‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 138 sur 220 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

— Après?... après? demanda Charles en voyant le vieillard s'arrêter.

M. d'Adoré domina l'émotion qui venait de s'emparer de lui et qui lui avait coupé brusquement la parole :

— J'appelai avant d'entrer, reprit-il, personne ne me répmdit. Impatienté, Je franchis le seuil de la pièce eu appelant encre pour prévenir Mariette de ma présence... même silence...

« J'étais près du lit, j'abaisse ma lumière et je vois avec élounemenf le lit désert. Cependant Mariette aval dû s'y coucher, car les draps étaient défaits et froissés. Je me retournai vers les couchettes des enfants, elles étaient vides... mais, comme le lit de leur gouvernante, elles portaient l'empreinte de leurs petits corps.

« 11 était six heures et demie, le jour n'était pas levé encore; il faisait nuit complète, il n'y avait donc aucune raison pour que la gouvernante et les enfants eussent quitté leur chambre. Je ne m'expliquais pas le vide de celte pièce, quand je songeai que Blanche ou Léonore avaient pu demander les enfants et que Mariette était allée les leur porter au lit.

«Je me dirigeai aussitôt vers la porte de leur chambre, j'écoulai; un profond silence régnait. Je frappai un léger coup, puis, ne recevant pas de réponse, j'entrai... La chambre était plongée dans une obscurité profonde... Les lits étaient déserts, et ils n'avaient même point été foulés. Évidemment ni Blanche ni Léonore ne s'étaient couchées.

— Vous êtes sûr de cela! interrompit Charles.

— Parfaitement sûr I répondit le comte.

— Les lits de ces dames étaient intacts 1 reprit Jacquet : c'est un point très important à constater dans l'instruction.

— Ensuite!... ensuite? dit Charles.

— Je ne savais que penser, reprit le vieillard, ce que je voyais nie donnant à supposer que Léonore et Blanche étaient parties au milieu de la nuit, elles et leurs enfants; mais parties pourquoi?... com-

l 1 1 i ' ... Ji ri i d;s aussi que vous et Henri pouviez être venus les chercher; mais ce départ si brusque en muu absence eu' présagé quelque nouveau uia'heur... Impatient, je résolus d'interroger les domestiques et ie montai...

— Pardon, interrompit Jacquet, avant d'aller plus loiu, il y a un point important à éclaircir. L t chambre de Mariette et des eufaDts offrait-elle quelques traces de désordre ?

— Aucune trace ! répondit le comte.

— Rien qui décelât une lutte, une surprise, la venue de plusieurs hommes !

— Rien, absolument nen.

— Et l'autre chambre, celle de ces dames?

— On ne paraissait pas même y être entré depuis qu'elle avait été faite.

— Tiès bien! continuez!

Le comte reprit après un moment de silence :

— Je montai donc à L'étage supérieur, là où logent les domestiques, et j'appelai... Personne ne me répondit... J '..ppelai plus fort... même silence... Je heurtai aux portes, on ne m'ouvrit pas... Je crus entendre une plainte... Mon inquiétude augmentait. Je trouvai la malheureuse femme garrottée et bâillonnée sursju lit. Je coupai les lieu^ qui la retenaient, je vtul rs l'interroger, mais elle ne me répondit pas : elle paraissait encore sous l'impression dequelque terreur folle qui lui avait troublé la raison...

« Deux autres domestiques habitaient dans le même couloir, c'étaient le vtlet de chambre et la fille de basse-cour composant, avec le cocher qui était en bas, près de ses chevaux, el la cuisinière que je venais de délivrer, tout le peisounelde la maison. J'ouvii, successivement leurs portes, et je le» trouvai tous également a' tichés et bâillonnés sur leur lit.

« Le valet de chambre nie raconta que, surpris dans le sommeil, il avait été saisi et garrotté sans pouvoir opposer la moindre résistance. Tout ce qu'il avait pu distinguer des hommes qui s'étaient introduits dans sa chambre, c'est qu'ils étaient masqués et qu'ils portaient une espèce, de costume militaire.

« — Les chauffeurs! c'étaient les chauffeurs!» murmurait la fille de basse-cour dont les dents claquaient.

