‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 122 sur 220 · AMÉLIE ET CAROLINE · texte numérisé non relu

AMÉLIE ET CAROLINE

L'émotion à laquelle Annibal était en proie paraissait telle, rj ne personne n'osait en interrompre le cours. L'âme de cet homme devait effectivement recevoir quelque choc puis-aut; il devait se passer en son être quelque chose de réellement extraordinaire.

Uue autre personne encore de la société rassemblée dans le salon de madame Geoffrin était visiblement sous l'impression d'une émotion presque aussi vive c'était Caroline, la fille de madame Chivry. Se cachant à demi derrière l'épaule de sa mère, la pauvre enfant n'osait lever les yeux, dans la crainte qu'on ne vit ses larmes, ni avancer son visage, dont ou eût remarqué l'extrême pâleur. Madame Chivry se tourna à demi verselle :

— Du courage, mon enfant ! dit-elle à voix basse, et viens, nous allons partir!

Caroline fit un etfurt pour se lever, mais en ce moment madame Geuilrm et Ferdinand s'avançaient vers elle et sa mère.

Madame Geoffrin prit les mains de madame Chivry avec un geste empreint de la plus vive affection.

— Chèie a nie, lui dit-elle, j'ai deux fils, n'eu voulezvous pas uu '?

Caroline poussa un léger cri et se jeta au cou de sa mère. Ferdinand joignit les mains :

— Si la fortune devait causer mon malheur, dit-il d'une voix feime,je vous donne ma parole que j'y renoncerais sur l'heure, sans hésiter. Je suis homme.

suis fort et le travail a de l'attrait pour moi! >.<.ne Chivry embrassa son amie :

— Itun mari est le maître! dit-elle.

— Eh bien, reprit madame Geoffrin, prévenez-le que demain j'irai le voir.

Maurice, M. d'Adoré, Léopold et maître Raguideau causaient dans un angle.

— Mais, disait Maurice, si Dupuytren ne s'est pas trompé à propos de ses bandages, savez-vous, messieurs, que la mort de cet enfant ressemblerait à un assassinat?

— Cela est vrai, dit maître Raguideau en secouant la tète.

— Qui a pu s'introduire dans cette chambre?

— Qui avait intérêt à ce crimet dit Léopold.

— La question d'intérêt n'a pas pa guider dans cette circonstance, et l'axiome judiciaire est évidemment faux, car eu faisant mourir cet enfant on faisait hériter madame Geoffrin. Je crois plutôt, moi, à la sotte curiosité de quelque commère, comme il en pullule, qui, vou'aut soulager la blessée, aura examiné la plaie.

— Cela est en effet probable, dit le comte d'Adoré.

— Néanmoins, toutes ces successions d'événements sont bien étranges, dit Léopold.

— B.en étranges eu effet 1 dit Maurice.

Uu silence suivit cet échange de paroles. Le comte se rapprocha du colonel; et l'entraînant à l'écart :

— Avez-vous revu Jacquet? lui demanda-t-i).

— Non, répondit Maurice.

— Lui avHz-vous confié la rencontre que vous avez fail6 rue de la Victoire?

— Oui.

— Et que vous avait-il dit?

— Rien; il a paru réfléchir, mais il ne m'a rien dit.

Madame Chivry et sa fille prenaient congé de madame Geoffrin. 11 était tard; chacun songea à se retirer.

M. d'Adoré alla offrir la main à Léonore et à Blanche.

— Mesdames, dit-il en souriant, vous savez qu'à partir de cette heure, je suis votre chevalier et que vous êtes placées sous ma protection. Je vous emmène ce soir à Saint-Cloud. Charles a dû faire cn'iuire ce soir chez moi vos deux charmants enfauts et leur gouvernante Brigitte. Il vous a dit, en vous quittant, que tout avait été convenu entre nous, n'est-ce pao ? Votre appartement est préparé là-bas.

Il était près de deux heures du malin, lorsque madame Geoffrin, demeurée seule avec ses enfants, achevait de construire les magnifiques châteaux en Espagne, dont les événements de la soirée pouvaient leur faire révéra tous trois la spleudide édification.

