‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 120 sur 220 · UN COUP DU SORT · texte numérisé non relu

UN COUP DU SORT

Insensiblement tous les personnages rassemblés dans le salon de madame Geoffrin s'étaient rapprochés do maître Raguideau, et attirés par l'attrait de sa parole facile, entraînés par l'intérêt que provoquait son récit, tous formaient un cercle attentif dont le notaire était le point central.

Pour mieux se faire entendre et comprendre de tous, maître Raguideau te penchait, en parlant, à droite, à gauche, se retournait à demi, mais à chaque point important de ses phrases il s'adressait plus directement à madame Geoffrin.

Il était évident que le dénouement encore ignoré de l'histoire devait intéresser particulièrement la mère de Ferdinand et d'Amélie. En entendant prononcer la somme réellement formidable que le notaire venait d'énumérer, chacun s'était récrié, en ouvrant de grands yeux :

« Deux millions trois cent mille livres! répétait-on avec un accent de doule.

— Cent Irenle-deux mille livres sterling! reprit m dire Raguideau en appuyant sur les mots, celi fait bien deux millions trois cent mille francs, sans compter le change qui, par le temps qui court, est encore de trois et demi eu faveur de la livre anglaise, ce qui ne laisse pas que de faire un assez joli appoint.

— Mais pourquoi parlez-vous de livres sterling, monsieur Raguideau, puisqu'il s'agit de Français, et par conséquent d'argent français? demanda Léopold.

— Il s'agit de Français, soit, cher monsieur, mais il s'agit d'argent anglais. Le but du procès était, pour M. de Roslange, l'oncle par alliance des deux dames de Courmont, de se raire déclarer par le tribun. il Iranç.iis seul et unique ; ro iïi taire île celle somme considérable placée jadis sur la unique d' \njrlo terre par lu pèro des dames de Courmont, M. Romilly, il y a déjà quelques années.

— A qui revenait cet argent ? demanda Maurice.

— Là était précisément la question, car M. Romilly était mort sans tester.

— Alors ses enfants devaient hériter.

— Oui, si la fuilune de M. Romilly eût été sienne propre; mais M. Romilly avait une sœur, laquelle, sou Irère mort, réclama la totalité de celte fortune comme lui appartenant. Suivant elle, son Irère n'avait été que le dépositaire do cet argent) qu'ollo l'avait chargé do

porter en Angleterre; elle montrait à l'appui de son assertion une foule de lettres de M. Romilly qui, effectivement, semblaient rendre fondée son assertion. Malheureusement pour la clarté du procès, cette sœur de M. Romilly mourut subitement, alors que l'affaire était plus que jamais en suspens. Elle s'était mariée récemment, quoique n'étant plus tout à fait jeune : elle avait épousé M. de Rostange; ils n'avaient pas d'enfants.

La femme morte, M. de Rostange exiba un acte de donation entre-vifs, acte parfaitement légal, indiscutable, et en sa qualité d'unique héritier de la défunte, il continua le procès, qui ries lors devenait le sien.

Sur ces entrefaites, la famille de Courmont retrouva d'autres lettres de la sœur de M. Romilly, lettres qui annihilaient toutes ses assertions relativement à la possession de la fortune et qui prouvaient qu'elle avait bien confié des fonds jadis à son frère, mais que ces fonds ne montaient qu'à la somme de cinquante mille francs.

Cela est possible, dit l'avocat de M. de Rostange, mais c'est avec ces cinquante mille francs que M. Romilly aacquisl'immense fortunedontil étaitdétenteur. Il n'a agi que comme intermédiaire, comme agent de sa sœur : elle seule courait les chances de perte, elle seule devait courir les chances de gain. Il n'y a pas eu d'acte d'association entre eux, et la preuve que 51. Romilly n'avait point de fortune, c'est que ses "filles ont épousé MM. de Courmont sans dot.

