‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 140 sur 220 · LE BAL · texte numérisé non relu

LE BAL

— Dieu du ciel ! que c'est amusant les noces l disait Gorain en vidant son verre.

— Je les ai toujours aimées, moi ! répondit Gervais que la digestion rendait expansif. Ainsi, tiens, Gorain ! quandj'élais au Antilles, qu'est-ce que tu crois que je regrettais le plus?

- Oh ! je ne sais pas, moi ! répondit Gorain en homme incapab'e de regretter quelqu'un ou quelque chose.

— Eh bien, ce n'était ni ma boutique, ni mes amis, ni ma femme...

— Je comprends cela, balbutia Gorain.

— Ah si ! j'ai quelquefois regretté ma femme, reprit Gervais comme mû par une réflexion subite.

— Et moi aussi, dit Gorain. Je me suis pris, tel que lu me vois, à regretter mon épouse quand j'aieu l'idée de prendre une bonne., on a beau dire ; la liberté, la liberté ! j'aime encore mieux une femme, c'est économique... Une femme ça peut gagner de l'argent et une bonne ça ne fait qu'eu dépenser.

— Ça, c'e-t vrai! moi je regrettais ma femme quand il me manquait des boutons à mes chemises. Jamais mon épouse ne m'en a laissé manquer.,. Elle comprend son devoir et là bas aux Autilles...

Se tournant vers la droite, Thomas avait passé son bras derrière Geraiu et Gervais, qui continuaient à échanger des confidences que le Champagne rendait de plusen plussiucères, et sa main avait touché légèrement l'épaule de la volumineuse marchande de ma. rée. La mère Girbouillot se pencha en arrière et regarda Thomas; celui-ci lui désigna le marié.

— EU! Spartacus, dit aussitôt la grosse marchande en frappant sur l'épaule de son voisin, regarde-moi un peu ta petite femme, et dis-moi donc pourquoi que tu n'as pas envie d'aller l'embrasser?

— Dernier couplet, reprit le chanteur.

Pour ce fatal coup de bâton, On conduit ma mère en prison :

On la pend, et le commissaire M'envoie à la Salpêtrière...

Qu'un moment de vivacité Peut causer de contrariété!

— Avec tout cela, poursuivait Gorain, lu ne m'as pas fin i ton histoire.

— Quelle histoire ? demanda Gervais.

— Celle de ton voyage chez les sauvages.

— Comment, je ne t'ai pas fini...

— Mais non 1

— Ah ! voilà qui m'étonne, moi qui l'ai si souvent commencée...

— Eh bien! tu ne me l'as pas finie.

— Attends ! je vais me rappeler!

— J'écoute !

— Eh bien, figure-toi qu'un soir j'étais dans mon arrière-boutique avec ma...

— Je connais! je connais! interrompit Gorain, c'es lasuite!

— La suite? c'est ma femme, en train d'exam...

— Mais non! Je dis la suite de l'histoire... Tu en étais à Chambray...

— Chambray?

— Oui.

— Où prends-tu cela, Chambra}'?

— Tu m'as dit que c'était entre Évreux et Louviers à trois ou quatre cents lieues...

— Ah oui ! Le nombre des lieues ne fait rien... J'avais dormi dix-sept heures.

— C'est cela ! Après?

— Bis donc, Cassebras, continuait la poissarde en contraignant son voisin à l'écouter, tu sais que cette nuit, après le bal, nous irons reconduire la mariée. Ou gardera les musiciens pour lui donner une aubade; c'est convenu.

Cassebras lardait la table avec la pointe de son couteau.

— J'étais donc entre Louviers et Évreux, reprit Gervais, et il y avait quarante heures que j avais quitté mon épouse...

— Pour aller à Saint-Cloud, interrompit Gorain.

— Après, compère?

— Je me dis alors... Tu comprends? quand on est tout seul on est obligé de se parler à soi-même...

— Oui... je comprends.

— Je me dis alors : mais il faudrait ou reveuir à Paris ou finir par rattraper M. Viucent.

— C'est juste.

— Là-dessus, je veux partir : je voulais aller à Paris et attendre le coche... Mais on me dit que si j'attends je ne trouverai pas de place.

— Pourquoi?

