‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 135 sur 220 · LE SOUVENIR · texte numérisé non relu

LE SOUVENIR

S'il était dans le calendrier républicain un nom de mois bien significativemenl vrai, c'était certes celui de ventôse. Seulement, et n'en déplaise aux inventeurs du calendrier, ventôse n'occupait pas la place qu'il devait avoir. Ventôse correspondait à février et mars et février et mars ne sont pas les mois du vent par excellence ; c'est bien plutôt septembre et octobre qui entendent soulfler les bruyantes rafales. Mais, septembre et octobre sont l'époque des vendanges, et vendémiaire fut préféré à ventôse lors de la discussion. Ventôse fut renvoyé en mars; mais le vent dont il était le patron n'en continua pas moins ses fureurs à l'époque adoptée. Chacun sait comment naissent ces rafales d'automne sans indice atmosphérique qui les précède, véritable simoun de nos pays du nord.

Cette journée du 20 vendémiaire avait été assez belle ; le soleil s'était montré brillant et couché sans nuages, et à l'heure où le comte d'Adoré, qui venait de recevoir la nouvelle apportée par Gringoire du duel malheureux de Maurice, se mettait précipitamment en route pour Paris (deux heures après le départ de Lucile de sa sœur et de Léopold); la nuit paraissait beile.

Moins d'une demi-heure après, cependant, le ciel se couvrait subitement, et de violentes rafales du nordouest amenaient, des hauteurs de Meudon et de Vil'ed'Avray, de gros nuages noirs qui s'amoncelaient sur Saint-Cloud et sur Paris interceptant la pâle lumière des étoiles.

Le vent, devenant de plus en plus fort, mugissait avec des grondements sinistres, emportait des tourbillons de feuillages jaunis et de branchages morts arrachés aux arbres, et, heurtant ensemble bois et feuilles, causait un bruit lugubre.

— Rien n'est plus triste que ce vent d'automne balayant dans sa course folle la splendeur de l'été, ce glas funèbre qui sonne pour la nature la mort de l'été et l'annonce de la saison de deuil, disait Léonore, qui, assise près de sa sœur dans le petit salon de la maison de M. d'Adoré, écoutait la rafale ébranlant les volets.

— C'est comme un long suaire qui enveloppe la pensée, répondit Blanche.

— Oh! chère sœur, ce vent nous impressionne d'autant plus toutes deux, que nous sommes femmes de marins.

— C'est le nor-oué, comme dit notre bon Mahurec.

— Heureusement, Charles et Henri ne sont pas en mer.

— Faut-il nous en réjouir, Blanche? Le sol de Paris est peut-être plus mouvant aujourd'hui que les vague > de la mer; et les orages politiques sont souvent plus dangereux que les tempêtes du ciel. Aussi, vois-tu, chère sœur...

Un cri de Blanche interrompit brusquement Léonore. Celle-ci releva la tête, sa tœur était debout dans l'attitude d'une personne effrayée.

— Qu'as-tu donc? demanda Léonore.

— Rien I... rien 1 balbutia Blanche, je me serai trompée.

— Comment?

— C'e^l ce coup de vent qui a fait claquer la per- Blenne qui m'a effrayée.

— Si lu as pour, veux-tu que j'appelle Brigitte?

— Non, elle est auprès des enfants; elle dort .-ans

| doute, et puis ce n'est rien, c'est cette persienne qui m'a fait peur.

— D'ailleurs il est tard, bientôt dix heures! Nous allons monter dans notre chambre. Quelle idéeM. d'Adore a-t-il eue d'aller à Paris ce soir par ce temps exécrable?

— On est venu le chercher.

— Qui donc?

— Je ne sais pas, il ne me l'a pas dit- Quand il est venu m'an noncer son départ si brusque, tandis que tu étais auprès des enfants, il m'a dit que l'un de ses vieux amis venait de tomber gravement malade et le faisait demander en toute hâte. Au reste il a ajouté qu'il ne serait pas longtemps absent et très probablement il serait rentré à minuit.

— Alors il faudrait peut-être l'attendre?

— Si tu le veux...

— Mais oui, nous sommes aussi bien ici pour causer que dans notre chambre; d'ailleurs, on entend moins le vent ici, au rez-de-chaussép, qu'on ne l'entend là-haut, au second. Je vais ranimer le feu.

