LE TÉMOIN
En pénétrant dans la chambre de Ferdinand, le colonel se trouva en présence de M. de Roquefeuille qui l'attendait. Le ridicule incroyable de la veille avait repris ses allures de gentilhomme ; le mot duel avait eu le don de le rappeler à lui-même.
— Mon cher colouel, dit-il du ton le plus sérieux, je viens vous rendre compte de nies démarches de la journée.
— Je vous écoule, monsieur, répondit Maurice en présentant un siège à son interlocuteur, qui le prit et se plaça en face du colonel.
— Le capitaine Volnac, volro second lémoin, et moi, commença M. de Roquefeuille, nous nous présentâmes aujourd'hui à trois heures, ainsi que cela était couvenu, au domicile du capitaine Aimant, le lémoiu de votre adversaire; là nous rcncouliâuies le citoyen Surville qui devait également l'assister. Entrant aus- Bilôl en matière, a| rôslea présentations d'usage, nous déclaïAmes, le capitaine Volnao et moi, que nous venions demander, eu votre nom, satisfaction pour lo
MBI-TAPIN
— Je suis certain que vous avez touché à ces bandages!
paroles blessantes échappées hier au soir au citoyen de Mesuard.
— Ah! mon adversaire s'appelle ainsi 7 dit Maurice avec indifférence.
— Oui, colonel, du moius c'est là le nom qui nous fut donné hier.
— El que fait-il ?
— Rien ; cest un émigré rentré, de moins à ce qu'il nous a dit lui-même.
— Au reste, peu importent son nom et son étal social! Veuillez continuer, je vous prie.
— Le capilaiue Voluac et moi, reprit M. de Roquefeuille, déclarâmes que dans le cas où satisfaction complète serait refusée, nous exigerions réparation par les armes. Les témoins du citoyen de Mesnard déclarèrent, à leur tour, n'avoir pas reçu la mission d'accéder à notre première demande. Dès lors, les choses n'avaient qu'une marche à suivre.
Le colonel fit un signe d'approbation.
— Il ne restait plus, poursuivit M. de Roquefeuille, qu'à régler les conditions de la rencontre, et nous nous
entendîmes rapidement. Reudez-vous est pris pour demain, 20 vendémiaire, au bois de Boulogne, à la porte de Boulogne à dix heures du matin.
— Très bien, cher monsieur, dit Maurice; nous serons exacts, et maintenant il ne me reste qu'a vous remercier.
— Comment donc, colonel! trop heureux de vous servir de second en pareille circonstance. Voulee-vous que nous arrivions ensemblesur le terrain, ou préférezvous vous y rendre seul? Le capitaine et moi avons tout prévu : il sera chez moi demain matin a sept heures, avec une voiture, un cbirurgien et une paire d'épées de combat; si vous voulez venir nous prendre, j'habite faubourg Sainl-Honoré, vous le savez, nous partirons tous trois : sinon, nous nous trouveronsà l'taeure et au lieu qui vous conviendraient.
— J'irai vous prendre demain chez vous à huit tortures, dit Maurice.
— D'ici là puis-je vous être bon à quelque efrose?
— Mille remerciements; je ne veux pas davantage abuser de vos bontés. Tout ce que je vous r«e»m-
mande instamment, c'est le silence le plus absolu à propos de celte rencontre ; ma femme, ma belle sœur, mes amis intimes ignorent ce duel, et je veux leur éviter toute inquiétude. Il faudra même que je trouve un prétexte pour rn'éloiguer, car, par suite d'un eiïet du basard, je devais précisément demain accompagner, à onze heures, ma femme, ma belle-sœur a mon beaufrère, et vous comprenez que la rencontre ayant lieu à dix heures, quoi qu'il arrive, je ne puis être revenu à onze heures à Paris.
— Voulez-vous que je fasse changer l'heure? dit avec empressement M. de Roquefeuille.
— Non, inutile; je trouverai le prétexte et je serai exact au rendez-vous : à demain à huit heures et, encore une fois, je suis votre obligé.
— Allons donc, colonel! c'est moi qui suis le vôtre : je suis fier de vous donner la main en telle occasion.
Et, avec un geste de grâce infini?, M, de Roquefeuille offrit sa main ouverlc jii colonel.
