‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 121 sur 220 · ARMANDE · texte numérisé non relu

ARMANDE

Tout le monde entourait Dupuylren, et les questions pleuvaient sur lui avec la rapidité et la profusion de la grêle. Dupuytreu, quoique toujours fort pâle, parut avoir recouvré son sang-froid.

— Quand je suis parti d'ici, commença-t-il, quelle heure pouvait-il être?

— Neuf heures I répondit vivement Ferdinand. Je puis vous l'affirmer d'autant plus sûrement que quelques instants après je fis la remarque, à propos de l'exactitude de maître Raguideau, qu'il serait ici à neuf heures et demie, et une demi-heure environ s'est écoulée entre votre départ et son arrivée.

— i.v i bien cela, reprit Dupuylren. Eu quillaut ce salon, j>' rae rendis chez moi. Je demeure assez loin d'ici, tous le savez, puisque j'habite la rue de la il ipe. l ■*« Mlnt plus d'une demi-heure pour roga-

.i domicile, de sorte qu'il était environ dix

res moins un quart lorsque la femme du cou* i rge,

l'avais laissée à la garde de l'enfant, m'ouvrit ma

i i que f avsrfs quitté la petite fille, elle allait aussi

bien le. Le pansement que j'avais u,.; ' ,' isur

lit en bonne voie, et jv battre Tidorftwaement la fièvre n i

qu'alors n'avait Lut aucun progrès. Quand }<•

au contraire, je fus frappé du changement subit qui s'était opéré dans l'état de la malade.

Son front était rouge, ses joues empourprées, ses lèvres fortement carminées Sa respiration difficile, gênée, sifflante : la fièvre s'était emparée d'elle avec une violence que je ne pouvais m'expliquer. Je voulus visiter et examiner les blessures.

Ces blessures, continua Dupnytren en changeant de ton, je ne sais si je vous l'ai dit, consistaient en deux coups d'un instrument tranchant, portés l'un à l'épaule, à la uais-ance de la clavicule, et l'autre à la poitrine, dans la région du cœur. La première blessure était profonde, la plaie, béante et larg>, avait rendu beaucoup de sang ; la seconde était de beaucoup moins grave : la lame de l'instrument avait glissé sur les côtes et n'avait fait que déchirer les chairs, sans attaquer un organe spécial,

Je le répète, alors que j'avais pansé ces blessures pour la dernière fois, c'est-à-dire quelques heures auparavant, elles m'avaient paru être dans l'état le plus satisfaisant. La cicatrisation devait s'opérer avec celte rapidité qu'elle acquiert chez les jeunes enfants, dont les tissus cellulaires ont une si grande élasticité et sont d'un rapprochement si facile. Il n'existait pas la moindre trace d'inflammaiion : c'était là ce qui m'avait donné le nr illeur espoir et qui m'avait fait supposer que la fièvre, toujours si pernicieuse à la suite d'une blessure, ne se développerait pas.

Aidé par la concierge, je procédai à la visite des plaies, mais je n'avais pss achevé d'enlever les bandages, que je poussai un cri d'élonnement.

— Que s'est-il passé en mon absence ? demaudai-je à la concierge.

— Rien, docteur, me répondit-elle.

— Vous avez défait ces bandages!

— Moi ! s'écria la femme. Je vous jure que je n'ai rien défait du tout.

— Ces bandages ont été déplacés par vous ou par un autre.

— Mais non ! Personne n'est entré !

Cependant j'étais certain de ce que j'aflrmafe, continua Dupuylren ; les bandages n'étaient plus placés ainsi que je les avais mis. La main qui y avait touché devait, quoique habile, être étrangère à la chirurgie, car les bmdes de toile n'étaient plus disposées suivant no; habitudes.

J'insistai de nouveau auprès de la concierge.

— Je suis certain que vous avez louché à ces bandages 1 répétai-je.

— Mais non ! puisque je vous le jure !... répondit la femme avec u i accent de sincérité auquel je ne pouvais refuser de croire.

— Vous vous êtes absentée alors?...

— Mais docteur...

— Répoudez ! Vous avez quitté cette chambre?

— Et bien ! oui, mais je n'ai été absente qu'une minute.

