LA MAISON DU QUAI DES LUNETTES
Le lecteur se souvient de celte maison du quai des Lunettes, où s'est accomplie l'une des dernières scènes de la troisième partie de ce récit, celte mai.^ou daus laquelle nous avonsassisté a L'un de ces deux serments solennels proférés à la même heure?
Ce soir-là, où nous venons de pénétrer daus le cabinet du ministre de la police, deux heures environ après qu'.ivail eu lieu la conversatiou rapportée dans le précédent chapitre, cette même pièce que nous connaissons était éclairée par une lampe placée sur le manteau de la cheminée. Deux hommes étaient assis devant cette cheminée, daus laquelle s'éteiguait un feu que personne ue prenait soin de ranimer. C-iS deux hommes, c'étaient les commandants corsaires Bonchemin et le Bieuveuu.
Un troisième personnage marchait dans la pièce, la pu'courait rapidement, mais se tenant dans l'ombre. Tout à coup celui-ci s'avança vers les deux marins, se plaçant sous le rayonnement de la lampe qui éclaira alors en plein le visage de Jacquet.
— Parbleu! s'écria-t-il eu couliuuanl une conversation évidemment commencée depuis longtemps, et qui atteignait alors son plus grand intérêt; parbleu! le doute n'est pas permis un seul instant. La chose est claire, lumineuse, apparente comme la flamme de celle lampe : les assassinais de la rue de la Victoire sont pour moi des preuves flagrantes, incontestables et indiscutables.
— Mais, s'écria Henri, puisque vous nous avez fait prévenir à temps, vous aviez des craintes relativement à cette nuit horrible?
— Sans doute.
— El vous vous êtes borné à nous faire quitter la maison.
— Pour faire plus, il eûl fallu vous voir, et je n'avais ni le temps ni le pouvoir.
— Mais il fallait au moins, mon cher Jacquet, dit Charles avec reproche, nous mettre à même de veiller.
Jacqucl haussa lesépaules.
— Croyez-vous donc que j'aie agi en enfant? dit-il. Je vous répète encore que, littéralemeut, le temps m'a fait faute. D'ailleurs, je ne savais rien ou à peu près rien. Lucien n'avait pu m'éclairer qu'à demi ; luimême ignorait la plus grande partie de la vérité.
— Lucien, répéta Henri; devous-nous donc avoir confiance eu cet homme?
— Je ne sais; mais ce qu'il y a de certain, cepen-
dant, c'est que vous, vos femmes et vos enfants, lui devez la vie.
Charles fronça le sourcil.
— Je n'aime pas ce Lucien, dil-il.
— Ni moi, dit aussilôl Jacquel; mais je l'emploie parce qu'il peut nous être fort utile, et il vient de nous donner les preuves de cette utilité ; vous ne pouvez l'oublier.
— Soit ; mais jadis, lors denolrerelour d'Italie, vous même avez doulé de lui.
— Cela est vrai; et j'avoue que je n'aurai jamais en lui une. confiance bien grande.
— Alors...
— Il peut nous être ulile, je le répète, et il l'a prouvé et il le prouvera; rapportez-vous en à moi. Cet homme a entre les mains tous les secrets du Roi du bagne, et c'est pour cela que Campariui ne Tapas tué alors qu'il l'avait eu sou pouvoir; mais ces secrets, qui font la puissance de Lucieu en face de sou euuemi, il a refusé obstinémenl jusqu'ici de me les confier. A-t-il voulu trahir eu Italie? Je. le crois, sans cependant en avoii jamais eu de preuves certaines. Voudrait-il Irabir maintenant en jouant le dévouement à la cause de la police? Je n'affirme ni ne nie; mais pourtant sa conduite d'hier parle en sa faveur. Sans lui, aucun de vous n'existerait plus à celte heure.
— Que vous a-t-il fait dire? Comment vous a-t-il prévenu? demanda Charles. El, encore une fois, pourquoi, au lieu de nous dire tout simplement ce qu'il en était, nous avoir fait croire à une fausse nouvelle, à un ordre prétendu envoyé par le ministre de la marine?
