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LE GÉNÉRAL EN CHEF

C'était effectivement un général entouré de ses officiera d'état-major, tous en costumes plus ou moins délabrés. Mais ce n'était pas le général en chef qui venait de faire son apparition sur la route de France. C'était Augereau, auquel Maurice avait porté l'ordre de se rendre immédiatement à Nice.

Augereau avait alors trente-neuf ans. Nous avons été à môme, dans nos deux précédents livres, de suivre les débuts, dans la carrière qu'il devait illustrer un jour, de ce brave enfant de Paris, au cœur ferme, à la main rude, à la franchise brutale, à la bravoure éclatante. Nos lecteurs se le rappellent sans doute, maître d'armes, lors de son voyage à Versailles dans le carrabas de la place Louis XV, puis engagé volontaire, puis officier, puis enfin colonel, et protégeant loyalement les malheureuses" demoiselles de Niorres poursuivies par les terroristes brestois. Nommé général de Brigade en 1794, Augereau avait justifié cet avancement rapide en décidant le gain du combat de Figuières. En 1795, il avait défait les Espagnols sur les bords de la Fluvia; enfin au commencement de 1796, il avait reçu le commandement d'une division à l'armée d'Italie. C'était cette division, cantonnée dans la partie est du département du Var, à laquelle Maurice avait transmis l'ordre de se porter en avant et de franchir la rivière pour venir se joindre à la masse générale de l'armée, afin que le général Bonaparte, en arrivant à Nice, pût trouver toutes les troupes dont il avait le commandement agglomérées sur un même point, sous sa main. Augereau avait dans l'armée une juste réputation de bravoure éclatante, dentrainement irrésistible. Les brigades, presque toutes composées d'enfants de Paris, qu'il avait sous ses ordres, l'eussent suivi sous la mitraille partout où il eût plu à leur chef de s'aventurer : aussi la division Augereau était-elle renommée, enviée et redoutée.

En arrivant devant la maison habitée par Berthier, Augereau mit pied à terre, et laissant traîner son grand sabre, dont l'extrémité arrondie du fourreau faisait cascade sur le pavé, il s'avança vers l'escalier en rendant aux soldats sous les armes les saluts qu'il en recevait. Augereau monta l'escalier et ouvrit la porte de la salle du conseil, où se trouvaient réunie Berthier, Masséua, Sérurier et Laharpo, les qualre généraux divisionnaires qui, avec Augereau, formaient le groupe des lieutenants que le nouveau général en chef allait avoir à commander.

Laharpe, Suisse expatrié, homme d'uno grande instruction, réunissant le savoir au courage, avait alors trente-deux ans. C'était le plus jeune de tous ses collègues, mais il y avait une graude différence d'âge encore entre lui et le nouveau général en chef. Chacun connaît la puissance de la hiérarchie militaire, chacun sait ce que vaut ce litro : droit d'ancien, On comprendra donc aisément, à propos de la noi Dation d'un jeune liomme de vingt-six ans comme chef supérieur, le mécontentement que nous avons déjà entendu manifester par quelques-uns d'entre eus Ajoutons à cela encore que Bonaparte était alors in, [ue Inconnu, o'e l-à dire qu'il n'avait donné aucune preuve de cet incroyable génie qui devait fane de lui, par la suite, le plus grand eapitaiue de I modernei ,

Lugereau avait la mine « pour nous servir

d'une expression qui lui et ut familière. Y.n entrant

dans la salle du conseil, il lança sur ses collègues rassemblés un regard ironiquement amer.

— Salut, citoyens, dit-il eu prenant un siège qu'il fil lentement pivoter sur un pied. Eh bien ! la campagne va donc s'ouvrir 1

— Il paraîtrait ! grommela Masséua.

— Et a-t-on des nouvelles du général en chef?

— On l'attend d'un instaut à Vautre, répondit Berthier. C'est pourquoi je t'ai envoyé l'ordre de venir à Nice.

— Alors nous ne savons pas encore quelle sera la Ijgne d'opération à suivre ?

— Savez-vous ce que je crois, moi? dit Sérurier.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Augereau.

— C'est qu'on a nommé le nouveau général en chef de l'armée d'Italie parce qu'il a accepté des instructions précises et positives du Directoire.

— Quelles instructions ? dit Augereau.

— Temporiser pour occuper ici les Piémontais et les Autrichiens et laisser agir les armées du Rhin.

— Corbleu ! fit Augereau avec véhémence. L'armée d'Italie a-t-elle donc démérité de la patrie pour qu'on agisse ainsi envers elle?

— Savez-vous la nouvelle? dit Berthier.

— Quoi encore ? demanda Masséna.

— Beaulieu a fait renforcer les bataillons du général Pittony qui gardent le passage de la Rochetta.

— Il veut donc nous attaquer?

— Oui l dans les premiers jours du mois prochain.

Augereau fit entendre un juron tellement énergique que les vitres des fenêtres en vibrèrent.

— Et nous n'avons ni vivres, ni munitions, ni souliers !

— Tonnerre 1 l'armée d'Italie n'a plus qu'à se faire tuer en pure perte I

— Vous vous trompez, général Augereau, dit une voix brève. L'armée d'Italie a de grandes choses à accomplir !

Les cinq généraux se retournèrent à la fois. Un homme de taille moyenne, maigre, sec, au visage jauni, aux cheveux noirs et plats, aux traits romains, au menton fortement accusé, au regard fixe et vif, se tenait sur le seuil de la porte. Cet homme portait un costume usé de général de divisiou, sans la moindre broderie apparente, car l'éclat de l'or avait disparu depuis longtemps. Il avait sur la tète un petit chapeau à cornes. Sa main droite était enfoncée sous le revêts «le l'habit, il avait le bras droit plié sur la poitrine et le bras gauche sur le dos. Il se tenait immobile, et son œil perçant embrassait dans un même rayonnement le groupe des généraux, qui s'étaient loua levés subitement.

— Le général Bonaparte ! dit Berthier en s'avançaut et en saluant.

— Comment u'a-l-on n*s prévenu! s'écria -érurier.