— Cela était vrai, poursuivit maître Raguideau, mais ce qui était, vrai également, ce qu'il résultait de la correspondance de M. de Romilly, c'est qu'à plusieurs reprises il avait essayé de faire parvenir à ses enfants des sommes importantes, et que les circonstances seules de la guerre s'y étaient opposées.

Or, en annonçant successivement ces différents envois, M. Romilly parlait de cet argent comme lui appartenant en propre. Dans sa nombreuse correspondance avec ses gendres et avec ses filles, jamais un mot concernant celte fortune comme appartenant à f>a sœur ou provenant d'elle n'était prononcé.

Ces lettres étaient donc en opposition directe avec cefles exhibées par madame de Rostange.

Rientôl de singuliers bruits circulèrent: on dit, et des médecins déclarèrent, que feu madame de Rostange n'avait pas la. tète bien saine; on affirma qu'elle était absolument sous la tutelle de son mari. Enfin il lut prouvé que jamais, en aucune circonstance, avant l'époque de son mariage, madame de Rostange n'avait parlé de celte fortune immense dont son frère était détenteur à l'étranger.

L'avocat des Courmont alla plus loin, il fouilla dans la vie passée de M. de Rostange; il prouva que cet homme avait été un ancien mauvais sujet perdu de dettes, qu'il paraissait s'être rangé depuis plusieurs années, il est vrai; mais de tous ses antécédents peu honorables il conclut que les prétendues lettres de M. Romilly à sa sœur, et servant de base au procès, étaient fausses; et il paraît que le tribunal de Louviers fut de son avis, car il débouta M. de Rostange de sa demande, le condamna aux dépens, et déclara mesdames de Courmont seules héritières de leur père, déclaré seul propriétaire de l'immense fortune demeurée placée sur la banque d'Angleterre.

Inutile de vous dire, poursuivit maître Raguideau, que tout ce que j'ai l'honneur de vous apprendre là, c'était mon confrère qui m'en donnait connaissance. Je l'écoutais avec un intérêt croissant.

— Et quand ce jugement a-t-il été rendu? lui demandai-je.

-r Il y a dix jours seulement, me répondit-il. Mon gendre m'a envoyé toutes les pièces du procès, que j'ai reçues avant hier, il m'annonçait également la prochaine arrivée à Paris de MM. de Courmont, qui venaient

ici afin de s'entendre sur les moyen: à employer jrour faire rentrer eu France cette immense fortune déclarée leur. Je ne les attendais, d'après la lettre de mon gendre, que dans quelques jours. J'ignorais complèlement leur arrivée à Paris.

— Ainsi, dis-jesaus pouvoir revenir encore de mon étonnemeni, cette petite orpheline en faveur de laquelle je viens de faire signer une donation de vingt mille francs est archimillionnaire?

— Sans doute 1 c'est l'unique héritière des deux familles de Courmont auxquelles revenait tout» celle fortune.

— Confiez-moi tout ce dossier, que je l'examine, cher maître, dis-je à mon collègue. Il me donna toutes les pièces ; je passai quatre heures à les compulser. 11 y avait là tous les renseignements désirables sur les familles de Courmont et Romilly. J'allais avoir achevé, et je m'apprêtais à clore les notes que j'avais prises, quand tout à coup je laissai échapper une exclamation de surprise.

Et se plaçant en face de madame Geoffiin, qu'il regarda fixement.

— Voire cher mari, poursuivit le notaire eu ehangeant de ton, vous a souvent parlé de sa famille, n'tislce pas?

— Sans doute, répondit madame Geoffrin, très étonnée; mais je ne vois pas...

— Son grand-père avait deux frères ?

— Oui, l'un mort à Paris, dans son lit, l'autre tné en Amérique auprès de M. de la Fayette. Le premier sb nommait Jules, le second Alfred.

— Cet Alfred s'était marié en Amérique et 0 »*ait eu un enfant, une fille?