— Tout s'enchaîne, reprit Jacquet, et une chose est une conséquence de l'autre. Voici ce qui a eu lieu :
« Hier malin, vous le savez, je n'étais pas encore arrivé à Paris; j'avais quitté Orléans dans la nuit, et je courais la poste eu pressant mes poslillons, car le ministre m'attendait dans sou cabinet à cinq heures, et je n'avais que strictement le temps d'arriver. Je franchissais rapidement la distance, et je venais d'atteindre Corbeil. Eu quittant la ville, au détour d'un bouquet de bois, à un endroit convenu enfin, je remarquai le signal qui indique qu'il faut s'informer avant de passer outre. J'arrête la voiture, je descends, et, dans la cachette ordinaire, je trouve ceite lettre écrite en chiffres. »
Et Jacquet, déployant le papier qu'il avait pris dans sa poche, lut à voix haute :
« Dauger, menace. — Ramicinap, Paris. — Introuvable. — Èmbielunev et Nonchembi tués la nuit prochaine. — Certain. — Faut-il agir? »
Charles et Henri se regardaient sans comprendre.
— Ramicinap, reprit Jacquet, est 1'auagramme de Campariui, comme Enbielunev et Nonchembi sont les anagrammes de le Bienvenu el de Bouchemiu. De quel genre était le danger qui vous menaçait? Je l'ignorais ; mais ce danger existait et il fallait le conjurer. Je no pouvais rien par moi-même. Cependaul j'étais certain qu'en donnant l'ordre d'agir vous seriez sauvés. Aussi m'empressai-je de répoudre parle signe convenu, qui voulait dire d'agir sans perdre une seconde. La note était de Lucieu ; j'étais certain qu'il vous préserverait.
— Quelle heure était-il alors que vous donniez cet ordre? demanda Henri,
— Il était près de midi, répondit Jacquet.
— Deux heures el demie pour venir de Corbeil à Paris avec un bon cheval : c'esi bien cela. A trois heures uu homme se présentait a noire domicile et me remettait celte lettre, signée Uahurec, qui nous parut être écrite entièrement par le vieux gabier, lettre qui nous recommandait de partir pour Cherbourg dans le plus bref délai, sari- perdre UU moment, une minute, en nous disant qu'un ordre du ministre de la marine Te-
— Toute cette écriture-là n'est pas la mienne. (Page 50.)
nait d'arriver d'appareiller immédiatement. Mahurec terminait en nous conjurant de prendre la poste une heure après avoir reçu sa missive : il nous disait que le salut de l'équipage entier dp notre corsaire dépendait de la promptitude avec laquelle nous arriverions à Cherbourg. J'envoyai immédiatement prévenir Charles.
— A mon tour, je pris connaissance de l'épltre, dit le Bienvenu, et convaincu, comme Henri, qu'elle était bien de Mahurec, connaissant tous deux le sens parfait du marin, son dévouement sans bornes, nous n'hésilàmes pas un seul instant à suivre le conseil qu'il nousdounait, bien que nous ne devinassions pas le motif qui l'avait guirié. Bief, nous partîmes.
— A quelle heure? demanda Jnc uet.
— Nous quillious P.uis à six heures inoins vingt minutes. Eu deux heures tout avait été préparé, et ce départ avait lieu avec une telle promptitude, que personne autre que le propriétaire de la maison que nous liabitious ne pouvait le connaître.
— C'est bien cela, dit Jacquet. Arrivé à Paris moi-
même à trois heures, je dus me rendra au ministère, e n'en sortis qu'à cinq heures et demie : à six heurta moins quelques minutes, j'étais chez vous, vous veniez de partir, mais malheureusement, votre maison étaijt alors déserte et rien n'indiquait qu'elle dût êtro habitée quelques instants après.
— Nous roulions sur la route de Cherbourg, reprit Henri, et nous avions fait plus de vingt lieues déjà, nous avions couru toute la nuit, lorsqu'au lever du jour nous rencontrâmes Mahurec à Évreux. En nous apercevant, nous poussâmes tous trois un même cri :
— Ou vas-tu? demandai-je.