— Enfin vous avez laissé seule la petite ?

— Une minute à peine.

— Je vous avais défendu de la quitter ! dis-je avec colère.

— Mais, docteur, c'est le pr I e qui m'a appelée pour me donner un ordre.

Je n'écoulais plus la femn

— Qui donc a pu s'introduire ici? me de dais -je.

ne l'enfant pa i souffrir, je me rap»

— Et les plail

— Elles étaient d alarmant. Los chair étalent tum l'un brun bh i 0

i i là, l'endure plcra précis ti

— El vous n'aviez rien remarque avant?

— Rien, absolument ripu.

— Voilà qui e^t étrange ! La grangrène De se développe chez les jeunes enfants blessés par accident que dnns les circonstances les plus exceptionnelles... Que fites-vous ?

— Je m'apprêtai à cautériser. Je cherchai du nitrate d'argent, et, bien que je fusse certain d'en avoir placé dans mon bureau le matin même, je ne pus retrouver mes crayons.

Impatienté, je descendit rapidement pour courir chez le pharmacien voisin. J'allais atteindre sa boutique, loisque des pas précipités retentirent derrière moi, et j'entendis une voix haletante m'appeler distinctement.

Je me retournai : un homme, à bout d'haleine, épuisé par une course récente, se cramponna à mon bras :

— Docteur! docteur! me cria-t-il d'une voix suppliante. Ah! c'est vous enfin!

— Que voulez-vous ? demandai-je eu faisant un effort pour me débarrasser.

— Venez ! venez!

Et l'homme voulait m'entrainer.

— Qui étes-vous ? que voulez-vous ? repris-je.

— Je suis un malheureux dont la femme se meurt! séciia mon interlocuteur. Elle vient de tomber frappée d'une attaque d'apoplexie ; il n'y a pas une minute à perdre pour la sauver !...

— Mais... dis-je en héritant.

— Il n'y a pas à hésiter. Venez, docteur, c'est à deux pas; d'ailleurs, j'ai lama voiture. Je viens de chez vous, on m'a dit que vous sortiez à l'instant, je me suis élancé sur vos traces: je vous ai rejoint, je ne vous quitte pas ! Venez.! j'ai quatre enfants qui Léuiront le sauveur de leur mère.

Eu parlant ainsi l'homme m'entraînait vers une voiture que je voyais effectivement statiounaire à quelque distance, nue devais-je faire? Je ne pouvais refu- .- i. Une attaque d'apoplexie ne pardonne pas et demande à être combattue sans retard. Je pensai que la gangrène, chez l'enfant, ne pouvait pas fa re des progiès tellement rapides que je ne revinsse pas à temps un quait d'heure plus tard, et je me décidai à suivre l'homme, qui se tenait toujours cramponné à moi.

— Je vais monter auprèsducocherpour lui indiquer la route, me dit-il en me poussant dans la voiture et en refermant la portière.

Los chevaux partirent au galop dans la direction de la rue de Grenelle. La nuit est liés noire, et e ne me - pas compte, dans le premier moment, delà directiou que je suivis. Cependant, au bout de quelques il i me enibla, au train dont nous roulions, que ii us avions dû Faire déjà une assez longue a ête à la portière et je reconnus les abo: alides. J .niai mon homme.

— M"us arrivons! me ciia-t-il.

La voilure roula plus rapidement et bientôt nous

s le Champ de Mars. Pa -saut derrière l'École

militaire, nous sortîmes de Paiisetuons entrâmes

i G .La viiiure s'arrêta, je descendis, mon

guide était déjà à terre. Il ouvrit la porte d'une main

cl me guida de l'autre dans un escalier tortueux. Il

i . u rat de cave.

N rus i aies le qualiième étage et je pénétrai

i pèce de galetas. Une femme était éten-

ur un lit de sangle. Je m'approchai : la malheu-

iure avait la face violacée, la bouche con-

icspiration embarrassée. Je poussai un

Cl f.

— Cette femme n'est pas malade, dis-je, elle estivrel

— Ivre ? répétèrent les auditeurs de Dupuytren.

