des claquements secs comme si quelque objet à surface plate fût tombé brusquement sur le carreau, et enfit/ des secousses imprimées à tout le plancher qui frémissait.

Thomas était alors devant la porte dont la clef f e trouvait sur la serrure. Le bruit de plus en plus violent qui retentissait partait évidemment de l'autre côté de cette porte. S vas frapper et avec l'aisance d'un homme qui est certain d'être bien accueilli, il fit jouer la clef dans la serrure et, poussant la porte, il s'arrêta sur le seuil d'une pièce assez vaste.

Cette pièce présentait la forme exacte d'un triangle rectangle dont le plafond eût été l'hypoténuse, c'est-àdire qu'à sou entrée elle était assez élevée, mais le piaf md s'en allait en fuyant avec une déclivité telle qu'il arrivait à former à l'extrémité un angle aigu avec le plancher. L'ameublement était d'une simplicité d'anachorète : une grande planche, placée sur deux tréteaux et surmontée d'une paillasse éventrée, à la toile multicolore, formait à la fois lit, canapé, sofa, et armoire, selon le goût des appréciateurs, carie dessous vidée :<iues hardes, des chaussures jetées

là avec un abandon et un sang-gène plus qu'artistiques.

Une table en bois blanc à quatre pieds, dont un cassé, une chaise dépaillée complétaient le mobilier. Trois des cotés des murailles étaient ornés d'arabesques de fantaisie, de paysages, de batailles tracées au charbon avec une verve qui pouvait à la grande rigueur faire oublier le trait. Le quatrième côté voyait s'étaler une demi-douzaine de pipes dont les tons marrons et noirs décelaient le fréquent usage. Après les pipes était une sorte de trophée composé de tl surets ai tachés en croix, de deux épées fines et aiguë--, de masques et de gants d'armes. Une chandelle coup je en deux et collée sur cette muraille éclairait la pièce en lançant daus l'espace sa spirale de fumée nauséabonde qui léchait le mur et y imprimait son passage.

Le plafond était percé d'une grande fenêtre à tabatière dont la branche de fer, alo s que cette fenêtre était fermée, s'avançait menaçante et perpendiculaire.

Un homme était debout daus l'endroit de la pièce le plus élevé, il se tenait le dos tourné à la porte et dans li lion d'un homme qui fait des armes. Son vête-

ment était des plus simples et des moins élégants. Un pantalon de cotonnade grossière rayée rouge et blanc, et tel qu'en portaient les soldats déguenillés de l'armée d'Italie avant ses bril.au ts succès, recouvrait ses jambes et était serré à la taille par un mauvais mouchoir à carreaux. Les pieds nus disparaissaient enfouis daus de gros chaussons de lisière. Une chemise de toile épaisse, au col renversé, recouvrait le torse, boursouûaut autour des hanches.

Au moment où le citoyen Thomas ouvrit la porte de la chambre, l'homme était, suivant l'expressiou lecbuiijue, le corps bien assis sur tes hanches ; il avait la jambe gauche repliée sur elle-même, soutenant tout le poids du torse, la droite à demi étendue, le

bras gauche arrondi, la main retombant à la hauteur de l'œil ; le droit, le coude au corps, la main armée d'un.gros gant rembourré et tenant un léger fleuret à la pointe garnie de son bouton. La tète renversée en arrière, le torse bien effacé, l'homme était là, paraissant absorbé dans la contemplation de la muraille qu'il avait devant lui et sur laquelle se voj'aienl trois petits ronds noirs.

Comme Thomas entrait, il exécutait deux appels du pied c'est-à-dire qu'il ébranlait le plancher avec deux vigoureux coups de talon.

— Une!... deux! fit-il d'une voix vibrante. Bien menacer... Une!..'. Glisser rapidement la pointe en étendant le bras... Deux!... Un petit battement et tirez droit.

El, se fendant à fond avec un choc du pied sur le carreau qui souleva un nuage de poussière, l'homme frappa à la muraille avec la pointe de son fleuret, précisément sur l'un des trois ronds noirs ; il demeura immobile.

— BraVbl dit Thomas en frappant ses mains l'une dans l'autre.

L'homme se retourna.

— Tiens! papa Thomas, dit-il en saluant avec la pointe de son arme.