— A Paris, me répondit le gabier.
— Pourquoi?
— Pour vous voir.
— Mais celte lettre que tu nous as adressée, cette lettre arrivée hier de Cherbourg?
Et je froissais la lettre que je plaçais sous les yeux de Mahurec. Le vieux gabier n'avait pas l'air de comprendre. Tournant et retournant le papier, il finit par me le rendre en disaut tout simplement :
— Connais pas !
— Comment! s'écria Charles. Tu De connais pas cette leltre signée de ton nom, écrite par toi?
— Moi ? dit le gabier. Je vois bieu mon nom là, mais ce n'est pas mui qui l'y ai tracé. Toute cette écriturelà n'est pas la mienne.
Charles et moi nous regardions avec une stupéfaction profonde. Que signifiait la mystification dont nous étions victimes?
Nous donnâmes l'ordre de reprendre la route de Paris, où nous arrivâmes dans la matinée. Ce fut alors que nous apprîmes l'horrible événement accompli dans la maison que nous habitions encore la veille.
— Ainsi, dit Charles en voyant Henri s'arrêter, ce faux avis auquel nous devons l'existence provenait de Lucien?
— Oui, dit Jacquet.
— Encore une fois, pourquoi ne nous avoir pas dit la vérité?
— Parce que vous eussiez refusé de fuir sans doute, si vous eussiez connu le danger. D'ailleurs, ainsi que Lucien me l'a expliqué, il iguorait de quelle nature était le péril qui vous menaçait. Il n'avait été averti que d'uue chose : tout avait été préparé pour vous faire tuer à Paris la nuit même. Où, comment, dans quelles circonstances deviez-vous être frappés?- Lucien l'ignorait Ce qu'il devait faire, c'était vous sauver d'abord, et pour êtçe certain de réussir, il n'avait rien trouvé de mieux que ce qu'il a fait. Avouez que le piège était habile? Si j'eusse été à Paris, Lucien n'eût ; as agi de la sorte, il m'eût prévenu, mais j'étais absent; il avait à tout hasard fait parvenir le billet à Corbeil, puis il avait agi de lui-même dès qu'il avait reçu ma réponse qui lui donnait carte blanche.
— Je comprends 1 dit Charles.
— Bref! il vous a sauvés.
— Oui, dit Henri, mais de malheureuses victimes ont péri à notre place.
— Qui aurait pu deviner ce qui a eu lieu? s'écria Jacquet. Lucien eu vous faisant quitter Paris pouvaitil prévoir ce hasard fatal qui ferait que, moins d'une heure après votre départ, alors que chacun ignorait ce départ, même parmi vos plus intimes, une famille a3'ant avec la vôtre tant de p oints de similitude, arriverait juste pour s'installer dans votre appartement? Il y a daus ce hasard épouvantable une combinaison tellement étrange d'un impitoya-ble destin, que parfois je me prends à douter, et je me demande si la pensée des hommes n'est pour rien dans cet incompréhensible événement.
— Comment? dirent à la fois les deux marins.
— Le sais-je? Je n'explique pas mes pensées, car si j'admets qu'on ait voulu vous tuer, comme tout l'indique, je ne puis admettre qu'on ait voulu eu môme temps tromper ou se tromper... Il y à là un point obscur qui...
Jacquet s'arrêta. Frappant violemment du pied le parquet :
— Je rêve! dit-il. Parlons sagement. Si Lucien vous a sauvés, un hasard fatal en a fait périr d'autres. Les assassins ont été trompés 1
— Mais était-ce bieu à nous qu'on eu voulait? dit tri.
— Oui, ma conviction, en dépit de cerlaiuos hésitalions que j'ai e intie ,est que c'était vous, vos Femme* et vosenfanls, que l'on voulajl frapper. Les meurtri,! | videiiMiienl reconnu: leur erreur qu'après les crimes accomplis, et pour détourner no» Boupçoca, ,i -in lia ont volé alors, ils ont enlevé les m. in hm dises, les pièces de drap, espérant donner ainsi de I au .\
uet s'arrêta. Charles et Henri se regardaient eu silence.
