‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 139 sur 220 · UN JOUR DE NOCES · texte numérisé non relu

UN JOUR DE NOCES

La noce toile que l'entendaient nos pères avait certes son côté trivial, mais elle avait aussi son côté excellent Quand ils avaient passé dix-huit heures ble tous les invités se connaissaient,' car aux d'autrefois on ne se quittait pas, et de n idi a six heures du matin on demeurait en société indissoluble. Souvent il y avait un lendemain et un surlendemain.

A l'époque surtout où se passent les événements de ce récii, dans les années qui suivirent le grand cataclysme révolutionnaire, la société, qui éprouvait l'impérieux besoin de se reconstituer daus toutes les classes, saisissait avidement les occasions que lui offraiei.t les circonstances, et un mariage devenait une fête véritable pour les parents et les amis. Mais si la fête était grande déjà parmi les classes élevées, elle ; renaii les proportions d'un événement parmi le peuple. La ;iensée d'une noce à laquelle on assisterait préoccupait tous les esprits quinze jours à l'avance et était le sujet de toules les conversations. Dès lors on pense ce qu'avait dû être aux halles la préoccupation du mariage de Roselie, la belle ecai

C'était le 22 vendémiaire que Rosette devait devenir la citoyeuue Spaitacus devant la loi.

Ce matin-là, le siège de la belle écaillère était demeuré désert, les bourriches vides étaient amoncelées sou." la table et la porte du marchand de vin était solitaire. A onze heures, un groupe de commères et de compères, superbemeut endimanchés, séjournait devant la porte d'une maison de la rue de la Fromagerie, encombrant la chaussée étroite et boueuse.

Les hommes étaient costumés avec la suprême élégance des citoyens des halles; mais chaque costume décelait une catégorie différente de la grande société des forts, des porteurs, des vendeurs et des crieurs. Les uns avaient le pantalon gris blanc, la veste de même nuance, la grande ceinture bleue et l'énorme chapeau blanc, au bord collé sur le dos, des porteurs de farine de la halle aux blés ; d'auties avaient revêtu les plus belles vareuses bleu foncé que le marché aux poissons eût jamais contemplées, Celui-là avait le simple bourgeron de toile et la casquette de loutre de la halle aux légumes; celui-ci éla ait sa carrure herculéenne dans les atours des forts de la balle.

Les femmes resplendissaient d' joux et de

parures éclatantes. Des robes remontant sur le ventre et descendant à mi-jambe, formaient avec la jupe, à la hauteur du mollet, comme une arcade sous laquelle ou apercevait des bas bien blancs modelait une cheville osseuse et s'enfonçaut dans des soulier.^ cii es a . 'œuf et garnis d'une boucle en argent.

D puis le vert le plus tendre jusqu'au rouge le plus vif, toutes les couleurs les plus voyantes étalaient leurs nuances criardes parmi ces cotillons qui allaient, venaient, arrivaient, traversaient la foule et disparaissaient sous une all^e sombre pour reparaître bientôt.

A onze heures un quart la rue était encombrée, les voisins étaient aux fenêtres et les marchands sur le pas de leurs boutiques. On se parlait, ou s'interpellait, on ciiait d'un côté de la rue a l'autre : c'était un itha au milieu duquel on ne pouvait évidemment s'entendre ni se comprendre.

Comme onze heures sonnaient, un bruit de musique se fit entendre du côté des halles.

«Voilà les violons ! glapit un gamin.

— Voilà les violons ! » répéta la fouie en s'arrêlaùt afin de laisser libre le milieu de la rue.

Les sons discordants d'instruments criai lissaient plus aigus; enfin, au tournant de la rue, on aperçut deux b/mmes la tète 'recouverte d'un énorme tricorne, le torse disparaissant sous un habit trop large, le col garni d'une énorme cravate blanche retombant sur u le grosse toile, lequel r- :

lait par l'ouveituie d'un gilet également blanc ; une culotte verte et fies bas chinés complétaient le costume. Chapeaux, boutonnières d'habit et de gilet, jarretières de la culotte, ruisselaient de flots de rubans de toules couleurs. Un violon, tenu d'une main et raclé de l'autre, indiquait la profession de chacun des deux hommes.