— Parce que le coche de Rouen est toujours plein, il parait. Ou me conseille d'aller à Pont-de-1'Arche. J'avais J'attends... le coche vient, pas de place, plein comme un œufl...

— Ah I c'était du malheur.

— J'attends encore vingt-quatre heures, ça fai ail soixante-dix I

— Soixante-dix heures pour aller de Paris à Saiul- Cloudl C'était long I

— Oui, mais j'avais fait un détour...

— Eutiu?

— Le coche revient; pas de place encore! Je me décide à aller à Houeu !

— Fichtre 1

— C'esl égal, Rosette n'a jamais été si jolie qu'aujourd'hui, continuait la belle poissarde eu forçant Cassebras à concentrer sou attention sur la mariée;

regarde-moi ces couleurs si fraîches. Ah ! et puis il faut le dire, rien ne rend plus jolie que la joie, et on voit que Rosette est joyeuse. Dame, elle doit être contente, elle aime tant Spartacus !

Cassebras avait la main gauche eufoncée sous son gilet et il se labourait la poitrine. La sueur inondait son front. Par moment ses yeux devenaient hagards et une expression de sauvagerie effrayante se peignait sur sa physionomie.

— Que tu dois être content, toi, îev.t ami, ajouta la poissarde. Oh ! mais vois donc comme Rosette legarde Spartacus ; lui fait-elle assez les yeux en coulisse, hein?

— A sa place le marié ! cria-l-on en ce moment;

— Je veux embrasser ma femme I dit Spartacus qui s'était levé.

— Si tu l'embrasses tu payeras l'amende I

— Ci m'est égal !

— A sa place le marié! hurla-t-on.

— Eh! cria le voisin de droite de Rosette, maintenant sa place est auprès de sa femme ; je lui cède la mienne !

Et, se levant vivement, il écarta sa chaise. Spartacus, retenu par les uns, poussé par les autres, luttait en riant avec la foule qui le séparait de Rosette.

— Il l'embrassera! chantaient les uns.

— Il ne l'embrassera pas! répondaient les autres.

— Je crois qu'il l'embrassera, moi, dit Thomas en se penchant vers Cassebras.

Celui-ci avait le visage livide; ses yeux flamboyaient; son couteau était presque levé.

— Va donc aider ton ami, Cassebras! lui cria la poissarde.

Le tort se leva; sa chaise retomba bruyamment en arrière. En ce moment Spartacus parvenait à se frayer un paâsage, et il venait d'atteindre la chaise laissée libre à côté de la mariée.

« Il l'embrassera!

— Il ne l'embrassera pas!

— Je l'embrasserai ! cria le marié d'une voix éclatante et avec un gros rire.

Ouvrant les bras, il saisit sa jeune femme, la pressa tendrement contre lui et déposa un baiser sonore sur chacune de ses joues.

« A l'amende! cria-t-on ; il faut qu'il paye l'amende!

— Eh bieu, nous la payerons à nous deux, dit Rosette en riant et en rougissant.

Et à son tour elle effleura de ses lèvres les joues brunies de sou époux. Thomas s'était retourné vers Ctssehras. Celui-ci, immobile, le dos appuyé à la muraille, son couteau à la main, paraissait être changé en statue.

L'expression de sa physionomie n'avait plus rien d'humain. Le bruit des applaudissements, qui avaient suivi la réponse de Rosette, ne parut pas le tirer de sa stupeur; mais quand il vit la jeune femme se hausser sur ses pointes pour amener sa bouche à la hauteur des joues de Spartacus, un cri de bêle fauve déchira sa gorge et il bondit en avaut. L'œil de Thomas lança un éclair de triomphe.

Cassebras s'était arrêté. Prenant son couteau des deux main-, il le brisa avec un geste de fureur d'une éuergie sauvage; puis, tournant sur lui-même, il s'élança vers la porte donnant sut l'escalier, et il disparut eu franchissant cet escalier d'un seul bond.

Thomas c mrut à la fenêtre', l'ouvrit el se pencha 60 dehors pour explorer la rue. Il aperçut une ombre surgir brusquement, puis cette ombre s'élança en coui h,i dans la direction du Palais-Royal et disparut rapidement dans les ténèbres.

« Un moment, murmura Thomas, j'ai cru qu'il allait être à nous; il s'en est fallu de bien peu. Allons! il ne me gôuera pas au moins, s'il ne me sert pas encore. >■

BIBI-TÀP1N

Puis se tournant vers les convives :

« Il faut danser, maintenant, s'écria-l-il.