— Encore notre implacable enuemi ! dit Charles en serrant le poing.
^- Toujours Campa rini, toujours le Roi du bagne! dit froidement Jacquet.
— Mais ce misérable est comme le dragon de la Fable : à chaque tête coupée il lui en repousse une nouvelle. Combien de fois déjà avons-nous cru l'abattre! Toujours il nous échappe alors que nous croyons le tenir, et toujours il réparait plus fort, alors que nous le croyons plus faible I
— La lutte vous fatiguerai t^elleel y renonceriez-vous? demanda Jacquet.
— Y renoncer! reprit le marin avec véhémence. Ne serait-ce pas renoncer à recouvrer l'honneur pour ces noms de nos pères que la ju-siice humaine a flétris. Y renoncer? Jamais! Dussions-nous lutter vingt ans encore, nous lutterons jusqu'au bout!
Quatre coups frappés à intervalles inégaux, comme un signal convenu, retentirent sur le bois de la porte. Les trois hommes gardèrent aussitôt le silence.
— Entrez ! dit Jacquet.
La porte s'ouvrit doucement et un homme, enveloppé dans un ample manteau, apparut sur le seuil, encadré par le chambranle.
L'homme, en entrant, jeta son manteau sur un siège, et son visage horriblement couturé, défiguré, apparut aux lumières. •*
— Lucien! dit Jacquet. Est-ce moi que tu cherches?
— Oui, répondit Lucien, en saluant les deux marins.
— Qu'y a-t-il ?
— Décidément l'enfant est sauvée I
— La petite fille? s'écria Jacquet avec une extrême animation.
— Oui.
— Quel enfant? quelle petite fille? demanda Charles.
— L'une des victimes de la nuit dernière. Celle que le docteur Dupuytren a recueillie alors qu'on allait l'ensevelir.
Et se retournant vers Lucien :
— Elle vivra? demanda-l-il.
— Oui; du moins Dupuytren l'affirme, répondit Lucien.
— Oh ! s'écria Henri, si celte malheureuse enfant est sauvée, Charles et moi réclamons le droit d'en prendre soin. Elle sera la sœur de nos enfants. C'est un devoir que nous accomplirons, puisque ses parents au péri, frappés à notre place.
— Vous ne pouvez accomplir celte bonne action, répondit Lucien, vous venez trop tard.
— Comment, dit Jacquet. Dupuytren est pauvre, il •ne peut se charger d'un eufaut.
— Un autre s'est offert cette nuit même.
— Qui donc?
— M. Auuibal de Charney.
— De Charney I s'écria Jacquet. Celui qui doit épouser mademoiselle Geoffriu?
— Précisément I
— Ah I voilà qui est étrange 1
— Comment? dit Charles. Vous ne comprenez. p*Sk Qu'est-ce que M. de Charney a à faire daus celte bis»
Loire î
— Explique-toi, ditJacquel a Lucien.
Elles p. ut yeux de l'intelligent agent brillaient d'un feu rapide» Danouvolles peusées deraienJ mor dans ce cerveau actif, toujours on ébullition. Luregarda du coin de l'œil en lui adrossaul un ■ d'Intelligence.
\ Ici ce qui a eu lieu, roprit-il. Cette nuit, I deux heures à peine, le docteur Dupuytren retrait a wni domicile) vouant de quitter un malade auprès duquel on l'avait appelé eu toute haie. Cboz lui, on
lui annonça qu'un visiteur l'attendait depuis longtemps...
— Comment as-tu appris ce que tu vas nous raconter? demanda brusquement Jacquet dout l'œil perçant ne quittait pas Lucien, sur lequel se concentrait également l'attention de Charles et de Henri.