— Bonsoir, Alcibiade, répondit Thomas en fermant la porte ; tu étudies quelques nouveaux coups?

— Et de soignés encore.

— Est-ce que tu as une nouvelle affaire?

— Dame, on ne peut jamais savoir, faut toujours s'entretenir la main.

— Et tu as trouv5 un coup?

— Qui louche toujours.

Thomas sourit dédaigneusement.

— Il n'y a pas de coup qui touche toujours, dit-il.

— Eh bien, dit Alcibiade, je parie que j'en touche trois de suite, u'importe qui, les Uois premières fois!

— Je parie que nonf

— Qu'est-ce que tu paries ?

— Une bouteille d'eau-de-vie si je perds, et rieu si je gagne.

— Ci me va.

— Alors, donne-moi un fleuret, un gant, et mets un masque.

Eu achevant ces 2ftta. Thomas avait rapidement mis basson habit, et, retroussant ses manches, il laissa voir des bras herculéens dont les nerfs se tendaient comme des ressorts d'acier. Il prit le masque, le gaLt et le fleuret quH lui tendait Alcibiade.

— Allons! dit-il, la bouteille d'eau-de-vie est dans la poche de mon habit; gagne-la. »

Les deux hommes tombèrent en garde. Alcibiade, avec cet aplomb, cette régularité de mouvemeuts, cette pureté de pose qui sont particuliers au maître d'armes ; M. Thomas, avec une aisance, une grâce, une élégance même qui surprenaient étrangement dans ce gros et gras personnage.

Les deux fers se choquèrent légèrement.

— Tu y es? demanda Alcibiade.

Pour toute réponse, Thomas fit un léger battement. Alors Alcibiade s'écrasa sur lui-même; il rapprocha insensiblement son pied gauche de son talon droit, et froissa le fer de son adversaire. Puis, avec la rapidité de réc'air, il fit un menacé de dégagement en gagnant la main, dégagea réellement, fit un battement, et il se fendit, sa jambe gauche faisant ressort.

— Touché ! cria Thomas.

— Et d'une! dit Alcibiade; à l'autre.

Les deux hommes retombèrent en garde. Alcibiade exécuta une deuxième fois, puis une troisième, le même coup avec le même bonheur.

— Bravo! dit Thomas.

— Crois-tu le coup infaillible? demanda Alcibiade.

— Oui, pour une première fois, ainsi que tu le di-

sais; mais maintenant tu ne me loucherais plus.

— Tiens, un malin comme toi. Faut môme que j'aie une drôle de vitose pour t'avoir gagné la main. .

— Autre chose, dit Thomas; en garde.

Les deux fleurets se croisèreut de nouveau.

— Tu y es? demanda Thomas.

— Oui, répondit Alcibiade.

Il s'écoula un qu.irt de seconde. Thomas se fendit avec la soudaineté de la foudre.

— Tonnerre ! cria Alcibiade en bondissant en arrière, qu'est-ce que c'est que ce coup-la?

— Un petit coup dessous que je vais le mettre dans la main en échange du tien, répondit Thomas.

— Cré mille noms de je ne sais quoi! avec ton coup et le mien on peut tuer bien des gens, sais-tu ?

— Eh! eh! je le crois.

— C'est dommage qu'on n'ait pas une affaire. Thomas sourit en clignant de l'oeil.

— On pourrait en avoir une... ou deux, dit-il.

— Quand? demanda Alcibiade.

— Ehl eh! ce soir... demain... après-demain. Cela dépendrait des circonstances... et de nous.

Alcibiade se rapprocha curieusement.

— Et, dit-il, il y aurait quelque chose à gagner?

— Bah! ta poche est donc vide?

— Pas même un assignat de dix livres.

— Et tu voudrais la remplir mieux que cela, hein?

— Dame ! tu penses...

— Eh bien, cela peut te faire, mon garçon. Avec Ion coup et le mien, on peut rendre lant de services aux amis, qu'on peut considérer sa fortune comme faite.

— Bah! tu dis vrai?

— Tu parlais d'uu assignat de dix livres tout à l'heure, reprit Thomas après un silence. Que dirais-tu

de dix beaux louis d'or?