C'était bien un véritable gentilhomme français delà fin du dix-huitième siècle, ce M. de Roquefeuille : il offrait parfaitement ressemblant le g >rtrait do deux castes àcelte époque; absurde alors qu'il s'agissait de politique, ridicule à l'endroit de son amour poui les modes, trop facile sur la question des mœurs, mais retrouvant subitement toutes les qualités de la vieille noblesse française alors que le mot honneur, dans l'acception que lui avait donnée les roués delà Régence, était prononcé.
Maurice redescendit au salon : sa femme et ses amis s'étaient aperçus de son a' sence, bien que cette absence eût à peine duré dix m nules.
— D'où viens-tu doue? de m i.Ule comte d'Adoré en regardant fixement le colonel.
— De chez Ferdins udit Maurice. Je voulais revoir cette tète de yiasgie qu'il a achetée
et qui, je le crois bien maintenant, est une peinture de l'éc le florentine.
— Eh bien, quelque \ laisir que lu aies pris à regarder ta peinture, dit Lu-cile, Lu as certes perdu, car si tu n'étais pas monté, tu aurais assisté à une scène charmante qui vient d'avoir lieu entre M. de Uiwney et le docteur Dupuytren, à propos de cette pauvre petite fille si miraculeusement échappée.
— Cela est vrai! dit Maurice, je connais ladémarcb qu'a faite M. de Chamey, démarche qui l'honore, mais qui certes ue saurait ui'élonner de sa part.
Annibal s'inclina :
— Ainsi, reprit le colonel, vous avez voulu ad nier cette enfant.
— Si ce que j'ai fait est une bonne aclion, répondit M. do Charney, ce n'est pas moi qu'il faut louan. er, co'one!, c'esl m lî'rin et mademoiselle Amélie. Je me suis inspiré d'elles eu a fis mt ainsi que je l'ai fail...
— ?,i ne est Dupuytren? demand i .M en cherchant autour de lui.
— I! i' t reparti, répondit madame Chivry. [{n'était m ■ z bien que le travail ; loeleur : il esl r* t . /.lui pour étudier, et c'e I à prop dépwl qu'a eu lieu la scène dont vous parlait votre feu
— Oui, dit Lucile. M. de Ckarney a remis au docteur nu ai s en bonne forme qu'il avait fait dri
auj 'iii'! maître Raguideau, le notaire d
da i i, acte par lequel il constitue sut i i
de la jeune orpheline, dont il déclare prendre la tuleHe, une .iiniii.i' de vingl mille livres aliénée, capital et intérêt, jusqu'à l épo [ue de sa majorité, ce qui l'a prof que tri]
— Ce»t très bien celai dit Maurice. C'est noblement agir"
— C'étail notre avis à tous et celui surtout du di cteur Dupuytren. Il a remercié M. de Cliarney au nom de sa petite protégée et il a trouvé, pour faire ses remercimeuts, des paroles qui nous ont tous attendris.
— Cela est vrai! dit madame Chivry en s'essuyant les yeux.
Madame Geoffrin tendit sa main à Annibal qui la lui baisa respectueusement, puis comme 13 jeune homme s'éloignait lentement pour aller rejoindre Amélii . elle se retourna vers le docteur Corvisart, appuyé sur le dossier de son fauteuil.
— Doutez-vous encore? demanda- t-elle à voix basse.
— Comment voulez-vous que je doute! répondit brusquement le docteur, l'acte fait aujouid'hui, | ar M. de Charney détiuirait tous les soupçons, si ces soupçons eussent encore existé.
— Puis, reprit madame Geoffrin, loul ne s'est-il pas expliqué? lit la présence du portefeuille et sa vi,-ite nocturne chez M. Chivry; enfin, ce bruit de sa mort qui a effectivement pu courii. V -
actes, tous les papiers, toutes les lettres, tous les documents enfin qu'il m'a remis ce matin, sans q je les lui demandasse, documents aulheutiques, signés des noms les p us honorables de ia diplomatie européenne, visés par les autorités turques du Lésant.
— Sans doute, sans doute! dit Corvisart. Que voulez-vous, je me suis li" p !
— Et èles-vous heureux de le reconnaître au moi 11??
— Ce; tainemenl! Du moment qu'Amélie aime ce monsieur, que vous l'estimez elle de i; z poui
que vou'ez-^ous que je vous d:
— Je veux qu i — i, fit madame Geoffrin en souriant.
— û'i! cela, c'est une autre a le iou de medépiaireelde me déplaire
encore.