Derrière eux s'avançaient, bras dessus bras dessous, marchant à la file par deux de front, une vingtaine de personnes, dix hommes et dix femmes. Les dix hommes étaient la crème des forts de la halle ; les dix femmes représentaient la fine fleur des poissardes. Aussi il fallait voir ces faces enluminées, ces nez en l'air, ces yeux ronds et éveillés, ces bouches vermeilles, ces mains énormes, ces poings sur la hanche. Et quelles toilettes ! un véritable fonds de quincaillerie : tous, comme les musiciens, ruisselaient de rubans multicolores des pieds à la tète.

Le premier des hommes, celui qui s'avançait immédiatement après les musiciens, donnant le bras à une foit belle tille de vingt-cinq ans, était remarquable par sa stature colossale, même auprès des forts qui le suivaient. Arrivés et arrivants criaient, chantaient joyeusement ; seul celui-là ne disait rien ; il ne paraissait même pas s'occuper de sa superbe compagne. Au tournant de la rue, celle-ci avait senti le bras de son cavalier frissonner sous sa main rouge aux doigts écourtés.

— Qu'as-tu donc, Cassebras? avait-elle demaudé. Un grognement sourd lui avait seul répondu. Le

fort était devenu d'une pâleur extrême, et un moment il avait paru s'arrêter comme cloué sur le sol; puis il s'était remis en marche.

Le petit cortège était arrivé devant l'allée dans laquelle étaient entrées et ressorties précédemment toutes les commères. On se rangea en demi-cercle, et les violons, placés au centre, se mirent à grincer de plus belle.

- Vive la mariée ! cria la foule.

Une fenêtre du premier étage (fenêtre à guillotine) fut ouverte aussitôt, et une tête fraiche et charmante, aux cheveux bouclés tout parsemés de fleurs déranger, la tète si niignonnement gracieuse de Rosette apparut pour saluer les amis qui l'acclamaient.

— Vive Rosette! vive la belle éeaillère! vive la rrjf , riée ! reprit la foule.

Les violons grinçaient de plus fort en plus fort.

— Ut le mariél criaient les femmes; oùsqu'esl le marié ?

— Présent, mes commères! répondit une grosse voix.

Rosette s'était retirée de la fenêtre et la figure épanouie de Spartacus apparaissait à la place de la tête si jolie de la jeune femme.

— Allons, les mariés, en route ! le municipal attend ! cria une voix.

— Voilà les mariés I voilà les mariés 1 répéta-t-on. On entendait effectivement un grand bruit dans

l'escalier obscur. La foule s'avança curieuse, puis les violons fireut entendre uns nouvelle aubade, et une jeune et charmante créature, vêtue deblanc de la tète aux pieds, apparut sur le seuil de l'allée si sombre. Un homme costumé comme un bon gros bourgeois lui tenait la main : cet homme c'é'ait M. Thomas qui, on se le rappelle, s'était invité lui-même l'avanl-veille, Uant de payer son écot en faisant ouvrir force bourriches d'huilres.

S; a'tacus suivait, donnant le bras aune vieille mar-

Chande des quatre-saisons qui avait voulu servir de mère à Rosette dans cette solennelle occasion.

— Vive la mariée !... vive la mariée !... criait-on.

En ce moment la belle poissarde qui donnait le bras au fort de la halle, quitta son cavalier et s'avança vers Rosette pour lui offrir un bouquet blanc magnifiquement énorme, qu'elle tenait à la main. Rosette, rouge, émue, balbutia quelques paroles de remerciaient et enfouit aussitôt son joli visage dans les gerbes de fleurs odoriférantes.

— Vive la mariée! cria-t-on encore.

Au même instant M. Thomas avisant Cassebras, marcha vers lui, et lui frappant rudement sur l'épaule :

— Je t'avais bien promis, lui dit-il d'une vois railleuse, de venir voir comment tu remplirais tes fonctions de témoin le jour du mariage de Rosette et de Sparlacus. Eh bien, cela va mieux que je ne l'espérais, sais-tu bien? Tu as l'air fort content, mon garçon.

