‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 137 sur 220 · LE LENDEMAIN · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN

Après un moment de silence, le vieillard abaissa ses ir i m i ni' ' loculeui .

ai do Chariii y ? repril-11.

— Oui monsieur, et eu vain répondit Annibal. Je n'ai pu obtenir aucune nouvelle de ce pauvre Ferdinand.

— Et Amélie?

— Elle pleure, elle se désole ! S* douleur me navre, et ce qui m'exaspère, c'est que je ne puis rien 1 Au milieu de ces épouvantables malheurs qui la frappent elle trouve une énergie étrange, c'est elle seule qui soigne sa mère, elle ne la quitte pas, et elle puise dans les soins qu'elle prodigue une sorte de consolation à ses maux.

Le vieillard porta les mains à son front comme un homme absobé par des pensées douloureuses qu'il ne peut chasser, Annibal lui prit respectueusement la main :

— Et vous, monsieur? demanda-t-il.

— Moi ! fit le comte en tressaillant, je ne regrette qu'une chose, monsieur, c'est d'avoir échappé à l'échafaud révolutionnaire. Pourquoi la mort m'a-t-elle épargné!...

— Monsieur!...

— J'ai vu mourir tout ce que j'aimais sur la terre, tout ce qui m'attachait à la vie : ce que je demande à Dieu, maintenant, c'est de me réunir à ceux que j'aime !

— Ah I dit Annibal, voici le docteur Corvisart !

— Oui, répondit le comte, je l'attendais, c'est pourquoi je suis venu ici et je vous ai fait dire d'y venir.

Corvisart arrivait en saluant les deux hommes.

— El le colonel ? demanda le comte.

— Il est dans un état affreux! répondit brusquement ie docteur. Je crains le tétanos. Si une grande amélioration ne se manifeste pas dans sa position, c'est un homme perdu ! Avant deux fois vingt-quatre heures, il ne sera plus ou il sera fou!

— Fou ! s'écria le comte.

— Fou! répéta Aunibal en frissonnant.

Corvisart fil un sigue afflrmatif.

— Quoi! reprit M. d'Adoré, les facultés mentales seraient attaquées à ce point que vous craindriez une perturbation...

— Le colonel adore sa femme, vous le savez, et Usent avec une vivacité dangereuse. Oui, sa position est horrible, et je ne puis rien! La science est vaine et impuissante! Que faire pour remédier au coup terrible qui l'a frappé ? Eu apprenant la mort de sa femme; de sa sœur et de son beau-frère, il a arraché les bandes qui couvraient sa plaie, il a eu un premier accès de délire !

— Mais pourquoi lui avoir dit ?...

— Et le moyen de lui cacher la vérité ? A chaque heure, chaque minute il demandait sa femme! On l'a trompé aussi longtemps qu'on a pu, mais il a fallu céder à ses instances.

— Mais, est-on donc sûr de la mort de ces trois personnes?

— Comment pourrait-on en douter. La voiture qui les contenait tombe dans la Seine et ils ne reparaissent pas.

— Mais a-t-on retrouvé les cadavres?

— Non, et cela est compréhensible! l'accident arrive la nuit et par des eaux très fortes, à un endroit précisément où le fleuve ne rend pas sa proie.

— Ou a repêché 1a voilure... elle devait les contenir.

— Une des portières était ouverte. Sans doute M. de Signelay aura voulu les sauver loulesdeux.

— oh I mou Dieu 1 mou Dieu! quelle série d'effroyables malheurs 1

— Elle petit Niorres! comment était-il ce matin?

tda Gon isarl.

— Aussi bien que possible, quoique 1res affaibli eni ép "ii il m Lee le.Pauvre enfant, j'ignore commenl

lui ci Roi ignolet m- se soûl pus o comment

non pas deux noms de plus k ajoute! ■ notre

na

Pas d'hésitation, sinon je vous fais enlever de vive force. (Page 117.)

liste funèbre. Le brave eufant voulait sortir ce malin : je l'ai laissé en garde à Rossignolet avec défense absolue de lui permettre de se lever

— Vous avez fut sagement.

Puis nprès un silence :

— Vous rentrez? demanda le docteur à M. d'Adoré. Le vieillard secoua tristement la tète :

— Non! dit-il. Je n'ose plus rentier. A Paris, chez Maurice, sa douleur me biisele cœur et m'épuise. A Saiut-Cloud, j'ai peur de voir Charles et Henri me demander leurs femmes.

Corvisart prit la maiu du comte :

— Vous ne les avez donc pas revus ? dit-il

— Non... je n'ai pas osé les voir...

— Ils savaient tout, cepeudaut?

— Oui.