— Comment je sais ce que je vais vous dire ? répéta Lucien sans la moindre hésiiation, j'étais moi-même chez Dupuytreu. Une peusée que je vous communiquerai tout à l'heure m'était venue. Je m'étais rendu chez le docteur avant qu'il fût rentré, et l'on m'avaifait attendre dans une pièce voisine de celle dans laquelle se trouvait l'autre visiteur. Une mince cloison sépare ces deux pièces. Le domestique m'avait oublié sans doute, car il ne prévint pas Dupuytren à son retour, de sorte que j'assistai à la scène entière que je vais vous rapporter, sansmêmequele médecin soupçonnât à ce moment ma présence.
Jacquet fit un petit signe de satisfaction.
— Après? dit-il.
— J ignorais quel pouvait être le visiteur attendant, poursuivit Lucien, et sa présence même m'inquiétait fort peu, pensant que c'était quelque parent ou ami du malade, lorsqu'au retour de Dupuytren, aux premières paroles échangées dans la pièce voisine, je tressaillis brusquement. Je venais de reconnaître la voix Je M. de Charuey.
«Dès les premiers mots, je compris que Dupuytren connaissait déjà son visiteur pour l'avoir sans doute rencontré jadis dans le monde.
— M on cher docteur, commença tout d'abord M. de Charn y, je veux avant tout vous féliciter de la cure naerveil ease que vous avez accomplie : celte petile fille déclaré morte, reconnue vivante par vous et sauvée par vous...
— Jj->.sle ! interrompit Dupuytren, est-ce pour me p-rler de cela que vous vous dérangez à deux heures du matin?
— P.écisémcnt, répondit M. de Charney.
Dupuytren le, regarda sans doute avec étonnement,
car M. de Charney reprit bfea ne aussitôt :
— Vous vous demandez pourquoi je vieDS chez vous, celle Duit, vous par er de celle enfant lorsque, dans tous les ca.-, ;e pouvais remettre à demain ma visite? Vous "allez me comprendre; Vous avez fait une bonne action ce tantôt, je. désire en faire une autre celle nuit, et, Corinne ces deux bonnes actions ( nt entre elles bon nombre de points de contact, il faut qu'elles soient accomplies ensemble dans les vingt- quatre heures. Comprenez-Y "U- ?
— Pas du tout ! dit D ipuytren.
— Il s'agit de la petite fille que vous avez arrachée à la mort. V. via-t-elle?
— Je l'espère, je crois même pouvoir en répondre.
— Cette enfant est maintenant absolument seule au monde, reprit M. de Charuey; père et mère, oncle el tante ont disparu du même coup, et, d'après les informations que j'ai fait prendre, elle n'a aucun parent qui puisse se charger d'elle dans l'avenir.
— Eh bien, dit Dupuytren, je ne l'abandonnerai pas.
— Docteur, dit Charnej', vous n'êtes pas riche.
— Je le deviendrai.
— Vous allez vous créer une charge.
— Elle n'est pas lourde.
— Maintenant, oui; mais elle le sera plus tard! Bétl -hissez! Uue jeune fille sur laquelle il va falloir veiller, vous un médecin; sans cesse dehors; dont il faudra faire l'éducation, que vous devrez marier un jour... Enfin, vous êtes garçon, mais vous pouvez vous marier, avoir des enfan's, et...
— Et je dois jeter celle-ci à l'eau? interrompit Dupuytren avec impatience.
— Non, reprit do Charney d'une voix insinuante,
mais vous pourriez vous décharger sur un autre des soins et des soucis que vous avez acceptés.
— Abandonner celte pauvre petite?
— L'abandonner? non pas, mais la placer en mains sûres?
— Et quelles seraient ces mains sûres?
— Les miennes, ou plulùl celles de madame Geoffrin, ma future belle-mère.
— Madame Geoffrin! répéta Dupuytren avec étonnement. Est-ce que vous ou elle êtes les parents éloignés de cette enfaul?
— En aucune façon.
— Des amis?
— Je connaissais effectivement beaucoup le père et l'oncle de cette malheureuse petite créature, et c'est à ce titre que je désirerais veiller sur elle.