Cassebras ne répondit pas, mais ses yeux roulèrent avec des éclairs dans la prunelle.

— Allons! allons! reprit Thomas de plus en plus railleur, ne le monte pas la tête! Rosette est bien jolie, oui, certes, et je comprends tes regrets, mais enfin, c'est que tu l'as bien voulu, puisqu'on l'avait proposé...

Cassebras saisit la main de Thomas et la serra avec force.

— Faudra que j'étranglu quelqu'un d'ici à ce soir ! murmura-t-il.

— J'y compte bien! se dit Thomas en souriant. Puis, se tournant vers la mariée :

— Allons! dit-il, le municipal nous attend pournous faire signer surses registres, et ensuite au Vainqueur de Lodi. J'espère que les huîtres seront ouvertes? Tu gais, Rosette, que j'en paye tant qu'on en voudra! Allons! donne-moi ton bras, je fais fonction de père!

— En avant les violons! cria Sparlacus.

— Vivent les mariés! hurla la foule.

Les musiciens reprirent la tête du cortège et on se mit en marche.

Cassebras était de plus en plus pâle : ses yeux étaient enfoncés, ses dents claquaient: le malheureux devait souffrir toutes les tortures de l'enfer. Sa compagne chantait, toute fière de s'appuyer sur ce bras qui passait pour être le plus puissant de la halle.

Ouelques instants après ou arrivait à la municipalité, et l'officier, en écharpe, s'apprêtait à unir les deux conjoints par des liens indissolubles. Rosette était de plus en plus rieuse; Sparlacus semblait .de plus en plus joyeux; quant à Cassebras, il avait l'air égaré d'un homme qui ne comprend pas ce qui se passe sous ses yeux. M. Thomas le regardait eu souriant du plus mauvais sourire.

LE VAINQUEUR DE tOB!

L'établissement, portant pour enseigne : le Vainqueur de Lodi, étail un de ces nombreux cabarets gargotes tpi i pullulent autour des halles, et peut-être le plus Ichalandé et le plus connu. Situé rue des Deux-Écus, Jprès le marché aux farines, il occupait tout le rez-dechaussée et le premier élage d'un ancien hôtel de conseiller au Parlement, devenu propriété de rapport.

Une grande pièce, se prolongeant jusqu'aux cuisines el toute garnie de tables et de tabourets, servait de salle commune. Au premier élage étail le fameux sa! m de cent cinquante couverts que promettait l'affiche. Ce salon dans lequel on eût, au besoin et en Be gênant beaucoup, lenu soixante à peine, était bas de plafond etéclairé sur la rue par trois fenêtres dont une avait élé supprimée lors de la poso récente de L'enseigne.

(C'était un tableau représentant ou ayant l'intention de représenter le vainqueur de Lodi conduisant ses soldats sur le chemin de la gloire.) La rue des Deux-Écus étant très étroite el les maisons étant très hautes le jour pénétrait difficilement jusqu'au premier étage, de sorte que l'enseigne en bouchant l'une des trois fenêtres rendait le salon à peu près obscur : mais le Vainqueur de Lodi avait une telle réputation pour les civets, la poitrine de veau et les matelotes, que les fins amateurs passaient volontiers par-dessus l'inconvénient de la rareté du jour : ils trouvaient même un certain charme à fesliner daus la pénombre, et ils riaient des mauvaises langues qui prétendaient que e propriétaire de l'établissement n'avait étouffé son jour qu'afin que ses pratiques regardassent de moins près ses fameux sautés de lapins.

Calomniée ou non, la réputation du Vainqueur de Lodi n'en était pas moins grande, et une noce, célébrée là, avait, suivant les commères, toutes les chances de bien tourner.

A une heure, une table fumante occupait le centre du grand salon. Les convives n'avaient pas encore pris place; ils allaient, venaient, criant, chantant, s'a musant, entourant la mariée et débitant force propos de circonstance avec un entrain, une verve, une bonne humeur qui rendaient la joie générale.