— J'ai défondu toute réception bruyante, répondit le jeune général en chef. Les honneurs ne conviennent qu'aux vainqueurs que la patrie doit récompenser, et nous n'avons rien fait eucore. D'ailleurs, c'est moins un chef qui vient parmi voua qu'un ami; votre égal en patriotisme eten dévouement, qui s'appuiera sur votre excellente expérience, .le remercie le. Directoire, en me confiant le commandement en ohefde l'armée d'Italie, de m'avoir uns .* même d'entrer en relations de chaque jour avec des hommes tels que vous. Je sais vous apprécier, citoyens, et j'espère que dans un avenir prochain vous m'apprécierez vous-

esl " En achevant ces mots, Bonaparte salua, pril un siège ipprocha delà table. Quelq Blets d'état-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

major, qui étaient entrés à sa suite, se groupèrent derrière son fauteuil.

Les cinq généraux divisionnaires échangeaient entre eux des regards étonnés. Il était évident que l'impression produite sur eux par l'arrivée brusque de leur nouveau chef était profonde. Sans se rendre compte de ce qu'ils ressentaient, ils paraissaient dominés par l'ascendant étrange que ce jeune homme, presque inconnu, exerçait sur tout ce qui l'entourait. Enfin, Berthier se remit le premier, et, prenant la parole au nom de ses camarades, il formula quelques compliments de bienvenue.

Bonaparte l'interrompit du geste.

— Citoyens généraux, dit-il en s'accoudant sur la table, j'apporte avec moi de bien minces ressources, et l'armée manque de tout. J'ai reçu du gouvernement de la République quarante mille francs en argent, ce qui fait à peu près vingt sous par homme, et un million en traites dont les deux tiers au moins seront impayés, j'en suis sûr. C'est donc à peu près douze francs par homme que nous avons pour entreprendre la campagne et nous avons tout à acheter, tout à créer, tout à faire 1 Général Berthier, vous connaissez le pays. Que peut-on espérer comme ressources?

— Bien ! dit Berthier. La contrée est épuisée.

— Pas de vivres ?

— Je ne sais pas comment l'armée mangera demain.

— Les chevaux ?

— Manquent absolument. L'artillerie en est complètement privée, et la cavalerie a été obligée de se replier en arrière, sur le Rhône, pour faire ses fourrages.

— Nous n'avons que nos fusils ! dit Masséna.

— Cela suffit 1 répondit vivement Bonaparte.

— Et des munitions, général ?

— Les soldats n'ont-ils pas leurs baïonnettes?

— Mais il faut qu'ils mangent !

— L'Italie est riche I Les magasins autrichiens sont admirablement pourvus : il ne s'agit que de marcher en avant!

— C'est vrai 1 s'écria Augereau, dont le regard s'emûamma.

Une grande carte du Piémont et du Milanais était étendue sur la table. Bonaparte l'attira à lui, et posant le doigt sur les Alpes:

— Le plan à suivre est simple, poursuivit-il. Dès demain, nous entrerons en campagne : le quartier général sera transporté à Albarga. Toutes les administrations suivront le littoral. Ce qu'il faut, c'est pénétrer, sans perdre une minute, par le col plus bas des Apennins, séparer les Piémontais des Autrichiens par une marche hardie. Nous avons trois armées eu face de nous. Écrasons d'abord l'armée piémontaise : nous forcerons ainsi la cour de Turin à faire la paix. Alors, nous n'avons plus à combattre que Beaulieu et ses lieutenants, mais nous serons eu pleine Italie: les riches campagnes nous seront ouvertes, l'abondance sera parmi nous. L'armée d'Italie manque de tout! elle n'a ni pain, ni souliers, ni munitions, ni chevaux, pour conduire son artillerie, mais elle a du courage, de l'ardeur, du patriotisme, et de braves officiers pour la commander. Une seule victoire, et nos magasins seront remplis, notre artillerie attelée, nos caissons approvisionnés. Laissons l'armée du Rhin, riche et prospère, opérer en Allemagne, et montrons au monde entier que des Français, sans solde et sans nourriture, n'ont besoin que de fusils pour courir sur la route de la gloire. Citoyens, notre mission peut être bien belle ! Voulez-vous m'aider à l'accomplir?

— Oui! oui! répondirent à la fois les cinq généraux, éleclrisés par ces paroles entraînantes et tendant avec effusion leurs mains vers leur jeune chef.

C'eat que chacun de ces hommes avait de grands

sentiments au cœur; c'est que, si tous s'étaient un instant sentis froissés par la nomination d'un chef moins ancien qu'eux, ils avaient tous trop d'intelligence pour ne pas deviner dans ce chef un génie supérieur ; c'est que l'orgueil chez eux était plus puissant que l'amour-propre, c'est qu'un même élan excitait alors toute la France : l'amour de la patrie,

— Vous m'aiderez? reprit Bonaparte.

— Oui! oui! répétèrent-ils encore.

— Eh bien! dans un mois à pareille date, je vous lo jure, nous serons à Milan !

— Tonnerre! s'écria Augereau, voilà qui est parler!

— Et celui-là saura agir ! murmura Sérurier à l'oreille de Masséna.

— Junot, dit Bonaparte en se levant et en s'adressantàl'un des jeunes officiers qui l'accompagnaient, tu as une belle écriture : mets-toi là et écris?

L'officier interpellé s'empressa d'obéir.

— Écris, reprit Bonaparte ; c'est ma proclamati.n aux soldats de l'armée d'Italie :

« Soldats !

« Vous êtes mal nourris et presque nus. Le Gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre patience, votre courage, vous honorent, mais ne vous procurent ni avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde : vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces, vous y trouverez honneur, gloire et richesses ! Soldats d'Italie, mauquerez-vous de courage ? »

En entendant cet énergique langage, les cinq généraux se regardèrent encore, mais cette fois l'admiration et la couliance brillaient dans leurs yeux.

— Fais imprimer cela à Nice, Junot, continua le général en chef, et que demain cette proclamation soit placardée partout où il y aura un soldat français.

Junot s'élança pour sortir : Augereau le suivit.

— Eh! Junot! fit-il en arrêtant par le bras l'aide do camp du général en chef. Quel diable d'homme est celui-là?

Et il désignait Bonaparte.

