‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 134 sur 220 · LA MAISON DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LA MAISON DE CAMPAGNE

Lucile et Uranie étaient, en ce momeDt, seules dans le jardin : en voyant venir Gorain et Gervais suivant Léopold, elles eu rentgrand'peine à retenir leur sérieux. L'air gauche, emprunté, empesé des deux bourgeois, l'opposition de leur structure, leurs manières timides eussent c ffert deux types excellents à un caricaturiste habile.

— Mon Dieu 1 dit Lucile en se tournant vers Uranie pour cacher son sourire, l'un a l'air de rouler et l'autre de sauter!

— Une boule et un piquet ! ajouta Uranie en portant son mouchoir à ses lèvres.

— Les citoyens Gorain et Gervais, dit Léopold, qui viennent rendre une visite de bon voisinage à notre ami Adore.

— M. d'Adoré va venir, dit Lucile, il est allé avec Blanche et Léonore, donner quelques ordres.

— Ces messieurs habitent Saint-Cloud? demanda Uranie.

— Oui et non, citoyenne, répondit Gervais, c'est-àdire que moi et mon ami habitons Paris, mais Gorain aune propriété ici, celle d'à côté.

— Où il y a une écurie qui... que... balbutia Gorain.

— Et vous venez souvent à Saint-Cloud? demanda Lucile.

— Maie... citoyenne... deux ou trois fois par semaine.

— Alors vous êtes continuellement en vojrag;\ <mt pour un Parisien, la route de Sainl-Cload est un véritable voyage.

— Oh I fit Gervais en se redressant, en fait de voyage, j'en ai fait de plus longs. Tel que vous me voyez, mesdames, j'ai traversé les mers, moi qui vous narle...

— En vérité! dit Uranie incrédule.

— J'ai été aux Antilles...

— Aux Antilles!... s'écrièrent les deux femmes.

— Mon ami dit vrai ! affirma Gorain.

— Et pourquoi avez-vous été aux Antilles? demanda Uranie.

— Je uasais pas.

tus

Léonore faiblissait domptée par la terreur (Page 109, col. 1.)

— Comment?

— C'est encore vrai qu'il n'eu sait rien, dit Gorain qui commençait à se mettre plus à l'aise. Non, citoyenne, il n'en sait rien, ni moi non plus...

— Mais Monsieur est donc marin? demanda Lucile.

— Moi? madame! jamais! s'écria Gervais avec une indignation comique.

— Mais cependant, pour avoir été aux Antilles, vou?, un Parisien !

Pour bien comprendre l'étonnement des deux femmes, il faut se reporter à cette époque où le bateau à vapeur, les chemins de fer, le service même bien réglé des postes n'existaient pas; à cette époque où l'on mettait deux heures et demie pour aller de Paris à Saint-Cloud, et où un bourgeois de Paris qui franchissait les limites du département de la Seine était un phénomène. Quant à ceux qui avaient vu la mer, on en parlait, mais on ne les connaissait pas. A juste droit Gervais pouvait donc passer pour une rareté parmi ceux de sa classe.

— Oui, oui, mesdames, mon ami a été aux Antilles! répéta Gorain avec une certaine fierté.

— Mais, comment? mais pourquoi? répéta Dranie.

— Ah ! voici ! dit Gervias en se posant, c'est toute une histoire. Figurez-vous, mesdames, qu'un soir j'étais dans mon arrière boutique avec ma femme, en train d'examiner les beaux habits brodés d'or qui nous restaient encore et dont la République, une et indivisible, paralysait la vente, lorsque tout à coup...

— Ah ! voici M. d'Adoré ! interrompit Léopold. Effectivement le vieillard s'avançait avec Léonore et

Blanche. Gorain et Gervais saluèrent gauchement : M. d'Adoré les accueillit avec son exquise politesse.

— Ah I monsieur Gervais, dit Blanche, donnez-nous vite des nouvelles de la. jolie mignonne. Elle va bien ?

— Très bien, fort bien, citoy... madame, mon épouse en est enchantée.

— Mais vous connaissez donc M. Gervais? dit Lucile.

— Ohl répondit Léonore en souriant, nous sommes de vieilles connaissances. Quand jesuis allée aux Antilles,

j'ai rencontré monsieur à la Guadeloupe, et c'est Charles qui me l'a préseulé.

— Le citoyen le Liieuvenu en personnel ajouta Gervais tout fier île voir l'allention fixée sur lui.

— M ineieur allait nous raconter les causes de son voyage, dit Urauie.

— Le laiiest quejenelos ai jamais connues, je crois, répondit Léouore. Deux fuis XL Gervais a dû. me confier cette histoire et deux fois il a été arrêté dès le début. N'est-ce pas pour avoir voulu vous rendre à Saint-Cloud que vous êtes allé aux Antilles ?