— Dix louis d'or! s'écria Alcibiade en ouvrant des yeux énormes; il y a donc encore des geus qui out des louis d'or?

— Il y en a peu, mais il y en a.

— Et où les trouve-ton, ceux-là?

— Où il faudrait les trouver, dit Thomas en appuyant sur le mot, c'est à une longueur d'épée. Alors, ton coup... et le mieu...

— On a gagné les dix louis?

— Juste.

— Je voudrais bien jouer ce jeu-là?

Thomas regarda fixement Alcibiade.

— *-S'il s'agissait d'un brave? dit-il.

— Je le préférerais, répondit résolument Alcibiade. J'aime à frapper ceux qui se défendent.

— .Vil slagissait d'un adroit tireur?

— B.iste, je m'en moque!

— D'un officier...

— Qu'est-ce que cela me fait, je ne suis plus soldat.

— Mais, reprit Th >mas, d'uu officier supérieur ayant à Paris des amis nombreux et des relations puissantes...

— Alors, dit Alcibiade, ça vaudrait plus de dix louis d'or.

— Qn pourrait aller à vingt.

— Vingt louis?

— Et même... trente, si, après avoir réussi ton coup avec l'officier en quostion, lu te sentais assez solide pour réussir le mien avec sou témoin.

— Ah ! ah 1 parlie double.

— Ça le va-t-il ?

— J'aimerais autant quarante louis pendant qu'où y est.

— Tu n'r de luer...

— El si je tuais/ demanda A cibiado.

— Alors tu les aurai

— Tope-là, papa Thomas, et passe-mol ta bouteille

Le-vle. Je lo va g il er un autre pèl il coup que je garde pour les grandes i irconslance: ... Tu vas

voir... Après cela tu pourras compter d'avance tes quarante louis, ou que je ne sache plus distinguer un contre de quarte d'un contre de tiers l

l'explication

M. de Charney était un homme de trente ans environ, à la tournure élégante, aux manières distinguées, aux traits expressifs : c'était un fort beau cavalier dans toute l'acception du mot, car la mâle beauté de son visage s'alliait merveilleusement avec l'ensemble de sa personne dont les justes proportions décelaient la force, la vigueur et l'élasticité.

Mis avec recherche suivant les modes si extraordinaires du temps, il portait ce ridicule costume des incroyables avec une grâce et une aisance qui l'eussent presque fut paraître supportable. M. de Charney était fort bien vu de la société parisienne, dont il ne faisait parlie, au reste, que depuis peu de temps. Revenu de l'émigration à la fin de l'année précédente, il n'avait pas lardé à se placer dans les rangs du petit cortège des hommes marchant à la tète de la société et la gouveruaut lyranniquemeut au nom de la mode.

Fort riche, pour celte époque de misère générale, généreux, jetant volontiers l'argent par les fenêtres, s'il comptait autour de Ici beaucoup d'envieux, il comptait aussi près de lui de nombreux amis. Redouté des uns, recherché par les autres, il avait su se créer une position indépendante et heureuse, et tous ceux qui connaissaient le projet de son prochain mariage avec Amélie ne pouvaient qu'approuver hautement le choix fait par madame Geofîrin.

Celle-ci, depuis qu'elle connaissait M. de Charney, n'avait ;u qu'a se féliciter de sa pen=ée d'union. Amélie aimait sou futur mari; Ferdinand semblait porter la plus vive amitié à son futur beau- fière, et Annibal se montrait auprès de madame Geofîrin, tellement empressé, tellement attentionné, qu'il était évident qu'il voulait être pour elle le meilleur des gendres. Madame Geofîrin avait accueilli les propositions de M. de Charney non seulement sans inquiétude, mais encore avec une joie véritable, lorsque les foudroyantes et inattendues révélations du docteur étaient venues glacer d'effroi le cœur de la pauvre mère.

Madame Geofîrin était une femme d'esprit et d'énergie. Après avoir réfléchi longuement, elle avait pris son parti, elle s'était tracé un plan, et ce plan elle voulait le suivre jusqu'au bout.

Laissant sa fille auprès de ses amies, chargeant lo docteur de veiller sur Ferdinand, madame Geoflïin avait été elle-même au-devaut de l'homme qu'elle soupçonnait et dont elle voulait placer la conduite en pleine lumière.