— Pourquoi?
Le sais-je; caisoaae-t-on se^ sympathies et ses
antipatnie-? Gb matin eucore jecroy.us mon antipathie basée sur des motifs existants.
— Et ce ?oir, que v eomvaincu du c mtraire, cette antipathie ne aède
— Elle exisle suis cause, voilà bout.
1 docte. .r, comme si cette e toversation l'eût péniblement ffecté, quitta brusquerai 1 n 1 leGeoffriu et traversa le salon,
8 moment, ou ann ■ et Le Bienven ■ ; Charles les ai c ail.
Les politesses d'u reprit son cour-. M. s'était r des
lis ci
Duriaul, in'accordez-
VOU- ■ l'ai -oUi' '
— Oui, dit Blanche.
— Alors, je vous emrnè e dès ce soir?
— Si vous le voulez, bii ■
— Ma viiure sera ici et à vo 1 •.•• heures. \\ ià S dut Clou ■'.' dil madaiu
— Mais oui, répondit Lé 1 is pas où loger à Paris.
— Cela est vrai, vous ne pouvez i daus cette ma 1 que vous habitiez et qui vient d être le
— Oh ! coite,-!
— Pensant repartir promptemenl, dit Char] s'avançaut, nous ne non lion lés d'a-
,111 domicile ■ nous étions 1 I, mais la
nouvelle du retour du général Bouaparle a cha projet», .N ois voulons L'attendre et domeui' Parie,
BII3I-TAPIN
— El Charles et Henri ue voulurent pas nous laisser dans un hôlel garni avec nos enfants, ajouta Blanche.
— Ces messieurs ont raison! dit Léopold.
— Nuus avons bien trouvé un appartement, mais cet appartement ne sera prêt à nous recevoir que dans huit jours. M. d'Adoré, qui est venu nous voir tantôt, nous a invitées à aller passer ces huit jours auprès de lui et nous avons accepté.
— Vos chambres sont prêles à Saiat-Cloud, dit le vieillard, et vous y coucherez dès cette nuit, c'est convenu. Vous venez aussi, Charles?
— Non, répondit Le Bienvenu. Henri et moi demeurons à Paris, des aflaires importantes absorbent tous nos instants, et c'est précisément parce que nous sommés constamment occupés hors du logis, que la proposition que vous avez bien voulu nous faire nous agrée si fort. En sachant nos femmes et nos enfants dans votre maison, auprès de vous, nous serons tranquilles.
— Et vous pourrez l'être, dit en riant le comte, car je réponds de mes hôtes corps pour corps. Au reste» ces daines auront de la distraction, car demain, Lucile> Uranie, Miurieeet Léopold viennent passer la journée chez moi et peut-être bien maître Raguideau sera-t-il aussi des nôtres, s'il a le temps !
— A propos de maître Raguideau, dont vous parlez, M. d'Adoré, dil madame Chivry, est-ce qu'il ne devait pas venir ce soir?
— Si fait vraiment, répondit Amélie.
— Oh ! ajouta Caroline en riant, à quelle heure a-t-il dit qu'il viendrait?
— A neuf heures et demie, dit Amélie.
— Il n'est que neuf heures vingt-deux minutes, il n'est pas étonnant que maître Raguideau ne soit pas arrivé.
— Il sera ici à neuf heures et demie, je le parierais I dit Lucile en riant.
— Je le crois, ajouta Ferdinand sur le même ton; maître Raguideau est, ainsi qu'il le dit lui-même, exact comme une échéance.
— Ecoulez ce portrait du général Bonaparte, dit vivement M. de Seiguelay en s'avançant, un journal à la main.
— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-on.
— C'est le numéro de l'Almanach des gens de bien, qui a paru ce soir; écoutez ce passage placé en lête de sa première colonne.
« Être général par mérile; animer tout par sa présence; étonuer par son génie et par son audace; être impénétrable dans ses projels; toujours heureux dans leur exécution ; calme et confiantau milieu du danger; : table même dans son repos ; savoir récompenser à propos et avec choix ; puuir avec justice ; être sobre au sein des plaisirs et des jouissances de toutes espèces; grand, magnanime, généreux envers les vaincus, toujours égal : à ces traits, qui pourrait mé- Itre le héros de la France, le général Bonaparte ? »
— Lt un homme si jeune d'années! dit le comte d'Adoré.