— Oui, madame.

— Comment ? dit Lucile. Pour aller de Paris à Saint- Cloud vous avez passé par la Guadeloupe I

— Oui, citoyenne.

— Mais ce n'est pas possible I

— C'est pourtant parfaitement vrai.

— Facoutez-nous donc celai dit M. d'Adoré, c'est une histoire qui doit être curieuse a entendre.

Il y avait des chaises de jardin : tout le monde prit place, Gervais au milieu dans la position d'un orateur.

— Figurez-vous, citoyens et citoyeunes, commençat-il, qu'un soir j'étais dans mou arrière-boutique »vec ma femme, en train d'examiuer les beaux habits brodes d'or dont la République, une et indivisible, paralysait la vente, lorsque tout à coup...

Gervais s'arrêta de lui-même, regardant autour de lui avec uue certaine. inquiétude.

— Qu'avez-vous donc? demanda Léopold.

— Rien... citoyen... il me semblait qu'on m'avait interrompu.

— "Mais personne ; nous vous écoutons!

— Ah 1 voilà qui est étonnant 1 fit Gervais qui semblait ne pouvoir revenir de sa surprise.

— Continuez donc! dit Lucile.

— Figurez-vous... reprit Gervais.

— Vous eu étiez à : tout à coup, interrompit Léouore en souriant.

— Ah!... oui, citoyenne... je disais quand tout- à coup... on frappe à ma porte! Nous nous regardons ma femme et moi, et je vais ouvrir. C'était uu commissionnaire qui m'apportait uue lettre de la part de l'un de mes amis, et quel ami ! un protecteur comme il n'y en a plus! Il est mort!... entiu !...

J'ouvre la lettre et j'y trouve l'invitation de me rendre à Saint-Cloud dans le plus bref délai. Il s'agissait d'une affaire d'or, me disait mou ami, hâtez-vous! ne perdez pas uue miuule!

Nous étions alors en 17U2 et l'émigration était à la mode. Toute la noblesse partait et beaucoup eu partant vendaient qui son mobilier, qui sa garde-robe, qui ses bijoux. Il y avait alors à faire de véritables affaires d'or.

La lettre me disait qu'il s'agissait de la garde-robe

replète d'un grand seigneur, lequel eu partant avait lait don de cette trarde-robe à sou valet de chambre, el co valet de chambre était à Saint-Cloud : il voulait réaliser et vendre a tout prix.

Mou ami me pressait parce que, disait-il, d'autres pourraient arrivez avant moi et laire l'allaire à ma i lace.

■ - Je vais | arlir ! dis-je.

— Il e i tard, me répondit mon épouse.

— Hah I je prendrai une voilure, dussé-je la payer coûte que coûte.

Mon épouse m istall pour que je ne partisse que le lendemain etDi u ainsi elle avait raison, car alors.., mais entiu, |e ne l'éeoutai pas el j'' pains.

J arrivai a Saint-Cloud vers dix tabui.es du soir et je me dirlgi al vers l'endroil Indiqué dans la lettre.

— Monsieur Vincent? deinaiidai-je.

(C'était le nom que mon ami m'avait dit dans la lettre).

— Il est parti! me répondit-on.

— El depuis quand?

— Depuis une demi-heure, mais il a dit que si vous veniez, vous preuiez aussitôt la poste et que vous couriez après lui sur la route de Mantes.

— Moi? dis-jo étonné.

— Saus doute; vous êtes celui à qui on a écrit ce soir?

— Oui.

— Il vous attendait!

— Il devait m'attendre.

— Alors c'est bien vous. Ne perdez pas de temps, parlez au plus vite 1 Route de Mantes, une berline bleu de ciel.

Il s'agissait d'une affaire de six mille livres, continua Gervais, avec un bénéfice du double au moins : cela en valait la peine. Je courus chez un aubergiste qui me loua uue carriole, et je me dirigeai ver» Saint- Germain pour y prendre la poste, espérant rattraper mon M. Vincent.

La nuit était noire, la carriole, mauvaise, leschemins affreux; je ne vous cacherai pas que, bien qu'il n'y eûl pas encore de chauffeurs alors, j'avais uue peur épouvantable.

— C'est bien naturel, dit Lueile en souriant.

— N'est-ce pas, madame ? D'ailleurs je ne suis pas soldat.

— C'est juste ! dit gravement le comte.

— Pour lors, je tremblais, je tremblais que mes dents eu claquaient.