Envoyant madame Geofîrin se diriger vers lui, M. do Charney s'étaii glissé rapidement au milieu des rangs serrés de la foule, et, la saluaul avec le plus aimable sourire, il lui teudit galamment sou bras :

— Une m'a-t-on appris ce soir? s'écria M. de Charney après les premiers compliments : que mademoiselle Amélie avait été malade ce maliul El je n'eu ai rien sùl

— Une indisposition! répondit madame Geoflïin.

— Mais une Indisposition pouva I avoir des suites graves; et Laudis que je îugeaio eu pleine quiétude,

' ne lie...

— Elle va bien ci Ir, interrompit madame Geoffrin. La ; reuve, o'est qu'elle est ici.

— il je vais la salu

, l'heure! dit madame Geofîrin en arrêtant son e impagnon. .1 ai à causer avec vous.

la madauK ofFriu avec une expression de profon le 1 irprlse.

Bim-TAPIN

L'ivresse croissante des deux amis était devenue plus pleine encore. (Page 36.)

— Mon Dieu! chère madame, diP-il, qu'avez-vous I doue? Voire voix me semble altérée, et il y a sur votre ! visage une visible expression de toulliance.

— Je souffre en effet, répundit madame Gf.ffriu, évidemment fort embarrassée de commencer l'entretien auquel cependant elle était loiu de renoncer.

— Qu'avez-vous ? demanda Aunibal.

— J'ai... que cet événement de cette nuit m'a bouleversée!

— Quel événement?

— Ces horribles assassinats commis à deux cents pas de ma maison.

— Ali 1 chère madame! dit Annibal en se frappant le front, ne me parlez pas de celte abominable aflaire!

— Pourquoi donc?

— Parce que, hélas! je connaissais la malheureuse famille qui a péri celte nuit.

— Vous connaissiez cette famille? dit violemment madame Geoffrin.

— Parfaitement, presque intimement môme.

— Depuis longtemps?

— Depuis mon retour en France. Mon père avait autrefois beaucoup d'amis en Normandie. A ma rentrée en Frauce, je voulus aller voir si quelques-uns de ceux dont il m'avait si souvent parlé étaient encore vivants et encore dans la province. Malheureusement presque lou= étaient morts. Les descendants de l'un d'eux, ruinés par la Révolution, s'étaient faits commerçants. Ils étaient maintenant à la tête de l'une des plus fortes fabrijues de draperie de la ville d'Elheuf. J'allai les visiter : je me nommai; ils connaissaient mon nom comme je connaissais le leur, et je reçus dc,ns cette maison le meilleur accueil.

— Et vous devîu'es amis? demanda madame Geoffrin.

— Les liens de cetle amitié se resserrèrent même fort vite. Cette famille intéressante se composait des deux frères, Louis et Arnold de Courmont, qui avaient épousé jadis les deux sœurs, Sophie et Elisabeth Romilly.

— Ce sont ceux-là qui sont venus à Paris?

— Hélas! oui, madame.

Iillil-TAPIN

— Les mallicureux qui ont été assassinés cette nuit?

Le jeune homme lit un signe douloureusement affirmatif.

— Et vous les avez revus depuis leur arrivée à Paris? demanda madame Geoffrin.

— Hier soir, en vous quittant, j'allai leur faire visite.

— Mais vous ne nous avez pas parlé de cette iuteuiion en venant nous voir.

— Par une excellente raison, madame, c'est que j'ignorais même à ce moment que mes amis fussent à Paris : je les croyais à Elbeuf; c'est en sortant de chez vous qu'un hasard me fit rencontrer Arnold; il m'apprit l'arrivée à Paris de la famille et sou installation dans la rue de la Victoire; il voulut à toutes

rces, et bien qu'il lût tard, que je montasse quelques minutes pour serrer les mains à Louis et saluer ces dames.

— Vous y allâtes?