« Mes alarmes'étaieul extrêmes. Je redescendis précipitamment appelant le cocher, el décidé à fouiller toute la maison. Je voulus pénétrer dans le salon; toutes les portes étaient fermées. Nous passâmes par le jardin : les volets du rez-de-chaussée étaient ouverts, et les domestiques assuraient les avoir fermés cooiine d'ordinrire, à neuf heures. Je poussai l'une des fenêtres, je m'élauçii... Un grand feu brûlait encore dans la cheminée et éclairait la pièce. L.i s'offraient les traces du plus effrayant désordre... la étaient les preuves évidentes d'une lutte. Les meubles étaient renversés, un rideau déchiré, les tapis froissés, une table à ouvrage brisée...

— Et... c'était tout? pas d'autres indices? dit Charles sur le front duquel une sueur froide perlait à grosses gouttes.

— Je fouillai la maison, reprit le comte, el je ne trouvai rien qui pût me mettre sur la trace de ce qu'ét lient devenues...

Le vieillard s'arrêta comme suffoqué.

— De quel côté sont sortis les monstres? demanda Charles.

— Voilà ce qu'il a été impossible de savoir, dit Jacquet. J'ai exploré le jardin moi-même ce matin. Le sable était uni, ratissé avec soin tout autour de la maison, comme si le jardinier fût venu de travailler. Pas une trace de pas n'apparaissait plus loiu que l'endroit où M. d'Adoré et ses domestiques avaient marché. Le jardin ne décelait rien! Pas une allée n'off. ait l'empreinte d'un pas, pas une plate-bande n'était foulée, pas une branebe n'était, brisée, pas un seul mui ne

présentait la plus légère dégradation. Les espaliers et les treillages étaient intacts, aucune serrure n'avait été forcée. Le jardin a deux grandes portes et deux petites. De l'autre côté de chacune de ces portes, le sol ne présentait aucune empreinte révélatrice. Par où avaient pénétre les bandits, par où avaient-ils fui avec leurs victimes? Voilà ce qu'il est matériellement impossible d'établir.

— Matériellement peut-être, dit Charles, mais moralement?»

Jacquet lui adressa un signe expressif.

— Ce fut dans un petit bosquet à gauche, reprit le comte, que nous trouvâmes la malheureuse Mariette évanouie, étouffant sous ses bâillons, ayant un bandeau humide sur les yeux, et les pieds et les mains solidement attachés. La pauvre tille ne savait rien, si ce n'est qu'elle avait été surprise dans sou sommeil par des mus masqués, qui, étouffant ses cris, l'avaient placée dans l'état où nous la trouvâmes.

— Permettez, dit Jacquet, il est une série de questions que je n'ai pas voulu vous adresser ce matin et qu'il faut que je vous pose.

— Questionnez!.

— Cela concerne les domestiques. Ils étaient !à ce malin, ils nous entouraient, et j'ai dû être prudent.

— Que voulez-vous savoir?

— La cuisinière, le valet de chambre et la fille de basse-cour composaient, avec Mariette, tout le personnel aux ordres des deux dames?

— Oui.

— On les a tous retrouvés garrottés et bâillonnés ?

— Oui.

— Mariette même était aveuglée.

— Vous le savez.

— C'est vous qui les avez détachés tous successivement?

— Oui.

— Vous pourrez alors me donner les éclaircissements que je réclame. Mariette était évanouie?

— Oui.

— A-t-elle été longtemps à revenir à elle?

— Fort longtemps : ce n'est qu'en employant les moyens les plus énergiques que j'ai réussi à lui faiie reprendre connaissance.

— Les liens qui l'attachaient avaient-ils meurtri les chairs?

— Tiès violemment ; il y avait des plaies aux poignets ; elle avait dû beaucoup souffrir.

— Bien 1 Et les autres domestiques, dans quel état étaient-ils? La cuisinière?

— Demi-folle, elle pouvait à peine parler et on l'avait bâillonnée avec une telle barbarie, qu'elle avait deux dents brisées.

— Et le valet de chambre ?

— Il était solidement attaché aussi ; mais je ne remarquai aucune tract; de violence en le détachant.

— Ah ! Kl la fille de basse-cour?

— Non plus. L'un et l'autre étaient dans l'impossibilité de pouvoir bouger, mais ils n'avaient pas dû bi nucoup souffrir.

— Très! bien 1

— Comment? fit le comte d'Adoré avec élonnemcnt, que conclut z-vous d I tout i

— Rieu pour le moment : mais j'irai à taml-Cloud

i en; aile nous causerons.

— A vos ordres, »

Un CO ni Vit cet échange de paroles.

— C'esl i ignemenls que vous pouvez me donn i ' d : I Chai li s.

— Malheureu emenl oui, mou ami, reprit le comte, mais ce q je |i r...