Nous allious atteindre Saint-Germain et nous traversions le bois de Marly, quaud luul à coup j'entends uu craquement épouvantable : je pousse un cri, je veux m'élaucer, mais je tombe comme une grosse bête le visage dans une ornière. Il avait beaucoup plu, l'ornière était remplie d'eau, et en voulantcrier... vous comprenez, je ne pouvais plus...

— La voilure avait versé ? dit Lucile.

— Oui, citoyeuoe.

— De sorte qu'il vous fallut rester là jusqu'au lendemain?

— Oui, madame, et dans quel état ! Ce qui m'inquiétait, c'é'ait de passer la nuit dans un bois ; j'avais dix mille hvies dans ma poche pour acheter la garderobe et les bijoux. Enfin la nuit se passa sans événement, et le lendemain de grand malin j'arrivai à Saint-Germain, moulu, brisé et mourant de faim ; je déjeunai et je demandai s'il y avait une voiture pour aller à Maules.

— La diligence va passer, me répondit-on. Effectivement, la diligence passa : il y avait de la

place dedans, j'y montai, et dans l'après-midi j'arrivai a Mantes. Je coursa l'endroit où j'espérais trouver M. Vincent.

— 11 vient de partir il n'y a pas dix minutes, me dit-on : courez après, vous le rattraperez aisément : route de Veruoo, une berline bleu de ciel.

Il n'y avait pas de voiture ; je me décide à prendre uu bidet de poste, moi qui ne sais pas monter a cheval, et je pars, et je roule, je tombe, je me raccroche retombe : je ne me senlai.- plus ; el tout le long du chemin je demandais à tout le monde :

— Uue berliue bleu de ciel ?

— Elle vient île passer il n'y a pas dix minutes, me répondait-un encore.

Il je courais. Ktilin, n'en pouvant plus, je me décidai à marcher et a tirer mon clievel ipiés moi ; j'atteignis alors uu gros village : c'était Rosuy.

Je demandai eneore la berline : on ma dit qu'elle venait de passer, 'i11 elle devait à cette heure monter la cote, et qu'en nie dépêchant je la rejoindrais pour sur.

Qomme j'allais plus vite à pied qu'a ebevai, jo lategat n tl ■■'■' '': ny et je courus nen la eôl* ; j'aper-

LUIÎI-TAPiN

eus dans le lointain un nuage de poussière avec du bleu dedans.

— Voilà mon affaire 1 m'écriai-je, et je courus en appelant.

Mais la berline allait plus vite que moi ; je voulus aller plus vile qu'elle, je m'obsliuai. Ou m'in liquë un Chemin do traverse qui devait me faire gagner du u,J3 'a prends, c'était dans la forêt, je nie perds, je m'égare, je n'eu pouvais plus, je mourais de fatigue et de faim.

J'arrive dans une petite ville sans savoir où j'étais je ne demande que deux choses : uu dluer et un lit. Je mange, je me couche. Ou frappe à ma porte, ou crie, je me réveille : il y avait dix-sept heures que je dormais! J'étais à Chambray, entre Évreux et Louv^ers, il y avait quarante heures que j'avais quille mou épouse pour aller à Saiut-Cluud.

— Le lait est qu'il y avait de quoi se désoler, dit I.ucileen riant.

— Ce u'était que le commencement, poursuivit Gervais. Ah! m ça s'était arrêté là!... mais non! mauvais sort devait me poursuivre, et tout cela parce qu'un ami, un parfait galant homme, une perle enfin, s'était iutéiessé à moi! Oh! ce n'était pas sa faute, aussi le ciel est témoin que jamais, au grand jamais je n'ai accusé cet excellent comte de Sommes; ce parlait gentilhomme ce...

Un faible cri interrompit Gervais.

— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous ! lui disait en même temps à l'oreille une voix iuipérative.

Gervais se retourna tout effaré. M. d'Adoré était près de lui et du geste il lui désiggait Blaucbe qui se tenait le visage dans ses mains, tandis que Léonore, Uranie et Lucile ^'empressaient autour d'elle.

— (Juoi doue'' qu'est-ce que c'est? balbutia le bourgeois tout étonné.

— Quand vous vous trouverez en présence de ces dames, dit Léopold d'un ton sévère, ne prononcez jamais le nom du misérable que vous dites être votre ami.

— Un misérable ! répéta Gervais ; mais...

Oui, un misérable, que vous ne devriez pas vous flatter de counailre!

— Ah ! voilà qui est fort I

— Je vous demande pardon, messieurs, dit M. d'A-

en s'avançant, mais après ce qui vient d'avoir lieu, je craindrai que votre présence ne réveillât des souvenirs qui doiveut doruur a jamais.

Et, du geste, M. U'Adore invita poliment les deux amis à se retirer.