— Oui, dit l'excellente mère en embrassant aveceffusion son fils et sa fille. Oui, Amélie tu seras la femme d'Aunibal; oui, Ferdinand, tu épouseras Caroline et je vous verrai tous quatre heureux!

— Chère mère! s'écrièrent à la fois les deux enfants en s'agenouillant devant elle.

— Mais il est tard, il faut songer à nous reposer. Demain Ferdinand, nous irons ensemble chez M. Chivry. Maintenant embrasse-moi, mon ami, embrasse ta sœur et dis à Mariette de m'apporter un verre de sirop, car, j'ai grand'soif. Toutes ces émotions m'ont h .i riblement altérée.

— Je vais te servir moi-même! dit Ferdinand en quittant la chambre de sa mère.

On sait que l'office, adossé à la salle à manger, donnait dans le vestibule, puis sur le couloir longeant le mur de l'escalier et faisant communiquer ensemble le cabinet de toilette de madame Geoffrin et celui d'Amélie.

Comme Ferdinand ouvrait l'armoire de l'office pour y prendre ce qui lui était nécessaire, Mariette apparut sur le seuil de la salle à manger. Elle achevait de ranger les porcelaines et les cristaux.

— Monsieur désire quelque chose? demanda-t-elle.

— Ma mère a soif, répondit Ferdinand, et je vais lui préparer son sirop.

— Que monsieur ne se donne pas la peine, dit vivement Mariette, jsvais...

— Non, non, interrompit Ferdinand; laisse-moi faire. Je veux servir ma mère tout seul.

— Mais, monsieur...

— Va, va finir ton affaire. Ah! dis-moi seulement où est le sirop d'ananas, je ne le trouve pas.

— Le sirop d'ananas? répéta Mariette; mais monsieur sait bien qu'il est chez lui. Je l'ai monté dans sa chambre avant-hier, et monsieur m'avait môme défendu de le redescendre.

— Ah! c'est pardieu! vrai, dit Ferdinand. Je ne sais vraiment plus où j'ai la tête. Je vais le chercher.

— Je vais y aller, dit Mariette,

— Non, reste ; je monterai plus vite.

Et Ferdinand s'élança rapidement. En atteignant l'étage supérieur, il trouva »a porte ouverte : Joseph était sur le seuil, uue lumière à la main.

— Voilà une lettre que j'allais porter à monsieur, dit le valet de chambre.

— Une lettre? fit Ferdinand en prenant la missive que lui tendait Joseph et en interrogeant l'adresse. Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?

■ — Mais, monsieur, ellevieut d'arriver.

— Comment ! s'écria Ferdinand, à pareille heure?

— Oui, monsieur, c'est un domestique sans livrée

qui me l'a donnée, il n'y a pas cinq minutes, avec l'ordre delà remettre à monsieur en main propre. : — Je verrai cela tout à l'heure, dit Ferdinand en entrant dans sa chambre; ma mère attend.

Puis s'adressant à Joseph tout en jetant la lettre encore cachetée sur son bureau :

— Éclaire-moi, ajouta-t-il que je prenne cette bouteille de sirop d'ananas.

Joseph obéit; Ferdinand retrouva le flacon placé sur l'étagère d'uu petit bonheur du jour, et il redescendit rapidement. Sans vouloir que Mariette lui prêtât son : concours, il confectionna lui-même le breuvage avec une attention tellement minutieuse, que la camériste qui allait et venait dans la salle, et qui, par l'entrebâillement de la porte, regardait de temps à autre son jeune mai'.re, dit à Joseph, lequel venait de descendre :

— Ma foi, si madame ne trouve pas son sirop bon, ce ne sera pas de la faute de monsieur; il y met tous ses soins.

Ferdinand repassa dans la chambre de. sa mère, lui offrit le breuvage rafraîchissant , et , embrassant tendrement madame Geoffrin et Amélie , il prit congé d'elles après leur avoir souhaité une bonne nuit.

Remontant dans sa chambre, le jeune homme décacheta la lettre arrivée à une heure aussi indue, et, la parcourant rapidement, il poussa un léger cri.