— Oh! que ceux là doivent souffrir aussi l

— Je vous quitte, messieurs, <lii Annibal. Je vais encore tenter quelques démarches pour obtenir des nouvelles de Ferdinand, puis ensuite je me rendrai auprès de madame Geuflïiu et d'Amélie.

M. de Charney salua et s'éloigna :

— Oh! dit Corvisart avec un geste énergique, pourquoi Jacquet m'a-t-il fait douter de cet homme I

— Parce que Jacquet ne se trompe pas! répondit une voix sifflante.

Corvisart et le comte se retournèrent mus par un même mouvement : un homme ayant tout à fait la mise, la tournure, les allures d'un vieil émigré nouvellement rentré, se tenait debout devant eux les mains derrière le dos.

— Monsieur! dit Corvisart avec colère. De quoi vous mêlez- vous?

— De mes affaires et des vôtres 1 répondit l'homme en souriant.

— Qui ètes-vous? demanda le comte.

— Vous uemereconnaissfz pas! dit l'homme en changeant brusquement de vnjv, et, portant la main à son front avec un geste rapide, il souleva lestement la perruque qui lui couvrait le crâne.

Ce mouvement fut exécuté avec une adresse et vse

lill'.I-TAPIN

dextérité telles que les deux hommes placés devant l'inconnu purent seuls s'en apercevoir.

Corvisart et le comte étouffèrent un même cri de surprise.

— JacquetI murmurèrent-ils à fois.

~ 2h, oui 1 reprit l'agent de police.

— Tiens I vous étiez là... dit le comte.

— Je suis partout; Parce que vous n'entendez pas parler de moi, avez-vous pu croire que je cessasse d'agir?

— Alors, vous avez entendu?

— Tout ce que vous venez de dire avec M. de Charney.

— Et vous concluez? demanda Corvisart.

— Que M. de Charney est l'associé de Camparini, le Roi du bagne, le chef des chauffeurs! répondit très nettement Jacquet, mais à voix très basse.

— Impossible! impossible! dirent àh fois Corvisart et le comte.

— Impossible! dites-vous, et pourquoi?

— Mais, depuis le commencement de tous ces épouvantables événements, dit Corvisart, M. de Charney n'a pas fait un pas, une démarche qui fassent ignorés de nous. On a pu le suivre heure par heure!

— Mais encore ce matin, il a fouillé Paris pour retrouver Ferdinand, ajouta le comte,

— Sa douleuresl évidente, patente, sérieuse ! Je me connais en comédie et on ne m'attrape pa-!

— D'abord, M. de Charney ne s'appelle pas M. de Charney, reprit Jacquet. Cet homme-là porte un nom volé, un titre volé et des papiers de famille volés!

— Êtes- vous certain de ce que vous dites là ! s'écria Corvisart.

— Parfaitement certain.

— Les preuves?

— Elles sont en route: elles arriveront.

— Quand?

— Bientôt.

— Eb bien! dit le comte quand j'aurais devant les yeux les preuves de ce que vous m'affirmez, il y a une chose que je ne croirais pas!

— Laquelle?

— C'est que M. de Charney ait l'âme vile et ignoble!

— Et pourquoi ne le croiriez-vous pis?

— Parce que j'étais là, avant-hier soir, quand madame Geoffrin lui a offert la main de sa fille, alors que dans sa délicatesse, il croyait devoir rendre une parole donnée. Il a eu un de ces élans qui vont au cœur parce qu'il; en partent réellement, sincèrement. Quand il a fait le serment à madame Geoffrin et à sa fille d'être digne d'elles, cet homme — là ne mentait pas j'en mettrais ma main au feu !

Jacquet secoua la tète.

— Je-souiieus mon opinion, dit-il. Au reste, les faits avant peu parleront pour moi.

— Qu'avez-vous donc monsieur? demauda brusquement Corvisart au vieillard en le voyant pair subtement d'une façon effrayante.

M. d'Adoré s'appuya sur le bras du médecin.

— Voici Charles, dit-il simplement.

Charles d'Herbois ou plutôt Charles le Bienvenu s'avançait effectivement vers le petit groupe. Lui luesi était d'une paeur mortelle, lui aussi paraissait avoir horriblement souffert.

Eu le voyant s'avancer, M. d'Adoré Dt un geste 'orame pour se cacher la tête dans ses mains, niais la marin saisit la main du vieillard et la pressa éuer- LTiquetueut.

-- Ileuri et moi savons ce que vous souffrez, dit-il d'une voix vibrante; pardonuez-moi d'être venu vous faire souffrir encore, mais il le fallait. J'avais à vous parler, j'ai su que t •• étiez aux Tuileries, je vous ai cherché.

— Que puis-je faire? demanda le comte.

— Me donner des détails douloureux à décrire, affreux à entendre, mais absolument utiles d tus cette horrible circonstance!

— Interrogez-moi, mon ami, je vous répondrai.