— Tu me demandes quel homme c'est que le général Bonaparte ? répondit Junot en se retournant. Je pourrais répoudre comme Santeuil : Pour semoir ce qu'il est, il faut être lui-même. Je te dirai seulement que, selon moi, c'est un de ces hommes dont la nature est avare et qu'elle ne jette sur le globe que de siècle eu siècle 1

Et Junot poursuivit rapidement sa marche, laissant Augereau tout ébahi.

— Je travaillerai cette nuit avec vous, Berthier, reprit le général en chef. Demain notre plan sera entièrement arrêté.

El d'un geste amical il congédialesquatre généraux. Ceux-ci sortirent encore tout stupéfaits de la scène qui venait d'avoir lieu. Bonaparte demeura seul avec Berthier.

— Parlez-moi de l'armée, dit-il vivemeut. La discipline est-elle maintenue?

— Mal ! répoudit Berthier.

— 11 faut la rétablir, j'y veillerai. Et le pays '.'

— Mauvais esprit !

— On ne nous aime pas?

— L'Autriche a des espions qui excitent les haines contre nous.

— Il faut agir contre eux et éclairer le peuple italien. D'ailleurs, la victoire, si nous la remportons, nous ramènera bien des gens.

— Sans doute, général.

— Avez-vous un officier actif, intelligent, sûr? demanda tout à coup Bonaparte.

— Oui, générais répondit Berthier.

LE TAMBOUIl DE LA 32» DEMI-BRIGADE

— Sur lequel vous puissiez compter comme sur vous-même?

— Tout à fait.

— Faites-le venir.

Bonaparte se promenait les mains croisées derrière le dos, en proie à une préoccupation visible. Berlhier appela une ordonnance qui se tenait dans la pièce voisine.

— Cours prévenir le lieutenant Maurice Bellegarde que le général désire lui parler 1 dit-il.

Le soldat bondit et s'élança.

— Il s'agit d'une mission périlleuse ! dit Bonaparte.

— Le choix ne pouvait pas être meilleur, répondit Berlhier.

— C'est bien, nous verrons !

Quelques minutes après, Maurice, traversant la salle du conseil, faisait son entrée dans le cabinet où le cinéral en chef était seul avec son chef d'étal-major. Maurice était extrêmement pâle.

VENISK LA BELLE

Ce qui étonne le plus en mettant le pied pour la première fois à Venise, c'est le silence qui y règne.

Au coeur même de la ville, au milieu de la place Saint-Marc, rendez-vous continuel de la plèbe et de la noblesse, on entend à peine un léger bourdonnement, qui, seul, révèle la vie de plus de cent mille hommes, La cause de ce phénomène, incompréhensible partout ailleurs qu'à Venise, c'est que, là, il n'y a ni voitures, ni chevaux, ni charrois d'aucune espèce. La race chevaline est complètement inconnue à Venise, et il y a vingt ans seulement, avant que les moyens de communication faciles et multipliés eussent mis le voyage à la portée des plus pauvres, des milliers de Vénitiens n'avaient jamais vu d'autres coursiers que ceux de bronze qui décorent le portail de Saint-Marc.

De plus, les piétons n'existent guère davantage, car, bien que l'on puisse presque entièrement parcourir la ville au travers d'un labyrinthe inextricable de petites ruelles et de quais exigus bordant les maisons, ces voies de circulation interdisent, par leur étroifesse, le passage à plus de trois personnes de front, et trois personnes fort minces encore. Elles font, en outre, tant de circuits, tant de détours, qu'elles triplent aisément le chemin que l'on ferait en gondole.

De cette absence de chevaux, de voilures et de piétons, de cette habitude, créée par le besoin de se transporter partout sans bruit, on comprend qu'il résulte ce calme étrange, mystérieux, incouuu qui frappe d'une sorte de stupeur le voyageur nouvellement débarqué. En y réfléchissant, on peut même hardiment conclure que ce silence majestueux d'une grande ville a été l'une des causes principales de la réputation demi-fantastique que possédait Venise aux siècles derniers.

En sa qualité de république, Venise eut certes dû tendre une main fraternelle à la République française, et effectivement elle lui tendait bien une main ouverte; mais comme, en sa qualité de gouvernement bien constitué, Veuise avait deux mains, tandis qu'elle offrait l'une, elle montrait l'autre fermée et menaçante, mais à demi-cachée dans l'ombre. Effectivement, dans les États vénitiens, il n'y avait que deux classes : la noblesse et le peuple. L'une, amie du desi otistne, baissait la liberté qu'adorait l'autre. Les paysans des campagnes étaient tout d'abord et tous disposés en faveur de la France, tandis que le Sénal promettait clandestinement son appui à l'Autriche. Mai ces paysans, simples, Ignorants, frro lers, avaient prêté uue oreille crédule aux faux bruits répandus par les agents du parti aristocratique el monaaal.

L'Angleterre et l'Autriche semaieut l'or à pleines mains pour nous susciter des ennemis, payaient les consciences difhcileset entraînaient les sots. Bientôt le nom français était devenu odieux en Italie, et dans tous les États vénitiens on entendait sur toutes les lèvres ce vieux dicton populaire : L'Ilalie est le tombeau des Français.

Puis à la noblesse vénitienne, cette noblesse orgueilleuse, hautaine, insatiable de domination, se joignaient des quantités d'émigrés français, lesquels, détestant la République, jetaient feu et flamme contre leurs compatriotes et allaient jusqu'à souhaiter hautement que les armées autrichiennes et piémontaises écrasassent les armées de la France.

Tout ce monde avait appris avec une joie immense et la nomination de Beaulieu comme général eu chef de l'armée autrichienne, et celle de Bonaparte comme général en chef de l'armée française. On portait aux nues les talents de l'un, on riait en parlant de l'ineptie de l'autre. Enfin, à l'époque où. nous arrivons à Venise, c'est-à-dire le 14 avril 1796, la persuasion de l'anéantissement des Français de l'armée d'Italie était tellement accréditée que l'on comptait déjà les étapes de Beaulieu jusqu'à Lyon.

En raison de ses canaux et de l'absence de rues carrossables, Veuise ne connaît qu'un moyen de locomotion : la gondole. Aussi la gondole est-elle au Vénitien ce qu'est le poney à l'Écossais, le cheval à l'Arabe et l'habit à l'homme civilisé : elle fait partie de son existence, elle entre pour moitié dans ses moindres actions.