Goi'ain et Gervais se reculèrent en trébuchant, eu saluant, avec un embarras d'autant plus grand que ni l'un ni l'autre ne comprenaient effectivement la cause de ce congé si brusque.

Ils gaguèieut la porte du jardin sans que l'on fît attention à eux, et rentrèrent tout penauds dans la maison voisine.

— Qu'est-ce que tu as donc dit, toi? demanda Goraiii avec humeur.

— Mu? répondit Gervais.

— Oui, tu as dû dire quelque bêtise, bien sûr!

— Comment? pourquoi aurais-jedit quelque bêtise?

— Pour qu'on nous ai mis à la porte, car eufin on nous a mis à la porte ! Aussi, c'est ma faute, et si ça ne regardait que toi je dirais : laut pis! c'est bien fait!

— Par exemple, dit Gervais avec indignation.

— Oui, ce serait bien fait! Est-ce que je Voulais y aller moi, chez ton M. d'Adoré ? .c'est toi qui m'as forcé.

— Mais... je te dis...

— Il n'y a pas de mais, c'est toi, c'est bien toi, et voilà encore une avanie que tu me causes.

— Mais puisque c'était Thomas qui uous avait recommandé...

— J'y aurais été un autre jour; c'est ta faute.

— Ah I tu m'ennuies à la fin.

— Gervais I

— Goraiu !

Les deux bourgeois croisèrent encore leurs regards comme deux épées nues; puis, comme cela était déjà arrive. Gorain tourna sur ses talons eu giommelautet quitta la salle à mauger dans laquelle Gervais demeura fièrement, comme uu vainqueur sur le champ de bataille.

Le reste de la journée se passa convenablement, les deux amis ne s'adressaut que rarement la parole et dans les cas d'extiême urgence. Vers cinq heures, au moment où la uuit commençait à venir, M. Thomas arriva avec deux amis. D'autres leur succédèrent à dix heures; le garçon du restaurateur ay<»ut dressé le dîner, ou se mit à table.

On était quatorze en tout. M. Thomas et le président des munitiouuaires en second, que l'on n'appelait que par son petit nom d'Hector, dix invités et Goraiu et Gervais. Le dîner était bon, les vins aboudauts ; la gaieté prit bientôt des proportions voisines de l'exagération.

A neuf heures, il y avait une montagne de bouteilles vides gisant dans un coin, et le café et les liqueurs venaient d'être apportés.

— Maintenant, dit Thumas à Gorain, il faut congédier les garçons qui nous ont servis. Ils reviendront demain enlever tout cela; nous avons à causer.

Goiain essaya de se lever, mais il ne put y parvenir; ses jambes étaient singulièrement alourdies. U appela du geste un des garçons du restaurateur.

— Va-t'en, lui dit-il, va-t'en avec ton camarade; tu reviendias demaiu, je payerai... je...

— Très bien, til le garçon en se retiraut.

— El ferme bien la porte surtout, lui cria Gorain,

— Est-ce que tu as peur, citoyen? demanda Thomas en riauL

— Liame... oui... répondit Gorain.

— El de quoi peux-iu avoir peur?

— Ma>s... des chauffeurs !

Un immense éclat de rire accueillit cette réponse.

— Eh bien! mais... dit Gervais en faisant de petits yeux, lu as dit qu'on ferme la porte; et le cocher?

— Quel cocher? demanda Thomas.

— Celui d'à côte qui a mis ses chevaux ici.

— Bah ! I est parii depuis longtemps ; tu ne l'as pas entendu ?

— Ah ! si., j'ai cru entendre un roulement de voiture tout à l'heure...

— A boire 1 cria Thomas I A ta santé, Gervais I à ta santé, Goraiu I

Puis, tandis qu'on buvait, se penchant vers l'un de .-es voisins qui, sorti quelques minutes plutôt, rentrait à l'instant.

— Lh bien? demanda-t-il à voix basse.

— Signelay et les deux femmes sout partis à sept heures sans nouvelles de Maurice, lépuudit le voisiu.

— Le cecher avait ses dernières instructions?

— Oui.

— Et le comte?

-— Un soldat est arrivé de Paris porteur d'une lettre pour lui, et il vieut de partir aussi.

— Bravo! Que l'avais-je dit, Pick?

— Décidémeut tu es le diable.

— Les deux femmes sout seules?

— A*ec les domestiques, moins le cocher qui est parti avec sou maître.

— Tu vois bien qu'il n'y avait pas lieu d'acheter celui-là.

— C'est encore vrai.

Il ne s'agit plus maintenant que de rendre ivres

morts Gorain el Gervais, ce qui sera facile, et, grâce à ces deux machines, l'alibi sera établi d'une façon indiscutable!

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