— Dansons! dansons! » répétèrent les femmes. Et s'adressant aux garçons :

« Enlevez la table continu* Thomas, mais laissez le Champagne, et rapp irlez-en même, toujours de celui que j'ai choisi. »

Une heure après le bal était à l'apogée de sa gaieté et de son entrain. Les musiciens, juchés sur une table placée dans un angle, essayaient, mais en vain, de couvrir le bruit fait par les danseurs. Quelques bouteilles et des verres étaient placés à leurs pieds.

Thomas avait renouvelé la provision de Champagne, et la gaieté augmentait dans des proportions qui eussent pu devenir inquiétantes pour le propriétaire de l'immeuble. S'approchaut de la mèreGarbouillot, qui, par son obésité, était destinée à faire escalier, Thoma=> lui désigna Gorain et Gervais, lesquels dansaient avec une verve tout à fait eu dehors de leurs habitudes.

« Tu le charges d'eus, toi, lui dit-il.

— Oui, répondit la marchande.

— Tu sais qu'ils out été interrogés par Fouché?

— Oui; qu'ont-ils dit?

— Ce qu'ils pouvaieut dire, des sottises.

— Ils u'ont pas dit qu'ils avaient dormi au souper ?

— Comment eusses-tu voulu qu'ils le dissent, ils ne le croient pas eux-mêmes?

— Alors l'alibi est prouvé?

— Parbleu! c'est bien ce qui damne Fouché. Au reste, il m'a fait venir aujourd'hui!

— Toi?

— Moi, le citoyen Thomas.

— Et lu as dit?...

— Que quoique ayant passé une partie de la nuit dans la maison de Gorain, je n'avais pas entendu le moindre bruit provenant de la maison voisine.

— Alors tout va bien?

— Parbleu!

— Et il y a conseil?

— Tu le sauras demain. Eu attendant, l'heure approche. Veille sur ces deux imbéciles, qu'ils continuent encore à nous servir.

— Sois tranquille! répondit la marchande. J'en réponds! »

Tnomas s'approcha de la fenêtre de gauche. L'ouvrant comme pour respirer un peu l'air frais de la nuit, il s'appuya sur la barre. Onze heures venaient de sonner, et ce point de la capitale était absolument désert et silencieux. On n'était plus aux heures bruyantes de la journée dans ce quartier commerçant par excellence, et on n'eu était pas encore à celles tout aussi bruyantes de la nuit où les maraîchers commencent à arriver aux halles.

Thomas, se penchant en dehors, sifflotait un air de chasse en paraissant examiner la rue à droite et à gauche. Le même air, chantonné à mi-voix, lui répondit dans la direction de la halle aux blés.

Thomas se retourna, sans quitter la fenêtre, et lança un regard rapide dans l'intérieur du salon. La joi tenait du délire : tous les esprits paraissaient soul'entiainemeut du plaisir, une ivresse générale semblait s'être emparée de presque tous ces danseuse qui poussaient des clameurs frénétiques.

Thomas saisit alors un verre d'une main, une bouteille de Champagne de l'autre et, emplissant le ver, r qu'il vida d'un trait :

« Vive la mariée 1 cria-t-il.

— Vive la mariée I » lui répondil-on.

Et, brandissant verre et bouteille, vides tous deux, il les lança par la fenêtre. On les entendit se brisa sur le pavé...

Presque au même instant, une musique aigre, criarde, discordante, retenlit au loin, se rapprochant. C'était un orgue de barbarie exécutant un air connu.

Tout à coup l'orgue cessa de se faire entendre et une voix humaine tout aussi discordante que l'instrument se mit à crier :

« La lanterne magique ! Qui est-ce qui veut voir la lanterne magique? Prenez vo3 billets! On y voit la Création du monde... et puis lepassage de la mer Rouge par les citoyeus hébreux, tel que vient de l'opérer l'armée française... On y voit la bataille d'Aréole et le temple de Sémiramis...

Et l'orgue reprenait son refrain.

«Oh! dit la jolie poissarde, comme ça droit être amusant, la lanterne magique. N'est-ce pas la mariée?

— Je ne l'ai jamais vue, moi! » dit Rosette.

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