— Oui, la misérable était ivre morte, dans l'incapa-

cité absolue de tenterun mouvement ni de prononcer un mot. Eu regardant autour de moi, j'aperçus un éventaire dans un coin et des fruits entassés sur une table boiteuse, tout l'attirail d'une roTeudeuse des quatre saisons. L'homme ne disailmol et paraissait tout houteux.

— Cette femme est ivre! répétai-je. Elle n'a besoin que de sommeil. Le diable vous emporte, pourm'avo i dérangé à propos de cette mauvaise !...

— Je vous demande pardon, mille pardons I me '1 mon interlocuteur. Jamais ma femme ne se grise, voyez-vous, ce qui fait, que dans le pr*sai«r moim ni, j'ai été effrayé... Monsieur le médecin, pardonnezmoi, je vous en supplie !

Je mediiigeai vers la porte, l'hornma nie suivit en me demandant timidement de fixer le prix de m;, visite.

— Je ne veux rien ! dis-je en descendant les escaliers.

— Au moins, docteur, poursuivit l'homme, qui me suivait, veuillez reprendre, pour vous en retourner, la voiture qui vous a amené ; je l'ai gardée exprès, et vous n'en trouveriez plus dans Paris à celte heure.

Cette fois je ne refusai pas, car ce qu'il disait était vrai.

Je sautai dans le véhicule en criant au cocher :

— Rue de la Harpe et biûle le pavé!

La voiture repartit avec une vitesse plus graude encore que celle avec laquelle elle m'avait conduit. Bientôt même cetle vitesse acquit une telle violence, qu'elle devint inquiétante.

— Moins vile! criai-je au cocher.

Il ne me répondit pas. J'apercevais les murs de Paris quand, au lieu de pénétrer dans la capitale, la voiture s'élança à droite.

— Mais, tu n'es donc plus mailre de tes chevaux ! criai-je encore.

— Non, me répondit le cocher, mais n'ayez pas peur : quand ils auront couru un peu, ils se fatigueront...

— Vous étiez emporté ? dit madame Chivry en frissonnant à la pensée de l'accident du matin.

— J'élais emporté, reprit Dupuytren. Que vous dirai-je? la voiture Suit par se briser. Comment ne fus-je pas brisé, moi-même î je l'ignore Je revins à pied chez moi; j'étais demeuré absent plus d'une heure.

Quant je regagnai mon domicile, poursuivit Dupuytren après un silence, quand j'arrivai auprès de l'enfaut malade, je trouvai la concierge tout en larmes. Durant mon absence, la gangrène avait fait des pro- -i étrangement rapides, que l'enfant était mort.

— Mort? s'écria-t-on.

— Mort? répéta maître Raguideau en s'avançant.

— Oui, la petite fille est morte, reprit Dup lytren, et cette mort me parait tellement extraordinaire, que je viens prier le docteur Corvisart de venir avec moi en constater les causes. C'est parce que je savais trouver le docteur ici que j'y suis venu.

— Mort! mort ! répétait-on aveestupeur.

— Mort I disait maitre Raguideau, comme s'il n'eût pu revenir de son étoimeraenl. L '.enfant que vous avez recueilli, docteur, est bien l'enfant échappé la nuit dernière aux assassins, la tille de M. Arnold de Courmout, celle que M. de Charney, ici prébent, avait voulu adopter?

— Sans doute ! répondit Dupuytren, étonné luimême de l'insistance du notaire.

— Et cette petite fille est morte à cetle heure, vous en êtes certain ?

— Que trop certain.

Et se tournant vers Corvisart :

— Venez-vous! ajouta Dupuytren.

Les deux médecins sortirent précipitamment.

— Oh! quelle affreuse aventure 1 dit madame GeoffriD. Le bou Dieu u'a pas voulu que je prisse soin de cette pauvre chère petite !

— Madame, dit gravement maître Raguideau en s'avançanl, je déplore comme vous cette pénible catastrophe, mais vous héritez de deux millions trois cent mille livres I

l'héritage.