— Oui, dit encore madame Geoffrin ; mais cette jeune cousine germaine de mon mari, nous ne l'avons jamaij connue ; tout ce que j'ai su, c'esl qu'elle était retenue en France. A cette époque, c'était avant 1780, j'étais e# Allemagne avec mon mari. Il paraît qu'ensuite elVtest retournée en Amérique avec sa mère. Depuis' je n'çfi ai jamais entendu parler, et cera se comprend, Tes troubles des dernières années ont occupé tous les esprits.

— Eh bienl dit maître Raguideau d'un tou triomphant, savez-vous ce qu'elle est devenue celte cousfae germaine?

— Elle est revenue une seconde fois en France ?

— Oui ; et celle fois elle y a épousé M. Romilly.

— Le père des dames de Courmont?

— Précisément; elle était leur mère, et par co'ns'équent la grand'mère de cette malheureuse petite orpheline que M. de Charney voulait si charitablement doter.

Il y eut un moment d'élonnement général.

— Ah ! voilà qui est étrange, dit madame Gteoffrin.

— Mais, s'écria Ferdinand, cette petite fille est notre parente, alors.

— Elle n'a même absolument que vous pour parents, j'en réponds, dit maître Raguideau.

— C'est ma cousine? dit Amélie.

— A un degré assez éloigné, ajouta Lucile «a souriant.

— Maismon pèreétaitle cousin germain desa grand'mère ; sa mère était donc notre cousine issue (te germain, et elle est, elle, notre parente a» quatrième degré.

— Ce qui, dit en riant le comte d'Adoré, tous permettrait d'en hériter si vous étiez plus jeune qu'elle, puisque la loi renvoie l'héritage jusqu'au «jnq«*ème degré.

— Mais, dit madame Geoffrin, si cette enfant ast ma cousine et qu'elle n'ait que moi pour unique parente, j'en prendrai soin. Cependant, non; je ne puis le faire, ajouta madame Geoffrin après avoir réûéehi.

— Pourquoi ? demanda Corvisart.

— Elle est trop riche, dit simplement la veuve.

Il n'y eut qu'un mouvement parmi tous les auditeurs.

— Ah! s'écria Lucile, tout le monde vous connaît trop pour ce que vous êtes madame, pour qu'uue hésitation de votre part soit permise.

— D'ailleurs, qui veillerait sur cette enfant? dit Corvisart.

— M. de Charney adoptait bien l'enfant pauvre, ajouta maître Raguideau; cet acte dressé par moi répondrait à tout si une voix s'élevait. M. de Charney ne va-t-il pas être de votre famille?

Amélie rougit violemment.

— AUodsI allons! continua en souriant le notaire, ne m'en veuillez pas de mon indiscrétion, ma belle petite cliente. J'ai dans ma poche votre contrat de mariage, que j'avais préparé et que je voulais communiquer ce soir même à votre mère.

Et maître Raguideau, prenant le bras de madame Geoffriu, l'entraîna doucement à l'écart. La conversation générale continua sur les événements si différents et cependant si extraordinaires de la journée.

Maurice, que le comte d'Adoré avait essayé maintes fois d'engager dans un entretien particulier, semblait d'une gaieté et d'un entrain merveilleux. Tenant le dé de la conversation, il charmait les dames qui l'entouraient, lorsque la pendule sonua l'heure.

— Ab mon Dieu ! minuit, dit madame Chivry.

— Minuit déjà, ré^éta-t-on.

Et, comme toutes les dames se levaient pour prendre congé, un violent coup de sonnette retentit à la porte d'entrée de la maison.

— Qui donc peut vapir à cette heure? dit madame Geoffrin avec étonnement.

Maurice avait f,iit un geste d'inquiétude; on attendait. Des pas rapides retentirent dans le vestibule précédant le salon, et comme Mariette, la camériste, ouvrait la porte, le battant s'écarta violemment et Dupuylren fit irruption dans le salon.

Le jeune médecin était extrêmement pâle; ses regards étaient «ombres et une émotion violente se lisait sur sa physionomie. Corvisart courut au-devant de lui.

— Qu'avez-rous done? lui demanda-t-il.

Page 1