— Ah I par exemple, dit-il, voilà qui est curieux. Que diable veut dire...

Rouvrant sa porte et courant sur le palier de l'escalier.

— Joseph ! appela-t-il à voix basse.

— Monsieur! fit le valet de chambre en avançant la tête; que désire monsieur?

— Monte vite!

Joseph escalada rapidement les marches.

— C'est le valet de chambre de M. de Charney qui t'a remis cette lettre? demanda Ferdinand.

— Non, monsieur. Un domestique queje n'ai jamais vu au service de M. de Charney.

— Et tu ne le connais pas, ce domestique?

— Oh! fit Joseph en se dandinant avec un air précieux, je crois l'avoir déjà rencontré, et monsieur doit bien le connaître aussi.

— Eh bien , qui est-ce?

— C'est Duval, l'ami de Jérôme, le cocher que madame a chassé il y a huit jours ; le petit Duval, monsieur sait bien, qui était il y a deux mois au service de la citoyenne Aspasie, la comédienne du théâtre de la Natjon.

— C'est Duval qui t'a remis cette lettre?

— Oui, monsieur. A preuve qu'il m'a dit bonsoir et qu'il m'a demandé de mes nouvelles, et de celles de Jérôme, qu'il n'a pas revu et qu'il croyait toujours ici.

— Mais Duval est donc maintenant au service de M. de Charney?

— Dame, fit Joseph en ouvrant ses grands bras, je ne sais pas, moi.

— C'est bien ! Donne-moi ma redingote à collet, mes bottes et ma canne.

— Monsieur sort.

— Oui.

— A pareille heure, tout seul, dans Paris, quand avant-hier les chauffeurs...

Ferdinand (H un geste d'impatience.

— Monsieur, dit Joseph, ce n'est pas prudent.

— Il faut que jo sorte, dit Ferdinand : donne-moi ce que je te demande.

— Si monsieur voulait au moins que je l'accompagne.

— Tu os fou! Laisser seules ma mère, ma sœur et

Mariette. Trois femmes seules dans celte maison isolée, après l'événement de l'avant-dernière nuit.

— Mais, monsieur, raison de plus pour...

— Obéis, te dis-je; je ne serai pas longtemps. Ne fais pas de bruit surtout. Que Mariette même ignore mon absence, dépêche-toi! .»

Joseph poussa un profond soupir; mais il se décida à obéir cependant. Il prépara pour son maître les vêtements nécessaires et les fameuses bottes à la Souwaroff, si fort à la mode à celte époque.

— Descends m'attendre en bas, dit Ferdinand en achetant de s'habiller. Tu refermeras la porte sur moi, afin queje ne fasse aucun bruit.

— Et pour rentrer, j'atlendrai monsieur?

— Non ! Tu me donneras la seconde clef.

Joseph descendit, Ferdinand procéda aux derniers apprêts de sa toilette; puis, revenant vers la lettre qu'il avait laissée tout ouverte sur son bureau, il la prit, se plaça près de la lumière et se mit à lire à demi-voix :

« Mon cher Ferdinand,

« Ne vous inquiétez pas tout d'abord en recevant cette missive imprévue. Cependant accordez-lui, je vous prie, toute l'attention qu'elle mérite. J'ai besoin de vous voir, de vous parler... Les événements inattendus de ce soir exigent que cette conversation ait lieu cette nuit.

« Je n'ose pas aller vous trouver dans votre chambre, car ma présence, en éveillant l'attention, nous enlèverait toute liberté et il faut que je cause avee vous à cœur ouvert.

« Je voulais vous prier ce soir, en quittant votre demeure de m'accompagner, mais je n'ai pu trouver le moment de vous adresser deux mots sans témoins. Cela vous explique ma lettre.

« Venez sur l'heure, n'est-ce pas? Je vous attends et je compte sur vous. Inutile de vous recommander la discrétion à l'égard de cette lettre. La conversation que nous devons avoir ensemble est toute confidentielle -.votre mère et votre soeur doivent l'ignorer.

« Encore une fois, excusez-moi, mon cher ami, mais je prends l'avance, vous le voyez, et j'agis avec vous comme étant

« Votre frère dévoué,

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