Madame Geoffrin était demeurée stupéfaite, comme foudroyée ; tous ceux qui l'entouraient la regardaient avec un ébahissement presque comique, et tous ces regards se reportaient ensuite vers le notaire. Amélie et Ferdinand eux mêmes ne paraissaient pas comprendre. Maître Raguideau prit sa tabatière, y puisa longuement et, se barbouillant vigoureusement les narines, signe infaillible chez lui, de la plus grande préoccupation!

— J'ai l'honneur de vous répéter, reprit-il, que vous héritez de deux millions trois cent mille livres, sans compter le change.

Et comme personne ne répondait encore.

— Ainsi que je vous l'ai expliqué, poursuivit le notaire, vous êtes la seule et unique héritière de la famille de Courmont, partant vous héritez, eux morts, de tous leurs biens, argent liquide, contrats, meubles et immeubles. Cola est parfaitement clair.

— Quoi ! s'écria enfin madame Geoffrin après un nouveau silence, cette fortune...

— Est la vôtre.

— Impossible !

— Parfaitement possible, heureusement pour vous et vos enfants.

— Non, non, cela ne se peut!... D'ailleurs èles-vous certain que je sois parente de cette famille de Courmoul?

— Très certain, chère madame. Faut-il reprendre mes explications? Cette petite fille qui vient de mourir était votre cousine, et elle u'avait que vous pour unique parent.

— Cependant sou oncle, ce Roslange... fit observer le comte d'Adoré.

— Celui-là n'a aucun droit à la succession, dit vivement le notaire. Le jugement du tribunal a déclaré nulles ses prétentions à ladite succession, et les prétendues lettres recounues fausses ne lui permettent pas de tenter la plus légère réclamation. Je vous répèle que j'ai visité tous les papiers de la famille, et le duule ne saurait être permis. Vous êtes bien, madame, la seule et unique héritère de son immense fortune.

Un nouveau silence, plus profond, plus solennel encore, suivit cette explication si claire et dont la conclusion fusait île la maîtresse de la maison l'une des femmes les plus riches de France.

— Il faudra réaliser celtesommc en Angleterre, poursuivit maître Raguideau, et aviser aux moyens de la faire parvenir en France, ce qui ne saurait offrir de

nie- difficultés. Dès demain, madame, je vais m'enlendre avec mon collègue et procéder aux démarches nécessaiies pour établir d'abord vos droits incoutesta-" blés, puis pour vous mettre en possession enfin de ce splendide héritage

Madame Geoffrin regardait ses amis, qui la regardaient à leur tour, et tous les regards se croisaient au milieu du mutisme général avec une éloquence intraduisible. Enfin, emportée par l'un de ces sentiments si compréhen iblos en semblables circonstances, »iiul;iiiie GéoffriD saisit dans ses bras sa fille A iin'lie, qui était près d'elle, el, tendant la main à son (ils, «11» pressa ses deux enfants sur sa poitrine en éclatant en sauglots.

— Oh! dit-elle en s'arrôtant subitement et comme obéissaut à un sentiment qui se faisait subitement jour dans son âme, Dieu m'est témoin que ce n'est pas de joie que je pleure !... Quelque magnifique que le destin fasse le sort de mes enfants, je renoncerais de grand coeur et sans hésiter à celte fortune, si je pouvais rendre la vie à l'innocente créature dont l'âme vient de s'envoler vers le ciel !

Tous les assistants étaient très émus, et des larmes perlaient au bord des cils de Lucile, d'Urauie, de madame Chivry et de sa fille. Par un môme élan, les quatre femmes se rapprochèrent du groupe formé par madame Geoffrin, sa fille et son fils!

— Oh! chère, amie, dit vivement madame Chicot j nous vous connaissons trop bien tous pour douter de , vos nobles sentiments. L'instant ne saurait être heureusement choisi pour se réjouir, mais cependant permettez à vos meilleurs amis da vous dire que, puisqu'un désastre aussi grand devait frapper et anéantir toute une malheureuse famille, il y a une sorte de consolation pour les coeurs honnêtes à voir celte immense fortune placée entre des mains généreuses et charitables comme les vôtres.

Les hommes étaient demeurés un peu eu arrière. M. de Charney, l'œil pensif, le front sombre, l'expression du visage soucieuse et péniblement affectée, se tenait plus encore à l'écart.