— C'e i le meilleur el le

bomm il interrompit Charli avec .•haleur. Lo malheur no doit pas rendre injuste.

Croyez-vous qu'Henri et moi nous vous ayons accusé une seule minute d'être l'une des causes de nos douleurs? Nod, certes! nous vous avons plaint, car nous savions ce que vous deviez souffrir. Maintenant, mon ami, donnez-moi la main et ayez du courage... Peutêtre... à bientôt!

— Qu'allez-vous faire? demanda le comte.

— Mon devoir d'époux , de père et de citoyen, répondit simplement Charles.

Et saluant le comte, Corvisart et Jacquet, il s'éloigna, le visage calme, la démarche fièrement assurée. Corvisart le regarda s'éloigner, le suivant longtemps des yeux :

— Cet homme-là a dans l'esprit une résolution inébranlable, dit-il. Que veul-il faire? je l'ignore, mais ce doit être quelque chose de terrible, et il le fera. Il est trop calme et trop froid pour un homme qui doit autant souffrir, car il adorait sa femme et son fils.

— El M. de Renneville? dit le comte à Jacquet. Celui-ci ne répondit pas : son regard investigateur

explorait la foule et venait de s'arrêter sur deux promeneurs qui, le nez au vent et l'air satisfaits d'euxmêmes, s'avançaient bras dessus, bras dessous, en marchant à contre-mesure.

Jacquet fit un signe à M. d'Adoré, puis il quitta ses deux interlocuteurs, et, se perdant à sou tour dans la foule, il s'arrangea de façon à croiser les deux promeneurs. En arrivant en face d'eux, il poussa une exclamation de surprise joyeuse et adressa un petit geste amical d'uue suprême insolence.

— Eh! fit-il, c'esl Gervais, mon fournisseur!

— Monsieur le baron de Briges! dit Gervais en saluant jusqu'à terre, une de mes meilleures pratiques, bien que des plus nouvelles!

— Bonjour, Gervais! bonjour! reprit Jacquet avec de véritables airs de grand seigneur.

— Monsieur le baron veut-il me permettre de lui présenter mon ami Gorain? dit Gervais.

— Comment donc! je suis enchanté de faire la connaissance du citoyen Gorain.

— Monsieur. . je... bien obligé ! balbutia Gorain intimidé suivant sa coutume.

.— Monsieur Gorain, propriétaire, reprit Gervais.

— A Paris et à la campagne, ajouta Gorain.

— Ahlablet à quelle campagne? demanda Jacquet.

— A Saint-Cloud.

— A Sainl-Cloud! répéta Jacquet en faisant un soubresaut. El dans quelle partie de Saint-Cloud?

— La ci devant rue de l'Église.

— Ah! mou Dieu! Est-ce que ce serait votre maison qui aurait été envahie la nuit dernière par les chauffeurs?

— Hein? quoi? balbutia Gorain.

— Les chauffeurs! répéta Gervais.

— Mai» oui! vous ne savez donc pas la nouvelle? Les deux bourgeois se regardaient en frissonnant.

— Quand avez- vous donc été à Saint-Cloud? continua Jacquet.

— Cette nuit, dit Gorain; nous y étions eue trois heures du matin, nous sommes revenus a Paris à quatre heures.

— Ah! alors ce n'est pas votre maison qui a été la proie des bandits. eudaulbion rue de l'Église qu'ils ont fait le coup.

— Mais, rue de l'Eglise, il n'y a que ma maison et celle du citoyen Idorel

— C'est dans l'une des deux alors que s'est passée

la SCene.

— Mais quelle bci i ria Gervais.

— l'no scène abominable, la nuit dernière Femmes et des culauts disparus I uuo maison au pillage...

— Ah! mon Dieu!... mou Dieu! balbutiail Gorain en frissonnant.

Ger vais joignait les mains avec un sentiment de terreur peint sur le visage. Jacquet les regardait tous deux très attenlivement.

— Vous ne saviez rien? dit-il.

— Absolument rien ! répondit Gervais.

Je vous raconterais bien tout cela en détail, mais

j'aperçois un ami qui m'attend. Au revoir, messieurs.

El saluant les deux bourgeois avec un geste protecteur, Jacquet se perdit dans la foule. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se trouvait face à face avec un homme velu de noir des pieds à la tète.

— Ils ne savent rien, ils ne se doutent de rien, mais ils pourront peut-êtredonnercertaius éclaircissements, dit Jacquet à l'oreille du personnage.