— Mais si vieux de gloire, ajouta Maurice. Vous êtes émus par la u:anifestalion de l'amour du peuple pour mou général, mais si vous assistiez à l'expression de l'amour de ses soldais. Oh! il n'y a pas de paroles
. . re celle adoration, ce culte.
— Ltriu.e incarnation de toulesles vertus puissantes, que ' l Bo lap te, reprit Cûrvisart. Quoi qu'il
..leuaut, il laissera dans l'histoire un nom que nos petits-enfants îépéleronl avec fierté et avec amour.
— Voici ce qu'a dit en plein conseil des Anciens l'un des membres les plus influents, reprit Seiguelay, qui parcourait toujours son journal.
Et il lut à haute v ix :
— C'est aujourd'hui qu'il faut faire retentir le chant des victoires ; c'est aujourd'hui qu'il faut parerde fleursla statue delà Liberté! Peuple français, c'est aujourd'hui ta fête ; le héros dont la gloire est inséparable de ton indépendance et de la grandeur vient de toucher le sol de la République.
— Qui a dit cela? demanda Uranie.
— Ce n'est pas moi, répondit une voix enjouée; mais si je ne l'ai pas dit, je vous affirme que je le pense !
— Ah! maître Raguideau, dit madame Geoffriu eu se levant pour saluer le nouveau venu.
La pendule sonna.
— Neuf heures et demie, cria Ferdinand en riant.
MAITRE RAGUIDEAU
Maître Raguideau, notre ancienne connaissance du Roi des gabiers, était toujours et plus que jamais, le notaire à la mode parmi la société parisienne. D'une loyauté et d'une droiture de conscience reconnues par tous, le digne notaire trouvait chez ses clients, non seulement une sympathie basée sur l'estime qu'il méritait, mais encore une affection véritable. On l'aimait etpourses excellentes qualités etpour la brusque franchise avec laquelle il donnait ses conseils,
Depuis que nous avons rencontré maitre Raguideau, une récente maladie avait fait tomber son embonpoint naissant et avait altéré son teint. Plus élancé, plus pâle, maitre Raguideau avait dans ses manières un parfum de l'ancienne cour qui faisait sourire d'aise ses belles clientes. C'était la distinction même que ce spirituel tabellion, qui, après avoir dressé le contrat de mariage du général Bonaparte, devait stipuler un jour les actes de dotation d'un empereur à une impératrice.
— Eh bien ! dit en souriant Lucile, vous devez être joyeux, chermaitre; voici votre illustre client qi»i revient.
Le notaire fit une légère grimace.
— Hum ! dit-il, si le général Bonaparte est aujourd'hui mon illustre client, comme vous le dite6 si bien, madame, ce n'est pas ma faute.
— El le général vous a-t-il gardé rancune de la triste opinion que vous manifestiez jadis à son égard? demanda Lucile.
— Le général! s'écria maître Raguideau; j'ai l'honneur d'être au mieux avec lui. Le général Bonaparte est l'un de ces hommes extraordinaires à qui l'on peut tout dire parce qu'ils sont aptes à comprendre toul. Avant son départ pour l'Egypte, et alors que je venais de dresser pour lui quelques actes, je lui rappelai moi-même l'opposition que j'avais manifestée jadis à propos de son mariage. Il me laissa dire ; puis comme il ne me répondait pas :
— A ma place qu'eussiez-vous fait, mon général? lui demandai-je.
— Ma foi, me répondit-il en souriant, j'eusse fait comme vous si j'eusse été le notaire au lieu d'être le mari!
Puis prenant un ton plus sérieux, il ajouta :
— C'est précisément parce que vous vous êtes opposé à mon mariage que j'ai en vous la p'.usgrande confiance. — Mais, reprit maître Raguideau en s'avançant vers madame Geoffrin, quelqu'importante que soit l'arrivée en France de mon illustie client, il est une autre nouvelle, madame, que j'ai hâte de vous communiquer.
— Qu'est-ce donc? demanda madame Geoffrin.
Et voyant l'hésitation discrète de ceux qui l'eatouraient :
BII3I-TAPIN
— Obi ajouta-t-elle vivement, ce que maître Raguideau a à m'appreudre, il doit pouvoir le faire devaut mes meilleurs amis, u'est-ce pas?
— Sans doute, répondit le notaire.
— Alors qu'est-ce que c'est ? prenez un siège ! asseyez-vous là et parlez vile.