— Sans doute, avec empressement même. Nous causâmes longuement; je racontai à mes amis ma joie, mon bonheur, la façon dont j'é lai* accueilli par vous je leur dépeignis la grâce de mademoiselle Amélie, l'amour dont je hrùlais pour elle, enfin j'ouvris mou cœur... Pauvres amis! ils avaient dans les yeux des larmes de joie en m'écoutant. Je caressais les têtes blondes de leurs beaux enfants, et je rêvais délicieusement en embrassant ces boucles soyeuses et dorées. Pour prouver à ces dames combien vous êtes pour moi excellente, par vanité peut-être, je l'avoue, je leur montrai ee délicieux portefeuille brodé que vous avez bien voulu m'offrir il y a peu de temps...

— Ce portefeuille! reprit madame Geoffrin en tressaillant.

— Sans doute, reprit Anuibal. Ai-je donc mal fait? Ces dames le prirent, le regardèrent, louangèrent le travail et trouvèrent le portefeuille tellement à leur goût, tellement charmant, qu'elles déclarèrent toutes deux vouloir en broder un pour chacun de leurs maris, et el'es me prièrent de leur laisser mon portefeuille comme mudèle.

— Vous aviez laissé ce portefeuille à ces dames?

— Mais oui ; me blâmez-vous?

— Non... je ne puis...

Et madame Geoffrin poussa un profond soupir de soulagement.

— Et, poursuivit Annibal, quand j'appris aujourd'hui cet horrible attentat dont avaient été victimes ces amis que j'avais laissés hier pleins de vigueur, de jeunesse et de santé, j'ai eu le cœur brisé !... Toute cette journée je l'ai passée dans les angoisses les plus pénibles, et je dois même vous avouer, madame, que c'est sous le coup de celte impression douloureuse que je suis demeuré chez moi sans sortir pour vous aller faire visite. Oh! si j'eusse pu piévoir que mademoiselle Amélie fût malade!...

Madame Geoffrin qui, depuis quelques instants, paraissait eu proie à une émotion violente, respira avec une expression de satisfaction sincère.

— Ne parlons plus de cela, dit-elle, mais parlons d'un autre événement accompli durant cette môme nuit, et à propos duquel j'ai quelques explications à vous demander.

— Qu'est-ce donc? dit Anuibal.

— J'ai vu ce matin madame Chivry.

— Ah ! (il Annibal en rougissaut légèrement.

— Oui ; elle m'a raconté tout ce qui s'était passé chez son mari la nuit dernière... Je sais quel rôle vous avez joué dans celte maison.. •

— Et vous me blâmez?

— Moi!... s'écria m ulame Geoffrin. J'aime madame Chivry, et je partage le sentiment de reconnaissance que lui a inspiré votre admirable conduite. Seulement...

— Seulement... quoi? demanda M. de-Charney en voyant madame Geoffriu s'arrêter. Quelle réticence mettez-vous à votre éloge?

— Comment avez-vous connu la situation précaire de M. Chivry ?

— De la façon la plus simple ; voici la vérité : le valet qui m'a aidé à accomplir ce que vous voulez bieu regarder comme une bonne action était venu m'avertir de la situation pénible de son maître.

Madame Geoffrin regarda Annibal, lequel supporta ce regard profond et incisif en homme dont la conscience n'est nullement timorée ou inquiète. Sans doute la mère d'Amélie fut satisfaite de celle inspection sévère, car elle sourit doucement, et, s'appuyant davantage sur le bras de son cavalier :

— Et vous aimez ma fille? dit-elle.

— De toute mou âme, de tout mon cœur, de toutes mes forces 1 répondit Annibal.

— Vous la rendiez heureuse?

— Autant qu'il dépendra de moi 1

— . Vous serez toujours un frère pour Ferdinand?

— Toujours.

— Alors, mon ami, voulez-vous me rendre un service?

— A vos ordres, madame.

— Allez prendre dans la voiture un flacon que j'ai oublié dans l'une des poches.

— Je vais vous reconduire à votre place et ensuite je cours.

— Non, je regagnerai fort bien ma place seule. Allez immédiatement.

Annibal s'inclina, et il allait quitter le bras de madame Geoffrin quaud celle-ci le îetinl doucement, comme poussée par une réflexion subite.

— Annibal, dit-elle eu hésitant un peu.

— Madame ? fit le jeune homme avec empressement.

— N'avez-vous pas eu, dans votre existence passée, quelque événement dramatique ayant laissé des traces profondes dans votre mémoire?