— Alors faut-il agir?

— Oui, le ministre le veut ; mais dis à Fouché qu'il suive la voie que je lui ai indiquée : qu'il agisse de son côté, tandis que je vais agir du mien.

Depuis que Jacquet les avais quittés, les deux amis étaient demeurés immobiles, ébahis, terrifiés, n'osant pas s'adresser la parole.

— Les chauffeurs! dit enfin Gervais.

— Dans la maison voisine de 'a mienne 1 ajouta Gorain.

— La nuit dernière... tandis que nous étions...

Un frisson coupa la parole au pauvre bonnetier. Les deux amis se regardaient avec une sorte d'épouvante. En ce moment un grave personnage, velu de noir, s'approcha d'eux.

— Le citoyen Gervais? dit-il, le citoyen Gorain?

— C'est... moi! dit Gervais en frissonnant plus fort.

— C'est... moi !... dit Gorain avec une émotion nouvelle.

— Alors, citoyens, veuillez me suivre.

— Hein? firent les deux bourgeois.

L'homme répéta son injonction.

— Vous suivre... et où? demanda Gervais.

— Au ministère de la police.

— Au minislère de... dit Gorain dont les cheveux se dressèrent.

— Le citoyen ministre veut vous parler sur l'heure.

— Mais...

— Uue voilure nous attend à la porte du bord de l'eau.

— Cependant...

— Pas d'hésitation, sinon je vous fais enlever de vive force .

Les deux amis jetaient l'un sur l'autre des regards héhéés : ils avaient peur sans se reudie compte des causes de cette peur. L'agent de police passa au milieu d'eux, et, les preuant familièrement chacun par un brar, il les entraîna dans la direction de la porte donnant sur le bord de la Seine, près du château.

LE CABARET DU GrOS-CAILLOU

A l'extrémité ouest-sud-ouest de Paris, entre l'esplanadedeslnvalidesà l'est, le champ de Mars àl'ouesl, la Seine au nord et l'École militaire au sud, s'élève un quartier depuis longtemps compris dans l'enceinte de la grande ville, et qui cependant a toujours formé une partie distincte' de la ville elle-même, ce quartier, connu sous le nom de Gros-Caillou et qui, il y a dix ans encore, avant les embellissements qui l'onl métamorphosé, était presque exclusivement habité par les marchands de bois à brûler, les employés de la manufacture des tabacs et les amis et amies des invalides.

Si, il y a dix ans seulement, ce quartier se ratta-

chait encore difficilement à la grande ville, il y a soixante et quelques années il en faisait à peine partie. Le soir venu surtout, l'esplanade des Invalides d'un côté, le champ de Mars de l'autre, formaient comme deux steppes déserts et dangereux que pas un promeneur n'osait franchir.

La nuit venue, les invalides rentrés, les boutiques closes, pas une ombre ne se glissait sous les grands marronniers, et un silence solennel régnait tout autoui de ce quartier absolument isolé.

Cette nuit-là cependant où nous sommes arrivés, deux hommes, se promenant bras dessus, bras dessous, descendaient la rue de l'Université, traversaient la place du ci-devant palais Bourbon, et continuaient leur route dans la direction de l'esplanade des Invalides.

Il pouvait être alors minuit; la rue était déserte et silencieuse et l'esplanade offrait un fond noir qui n'avait certes, pour des promeneurs, rien de bien rassurant à l'œil.

Les deux hommes cependant s'avançaient sans paraître se soucier de l'obscurité profonde.

Us étaient tous deux de même taille à peu près, carrés des épaules et vigoureusement charpentés. Leur tournure avait quelque chose à la fois de traînard et de déagé qui pouvait paraître extraordinaire au premier abord.

Ils atteignaient les premiers arbres de l'esplanade, au moment où minuit et demi sonnait à l'horloge des Invalides; sans hésiter et en gensconnaissant admirablement leur chemin, ils suivirent la rue et atteignirent le Gros-Caillou.

— C'est-il bientôt ? demanda l'un des hommes. La première adroite ! répondit l'autre.

La première à droite, pour nous servir de l'expression du nocturne promeneur, était la rue Nicolet, sorte de ruelle étroite et fangeuse faisant communiquerla rue de l'Uuiversité avec le quai. A l'angle formé par la rencontre des deux rues, s'élevait une maison d'antique construction, tendant le ventre, rentrant la base et le faîte, à toit pointu, à murailles noircies percées de petites fenêtres ornées de châssis à guillotine.