Charles réfléchit un moment. Ses trois compagnons le regardaient avec une expression de commisération profonde, mais chez chacun des trois celte commisération était évidemment accompagnée de sentiments différents.

M. d'Adoré paraissait plus qne jaw.ais sous l'empire de ce chagrin effrayant dont la présence du capitaine corsaire avait certainement augmenté le poids. Puis à ce chagrin, à cette commisération se joignait un sentiment de honte rempli d'anxiété : le vieillard paraissait craindre d'être Contraint à rougir. Les yeux étaient baissés et ses mains tremblaient eu s'appuyaut sur sa canne.

Corvisart avait les sourcils froucés, le front plissé la physionomie menaçante. L'impassibilité du médecin, habitué à contempler froidement toutes les douleurs bruyantes, s'effaçait devant cette douleur concentrée de cet homme dont la vie, à quelques années près, n'avait été qu'une longue souffrance.

Jacquet fixait sur le marin ses yeux si vifs, habitués à aller chercher sa pensée vraie dans les replis les plus cachés de la dissimulation. Jacquet plaignait certes ceux qui souffraieut, mais comme toutes les natures dominées par une passiou qui annihile toutes les autres, il cherchait dans cette souffrance comme pour s'assurer s'il n'en pouvait jaillir un jet de lumière inattendu.

Charles releva lentement la tôle et d'un ton posé comme pour se graver toutes ses paroles dans le cerveau :

— A quelle heure cette nuit èles-vous retourné à Saiut-Cloud? demanda-t-il.

— C'est ce matin à cinq heures et demie que je suis rentré chez moi, répondit le comte.

— Comment étaient les abords de votre maison !

— Comme d'ordinaire, silencieux et déserts; à cette heure et à cette époque de l'année personne n'est levé. Lorsque la voiture arriva, le cocher descendit de son siège et ouvrit la grille avec la clef qu'il prend lorsque nous devons revenir tard, afin de ne forcer aucun autre domestique à veiller.

— La rue était déserte?

— Je le crois : cependant je n'accordai pas uue grande attention à ce qui se passait autour de moi. J'étais en proie à un accès de douleur folle qui annihilait toutes mes lacultés.

— Pauvre ami! murmura Charles. Oh oui! vous avez cruellement souffert, voui aussi I

Le comte leva les yeux au ciel.

— Je n'accuse pas la Providence, dit-il, mais je me demande quelquefois ce que j'ai pu faire pour être ainsi puni !

— Ainsi, dit Jacquet avec celte fébrile impatieuco de l'homme pratique qui ne voit que le but à atteindre et regarde comme oiseuse et inutile toute digression qui ne fait pas avancer; ainsi vous n'avez pas remarqué si la rue était déserte?

— Non I dit le comte.

— Poursuivez 1 nous vous écoutons.

Le comte d'Adoré reprit :

— Nous entrâmes dans la cour sans que rien pût déceler ce qui s'était passé. J'avais également sur moi les clefs de mon habitation. J- montai l'escalier, tenant une bougie quo j'avais allumée sous le vestibule, et je gagnai ma chambre, encore sous l'horrible impression des événements qui venaient de me frappi t. Je ne voyais devant moi quo les cadavres de Lucile, d't'ranie, de Léopold qui se dressaient comme dans un abominable cauchemar...

juiji-tal' :;

— De sorte, interrompit Charles, que depuis l'instant de votre arrivée jusqu'à celui où vous êtes entré dans voire chambre vous n'avez rien vu, rien remarqué qui pût vous éclairer?

— R.on absolument encore, je le répète, et mon cocher n'avait non plus rien vu ni rien remarqué, car, tandis que j'étais absorbé dans mes pensées poignantes, il dételait et remplissait ses fonctions avec 1 ■ calme et la quiétude accoutumés. Je, l'entendais aller et venir sans que ce bruit put ni'arracher à ma rêverie.

— Vous demeurâtes longtemps ainsi 1

— Pi es d'une heure.

— Ensuite ?

— Je me demandais ce que je devais faire, s'il me fallait réveiller Blanche et Léonore pour leur confier mes douleurs. C; sentiment de consolation suprême qui pou-se celui qui souffre à épancher ses chagrins m'engageait à mouler près d'elles. La crainte de les affliger, de torturer encore leur pauvre coeur, car toutes deux aimaient Lucile et Urauie, m'arrêtait au contraire dans ma résolution ; mais l'égoïsine triomphant,'je me décidai à monter dans leur chambre.

« Au moment de frapper, je m'arrêtai, pensant qu'un préveil trop brusque pouvait les effrayer. Je résolus de passer par la chambre de Mariette et des enfants. J'avais le double des clefs de la maison, j'ouvris la porte de Manette avec de grandes précautions...

LUI

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