La gondole est une barque longue, un peu plus large que la yole, mais aussi élancée, d'une longueur variant de quinze à trente pieds. Ses extrémités recourbées comme les souliers à la poulaine du quinzième siècle, sa proue armée d'une longue dent de fer ciselé, sa cabine étroite et basse à l'arrière, tout cela offre au premier coup d'ceil un aspect original et gracieux. Placez maintenant deux hommes, deux gondoliers, à chacun des côtés de cette barque, une longue rame, une seule par homme, à la main ; regardez-les debout et manœuvrant avec une dextérité incroyable, et vous verrez la gondole voler sur la laguueavec une célérité qui laisserait bien loin en arrière un excellent attelage anglais.

La gondole est donc la voiture du Vénitien. Il y a la gondole particulière et la gondole de louage. Ou a des remises pour ses gondoles dans chaque palais comme on en a pour ses voitures dans nos hôtels. Il y a des places de gondoles sur certains canaux comme il y a des places de fiacres à Paris, etc'est un curieux spectacle que celui de suivre sur les eaux bleues ces milliers de barques qui vont, viennent, s'approchent, s'éloignent, se mêlent, se croisent, se dépassent avec uue précision et une adresse merveilleuses. Les gondoliers sont les dignes émules des cochers de Paris et de Naples.

La gondole admise comme unique moyeu de transport, de locomotion, de charroi, on comprendra facilement que l'emploi de ce léger véhicule glissant doucement sur les eaux, transportant sans bruit les habitants et les marchandises, loiu de troubler le silence, contribue à le rendre plus solennel encore. La nuit surtout, celle morue tranquillité a quelque chose d'effrayant et de lugubre, mais le soir les canaux offrent le coup d'œil le plus féerique et le plus bizarrement anime

Gbaque gondole est pourvue de lanternes de couleur-, les plus riches seigneurs se distinguent par le luxe de ce luminaire : les lanternes armonees, peiutes aux couleurs de la famille, Forment des grappes nmlticoloros de l'effet le plus attrayant. Les gondoliers ordinaires nièuic, conduisant les gondoles publiques

faisant office d'omnibus et de Sacres, mettent leur

amour-propre à éblouir leurs confrères. Rien u'esl

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

Il quitta le petit salon et sauta sur l'escalier. (Page 43.)

plus joli ni plus curieux à voir que ces myriades de feux éclatants glissant silencieusement sur ces eaux sombres et profondes, sous ce ciel splendide, éclairé par des étoiles brillantes : on jurerait, de loin, voir ces gerbes élincelanles que lancent les cbandelles romaines dans les feux d'artjfice.

Le 14 avril 1796, ce jour où nous prions le lecteur de se transporter avec nous à Venise, deux gondoles, richement pavoisées, richement illuminées, se suivaient l'une et l'autre, parcourant le grand canal dans toute sa longueur. L'une de ces gondoles ne contenait que les deux rameurs, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, le premier chaulant avec une assez jolie voix une strophe du Tasse, à laquelle répondait son compagnon par la strophe suivante. La tente de damas de soie, aux rideaux relevés, laissait voir, vide de promeneur-, son intérieur tout garni de coussins de cuir oriental.

Dans la gondole précédente, au contraire, il y avait nombreuse société, à en juger par le bruit de voix qui s'échappait du salon. Sept hommes étaient là, en effet,

en compagnie d'une femme d'une grande beauté et d'une grande distinction. Le plus jeune de ces hommes avait peut-être vingt-huit ans, le plus âgé cinquante : les autres séparaient l'intervalle à distances à peu près égales ; tous étaient richement vêtus et paraissaient appartenir à l'élite de la société de la ville; ils parlaient fiançais.

En passant sous le Ponte- Rialio, la conversation, très animée, dégénérait eu discussion, car tous parlaient à la fois avec une verve extrême.

— Permettez, messieurs, dit, en élevant la voix, l'un des personnages les plu» âgés, ce que vous dit le marquis Cam parmi est parfaitement exact, et nous devons douter d'autant moins de ses paroles qu'il connaît à fond et par expérience tous ces parvenus de la Révolution, ces citoyens qui prêchent un système impossible et dont la France se lassera vile.

— D'autant plus vite, cher comte, ajouta un second personnage, que l'Autriche y mettra bon ordre; avant un mois nous serons à Paris.

— Évidemment! dit la dame, j'en suis tellement convaincue que je n'ai pas voulu faire faire une seule robe à Veuise; les couturières italiennes ne savent pas travailler. Là-bas, je retrouverai tous mes fournisseurs.

— Mais, monsieur Campariui, mais, mon cher comte de Roquefeuille, mais, madame la marquise, répondit le plus jeune des promeneurs, vous ne savez donc pas qu'il y a en France trois cent mille hommes sous les armes?

— Qu'importe! dit le comte.

— Des soldats sans officiers! ajouta le personnage qui avait déjà parlé.

— Sans officiers! s'écria le jeune homme, dont les jeux lançaient des éclairs. Que dites-vous donc, monsieur de Grafeld? Gomment nommerez-vous Hoche, Moreau, Jourdan, Masséna, Joubert, Augereau et tant d'autres ?

— Peuh! je ne les nommerai pas, cher monsieur de Signelay, ces gens n'ont pas de noms, cela a-t-il un titre?

— Mais oui.

— Bah! Lequel?

— Celui de brave ! monsieur le baron^

— Niaiserie que tout cela, cher vicomte. Pendant que vous y êtes, pourquoi n'ajoutez-vous pas à votre liste le petit général en chef de l'armée d'Italie !

— Le général Bonaparte ?... je ne le connais pas !

— Mais je connais sa famille, moi! s'écria le comte de Roquefeuille; une excellente famille même, qui doit être dans la désolation de voir l'un de ses rejetons endosser un uniforme républicain. Les Bonaparte sont aussi nobles que le roi, messieurs; ils peuvent faire leur preuve de 1100 tant qu'ils le voudront, et un d'eux s'en va servir le Directoire ! Ah ! fi !... je suis sûr que tous ses amis doivent lui tourner le dos.