Au rez-de-chaussée de celte maison d'assez mauvaise apparence, une boutique borgne, cabaret de bas étage aux vitraux épaissis par la poussière et derrière lesquels flottaient quelques loques roussâlres, jadis rideaux rouges.

Un bruit sourd, incessant, attestant une nombreuse réunion de causeurs, partait del'inlérieur du cabaret; tout autour les boutiques étaient fermées, les maisons sombres et noires.

Les deux nocturnes promeneurs s'étaient arrêtés à quelques pas de ce caburet dont ils regardaient la porte, comme s'ils eussent hésité à en franchir le seuil.

— Quelle heure? reprit le premier.

— Un peu plus d3 minuit, répondit l'autre.

— Alors, il doit être à son po«te ?

— Naturellement.

— Eh bien, entrons dans la cambuse. En voilà une cassine qu'a un relèvement d'hutte de castorl A lons-y, Maucot!

— Espère! ditl'autre en posant sa main sur l'épaule de son compagnon. Le point est relevé, mais fiui voir si le déguisement est sufiisamment paré. LU matelot! on joue le grand jeu à cetle heure! attention !

— Alors, trouvons un coin.

Lanuit était trèsobeure. : la lune ne s'était pas montrée, pasuneétoile uebrillaitauciel.Lesdeux hor depuis l'instant où nous les avons rencontrés, étaient donc plongés dans les plus épaisses ténèbres et il eût

été difficile, même en se plaçant le plus près d'eux possible, île deviner les traits de leur visage.

Bien quTIs'ne pussent rien distinguer à dix pas, hormis lecabaretdoa't les lu rai ères intérieures faisaient faire transparent aux rideaux rouges, ils regardaient ir d'eux comme s'ils eussent étéen quèle de quelqu'un ou de quelque chose.

— Une idée ! lit l'un. Vire de bord et affale-toi dans mon sillage. J'ai relevé le point, quel

— Quoi donc?

— Espère un brin et file dans mes eaux que je te dis.

Et le premier des deux hommes, prenant son compagnon par le bras, revint sur ses pas, forçant l'autre aie suivre. Remontant la rue de l'Université, il s'arrêta devant une muraille de planches s'élevaut à sa fauche.

Cette murail'e servait d'enclos à un chantier de bois à brûler. Au-dessus d'elle et la dominant, ou voyait, se Presser daus les ténèbres la masse noire de gigantesques pires de bois. "

— Une! lieux! en haut les gabiers ! reprit celui qui avait coEduit l'autre, en lâchant les mains de son compagnon et s'élauçant pour franchir la muraille de planches. Pomoie-toi, l'ancien!

Avec une agilité merveilleuse, il fut en un clin d'œil sur le faite étroit de la palissade. Eu ce moment de formidables aboiements éclatèrent dans l'intérieur du chantier. C'était le chien de garde qui se précipitait dans l'étroit couloir régnant entre l'enclos et la première pile.

L'homme qui, par un miracle d'équilibre, se maintenait sur le faite des planches, ayant à dix pieds audessous de lui le ediien furieux, lui montrant ses dents menaçantes, l'homme s'élança en avantet d'un

ni bond franchit la largeur du couloir, pour aller péiomber sur le premier étage de la pile. Le chien aboyait toujours, mais il ne pouvait rien.

— A toj, Maburec! dit le matelot eu se retournant vers son compagnon.

Maburec exécuta la manœuvre accomplie par son ..imaïade avec le même succès. Les deux hommes étaient debout sur une sorte de corniche qui faisait le tour du premier étage de la pile. Le second étage s'élevait au-dessus d'eux. Chacun sait que lorsqu'on construit des piles de bois, on ménage de distauce en distance, à l'intérieur, des corridors étroits servant à faire pénétrer l'air sous les piles.

Un de ces corridors se trouvait en face des deux marins : ils s'y engagèrent à la suite l'un de l'autre et ils atteignirent nu second couloir se croisant avec le premier. Ge second couloir qui parcourait la pile en sens inverse, donnait lui, des deux bouts, sur les deux autres piles, de sorte que de la rue ou même ûes'nYaisons v&isines, l'œil ne pouvait plonger dedans.

Les deux matelots s',: , rôlèn 1,1 au milieu de ce second couloir, sans l ; ifl Cl I de lui rlemeii 1 9 du chien, qui continuaient pins féroces et plu* bruyants. Le Ma'.. eut tira de la poyyhe une lawterwe soowie, I tn [ue Maburec faisait du feu avec an briquet. Bientôt 1 1 mèi lu Fut allumée.