— Madame, commença le notaire d'une voix grave, il s'agit encore de ces crimes commis à quelques pas de chez vous...
— Ah ! fit madame Geolfrin avec un mouvement de répulsion.
— Pardonnez-moi, mais il faut que je vous en parle. Vous savez que les deux familles étaient celles des deux frères, MM. Louis et Arnold de Courmont?
— Oui, j'ai appris leurs noms.
— Lorsque M. de Gharney est venu ce matin chez moi, poursuivit le notaire au milieu de l'attention générale, et qu'il me pria de faire dresser un acte de donation et d'acceptation de tutelle en faveur de l'enfant échappée aux meurtriers, je me mis en quête immédiatement de tous les papiers appartenant aux victimes aQn de savoir les noms, prénoms, qualités, et être à. même enfin d'accomplir toutes les formalités requises.
En vertu de l'excellente action que voulait accomplir sur l'heure M. de Charney, les magistrats ne firent aucune difficulté de me confier, sur le reçu que j'en donnai, tous les papiers recueillis sur le théâtre du crime et appartenant à la famille de Courmont. Je connus ainsi le non. de la famille des deux hommes et celui de la famille des deux jeunes femmes, car toutes deux étaient sœurs et se nommaient Sophie et Elisabeth Romilly. Dans les papiers je trouvai également les deux coutrats de mariage remontant à quelques années de date, et accompagnés de donations en bonnes formes, par lesquelles donations les deux ménages s'abandonnaient réciproquement tout ce qu'ils pouvaient avoir pour le présent et l'avenir, en cas de mort d'eux et de leurs enfants.
Au reste, continua le notaire, ces donations me parurent tout d'abord devoir être sans valeur pour l'unique héritier subsistant, car, d'après un double d'invontaire de la maison de commerce remontant seulement à l'année dernière, l'actif dépassait à peine le passif pour les deux négociants. Selon les preuves que j'avais devant les yeux, les citoyens de Courmont étaient de fort honnêtes gens, pouvant vivre de leur iudustrie, mais n'ayant pas encore pu amasser un capital.
Dans ces circonstances, l'acte généreux que voulait faire M. de Charney était donc un bienfait sans nom pour la malheureuse petite fil le qui allait se trouver à la fois sans parents et sans fortune. Je m'empressai donc de faire dresser cet acte, et M. de Charney le signa.
Vous n'ignorez pas mesdames, poursuivit maître Raguideau, que, d'après les lois qui nous régissent, tout acte notarié, pour èlre valable, doit être passé, ainsi que l'explique la formule : « devant maître un tel et son collègue? »
Voulant faire le dépôt de l'acte que 11. de Charney i do signer, je me rendis donc chez mon collègue pour satisfaire à la dernière formalité légale. Desmont prit le papier et le parcourut des yeux, tandis que je me chauffais tout en lui expliquant en quelquos mois le motif qui avait présidé à la généreuse action do M. do Charney.
« A.rjge-Adellne-Armande de Courmont, dit mon collègue in lisant la teneur de l'acte, niais j'ai connu particulièrement une famille de Courmont...
— Où cela ? il aud.ii-jo.
— En Normandie.
— Cela e.-rl vrai! dis-jo frappé d'un souvenir qui
naissait subitement, Vous avez été notaire à Louviers avant de l'être à Paris.
— Et c'est mon gendre qui a repris ma charge à Louviers.
— Eh bien! mais ces deux malheureux Courmont habitaient Elbeuf !
— Elbeuf! s'écria Desmont, ce sont les Courmont d'Elbeuf ! mais ce sont d'anciens clients de mon étude! C'est mon gendre qui les a mariés, et, pour une affaire récente, j'ai même ici tout un dossier les concernant.
— Quelle affaire? demaudai-je.
— Un procès qu'ils ont eu à soutenir contre un oncle.
— Un oncle de qui ? d'eux ou de leurs femmes, car les deux dames de Courmont étaient sœurs, n'est-ce pas?
— Oui ! c'est bien cela. C'était effectivement un oncle de leurs femmes, mais oncle par alliance, le plus étrange et le plus singulier personnage que tu puisses imaginer. Je l'ai beaucoup connu ! Le procès était fort important : il s'agissait de cent trente-deux mille livres sterling 1
— Deux millions trois cent mille livres argent de France 1 m'écriai-je avec stupéfaction. »