‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 141 sur 220 · LE FORT DE LA HALLE · texte numérisé non relu

LE FORT DE LA HALLE

En quittant la salle du cabaret du Vainqueur deLodi, Cassebras s'était rué comme un fou. Dans l'escalier il avait rencontré un gaiçou qu'il avait renversé dans sa course furieuse; passant comme un trait par-dessus le malheureux jeune homme qui criait à pleins poumons, Cassebras avait traversé la salle du rez-de chaussée, bousculant bancs et tables sans paiaitre remarquer les buveurs et les buveuses, et, atteignant la porle, il s'élait précipité dans la rue sans tourner la tète, sans avoir conscience de ce qu'il faisait, exactement comme une bête fauve frappée subitement d'uu accès de rage.

Tournant brusquement à gauche, il suivit la rue des Deux-Écus eu fournissant une course furieuse jusqu'à la rue de Grenelle, dont les maisons du côté droil lui barrèrent brusquement le passage. Cassebras s'arrêta, non pas obéissant à un sentiment de la pensée, mais à un besoin de la machine humaine : il ne pouvait plus respirer, l'haleine lui manquait...

11 demeura un moment immobile, soufflant comme un sanglier qui vient de fournir une longue traite devant une meute, et qui, après l'avoir dépistée, essaye de prendre haleine.

Quiconque eût pu alors contempler le visage du fort de la halle, eût fui épouvanté. Sa chevelure était hérissée, sou front était baigné de sueur, et les veines de ses tempes étaient tendues comme des cordes; ces veines, Inoiràtres, se détachaient en saillie sur la peau luisante et violacée. Les yeux étaient démesurément ouverts, fixes, hagards, hébétés. Les narines, violemment dilatées, donnaient une expression féline à la physionomie. La bouche était contractée par un rictus horrible. Les joues étaient empourprées, les veines du cou tendues commecellesdes tempes. La respiration situante s'échappait bruyamment de la gorge sèche : ou eût dit des rugissements.

Le colosse était à demi replié sur lui-même, comme s'il eût voulu s'élancer. En brisant le couteau, Cassebras s'étail fait une profonde coupure aux doigs sans s'en apercevoir : le sang coulait avec une certaine abondance, et, en portant la main à son visage, il l'avait empreint de traînées sanglantes. Cassebras avait l'aspect effrayant d'un fou furieux qui vient de rompre ses lieus. Il était tard, heureusement (il était près de neuf heures, et, à cette époque, Paris, qui était loin

e posséder le féerique éclairage qu'il doit aux progrès de la civilisation et du luxe, Paris était sombre et désert durant la soirée et peu de promeneurs sillonnaient sou pavé fangeux après l'heure du souper,

a- on soupait encore), la rue était donc déserte, et sonne ne passa qui pût remarquerl'étrange éta dans lequel était le fort de la halle.

Tout à coup, et sans qu'il eût paru avoir davantage conscience de ce qu'il faisait, Cassebras reprit son élan et sa course. Descendant la rue de Grenelle

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comme une ûèehe lancée par un bras puissant, i atteignit la rue Saint-Honoré, qu'il suivit, sous Vampire d'une course désordonnée, dans sou long p>rcours jusqu'au faubourg. Il s'arrêta au coin d ■ la rue des Gnamps-Élysées. Celte fois encore c'était la nature ;t non sa volonté qui mettait un ternie à cette course furieuse.

Cassebras, haletant, épuisé, les mains frémissantes, se laissa a. 1er sur une borne c,ui se trouvait placée à l'angle du faubourg et de la rue. Le dos appuyé contre la muraille de la maison, s'arc-boutanl avec ses pieds sur le pavé fangeux, il laissa retomber rudement sa tète sur sa poitrine, et, levant les bras, il emprisonna son visage dans ses deux énormes mains réunies.

Plus d'une demi-heure s'écoula .sans que le fort de la halle changeât de position. La tête toujours cachée, il demeurait immobile. De temps à autre, quelques secousses nerveuses ébranlaient ses épaules, et on entendait comme un rugissement sourd s'échapper de sa poitrine.