Ferdinand remarqua cette allitude du futur époux de sa sœur. Quittant aussitôt sa mère, qu'il força doucement à se rasseoir dans son fauteuil et que ses amies entouraient, il marcha vers Aunibal et lui tendit les mains avec un geste empreint d'une vraie cordialité,

M. de Charney répondit à l'amicale démonstration du jeune homme.

— Mon frère, dit Ferdinand.

— Chut! répondit Annibal en secouant doucement latête, ne dis pas ce mot : il me fait mal !

— Comment? » s'écria Ferdinand avec élonnement.

Annibal ne répondit pas; paraissant prendre une brusque résolution et quittant son interlocuteur, il se dirigea vers madame Geoffrin. Chacun s'écarta tous les regards étaient fixés sur cet homme dont la situation, eu présence de l'événement inattendu, parais-ail bien difficile.

. — Madame, dit Annibal d'une voix émue, vous êtes à cette heure entourée d'amis trop dévoués, dont j'apprécie trop bien l'honorabilité et l'affection qu'ils vous portent, pour hésiter à parler ainsi que je vais le faire, ainsi que ma conscience exige que je le fasse.

M. de Charney s'arrêta : son émotion allait croissant et ne paraissait pas lui permettre d'être maître de luimême.

— Je vous écoute, mon ami, dit madame Geoffrin d'une voix douce; mais je ne comprends pas, je vous l'affirme, où vous voulez en venir.

— Vous allez me comprendre, madame, reprit Annibal.

Lorsqu'il y a quelques mois j'eus l'honneur d'être accueilli dans votre maison, je m 'aperçus prompte ment que le plaisir, le bonheur même (permettez-moi d'employer ce mol) que j'éprouvais a franchir le seuil de votre porte avait uue cause qu'il était de mon devoir d'honnête homme de vous révélei pro triplement...

Je n'hésitai pas, vous pouvez me rendre justice, madame, et sans employer do grands détours, je vins un matin m'ag'Miouiller devant vous, et là, mes mains dans los vôtres, puisant du courage dans vos bienveillants regards qui me caressaient si doucement, je vous dis (JU6 j'avais toujours été privé delà tendresse d'une mère, 0116 pas une bouche féi"'' v'" ne m'avail appelé mon (i'.x, cl que je venais n\ pplior, au

l-'erdinand repassa dans la chambre de sa mère, lui offrit le breuvage rafraîchissant. (Page 84.)

nom de mon bonheur à venir, de me rendre, à moi homme, cette part de tendresse dont le ciel m'avait privé enfant.

Oh I je vous vois encore, madame ! J'étais là, devant vous, anxieux, hésitant, attendant mon sorl... Vous étiez émue, vous rougissiez, et vos mains frissonuaient dans les miennes, mais ces mains ne se retiraient pas... Enfin votre tète se pencha vers la mienne, vos lèvres s'approchèrent de mon front, et ce fut dans un baiser queje reçus, pour la première fois, ce titre si doux qui émeut si fort et qui me fit vous prendre dans mes bras en vous disant avec des larmes : « Ma mère I » C'était la première fois aussi que ce nom sortait de mes lèvres.

En ce moment mademoiselle Amélie entrait; j'étais toujours agenouillé. Elle accourut vers vous, je me tournai vers elle, et, joignantes mains, je lui disque je l'aimais!

. Oh ! continua M. de Charney avec véhémence, je vivrais cent ans que jamais le souvenir decelte scène ne s'effacera de ma mémoire.

Annibal s'arrêta de nouveau plus ému encore que précédemment. Son émotion, au reste, avait gagné tous ceux qui l'entouraient, et qui l'avaient écouté dans un religieux silence. Il avait parlé avec un tel accent de simplicité et de conviction sincère, que les dames n'avaient pu s'empêcher d'approuver de la paupière, et les hommes avaient souri doucement.

Madame Geoffrin tenait sa fille par la taille; Amélie avait enfoui sa jolie tète dans la collerette de sa mère, Ferdinand avait l'œil humide.

— Je me rappelle toute cette scène, mon ami; dit madame Geofïïin, je me la rappelle avec une douce émotion, et elle ne sortira non plus jamais de ma mémoire; mais, encore une fois, je ne puis comprendre où vous voulez en venir.