— Veux-tu que je sonne?... Georges doit être là?

— Non, il est monté dans sa chambre il y a une demi-heure au moins.

Le feu ranimé, les deux femmes se placèrent chacune dans un vaste fauteuil de chaque côté de la cheminée. Au dehors, le vent redoublait de rage et de violence; on entendait les arbres craquer, les feuilles sèches ratisser le sable des allées, et parfois la maison tremblait de sa base à son sommet comme si le terrible nord-ouest eût tenté de la démolir.

— Cethomme, reprit Blanche après un long silence, en prononçant devant moi ce nom qui a fait si longtemps la torture de ma vie, a réveillé des souvenirs de douleur dont, en dépit de tous mes efforts, je ne puis me débarrasser. Oh ! chère sœur, avons-nous assez souffert, et ces dix plus belles années de la vie pour les autres, ces années de jeunesse, d'insouciance et de bonheur, ont été pour nous des années de larmes et de sang!

— Pourquoi revenir sur cette époque que nos joies présentes doivent effacer? dit Léonore avec un accent de reproche.

— Je le l'ai dit, ce nom prononcé par ce Gervais a rouvert des plaies...

— Qui doivent être cicatrisées, ma soeur, interrompit Léonore. Dieu n'a-t-ilpas su, dans sa bonté suprême, placer un baume sur nos blessures. Il y a là-haut. Blanche près de Brigitte, deux anges dont la venue a effacé bien des larmes.

— Ah! dil Blanche en tressaillant, cette fois j'ai entendu marcher dans le jardin.

Les deux femmes écoutèrent avec anxiété...

Le vent avait cessé pour un instant de mugir, un silence profond, ce silence delanuitdanslacam pagne, régnait sans que rien le troublât.

— Tu te seras trompée, dit Léouore ; d'ailleurs, qui veux-tu qui marche dans le jardin à celte heure?... tous les domestiques sont couchés.

— Tu as raison.

— Mon Dieu ! que lu es peureuse ce soir, ma pauvro Blanche, toi si brave d'ordinaire.

— Je l'avoue... c'est ce maudit homme de tantôt qui, avec sa sotte histoire, m'a rendue horriblement nerveuse.

— Eh bien, montons auprès des enfants, mus attendrons M. d'Adoré dans leur chambre.

— Je veux bien, dit Blanche en so levant. Léonore prit un flambeau placé sur une table, taudis

que Blanche arrangeait le feu, daus la crainte d'un incendie.

Le BalOD dans lequel s'étaient tenues jusqu'alors les doux femmeB était Une pièce de forme carrée et placée daus l'uu des angles de la maison. Deux gros mur

l'entouraient donc des deux côlés, percés chacun de deux fenêtres, toutes quatre donnant sur le jardin, au centre duquel la maison avait été construite.

Un troisième gros mur séparait ce salon de la salle à manger avec laquelle une porte à deux battants lui permettait de communiquer : c'était l'entrée principale. -

Une petite >orle de dégagement était pratiquée dans la cloison formant le quatrième côlé et par cette porte on pouvait passer dans le grand vestibule qui, traversant la maison dans sa profondeur, avait une entrée à chacune de ses extrémités, donnant toutes deux également sur le jardin. Au centre de ce vestibule à gauche, était la cage du grand escalier conduisant aux apparmenlsde maître des étages supérieurs.

Lacheminée avait élé établieeutre deux des fenêtres dans le gros mur placé en regard de la cloison. Blanche etLéonoreavaientdoncàtraverserla pièce pour gagner celte porte donnant sur le vestibule. Léonore marchait i la première, tenant son flambeau allumé à la main ; elle arriva près de la porte, posa sa main sur le bouton doré.

— Tiens, dil-elle avec élonnemenl, la porte est fermée.

— La porte est fermée? répéta Blanche d'un air de doute.

— Oui, elle est fermée en dehors! reprit Léonore en fai-ant un nouvel effort pour faire jouer le bouton.

— Impossible.

— Essaye toi-même.

Léonore se recula; Blanche tenta, mais en vain, d'ouvrir la serrure.

— Passons par la salle à manger.