— Laissez faire, comte, reprit le baron allemand, le général Bonaparte ne jouira pas longtemps de ses épaulettes fraîchement étoilées. Beaulieu le battra sans peine, n'est-ce pas, cher monsieur Campariui ?

— Sans doute aucun , monsieur le baron, répondit le marquis interrogé.

— Que peut faire l'armée française ? ajouta le comte ; il n'y a pas un gentilhomme dans tout ce ramassis ! Ma parole d'honneur ! savez-vous que tout cela tourne à la plaisanterie ?

— Je ne trouve pas ! dit le vicomte de Signelay.

— En vérité! dit le comte avec étonne ment. Prenezvous la situation au sérieux? Ce serait impardonnable ! Non, très cher, la comédie a assez duré ; aujourd'hui nous allons agir, et toutes ces prétendues armées îépublicaines vont s'évanouir dès qu'on va souffler dessus. Dans deux mois, au plus tard, je serai installé dans mon hôtel du faubourg Saint-Germain et, pardieu! messieurs, et vous, ma belle marquise, je vous invite tous à dîner pour le 14 juin !

— Accepté ! répondirent en riant tous les prome- Deurs, à l'exception du vicomte, qui haussa les épaules.

— Voyons, Campariui, reprit le comte, répétez-nous un peu ce que vous disiez tout à l'heure, afin que nous prenions nos arrangements en conséquence.

— Je disais, mon cher ami, répondit le marquis, que non ; aujourd'hui le 14 avril; or, la campagne a <iù 'ouvi ir ces jours derniers : si je suis bien informé, Beaulieu a fait attaquer Bonaparte, le in. «in côté du col di' Montenotle...

Beaulieu a attaqué le 10, interrompit le baron de Grafeld, le H l'armée française a dû ôlre eu pleine déroute.

— Donc, l'armée française ! attue, Beaulieu la pou e l'épée dans le; ri u,. ; le I-:. il a du ôlre à Nice, et il a p issé le Var le lendemain..,

— Il doit être aujourd'hui à Toulon ! interrompit le comte.

— A moins qu'il n'ait jugé convenable de marcher immédiatement sur Lyon, fit observer le baron.

— C'est possible, mais mettons les choses au pis; admettons que Beaulieu ait pris le plus long : ces jours-ci il va remonter le Rhône; le 20 il sera à "Lyon ; le 22 à Châlons...

— El le 1er mai à Paris! dit Campariui.

— Très bien!

— Mais les armées du Rhin, qu'en faites-vous? demanda le vicomte, qui contenait à graud'peine son impatience.

— Les armées du Rhin? reprit le baron, il n'y a pas à s'en préoccuper. Beaulieu à Paris, la République n'est plus, la France est soumise et le trône relevé. D'ailleurs, les armées autrichiennes sont la-bas tous les ordres de l'archiduc Charles, et je vous demande s'il est seulement supposable que des gens de rien comme ce Moreau et ce Jourdan puissent tenir tète une seule minute à un homme qui a dans ses veines du sang de la famille impériale d'Autriche?

— Supposer cela serait insensé ! dit le marquis. Donc, les armées du Rhin sont également anéanties, et, tandis que nous rentrons par le midi, nos amis de Cobleulz rentrent par' l'est.

— Mais, dit la marquise, croyez-vous que nous puissions être à Paris avant la fin de mai ?

— Évidemment! s'écria le comte.

— La saison d'hiver sera passée.

— Oh ! nous aurons fêtes sur fêtes pour célébrer notre retour 1

Le vicomte laissa échapper un geste d'impatience tellement brusque que, cette fois, il fut remarqué.

— Comment, vicomte, vous douiez encore? reprit le baron de Grafeld.

— Comment ne douterais-je pas, monsieur? répondit le jeune homme, que Beaulieu traverse victorieusement la France entière en quinze jours, quand, depuis quatre années, la France a toujours et constamment battu l'Europe réunie?

— C'est que jusqu'ici on s'y était mal pris ! s'écria le comte en se démenant sur son siège.

— Mais, cher monsieur, ajouta le baron de Grafeld, examinez donc l'état des choses ! Vos Français d'Italie n'ont seulement ni souliers, ni pain; ils sont dans une misère extrême. Que voulez-vous que fassent ces petits malheureux conscrits qui manient uu fusil depuis deux ans à peine, contre nos magnifiques grenadiers allemands, tous vieux soldats qui n'ont jamais manqué de rien?

— Ils peuvent faire ce qu'ils ont fait depuis quatre aus, mousieur, répondit vivement le vicomte, c'esl-.idire les battre partout où ils le- rencontreront.

Le baron se mordil les lèvres.

— Nous ne nous entendons pas! dit-il.

— C'est mon avis ! répondit le vicomte.

— Signelay, vous déraisonnez, mon cher enfant; lit observer le comte d'un ton conciliant. Quelle idée vous prend de nous contredire à tous propos dans nos espérances, je veux dire dans nos certitudes. Que diable 1 n'êtes-vous donc plus gentilhomme?

— Je suis Français, monsieur.

— Eh bien ! vous devez désirer le rétablissement de la royauté et celui des antiques prérogatives de la noblesse?

— Ji lésire comme vou9 revoir la France, messieurs, répondit le vicomte. J'aime mon roi el je ne faillirai pa a la cause de l'honneur, mais j'avoue que je ne puis étayer va i joie de revoir ma patrie sur le désir do voir battre les Français par les armées étrangères.

Tous Brenl un mouvement.

— oh ! comprenez-moi bien! continua le vicomte avec une véhémence extrême. J'ai Bouffer! comino

LE TAMBOUIl DE LA 32° DEMI-BRIGADE

tant d'aulres des horreurs révolutionnaires; mou père a été tué en Vendée, mon frère a été massacré en septembre. Emprisouné moi-même, jugé et condamné, je n'ai échappé au supplice que par miracle. Mes biens ont été saisis, mes bois coupés, mes châteaux vendus : j'ai été ruiué par la République. On ne saurait donc me reprocher d'être payé pour aimer le gouvernement de la France...

— Et cependant, interrompit le baron avec ironie, vous souhaitez son triomphe.