— Mais, que diable, mon cher! je puis vous retourner les objections que vous me faisiez tout à l'heure au sujet de cette eufant: vous allez vous marier...
— Raison de plus. Mon cher ami, voici en deux mots la situation : d'une part, ainsi que je vous l'ai dit, j'étais l'ami du père de la petile; de l'autre, vous savez que la nuit dernière, mademoiselle Geoffrin, que je dois bientôt nommer ma femme, a assisté à une partie de l'accomplissement des crimes.
— Corvisart m'a raconté cela.
— Tout d'abord on lui a fait croire qu'elle avait rêvé pour calmer sa surexcitation nerveuse; mais il est impossible de prolonger celte croyance. Cjs crimes accomplis font trop de bruit pour espérer qu'ils n'arriveront pas aux oreilles d'Amélie. Elle connaîtra donc un jour la vérité. Or l'enfant qn'e le croit a
vu massacrer avec sa mère est précisément c^tle petite fille sauvée par vous. Comprenez-vous, maintenant? Je veux que le jour où Amélie apprendra la vérité, je puisse lui venir dire : Non seulement l'enfant que vous croyez mort existe encore, mais j'ai mis cet enfin1, à l'abri de tout besoin, et cela pour qu'il vous soit reconnaissant un jour, pour qu'il vous bénisse; car ce que j'aurai fait pour cet enfant, je ne l'aurai fait que parce que votre regard s'est abais-é sur lui, que parce que la mort Lui le menaçât vous a fait souffrir et vous a fait pleurer.
— Diable! dit Dupuytren en riant, cela est de la chevalerie toute pure.
— Me blâmez-vous donc?
— Je ne puis vous blâmer de vouloir faire une bonne action, quel que soit le motif qui vous guide.
— J'ai parlé à madame Geoffrin, elle a eu l'air de m'approuver; je suis convaincu qu'elle se chargera de celle petite fille; moi je la prends entièrement à ma charge dès cet instant. Vous consentez, n'est-ce pas, docteur?
Dupuytren ne répondit pas tout d'abord.
— Mus, dit Charles avec étonnement, comment avezvous pu retenir ainsi mot par mot une conversation aussi longue?
Lucien sourit en regardant Jacquet.
— J' ivais mon carnet, dit-il, et je prenais des noies.
— Eufin que dit Dupuytreu? demanda Jacquet.
— Il d.t, après avoir réfléchi, que, n'étant pas riche lui-même, il n'avait pas le droit de refuser à une pauvre enfant uu secours inattendu de la Providence; qu'il cons'ntait dimc, dans les bornes de ce qu'il pouvait faire, à remettre l'enfanta M. de Chatney el à madame Geoffrin; mais cependant qu'il ne remettrait la petile fille q ie le jour où elle serait absolument remise et dans uu état de santé complètement satisfaisant. Jusque-là, il ne voulait pas s'en séparer.
M. de Charney ne parul pas insister davantage à cet égard, et il se retira en recevant les éloges de Dupuytreu sur sa bonne action et la promesse formelle de lui rem»Wre reniant si aucun parent ne se présentait
pour le réclamer, alors que toute trace de maladie serait disparue.
— Mais c'est très bien ce qu'a fait là M. de Charney ! s'écria Henri avec émotion; c'est décidément un homme d'un graud coeur!
— Oui, dit Jacquet en réfléchissant.
— Le digne fils de son père! ajouta Charles. Jacquet et Lucien redressèrent à la fois la tête.
— Son père, dit Jacquet; est-ce que vous l'auriez connu?
— Fort peu, dit Charles, mais suffisamment cependant pour pouvoir nous le rappeler. Nous faisions notre première campagne à bord du navire sur lequel M. de Charney se rendit de Smyrne à Alexandrie.
— Il avait avec lui son fils?
— Oui ; mais c'était un tout jeune enfant. Il avait à peine alors trois ou quatre ans, car c'était eu 17 78, il y a bientôt ùngl-deux ans.