Les deux femmes revinrent alors vers la porte indiquée; cette fois Blanche devançait sa sœur : elle tendit la main pour prendre le bouton, mais au même instant un claquement sec, retentissant dans la serrure, indiqua que la porte venait d'être fermée de l'autre côté.

Les deux femmes demeurèrent foudroyées, se regardant toutes deux avec des regards vagues ; puis un même sentiment se fit jour au même instant dans leur âme et un même cri jaillit à la fois de leur bouche :

— Mon enfant!... ma fille!... mon fais I s'écrièrenlelles entraînées par un même élan.

Toutes d&ux s'étaient précipitées follement vers les fenêtres... Mais comme elles atteignaient le centre du salon, un bruit forminable retentissait... Les quatre fenêtres volaient en éclals comme brisées par une même main.

Léonore laissa échapper le flambeau allumé qu'elle tenait, la bougie s'éteignit en tombant sur le parquet ; la flamme encore ardente du fojer éclaira seule alors la pièce, et ses lueurs rougeâtres donnèrent à la scène un éclat plus sinistre.

Dans chacune des embrasures des fenêtres ouvertes se tenaient deux hommes, tous vêtus de même, du costume des hussards, tous masqués, tous tenant à la main une arme menaçante.

Blanche et Léonore se saisirent les mains et restèrent l'une près de l'autre dans une fiévreuse étreinte. Blanche soutenait sa sœur... Léonore faiblissait domptée par la terreur... Blanche redressait sa tête à l'expression fière et courageuse... Elle qui tremblait tout à l'heure à un souvenir, en présence du danger elle sentait renaître son énergie si puissante.

MINCIT.

Minuit sonnait. La salle à manger de la maison de Gorain présentait l'aspect le plus étrange. Quelques

bougies presque entièrement consumées éclairaient une scène qu'un peintre de genre eûi certes aimé à rendre.

Tout autour de la pièce étaient les indices d'un joyeux festin venant d'avoir lieu : ici, c'étaient des monceaux de bouteilles vides... là, sur une petite table servante, des débris d'entremets sucrés, plus loin sur une autre table des piles d'assiettes entassées pèle-mèie, plus loin encore toute la desserte d'un beau dessert.

Au centre était une grande table recouverte d'une nappe blanche (avant le dîner). Sur cette table était tout un service de café avec une profusion de bouteilles de formes bizarres portant, pour la plupart, l'étiquette si fameuse de l'illustre madame Amphoux.

Une douzaine au moins de tasses et plusieurs douzaines de petits verres très grands gisaient de tous les côtés. Ainsi que je l'ai dit : les bougies mouraient dans les candélabres.

Quatorze sièges entouraient cette table, mais sur ces quatorze sièges, placés à distance égale, douze étaient vides : deux seuls étaient occupés.

Les deux sièges occupés étaient placés vis-à-vis l'un de l'autre : sur chacun était un homme dont il était impossible de distinguer les traits, car l'un avait les deux bras arrondis sur la table et la tète enfouie dans le vide de ce rond, position que connaissent et apprécient les écoliers cancres et pleurnicheurs.

L'autre avait les deux coudes dans son assiette, les deux mains ouvertes et le visage dans les deux mains. L'immobilité des deux était complète : uu double ronûemeut bien caractérisé, bien sonore, décelait, seul, leur existence. Lne myriade de petits verres se pavanait devant les deux dormeurs, mais tous étaient vides.

La salle à manger était construite en parallélogramme : deux fenêtres l'éclairaient, toutes deux sur un même plan. Ces deux fenêtres étaient entre-bâillées et le courant d'air, résultant de cette double ouverture, faisait vaciller la flamme des bougies.

L'un des deux dormeurs était placé précisément au point de reuconlre du double courant, auquel l'àpre fraîcheur de la nuit devait enlever toute la douceur de ses caresses.

— Atch!... fit le dormeur en éternuant fortemenl. Mais cet éternument n'eut pas le don d'interrompre

le sommeil.

— Atch!... fit-il encore en secouant la tète, mais sans ouvrir les yeux.

Le ronflement de son compagnon lui répondit.

— Atch 1 atch 1 atch 1 fit le dormeur, et cette fois avec une telle énergie de secousses et de sonorité, qu'il sauta sur sa chaise comme un volant sur une raquette.