Annibal se redressacomme s'il eût fait provision nouvelle de courage.

— Lorsque j'osai vous demander la main de mademoiselle Amélie, reprit-il d'une voix plus ferme, lorsque vous consentîtes à me nommer votre fils, vousétiez alors madame Geoffrin, veuve d'un honnête homme

BIBI-TAl'IN

ayanthonnêtementacquispar son travail uneheureuse aisance. J'avais deux ceut mille francs à moi, proveveuant delà succession de mon père; mademoiselle Amélie avait cent mille francs de dot ; sous le rapport de la fortune, l'union paraissait donc être parfaitemeut assortie...

— Eh bien? demanda madame Geoffrin.

— Eh bien, poursuivit Annibal, cette union ne l'est plus.

Amélie se redressa vivement, sa mère la serra contre elle.

— Si, continua Annibal, M. de Charney riche de deux cent milld livrf-s était un parti convenable pour mademoiselle Geoffrin ayant ceut mille francs de dot, il ne peut, sans être taxé de folle ambition, aspirer à la main d'une jeune fille dont la mère a maintenant l'une des plus graudes foi tunes de Paris. J'aime mademoiselle Amélie, madame, je l'aime profondément, sincèrement 1... mais je vous rends, devant tous ceux qui m'entourent, à vous madame, la parole que vous avez bien voulu me donner et dont la réalisation eût fait la joie de ma vie, et à elle la liberté de rencontrer un parti plus digne d'elle!

Et s'inclinant noblement devant madame Geoffrin, M. de Charney fit un pas en arrière comme pour se retirer.

L'émotion de tous les assistants avait grandi. Hommes et femmes approuvaieut du regard et du geste.

— Bien! très bien! dit Signelay.

— C'est d'un homme de cœur, murmura le comte d'Adoré.

— Oh ! comme il doit souffrir ! dit Lucie en regardant son mari.

Madame de Chivry ne disait mot. Elle s'appuyait contre le dossier de son fauteuil. Caroline, sa fille, assise près d'elle, était devenue d'une pâleur de marbre, etsi l'attention n'eût pas été concentrée sur M. de Charney et sur madame Geoffrin, on eût certes cru, eu remarquant l'état de pâleur du visage de la jeune fille, qu'elle allait se trouver mal.

Sur un sig'n« de sa mère, Ferdinand s'était vivement avancé et, prenant Auuibal par la main, il l'avait ramené vers madame Geoffrin.

— Mon ami, dit la veuve, je comprends et j'apprécie le seutimeut d'extrême délicatesse auquel vous obéissez et qui me fait vous estimer et vous aimer plus encore. En veuaut me rendre ma parole en de telles circonstances, vous faites ce que mon fils eût fait à votre place; mais, mon cher enfant (car vous m'avez permis de vous nommer aussi mou fils), je i/ai que ijut'lques mots à vous répondre. Lorsque je vous accueillis chez moi, lorsque je vous reçus, lorsque surtout, m'apercevaut de ce qui se passait en vous, je continuai, moi, mère, à vous recevoir, c'est que j'avais compris ce qu'il pouvait y avoir dans votre cœur de nobles et de beaux sentiments. Dans l'union convenue, je ne m'arrêtai pas uu seul instant à la question du fortune; vous eussiez eu ceut mille livres de rente ou rien, je uVusse pas hésité à vous donner ma fille, parce qu« ma conviction était que vous la rendriez heureuse. Si je ne me suis pas arrêtée à celle question de fortuiiejadis, pourquoi donc m'y anêlerais-je aujourd'hui qu'un hasard me met précisément à même de jouir d'une liberté plus grande encore à cet égard ? Vous aimiez ma lille avant l'événement de ce soir, vous no l'on ailliez pas plus certes parce qu'elle est plus riche, mais vous ne pouvez, aussi l'en aimer moins. L) ailleurs, je n'ai qu'une question à vous adresser : si ces deux mjUlQ.ni fussent devenus suhitemeut vôtres, comme ils sont devenus miens, eusaiez-vous renoncé à votre union uvhc Ameln Y

— A li I madame, s'écria Anuibal, miu telle supposition...