— Je souhaite, monsieur, le triomphe des armées françaises. Oui ! je l'avoue! Si mes intérêts sont avec las ennemis de mon pays, mon cœur est avec ces vaillants enfants qui, dénués de tout, luttent avec éner gie et courage. Il faut le reconnaître : la Révolution a été spleudide aux frontières...

— Ah! vicomte ! s'écria la marquise.

— Pardonnez-moi, madame; mais si mon désir est bien grand de revoir ma patrie, je voudrais rentrer en France par une autre route que celle qui serait souillée du sang français versé par des mains autrichiennes et anglaises!

— De sorte, dit le baron de Grafeld, que si, par hasard, vous vous trouviez sur un champ de bataille où l'armée des révolutionnaires fût en présence d'une armée libératrice...

— Si je me trouvais à cette heure entre Beaulieu et Bonaparte et qu'il me fallût prendre un parti, interrompit le vicomte, je n'hésiterais pas, monsieur. Je combattrais avec mes compatriotes !

Un silence profond, décelant une sorte de gêne ressentie par tout le monde, accueillit celte déclararation si précise faite d'une voix ferme et nette.

Eu ce moment, la gondole, longeant l'une des deux rives du grand canal, arriva à la hauteur de l'un des innombrables escaliers de marbre qui sont semés de distance à distance sur les quais, pour la plus grande facilité des embarquements et des débarquements. Le vicomte ordonna au gondolier de l'avant d'accoster. L'homme obéit aussitôt et la gondole demeura immobile, maintenue bord à bord avec la première marche de l'escalier à l'aide d'un cordage que le gondolier de la proue avait lestement passé dans un anneau scellé à la muraille.

Le vicomte s'était levé, et saluant successivement, la marquise d'abord, les hommes ensuite:

— Veuillez m'excuser de vous quitter si brusquement, dit-il, mais me voici près de ma demeure; j'ui de nombreuses lettres à écrire, et le courrier de Vienne part demain de grand matin.

— Nous nous verrons demain, aux régates, vicomte? dit avec empressement Gamparini.

— Sans doute, monsieur le marquis, répondit le jeune homme en saluant une dernière fois.

Puis, s'inclinant encore, il quitta le petit salon, saula sur l'escalier, et disparut bientôt dans l'ombre de l'une de ces ruelles multiples qui sillonnent les ilôts de Venise. La gondole, repoussée au large, reprit sa route descendant le grand canal dans la direction de l'arsenal.

Depuis le brusque départ du vicomte, personne n'avait prononcé un mot.

— Messieurs, dit tout à coup le baron de Grafeld, je crois qu'il sera prudent à l'avenir de nous abstenir de toute espérance devant le vicomte.

— C'est mon avis! dit le comte.

— Cela n'est pas suffisant! ajouta Camparini en baissant la voix.

— Comment? demanda un autre personnage qui n'avait point pris part encore à la conversation.

— Le vicomte nous trahit!

— Hein? firent tous les auditeurs.

— Le vicomte nous trahit! reprit Camparini d'une voix ferme. Je n'ai pas de preuves matérielles à don

ner de sa trahison, mais les preuves morales abondent. Il aime le gouvernement républicain. Je vais vous confier, à ce sujet, une chose que j'ai hésité jusqu'ici à vous communiquer. Je sais, à n'en pouvoir douter, que deux fois déjà le vicomte de Signelay a été sur le point de courir s'enrôler dans les rangs de l'armée révolutionnaire.

— Votre parole? dit le comte.

— Ma foi de gentilhomme! répondit Camparini avec noblesse.

— Mais alors il faut veiller sur lui.

— Avec des précautions infinies. Il connaît la plus grande partie des intentions du comité royaliste de Venise. Sa trahison pourrait nous nuire.

— Mais c'est horrible! s'écria la marquise. Un si bon gentilhomme.

— Le vertige l'aura pris! dit Camparini en haussant les épaules. Le malheureux n'est pas le seul, mais néanmoins nous devons veiller à ce que cet écervelé ne nous embarrasse pas la route.

— Je m'en' charge! dit le baron.

— Comment?

— Le gouvernement vénitien n'a rien à refuser en ce moment à mon pays : je verrai le doge, je parlerai au nom de l'Autriche, et j'obtiendrai dès demain un ordre d'emprisonnement. La nuit prochaine, le vicomte réfléchira sous les Plombs aux avantages du triomphe de l'armée de Bonaparte sur celle de Beaulieu.

— C'est cela! dit le comte. Une petite détention de quelques jours peut le corriger et le ramener dans la bonne voie. Cela lui rappellera le bon temps de la Bastille. Pauvre Bastille! Quand je pense que tous ces sots l'ont détruite!

— Mais l'arrestation pourra-t-elle se faire sans trop de bruit? demanda Camparini.

— Sans doute, répondit le baron. C'est demain jour de fête : les régates amèneront une affluence considérable sur les lagunes. Rien n'est plus facile que de faire disparaître un homme dans la foule.

— Nous voici à l'extrémité du grand canal, fit observer Camparini. Mon ami et moi allons prendre congé de vous.

Et le marquis se leva en désignant du geste son voisin de droite, lequel n'avait point ouvert la bouche.

— Vous passez au Lido? dit le baron de Grafeld; voulez-vous me remettre chez moi?

— Très volontiers, cher baron! répondit Camparini. Puis, se tournant vers l'un des gondoliers :

— Pietro! ajouta-t-il, appelle ma gondole!

Le gondolier obéit, et l'embarcation vint de suite se ranger bord à bord avec l'autre gondole. Camparini, son ami et le baron de Grafeld passèrent d'une gondole dans l'autre. Puis, les deux véhicules nautiques se séparèrent, des saluts furent échangés, et chacun glissa sur la lagune laissant entre eux un long et phosphorescent sillage.

Gamparini, son compagnon et le baron s'étaient assis au fond du salon.

— Demain, dit vivement le marquis, le vicomte de Signelay sera arrêté aux régales?

— Je l'affirme!

— Il sera mis sous les Plombs?

— Je vous le promets.

— Très bien, mais...

Camparini parut s'arrêter avec embarras.

— Quoi? demanda le baron.

— Il ne faudrait pas que cette détention fût par trop courte! dit Camparini avec un sourire d'une expression impossible à rendre.

— Oh! dit le baron avec une négligence aifeetée. On entre sous les Plombs, vous savez, mais... on n'en sort pas!