Un seul, sombre, triste, s'isolant au milieu de la foule, paraissait neprendie aucune part à l'animation générale, et chaque élan de cette joie, qui éclatait autour de lui, faisait froucer ses sourcils épais, et ses doigts claquaient en se choquant comme s'ils eussent été agités par un tremblement couvulsif: cet homme était Cassebras. Ii se tenait loin de Rosette, près de l'une des fenêtres, le dos tourné au salon, le front appuyé contre l'une des vitres. Il était là, immobile sans que personne prit garde à lui.

— Eh bien ! et le dîner? Quand donc qu'on va servir? s'écria une voix.

— J'ai f.iim! j'ai faim! répéta-t-on de tous cotés.

— A table, la mariée! voilà le fricot!

— Minute! fit Spartacus, nous attendons du monde !

— Qui ça? demanda-t-on.

— Eh! le citoyen Thomas, donc ! Il nous a quittés après la municipalité pour aller chercher des amis qu'il a invités, des lurons, il paraîtrait, qui nous amuseront.

— Voilà les huîtres! cria une voix.

Effectivement, trois garçons faisaient à la fois leur

entrée, portant des plats énormes surchargés d'huîtres ouvertes.

— A table! à table! dit Thomas en entrant brusquement. J'amène du renfort! Rosette, ce sont des amis qui vont boire à ta santé!

Huit à dix hommes pénétraient alors dans le salon, à la suite du citoyen. Tous paraissaient appartenir à la classe de la petite bourgeoisie. C'étaient les convives que Thomas avait invités en sou nom. Derrière ces hommes, el fermant la marclie, s'avançaient deux personnages à l'allure un peu limido et légèrement embarrassée.

— Tiens! c'est Poule-d'eau et Haï ' cria la vieille marchande qui s"ervail de mère A Rosette en allant fane la révérence aux deux derniers arrivés.

— Ah I le citoyen Servais ! lit la mariée, .le suisenchantée de vous von- pieu vous ri mercier. La citoyen no m'a [ait mon cadeau, et c'i I l iras qui me l'a apporté.

— Tiens! c'est ma connaissance d'avant-z'hier ! cria une voix puissante.

Deux hommes qui se tenaient devant Goraiu s'écartèrent, poussés par une main herculéenne, et une énorme commère, richement velue, se campa, les . sur les hanches.

Bïu more n'est pas une aristocrate! avait-il dit, laissez-la! (Page 128.)

Gervais ne put retenir un cri d'effroi, et Gorain Qt un geste de frayeur.

— Tu ne me reconnais pas, mon poulet?dit l'énorme poissarde avec un sourire aimable. C'est avec moi que t'as évu des mots avant que tu ne fasses l'omelette dans la voiture à la Grnchue. C était promptemenl battul T'as du talent tout de même: tu fais uue omelette sans y voir !

— Je... parce que... balbutia Garv.ds qui paraissait fort mal à l'aise.

— Eli bien ! eb bien ! dit Thomas en s'appruchant, tu remercies les citoyens d'être venus avec moi, mère Garbouillot? Tu as raison. J'espère qu'ils ne l'en veulent plus.

— Ah! Seigneur! m'en vouloir ! cria la marchande, et à quelle cause I On est amis comme coups de poiuK, à celle heure. Pas vrai, père Hareng-sec, que tu ne m'en veux pas!

Ella marchande plaça sous le nez de Gervais une main capable d'assommer un bœuf.

— Certainement, certainement, dit le bourgeois.

— A table! cria Thomas. Gervais, mets-toi là, à ma gauche; toi, Ca-sebras, viens ici, à ma droite, en face de la belle mariée.

— Et moi je me campe à côté de Poule-d'eau ! hurla la volumineuse marchande de marée en saisissant Gorain par le bras.

— A table! à table! répétait-on.

Rosette prit la place d'honneur, au centre. De chaque côté de la mariée se placèrent deux des hommes qui venaient d'arriver avec Thomas et auxquels celui-ci avait recommandé que l'on lit honneur comme étant des personuag s très influents.