Mal urée prit la lanttrne et tournant le verre vers son co n :

— Voyons! que je relève lepoinl! dit-il. Pup rbe.

< 'air d'un failli chien rie terrien du premier choix!

La nu il si p*rofoud« qui régnait au dehors u'avail

pas pu, jusqu'alors, pérniel l'examinei l'i ité leur

des deux ei extérieur était loin

ni leurétaii i im lier, Lé Maucol ei M ihufec

avaient buM une < i I mat! m plate, tuai loi

m i!< vêtement . I1 illure, de t Isage nu me : les b et s \ iii ni ■ ii ol»meul disparu pour faire

plaeel'un à un ouvrier maçon, l'autre à un humble chiffonnier.

Malnirec était un ouvrier maçon. 11 avait le bourgeron, le pantalon couvert de plâtre, et les mains blanchies, Son front rasé, et lui donnant l'apparenr i d'un homme chauve, défigurait absolument le haut de son visage, tandis qu'une longue paire de moustaches, artistemenl posée, donnait à l'i xpressioi: sa physionomie quelque chose de complètement différent de celle qu'elle avait toujours eue.

(juant au Maucot, le chiffonnier de bas étage, car il n'avait pas même une hotte, mais un sac jeté sur son épaule, une grande barbe rousse lui cachait le bas du visage, tandis qu'une forêt de cheveux de même nuance couvrail à moitié le front.

Aiusi accoutrés, les deux hommes étaient absolument méconnaissables. Tous deux se regardaient mutuellement a la lueur rmigeâtre de la lanterne et paraissaient fort satisfaite de leur examen.

— Pour lors, reprit Mahurec, à partir de cette heure, plus d'expressions maritimes'; faut jaboter comme un terrien. Connais pas plus la mer que s'il y en avait pas, t'as compris, gabier?

— C'est dans le sac, tu verras, r,ué!

— Maintenant, vieux, il est probable qu'il y en aura un de nous deux qui celte fois ne reviendra pas; faudra que l'autre dise de sa part à nos commandants qu'il a avalé sa gaffe avec contentement.

— Oui, mais avant qu'il avale sa gaffe, celui-là l'aura fait avaler a d'autres?

— Naturellement... T'es paré?

— Oui.

— Alors, en avant, et cette fois, matelot, il faut que ça y soit !

— Ca y sera. »

La lanterne fut éteinte et les deux hommes regagnèrent la rue, sautant encore par-dessus le chien dont les aboiements ne parurent pas les préoccuper un seul iustant. Le cabaret se dressait en face d'eux : mais ils n'avaient pas fait trois pas vers la porte de rétablissement qu'un vacarme épouvantable éclatai; à l'intérieur.

Ou entendit des cris confus, des vociférations, des brisements de verres, de bouteilles et de bancs... Toute la devanture craqua comme si on eût voulu la défoncer, puis la porte s'ouvrit brusquement tonte grande et deux hommes, se tenant à bras-le-corps, luttant avec rage, se frappant, se poussant, vinrent rouler sur le pavé de la rue en poussant des hurle meuls formidables.

Une nuée de spectateurs, à l'aspect hideux, se précipita à leur suite et vint former un cercle autour des deux combattants ; la porte du cabaret, demeurée ouverte, laissait pénétrer une traînée lumineuse sur le pavé, et celle traînée lunineuse éclairait la scène qui était eu train de s'accomplir.

Les deux hommes qui luttaient ensemble paraissaient couverts de haillons et de vêtements en lambeaux : ils se frappaient avec une rage effrayante. La foule qui les eiilmnait, loin de chercher a les séparer, semblait les exciter au c mtraire : chacun regari o m bat av. c un plaisir visible.

« Hardi, c.nn.'L'ti" al ci iail-on.

— A toi, l'allle-de-l-'er! disaient d'autres VOÏX.

— Tue I LOB ! • disait la foule.

La feule s'écarta, l'un des d, u\ hommes v. d'achever de. i I autre. A i ui la poitrine

,i,. M„, ennemi étendu au milieu du mis eau, l'hon.-

i : le non de la m ilu gai eue et levait

énorme poing droit au-dessue de ta bôie qu'il malntrii.ii Immobile... mais le vaincu se dégagea une 1 1 1 a I n . . .

La foule il un mouvement, une Uuuc uuc venait do dans les tenebre-S.

m ni- tapin

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