— Eu vérité? fit Camparini.

— J'en suis sûr!

— Alors, tout est pour le mieux. Parlons maintenant de nos affaires 1

LES DUCATS DE L'ëMPKREUB.

— Avez-vous vos rapports? demanda le baron en se tournant vers Campariui.

— Oui, répondit celui-ci, Pick les a apportés.

— Les voici, dit à son tour le troisième personnage eu présentant une liasse de papiers.

Le baron prit les papiers, s'approcha de la lampe qui éclairait intérieurement le salon de la gondole et les feuilleta avec une attention minutieuse. En s'arrôtanl à l'un de ces volumineux manuscrits, il fit un geste brusque comme s'il eût éprouvé un sentiment de désagréable surprise.

— Quinze mille ducats pour trois mois de séjour eu France! dit-il.

— C'est peu, n'est-ce pas? dit tranquillement Camparini.

— Cinq mille ducats par moisi Plus de cinquante mille livres de France!

— Eh bien?

— Mais c'est énorme I

— Vous trouvez?

— Jamais Son Excellence ne consentira à accepter un tel chiffre!

— Alors Son Excellence le refusera.

— Mais qu'arrivera-t-il ?

— Que nous cesserons de nous entendre!

Le baron regarda Camparini, qui paraissait impassible.

— Mon cher marquis, dit-il, songez donc que...

— Ma parole d'honneur! baron, interrompit Camparini avec un geste superbe, je crois que vous allez me marchander! Établissons la situation, je vous prie!..- Qui est-ce qui risque sa tête dans l'affaire en question, est-ce moi ou vous?

— C'est vous, c'est vous! se hâta de dire l'Autrichien.

— El vous estimez ce risque un peu trop cher à cinq mille ducats par mois, soit environ quinze cents francs par jour! Du diable si vous trouverez à plus bas prix une tète comme la mienne!

— Je sais bien que...

— D'ailleurs, continua Camparini d'une voix brève, quelles ont été les propositions faites? quelles ont été celles acceptées? J'ai eu carte blanche, et à ma disposition les fonds secrets sur l'emprunt fait à l'Angleterre. Le cabinet autrichien voulait avoir deux oreilles fines et deux yeux exercés à Paris auprès de deux partis opposés. 11 s'agissait de renseigner Sou Excellence et sur les intentions du Directoire et sur les menées du parti vaincu, mais toujours sur la brèche des Jacobins exaltés. Ces renseignements exacts, sérieux, vrais, je les ai promis et je les ai donnés. J'ai abdiqué mon rang, j'ai quitté mou titre, j'ai consenti

i descendre les degrés sociaux pour mieux jouer mon rôle; bref, depuis trois années, je me suis fait l'ami, le séide, le dévot des terroristes. Lié avec Robespierre, Saiut-Just et les autres, j'ai été accuséet proscrit avec eux. Depuis ce temps, j'ai couru les provinces, faisant de fréquentes apparitions dans la capitale, toujours poursuivi, souvent traqué, sans cesse accusé et maintes fois sur le point d'être pris, ce qui m'eût conduit infailliblemenl ou a être déporté comme terroriste ou m être guillotiné comme agent autrichien, si on eût découvert la vérité. Mais- depuis trois auuées je n'ai pas cessé un seul Instant «le vous fournir les rensci-

■ M'.menls les plus précis sur ce qui VOUS intéressait...

— Sans doute, sau doutel dit le baron.

— Ne pouvant jouer à la l'ois tes deux rôles, poursuivit le marquis, ne pouvant être à la fois et dans le

camp des Jacobins et dans celui des Thermidoriens d'abord et des modérés en suite, je me suis adjoiut un antre moi-même, ce cher Pick, mou ami, mon compagnon, qui, dans les bonnes grâces des puissants du Luxembourg, au mieux avec Barras, a été à même, depuis plusieurs mois, de vous rendre d'importants services...

— Je ne nie pas! dit encore le baron.

— Or, Pick risque sa liberté et sa tète tout comme votre serviteur, cher baron, et il est juste qu'il touche, pour ses risques et ses peines, une part égale à la mienne; donc, cinq mille ducats par mois...

— Ne font jamais que deux mille cinq cents ducats par tète, interrompit Pick. Et monsieur le baron oublie les frais énormes dans lesquels nous sommes entraînés.

— Maintenant, reprit Camparini, si celte explication ne vous suffit pas, baron, nous sommes tout prêls à rompre nos relations. L'Angleterre et la Russie payent leurs agents plus cher que l'Autriche.

— Permettez, permettez! dit vivement le baron, j« serais désolé de voir rompre des relations si bien établies.

— Alors, pourquoi vous arrêter à un chiffre?

— J'ai tort, je le reconnais. Mais vous êtes bien certain de ce que vous m'apprenez? Le général Bonaparte n'a apporté que quarante mille francs en or et un million en traites?

— Dont deux cent dix mille francs ont seuls été payés! dit Camparini.

— Il est impossible qu'il lasse campagne, alorsl

— Je le crois.

— Passons donc sur les quinze mille ducats.

— Et sur ces cinq mille autres, ajouta Pick, qui ont servi à exciter les Italiens contre les soldats français et à répandre dans les campagnes les bruits les plus propres à nuire à l'armée de Bonaparte.

— Très bien! dit le baron.

— Ici des bagatelles, reprit Camparini eu désignant des papiers que le baron tenait de la main gauche, séparés des autres. Des imprimés répandus pour animer les esprits, des agents des campagnes augmentant et propageant la terreur qu'inspirent les préparatifs de guerre.

— Passons, passons! dit le baron, tout cela est bien.

— Reste la grande affaire.

— Ah! ah! fit de Grafeld en relevant la tète, cela marche?

— A merveille.

— Avez-vous des détails?

— Beaucoup.

— Il y a eu des crimes commis?

— De nombreux.

— Vous savez que cela est pour le compte de l'Angleterre?

— Naturellement, aussi ai-jc mis le chiffre en livres sterling. Vous voyez : quatre mille livres! L'effet a été foudroyant. Avant Irois mois, partout, en France môme, dans les provinces, aux environs de Paris, dans les grande- villes, des associations multipliées répandront la terreur.