De l'autre côté de la tabie, en face de la mariée, le marié s'installa, ayant à sa droite la vieille marchande servant de mère à Rosette, et, à sa gauche, la citoyenne Garbouillot, la monstrueuse revendeuse de marée. Celle-ci, ayant pris Gorain par le bras, avait forcé le bourgeois à se placer à côté d'elle. Après Gorain s'asseyaient Gervais, puis M. Thomas, lequel ava>t -pour voisin de gauche le pauvre Cassebras. La poissarde

UIKI-TAPIN

i o et jolie, qui avait été sa dame lors du cortège vil pris place à côté du fort de la halle. Chacun placé, après un mouvement de brouhah < g lierai, les huîtivs furent atlaq nées avec vigueur, I' chablis coula dans tous les verres : le banquet commençait... il était alors deux heures, i

A huit heures du soir, on servait le dessert, et l« joie était telle que les habitants des maisons voisines jugèrent inutile de penser à se mettre au lit, supposant avec raison qu'ils ne pourraient dormir. Il y avait soixante convives à table, et les garçons avaient déjà redescendu près de deux cents bouteilles vides.

On avait allumé des qiin |uets suspendus au-dessus de la table et accrochés aux murailles. La lumière donnait encore plusd'animation à la fête ; c'était un bruit à ne pas pouvoir distinguer un mot.

— Dépêchons-nous pour qu'on puisse danser! criaient les femmes.

— Tout à l'heure! répondaient les hommes; encore une santé! encore une chanson 1

Et le iroubadour de l'assemblée entonnaiturfe complainte que les cou vives reprenaient aussi tôt en chœur. Thomas s'était levé et venait de demander du champagne qu'il priait les mariés et la société de vouloir bien accepter.

Les bouchons sautaient: la mousse débordait des verres, l'entrain redoublait. Thomas, son verre plein à l'a main, faisait le tour de la table, adressant à chacun une parole aimable. Tout le monde fêtait cet excellent M. Thomas, si gracieux, si aimable, si peu fier, mais la joie était tellement bruyante qu'on voyait bien Thomas s'approcher de chacun, mais personne, à l'exception de celui auquel il s'adressait, ne pouvait entendre le bruit de ses paroles.

Arrivé auprès de la mariée, Thomas pawit redoubler d'amabilité, et, attirant it lui un siège, il s'assit un peu en arrière des convives, mais assez près cependant pour pouvoir appuyer ses deux mains réuuies sur le dossier delà chaise du voisin de droite de Rosette, lequel, une demi-heure auparavant, avait quitté la table durant quelques minutes et était descendu dans la rue sans que personne se fût aperçu de celle courte absence.

Celui-ci, se renversant sur son siège, laissa aller sa tète en arrière avec un mouvement des plus naturels de sorte que la bouche de Thomas ail à la hauteur de son oreille.

Thomas adressa un clignement d'yeux au voisin de gauche de la mariée: aussitôt celui-ci saisit son couteau, heurta son verre avec la lame, afin d'obtenir un cliquetis sonore, et, profitant de ce que pour un moment l'atlention générale était attirée sur lui :

*- Une chanson! cria-t-il, et attention! tous ensemble!

Et il entonna d'une voix formidable le refrain de cette complainte si fort de mode alors:

Qu'un moment de vivai ité Peul c m er de calamité;

du ii pour >|iii les larmes

Soûl un besoin rempli île char s ;

Ali I qu'au récît de mes malheurs

Vos beaux yeux vent verser des pleur.-. !

L'assemblée entière, à laquelle la romance était familière, répéta en chœur avec un ensemble tel que la [liaison en tremblasur sa base. Rosette, dont la g i parai, sait des plus vives, était l'une d. s premières et des plus intrépides àjoiudre sa voix à celle du chanteur.

Thomas et le voisin de droite de la mariée paraissaient faire chorus également, mais après avoir rëp i" le premier vers, cl taudis que les autres convives Continuaient :

— Tout est prêt? demand.tThomas à voix basse sans [ue Rosette pût l'entendre.