Et madame Geoffrin regarda le jeune homme avec une fixité singulière.

Annibal ne chercha pas à fuir ce regard qui se rivait sur lui; au contraire, il en soutint le poids eu homme essayant de deviner la pensée secrète.

— A quel événement voudriez-vous faire allusion ? demanda-t-il.

— Je ne sais... je parle d'un événement... imprévu, ou terrible... une lâcheuse rencontre en voyage... une tempête... un naufrage...

Aunibal saisit les mains de madame Geoffrin.

— Par grâce, taisez-vous ! dit-il, ne prononcez jamais ce mot devant moi.

Madame Geoffrin, qui avait toujours ses te fixés sur sou compagnon, le vit tressaillir et pâlir.

— Qu'avez-vous? demanda-t-elle.

— J'ai, madame, reprit Annibal, qu'un mol de voUs vient d'évoquer de douloureux souvenirs.

— Quoi! ce dernier mut que j'ai pronoucé...

— Réveille en mon âme les plus poignantes si uifrances, car ce mot me rappelle une catastrophe dont la pensée seule me fait frissonner.

Madame Geoffrin regarda Anuibal avec une expression d'anxiété qu'elle ne put cacher.

— Naufrage! reprit Annibal en levant les yeux au ciel. Héla» ! c'est un naufrage qui m'a lail orphelin I

— Ah! dit madame GsofTrin, o'sst dans un o»

qu'a péri votre père ?

— Oui, mail une, il y aliuil ans maintenant, c'était in I7i»t ; mais les huit années '|"> se sont i

n'uni pu horrible souvenir qui me déchire fe

i.' .r... .l'ai vil mon pauvre père arraché de mes bras

par une mer furieuse, j'ai vu tous mes efforts èctxMMW poui iï ■■ l'ai vu Hou courage >wpté* les

minute- de son agonie... OhJ que ne -iiis-16 mort

réellement alors, ainsi que longtemps ou l'a cru.

— Comment, dit madame Geoffrin, on vous a cru mort?

— Oui, madame, répondit simplement Annibal, et cette croyauce pouvait ûtre basée sur de prétendues preuves matérielles. Quelques jours après le sinistre, les vagues eejetèxeat des cadavres sur la côte de Beyrouth. Quelques personnes qui étaient présentes et qui avaient connu mou père déclarèrent reconnaître son corps. Près de ce corps était un cadavre dépouillé de vêtements et qui avait eu la tête fracassée sans doute par quelque choc contre les rochers du rivage. Ou prit ce cadavre pour le mien, et, comme les naufragés échappés déclarèrent aussi m'avoir vu emporté par la mer, on me crut mort, taudis qu'uue balancelle égyptienne m'avait recueilli et m'emmenait à Alexandrie. Ce ne fut que quelques mois après que j'appris cette constatation de mon décès par les autorités turques. 11 me fallut alors faire les plus grandes démarches pour obtenir une révision de cette déclaration...

— Et cette révision, vous l'obtîntes? demanda madame GeoiTrio.

— Oui, madame : j'ai même chez moi, ici, à Paris, tous les actes relatifs à celte affaire.

— Il faudra me les montrer.

— Demain, je vous les porterai. Mais ensuite je vous demanderai de ne jamais réveiller ces souvenirs, ils me font trop de mal.

Et Annibal, «'inclinant de nouveau, s'éloigna rapidement. Madame Geoffrin, traversant la foule, revint vers l'endroit où l'attendaient le docteur et son fils :

— Eh bien ? demanda Ferdinand.

— Le docteur s'était trompé ; du moins, je l'espère, répondit madame Geoffrin.

Ferdiuaud poussa un soupir de satisfaction. Le docteur demeura impassible.

— Comment? demauda-t-il simplement.

— Ce qui vous avait le plus frappé, docteur, dit madame Geoffrin, c'est ce portefeuille que vous avez trouvé dans celte maison?

— Je vous l'avoue, madame.

— Ce portefeuille s'y tiouvait de la façon la plus î.alurelle du monde.

— En vérité!

Madame Geoffrin répéta minutieusement ce que lui avait racouté M. de Charney. Au fur el à mesure que lait =a mère, Ferdi .aud paraissait respirer plus librement : il était évident que le jeune homme avait attendu celle explication avec une anxiété profonde.