— Quel nom oui pris ces hommes?

— Un nom qui caractérise leur manière d'agir : ils se nomment les Chauffeurs.

— Et ils ont l'uniforme des soldats?

— Oui. C'est une idée qui csl excellente. Je vous le répôle, avaut trois mois la terreur sera partout. Pas une ville ne sera respectée, pas une grande roule ne sera sûre. Ces attentats multipliés exciteront le.> esprits, alarmeront les cœurs les plus Solides et démontreront l'impuissance du gouvernement. C'est une grande affaire, c'est un moyen Infaillible d'arriver au but!

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— Je le crois, marquis, dit le baron d'un air sombre. ri 1 1 vous a-t-il fait compter de l'argent?

— Dix mille livres sterling d'avance.

— Il agit grandement.

— Il a eu raison, l'invention est impayable.

— Maintenant, il ne nous manque que des nouvelles de l'armée.

— Nous en aurons demain.

— A quelle heure vous verrai-je?

— A cinq heures du soir, si vous voulez, après les régales.

— Pourquoi pas plus tôt ?

— Je veux vous laisser le temps d'agir en ce qui concerne le vicomte de Signelay.

— N'ayez aucune crainte à cet égard : demain il sera sous les Plombs, avant que la fêle soit terminée.

— Et demain, à cinq heures, je serai chez vous.

— L'agent anglais s'y trouvera également.

— Très bien ! Vous débarquez?

— Oui, voici le palais Contarini, et ma maison est proche.

Cinq minutes après, Camparini et Pick étaient seuls dans le salon de la gondole. Les gondoliers poussèrent l'embarcation au milieu du grand canal ; puis, après l'avoir amarrée à une sorte de bouée qui devait la retenir, ils quittèrent l'un l'avant, l'autre l'arrière, et ils pénétrèrent à la fois familièrement dans le salon.

— Causons, mes eufants! dit Camparini d'un ton jo3'eux.

Les gondoliers s'étendirent sur les banquettes de damas; Pick tira de sa poche une courte pipe, la bourra et l'alluma ; puis, se renversant mollement en arrière, il attendit.

— Ehl eh! fit Camparini en reprenaut la parole après un mon ent de silence, les affaires marchent, mes chers amis, et duper les hommes est très certainement la chose la plus facile du monde! L'Autriche paye, l'Angleterre paye, les émigrés payent, les Italiens payeront : tout entre dans notre caisse, et rien n'en sort! Que dites-vous de ma manière d'entendre la politique?

— Nous disons que tu es un grand homme! dit Pick sans bouger.

— Et que tu tiens tes promesses! ajouta l'un des gondoliers.

— Un peu mieux que tu n'as tenu jadis les tiennes, mon cher Roquefort, répondit Camparini avec un mauvais sourire.

— Peuh! fit notre ancienne connaissance de V Hôtel de Niorres et du Roi des Gabiers, autres temps, autres mœurs. Je n'avais pas pu t'apprécier comme aujourd'hui. Et puis... Bamboula m'avait trompé.

— C'est possible! dit Camparini. Il en avait trompé de plus fins que toi. Il y a des instants où je regrette le pauvre diable. Il avait du bon! De la tète, de l'entrain, de la résolution! Hélas! l'amour-propre l'a perdu! Il s'est cru fort, il a voulu lutter, et j'ai été obligé de le briser! Eufin, Satan ait son âme, n'en parlons plus. Il s'agit des affaires de l'Autriche et de celles de l'Angleterre!

— Crois-tu que les choses marchent comme tu le disais? demanda Pick.

— Ouais! je n'en jurerais pas! J'ai la prétention de connaître les hommes : j'en ai vu assez de tous les rangs, de toutes les classes, défiler sous mes yeux : bons et méchants ont été jugés par moi sans que je me sois souvent trompé. Eli bien! j'ai vu ce général Bonaparte en lequel personne n'a confiance, pas même les directeurs qui l'ont nommé... Il y a dans son regard quelque chose d'étrange. Son front est superbe et plein de pensées... Enfin, voulez-vous savoir mon avis? Il y a du génie dans ce jeune homme-là!

— Alors? dit Pick.

— Il pourrait bien battre Beaulieu.

— Mais si cela arrive, la mine autrichienne est épuisée!

Camparini se mit à rire.

— Au contraire I répondit-il. Que Bonaparte balte les Autrichiens, et la veine n'en est que plus riche pour nous à exploiter. L'Autriche et l'Angleterre se cramponnent à la France pour la faire tomber : elles s'épuisent à la lutte pour arriver au but. Que le général Bonaparte les rende malades pour les guérir, nou-, nous les saignerons plus abondamment.

— C'est juste! dit Roquefort.

— Mais si Bonaparte bat les Aut richiens, reprit Pick, que devient notre grande affaire des Chauffeurs1}

— Elle continue à prospérer! Bonaparte peut triompher en Italie : le Directoire n'en sera pas moins le gouvernement de la France, pour un temps donné au moins. Eh bien! ce temps, nous saurons l'utiliser. Mais tout cela peut être considéré comme affaires publiques ; parlons un peu de nos affaires privées. Le vicomte de Signelay doit être arrêté demain : l'agent autrichien me l'a promis. 11 faut veiller à ce qu'il tienne sa promesse, et surtout à ce que le vicomte ne puisse échapper.

— Je m'en charge! dit Pick. Mais quel intérêt as-tu donc à faire emprisonner ce vicomte?

Camparini fit entendre un sifflement railleur.

— Quel intérêt? répondit-il. Un bien mince. Il aime Uranie, et Urauie l'aime.

Les trois hommes firent un même mouvement. Camparini les contint du geste. "

— De plus, ajouta-t-il, je crois avoir retrouvé les traces du véritable héritier des Niorres.

— Pas possible I s'écria Pick.

— Je n'affirme pas : je crois et j'espère en ma croyance. Ehl eh! très chers! Que diriez-vous des millions des Niorres à ajouter aux bienfaits de l'Aiitiiche et de l'Angleterre et aux bénéfices du Chauffagel

— Nous dirions que ce serait splendide! s'écria Roquefort. f

— Mais... dit Pick, ces papiers!... ces maudits papiers que tu as...

— Chut! interrompit Camparini.

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