— Tout I répondit laconiquement l'autre.

— Quand tu es sorti tout à l'heure, tu as vu Roort?

— Oui.

— Où était-il?

— Eu face de la rue des Vieilles-Étuves, au coin de la rue de Viarmes. On agira quand tu voudras.

— Premier couplet, reprit le chanteur en voyant les convives s'arrêter :

Mon père était un savetier Fort estimé dans son métier, Et ma mère était blanchisseuse, Moi, déjà, j'étais ravnudeuse Gagnant jusqu'à dix sols par jour; Mais qu'est l'or sans un peu d'an)

Le refrain fut repris et voriféré en chœur.

— Faut-il prévenir Roquefort? reprit l'interlocuteur .le Thomas : le signal peu', être donné de la fenêtre de gauche.

— Pas encore! reprit Thomas; tous ces hommes ne sont pas suffisamment ivres.

— Si tu attends qu'ils le soient complètement, lu pourras attendre longtemps.

— Bah! lai-se leur boire le ebam pagne.

— Oh! oh ! fil l'autre avec un sourire d'intelligence; c'est bon alors.

— Troisième couplet ! cria le chanteur.

Sur le même carré que nous Logeait un jeune homme fort doux Soil que j'eutre ou que je sorte Toujours il élait sur la porte.

A chaque heure il suivait mes pas:

Mais mes parent ne l'aimaient pas.

— Mais avant tout, continua Thomas taudis que le chaut reprenait, il faut que-Cassebras quitte le cabaret. Cet homme est d'une force réellement effrayante; c'est à ce point que si je n'avais pour moi l'adresse, je n'oserais lutter avec lui. Quelque ivre qu'on parvienne à le rendre, s'il voit Rosette crier, il retrouvera sa vigueur, et alors il peut réellement être dangereux.

— Mais s'il s'en preuait à Spartacus alors, ditl'iulerlocuteur de Thomas.

— Il est trop nais pour cela; j'ai tout tenté : il verrait Spartacus daus la Seine, que, par amour pour Rosette, il lui repêcherait son mari. Tu ue saurais comprendre ces natures-la, loi!

— Ma foi I non, répondit l'autre.

— Donc avant d'agir, il faut que Cassebras s'éloigue.

— Sous quel prétexte et commont le forcer à s'éloigner'?... I! faudrait un moyen adroit qui...

— Quatrième couplet! poursuivit le chanteur :

Un jour j'étais innooeutment

I lui* li chainbl , Ar mon amant ;

.Mon père * ieut, frap s i Is [noie Grn ni- dicus i ne le di iblc l'emporte Hélas ' ue pourrons nou j i

De h is -nu s ..i 1er en

Thomas s'était levé.

« Excite les coquetteries de Rosette envers son m. iri, dit-il au voisin de la mariée : ,j fais mon alfuro du reste, Tu donneras le signal et tu iras à la fenêtre quand j'inviterai Rosette à danser.

— Ah I ce n'est pas pour tOUl de suite alors ?

— Non, l'heure n'est pas venue : mais Roquefort n'attendra pas longtemps... Tu m'as compris? excite les agaceries de Rosette.

liliBI-TAPIN

Puis Thomas continua sa roude, chaulaul avec les autres ce cinquième couplet :

Mon père, rainnir un tariettx, l'i.M.l m i.i miii p«r tas aheveux :

Mon "mi, quoii a di i s rd tendre, Contraint enliu Je -e défendre, D'un coup de poing sur le museau, Jeta papa fur le carreau.

Thomas avait repris sa place entre Gervais et Cassebras G rvais, mis en gaieté par le champagrjp, chantait à tue-tète, et il avait une voix de fausset des plus désagréables. Cassebras avait essayé de chanter, mais le son avait expiré sur ses lèvres; sa tôle était retombée sur sa poitrine et de ses deux mains il tordait sa serviette sans se rendre compte de ce qu'il faisait.