— Vous offense, n'est-ce pas? Pourquoi alors la vo-

tre ne nous offenserait-elle pas? Vous aimçz ma fille, ma fille vous aime, vous deviez être mon gendre avant que je fusse riche, devenue riche, je veux que vous le soyez plus que jamais. Me refuserez-vous à votre tour?

Et, avec un geste charmant, madame Geoffrin tendit la main à Annibal. Celui-ci s'inclina, baisa Cîtte main, mais se redressant en secouant la tète :

— L'homme doit être le chef de la communauté, dit-il en souriant tristemeut, c'est lui qui doit, par son intelligence et son travail, apporter l'abondance dans le ménage; ici, au contraire...

— Ah! interrompit madame Geoffrin, prenez garde! je vais voir là une ridicule question d'amour-propre.

— Madame, pardonnez-moi de ne pas accueillir vos excellentes paroles comme elles le méritent, reprit M. de Charney, mais j'ai peur... d'un mouvement de précipitation... j'ai peur qu'obéissant à volie excellent cœur vous ne calculiez pas ce soir... Songez donc! si vous alliez regretter un jour I Que pourrais-je faire?... me tuer!

— Ah ! s'écria Amélie.

— Aunibal! dit madame Geoffrin.

— Je m'en rapporte à maître Raguideau, votre notaire et votre «mi, reprit Anuibal ; je vous ai rendu votre parole, demeurez libre jusqu'à demain.

— Monsieur a parfaitement raison, dit le notaire en ^'avançant, vingt-quatre heures de réflexion ne peuvent jamais nuire, et d'ailleurs vous aurez toujours le temps, ma chère cliente, de...

— Non, non, dit vivement madame Geoffrin, une telle atleute serait une insulte pour un homme du caractère de M. de Charney. Je vous ai nommé mm (ils, Anuibal, et vous êtes mon fils comme Ferdinand, qui est votre frère.

Puis se levant et poussant doucement sa fille en avant :

— Parle, Amélie, dit madame Geoffrin. Tu es ici devant ta mère et tes meilleurs amis : la moitié de cette fortune immense que Dieu nous envoie est ta propriété. Tu es riche de douze ceut mille francs, je te lais-e absolument libre, mon enfant, parle ! nous t'écoutons!...

Amélie s'avança tremblant», le front baissé, le visage empourpré, et manquant presque de force. Charney étail eu face d'elle. Il paraissait en proie à l'émotion la plus vive. Ses traits étaient horriblement crispés et ses joues étaientd'unepàleurlivide, ses lèvresn'avaient plus de couleur.

— Parle ! dit encore madame Geoffrin.

Amélie redressa la tète. Elle fit un effort, et tendant sa petite main à Annibal :

-- Je vous aime! murmura-t-elle.

Uu frémissement accueillit cet aveu fait avec l'accent le plus chaste et daus uu« circonstance aussi solennelle. Aunibal paraissaitfoudroye.il ne répondit pas. Madame Geoffrin s'avança vers lui :

— Mou ami, dit elle avec des larmes d'attendrissement dans la voix, c'est moi, à mon tour, qui vous demande d'être mou fils!... Aunibal, devant nos amis, embrasstz votre femme !...

Et elle jioussa Amélie vers Annibal. Un cri rauque s'échappa de la gorge de M. de Cbaruey, et il se la tomber à deux genoux devant la jeune Qlle et sa mère; il avait la tète baissée et des sanglots faisaient frissonner ses épaules.

— Anuibal! s'écria madamo Gooffriu eu se baissant pour le relever.

M. de Charney 3*6 redressa lentement; son visage était Inondé de larmes et un cri de stupéfaction fut prêt de S'échapper dû toutes les bouches, tellement était grand le changement opéré daus l'expression de la physiouomie du jeuue homme.

— Sur mon sang I sur ma vie ! dit-il d'une voix étranglée, je vous jure d'ètrs digue de vous 1

Et se penchant vers Amélie, il l'embrassa sur le front, au milieu de l'émotion géuérale. Ferdinand s'était rapproché de sa mère et il lui parlait rapidement, à voix basse, avec une grande animation.

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