« Ah.! dit-il enfin, je savais bien qu'Annibal était un un brave cœur et que j'avais raison d'avoir confiance en lui,

— Eh bien, docteur, qu'en pensez-vous? demanda madame Geoffrin à Corvisart.

Celui-ci s'inclina en signe qu'il était heureux de s'être trompé.

— Croyez, dit-il, que je n'aurai jamais reconnu une erreur avec autant de plaisir, mais... vous a-t-il parlé de la catastrophe arrivée à la famille de Charney I

— Oui, il m'a raconté en quelques mots et avec une émotion extrême l'horrible naufrage dans lequel a péri son père el à la suite duquel lui-même a passé pour mort...

-- Comment, passé pour mort?

— Oui; demain il m'apportera tous les papiers relatifs à celle affaire. Venez et vous serez convaincu, j'en suis cet laine 1

— Je l'espère, dit le docteur, etje voudrais, je vous le répète, m'èlie absolument trompé.

— Je le sais, docteur ! c'est pourquoi j'ai voulu vous apporter aussi promptement le résultat de celte explication. Ferdiuaud, continua madame Geoffrin en s'adressaul à sou (ils, M. de Charney va revenir, sois pour lui un ami empressé, car s'il doit ignorer toute

sa vie que nous avons un moment douté de lui, nous devons nous souvenir, nous, afin de réparer notre erreur d'un moment.

Et saluant délicatement le docteur du bout de ses doigts mignons, madame Geoffrin prit le bras de son fils et regagna la partie du salon occupée par le groupe des femmes à la mode.

Corvisart, demeuré seul isolé, au milieu de la foule, parut réfléchir un moment. Puis, secouant la tète et faisant claquer ses doigts en homme voulant rejeter une pensée qui l'obsède, il tourna lestement sur ses talons, traversa le salon, gagna la porte de sortie et quitta le bal. S'enveloppaut dans un long maulr, U dont les plis retombaient à l'italienne sur son épaule le docteur traversa le boulevard et atteignit à la hauteur d'un rang de voitures qui stationnaient le long de la rue Basse-du-Rempart.

Comme il allait faire signe à l'un des cochers, une ombre se dressa brusquement devant lui et lui barra le passage. C'était un homme qui, venant de traverser également le boulevard, étail passé derrière l'une des voitures stationnaires et qui se présentait inopinément devant Corvisart.

— Bonsoir! dit le personnage dont l'obscurité de la nuit empêchait absolument de distinguer les traits.

Sans doute Corvisart reconnut l'homme au timbre de la voix, car il ne manifesta aucun étounement. Ses sourcils se froncèrent et il fit un geste de mauvaise humeur :

— Que le diable vous emporte! dit-il.

— Comment? demanda l'autre.

— Ma foil comme il voudra!

— Qu'es-ce que vous avez donc, docteur?

— J'ai, que vous m'avez fait faire une belle sottise avec vos confidences.

— Je ne vous comprends pas !

Corvisart prit l'homme par le bras et l'attira en arrière :

— Quel rôle m'avez- vous fait jouer auprès de madame Geoffrin à propos de M. de Charney ? demanda-t-il brusquement.

— Pardieul le rôle d'un ami! répondit l'autre.

— Dites donc celui dJun sot ou d'un calomniateur. Il n'y a rien de vrai dans ce que vous m'avez fait répélerl

— Vous croyez?

— Parbleu! M. de Charney a, de lui-même et avanl qu'on l'iuterrogeàt, racouté tout à madame Geoffrin. Le portefeuille brodé a été laissé par lui durant .une visite faite quelques beures avant l'accomplissement du crime.

L'homme secoua la tète :

— Je comprends 1 je comprends! dit-il.

— Vous comprenez que vous m'avez fait faire une sottise ? dit le docteur.

— Je comprends ce qu'il faut que je comprenne, mon cher monsieur Corvisart.

— Eh bien, vous êtes diantrement heureux alors, car je ne comprends absolument rien, moi, mon cher monsieur Jacq...

— Silence! interrompit vivement l'aulre. Oubliezvous que je suis à deux cents lieues de Paris en ce moment?

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