Cependant les yeux étaient toujours clos. Étendant vaguement les mains comme un homme qui cherche quelque chose dans l'obscurité :

— La... cou...verlure... balbulià-t-il. Madame... Gervais !... qu'est-ce que tu as fait... delà... cou.. .ver ture?... j'ai froid dans le dos...

Ne trouvant pas la couverture, par un excellent motif, le dormeur reprit sa position première, quand une série de nouveaux éternuments le fit encore bondir sur son siège.

Son compagnon, placé précisément en face, abaissa alors une main et celte main rencontrant un verre, s'en saisit :

— A... ta... santé... les citoy...ens... balbutU uLe voix à peine intelligible... Du... punch... Ah ! tu veux du punch...

— Je te dis de ne pas tirer comme ça la couverture, madame Gervais! reprit l'autre... Je la veux... là!... je suis le ruaitre... peut-être... je...

Et d'un geste énergique Gervais cri-pant ses doig's

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Iîllil- TAI'IX

saisit la nappe et la tira violemment à lui. Ce mouvement si brusque entraiua l'assiette dans laquelle Gorain avait eucore un coude appuyé, celui du bras qui soutenait la tète. Le point d'appui manquant, le coude glissa, le bras, sans vigueur, Retendit et le dormeur qui n'était pas absolument réveillé, tomba le nez sur la table.

— Oh ! là 1 làl fit-il avec un cri de douleur.

— Qu'est-ce que c'est, madame Gervaisl demanda l'autre.

Gorain s'était un peu redressé, Gervais aussi ; tous deux eutr'ouvrireut lesyeux et, leurs regards se rencontrant, ils se sourirent niaisement comme deux hommes à peu près privés de l'usage de leur raison, puis ces regards retombant devant eux s'arrêtèrent sur les veires.

Gorain en saisit un d'une main et de l'autre prit un flacou vide avec lequel il crut remplir son verre :

— A ta... sauté... Thomas!... dil-il d'uue voix éteinte. A ta sauté... citoyeu... président...

— Je vas faire... un discours 1 murmura Gervais.

— A la saut...

Gorain s'interrompit en promenant son regard autour de lui.

— Tiens ! fit-il sans paraître avoir parfaitement conscience de ce qu'il disait. Où donc... es-tu... les citoyens... où donc... es...

Mais la force manqua à Gorain qui laissa échapper son verre et retomba le nez sur la table, mais cette fois, sans crier.

— Je veux parler... disait Gervais. Je vais me lever... Citoyens 1

Et faisant un effort, Gervaisse leva; il promena, lui aussi, son regard sur les places vides, et demeura bouche béante.

Puis, soit qu'il voulut se rasseoir, soit qu'il perdit l'équilibre, il flageola sur ses jambes et il tomba brusquement sur le plancher, disparaissant sous la table. Bientôt, un nouveau et double ronflement témoigna que le sommeil avait reprisses droits.

Les deux fenêtres s'ouvrirent à la fois, poussées toutes deux dudehors et douze hommes sautèrent successivement danslasalle. Tous te remirent à table dans l'ordre qu'ils occupaient au diner, car ces douze hommes étaient les convives de Gorain et de Gervais.

— Allons, chantons 1 cria Thomas en prenant un verre qu'il remplit.

Un des convives entonna aussitôt une chanson bachique dont le refrain fut répété en chœur.

— Eh ! Gorain I eh ! Gervais 1 hurla Thomas. Ramassez Gervais I

Gervais fut relevé, assis, et on lui mit un verre al à main, tandis que Thomas donnait un coup de poing sur l'épaulé de Gorain :

— Tu dors, Gorain 1 cria-t-il.

— Moi?... balbutia le bourgeois. Je dors... peut -ou dire!... je pensais...

— La prouve que je ne dormais pas, moi, reprit Gervais, c'est que.... nous n'avons fait que chanter... depuis le dessert. C'est Gorain qui dormait...

— C'est pas vrai ! j'ai pas dormi !...

— Un démenti! une provocation! un duel! entre amis? hurla Thomas on scandant sa phrase. Y pensez-vous ? A boire, citoyens, liaccoinmodez-vousle verre eu main et chantons I

— Chantons 1 répétèrent les convives en reprenant le n frain.

Gorain et Gervais, parfaitement réveillés par le bruit, chantèrent aussi.

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