— Et vous n'avez jamais revu M. de Charney père depuis cette époque?
. — Jamai-; ni même le fils jusqu'au jour où nous rencontrâmes celui-ci à Paris, il y a quelques mois à peiue.
— De sorte que vous ne pouviez le reconnaître?
— Naturellement. Entre un enfant de quatre ans et un homme de vingt-six, il y a toute une immensité.
— Je crois cependant que M. de Charney est plus âgé que cela; du moins il en a l'air.
— Cela est vrai, dit Henri ; mais il a passé toute sa jeunesse dans les pays chauds et accompli de rudes voyages; cela a pu le vieillir avant l'âge.
— Enfin vous ne /eussiez pas reconnu?
— Non. Ce fut lui qui un soir, chez madame Geoflrin, nous rappela ce voyage à bord de notre navire, voyage dont son père lui avait parlé plus tard.
— Et, reprit Jacquet après un silence, vous n'avez jamais entendu parlez d'une catastrophe arrivée au père et au fila?
— Un naufrage?
— Oui.
— Si fait. Un de nos amis, à Charles et à moi, poursuivit Uenri, nous disait encore dernièrement qu'il avait vu sombrer sous ses yeux, sans pouvoir le secourir, le navire sur lequel étaient embarqués MM. de Charney père et fils. En entendant prononcer leur nom, il manifesta même un étonnement assez graud, car il les croyait morts tous deux.
— Ah! dit Jacquet, il les croyait morts.
— Oui ; mais il s'était trompé, puisque le fils existe.
— Cependant si le navire a péri corps et bieus.
— Mon cher Jacquet, dit Henri en souriant, en fait de naufrages, il ne faut jamais rien mettre en doute; tout peut arriver. D'ailleurs, il faut bien que le jeune Ch irney se soit sauvé, puisqu'il existe et que même il vient accomplir une excellente action.
Puis, changeant de ton brusquement :
— Vous qui vouliez adopter cette petite fille, repritil, vous voilà entravés dans voire bonne intention.
— Nous le regrettons, répondit Charles ; car nous ne pouvons oublier que c'est la main qui voulait nous frapper qui a fait cette fille orphelin* ; i à ce sujet, citoyen Lucien, il faut que nous ti . iions, car Jacquel qous a appris ce que tu avais fait pour uous.
me l, pourquoi nous avoir trompes ?
— Vous ne lussiez pas partis.
— Petil ôl re.
— Mai-, reprit Jacquet, pourquoi avoir été chez Dupuyhen celle nui ?
Lucien se pencha à l'oreille do Jacquet et lui parla bas.
— Bien, reprit l'agent do Fouché eu redreseanl la tôle, tu as bien Fait, Maintenant tues libre. Demain à l'Inure ordinaire, où lu sais.
Lucien salua et sortit.
— Il est tard, reprit Jacquet en s'adressaut aux deux marins; ces dames doivent être inquiètes el je n'ai plus rien à vous dire.
— Mais cependant, s'écria Charles, si ces assassinats ont élé dirigés contre nous, ainsi que tout le témoigne, devons-nous rester dans l'inaction?
— Non; bien lot vous agirez.
— Quand donc?
— Je vous le dirai. Cette nuit j'ai besoin d'être seul ; mais soyez convaincus, messieurs, que je n'abandonne pas notre cause, et que je n'oublie pas notre serment, Où est Mahurec'?
— Là-haut.
Henri tit un geste comme pour désigner le faite de la maison.
— Bien, dit Jacquet en tendant ses deux mains aux deux amis.
Quelques minutes après, Jacquet élait seul. Il se promena longtemps en silence; puis s' arrêtant en tenant son menton dans sa main :
— Décidément, dit-il, il faut voir Mahurec; le moment est venu d'employer les arguments puissants. Ah! mailre Camparini, Jacquet n'a pas dit encore tua dernier mot; mais je crois qu'il va le dire.
Et, quittant la chambre, Jacquet s'élança sur l'escalier dont il gravit les marches dans la direction des étages supérieurs.