Thomas examina attentivement celle physionomie sombre et lugubre, puis il adressa un clignement d'yeux significatif à la jolie poissarde, la voisine de gauche de Cas>ebras, laquelle, tout en chantant, ne perdait pas de vue le citoyen Thomas. Au clignement d'yeux qui l'interrogeait, elle répondit, sans cesser de chanter, par un peiit signe négatif.

Thomas posa le doigt sur l'épaule de Cassebras :

— Je parie que tu regrettes d'avoir refusé la proposition qui t'a été faite? l"i dit-il à voix basse.

Cassebras tressaillit et redressa la tète comme uu homme qu'on réveille.

— Quoi? fit-il d'un Ion presque menaçant.

— Si l'homme qui l'a proposé quinze cents livres en or revenait en cet instant te refaire cette proposition et que tu puisses rompre le mariag-e de Rosette, que ferais- tu?

— Ce que j'aurais dû faire, répondit nettement le fort, je casserais les reins au brigand.

— Oh! lu es un brave garçon, mais... tu n'aimes pas Kosette.

Cassebras se retourna brusquement.

— Je ii 'aime pas Rosette ? dit-il d'une voix rauque.

— Non, .-i tu l'aimais tu ri'hésileraispas.

— Une canadiens!

— Bah 1 Rosette le consolerait.

— Je la connais, elle me mépriserait !

— En atleudant la voici la l'emme de Spartacus... et

peux rien!... Ils vont danser ensemble, lout à il: ne... ils vonl se dire des paroles d'amour et demain ils se promèneront bras dessus bras dessous...

— Tais-loi!... tais-toi 1 dit Cassebras en tenaillant tellement sa serviette tordue qu'il la déchira en deux.

— Iras-tu leur faire ta visite du lendemain de noces? reprit Thomas d'une voix railleuse.

— Tais lui ! dit Cassebras qui pâlissait à vue d'œil et dontlfis ; eux s'injectaient de sang.

— Rois donc pour l'étourdir au moins! lui dit Thomas.

— Oui, balbutia le colosse.

bit saisissant une bouteille, il approcha le goulot de ses lèvres et la vida d'un trait.

— Dis donc ! reprit Thomas en se penchant tret& l'oreille de Cassebras, si tu assommais .Spartacus à celle heure, Risette serait veuve sans avoir été trop mariée...

Cassebras avait saisi son couvert, et machinalement, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il tordail ensemble cuiller et fourchette, les réunissant dans une natte.

— Si je tuais Spartacus, dit-il, Rosette ne voudrait plus me voir. D'ailleurs, pourquoi luerais-je Spartacus qui a été mon ami et qui ne m'a jamais lait de mal?... Je ne suis pas une bète féroce...

— Alors, puisque tu ne peux rien, que tu ne veux

rien, bois donc pour l'étourdir et pour oublier!... Bois encore!... bois toujours!...

— Non, ilitrés luraeut Cassebras, je ne boirai plus!

— Pourquoi ?

— Parce que si je buvais encore, je ne serais plus maître de moi, et si je n'étais plus mailre de moi...

— Que ferais-tu?

— Un mauvais coup, peut-être!

— Sixième couplet ! glapit le chanteur

Aux cris du vieillard moribond Ma mère, avec un gros bâton, Arrive comme la tempête, Frappe mon amant à la tête.

Ah! pour moi quel funeste sorti Mon amant tombe roide mort.

Pendant la reprise en chœur du refrain, Thomas se i en arrière sur sa chaise et adressa à lajolio poissarde un signe que celle-ci parut comprendre, car appuyant sa main sur l'épaule de Cassebras :

— C'est gentil tout de même une noce, dit-elle ; regarde donc comme Rosette est jolie en mariée.

Cassebras poussa un grognement sourd.

— Heiu ! qu'ellea l'aird'ètre contente ! reprit la poissarde. Oli ! c'est qu'elle aime joliment Spartacus, il paraît ; tu dois savoir cela, toi, leur ami ?

Cassebras ne répondit pas, il avait pris son couteau, toujours machinalement, et il en étreignait le manche avec une énergie extiême.

— Oh ! vois donc comme Rosette regarde son mari, repril la poissarde; c'est amusant à contempler les amoureux!

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