Durant celle demi-heure, personne ne passa dans celle partie du faubourg (forl peu habité alors, il est vrai), personne ne put donc remarquer cet homme à la structure colossale, à l'organisation puissante, cet homme doué d'une force physique si extraordinaire et qui, vaincu par la douleur, par l'amour, par la jalousie, était là, brisé, épuisé, sans énergie, comme un enfant malade.

Un soupir rauque retentit dans le silence de la nuit... les mains de Gassebras s'écarlèrenl, ses bras retombèrent le long de son corps, et il releva lentement la tête. Un réverbère suspendu à l'angle de la rue de la Mideleine (qui venait d'être percée; projetait sou jet de lumière jusque sur le fort de la halle, et quand le visage reçut le rayon rougeâ're, il apparut tout inondé de larmes... Oui! Cassebias, ie fort de la halle, l'hercule du carreau, Cassebras avait pleuré el il pieurail encore, et de rauques sanglots déchiraient sa poitrine.

Ii devait bien souffrir cet homme qui, deux ans plus lot, à la suite d'un accident qui lui avail broyé la jambe gauche, avait supporté opération sur opération en fumant sa pipe, en causant avec ses amis, sans poisser un cri, sans verser une larme. El celui qui l'eût vu en 9j, lors de l'incendie de la rue de la Tonnellerie, quand, pour sauver un enfant, le fort avail eu les chairs du bras brûlées jusqu'à l'épaule, celui-là qui se fût rappelé l'athlète ne voulant pa.- abandonner son travail pour une pareille bêtise, pour une petite brûlure, et continuant à porter ses fardeaux à l'aide de sa seule main valide, celui-là, eu le voyant pleurer comme une femme, la nuit, dans la rue, eùl certes dit : « Ce n'est pas Cassebias. »

Et cependant, c'était bien Cassebras; c'est que c'était aussi l'image de la force physique vaincue par la douleur morale, la vieille fable d'Hercule el de l'Amour qui se retrouve dans les légendes de tous les peuples, parce qu'elle a toujouis été el qu'elle sera toujours éternellement vraie.

Caesebi <■■ était plus calme: son regard était triste, mais il avail retrouvé l'expression. Il se redressa et fit quelques pas en avant; sa démarche était presque chancelante, mais elle avait perdu ce caractère de sauvageriâ qui inut à l'heure la rendait effrayante. Le colosse paraissait indécis, anxieux, presque étonné. 11 étail évident que les pleurs, en dégageant le cerveau, n'avaient pas. suffi cependant pour lui rendre la plénitude de ses facultés.

Tout à coup cependant Cassebras parul revenir à la réalité : il se trouvait alors eu face du réverbère el la lumière tombait eu plein sur lui; il avait les mains étendues : ses regards vouaiout de se lixer sur ses mains.

« Du sang! s'écria-t-il d'uue voix rauque, du sang !... »

E , secouant ses >igts avec une expression de désespoir épouvantable, il demeura comme foudroyé, tandis que ses yeux interrogeaient loule sa personne.

« Du sang! du sang!... répétail-il avec une altération nouvelle dans la voix à chaque ta -lie qu'il apercevait sur son pantalon ou sur sa vesle ; du sang!... oh!je les ai tués!... je les ai tués!...»

Et, saisi d'une horreur inexprimable, le malheureux demeura, la main levée, comme prêt à se maudire luimême. Durant quelques secondes, le pauvre Cassebras demeura ainsi immobile ; puis il poussa un cri eu rapprochant ses doigts de sou visage.

« Ce sang! ce sang!... le mien!... murmura-t-ilaveedes élans joyeux. Ce n'était pas... oh! moi qui croyais...»

Et tombant subitement à genoux, au milieu de la iue, levant les mains vers le ciel :

« Oh! Seigneur, mon Dieu! s'écria le fort de la halle avec cet accent de conviction profonde qui prouve la foi chez celui qui prie, je voulais les tuer! vous ne l'avez pas permis ! ... vous avez eu pitié de moi ... Merci Seigneur, mon Dieu! Je suis toujours uu brave homme! »

Cassebras se releva en faisant le signe de la croix; il paraissait de plus en plus calme, mais sa tr.stesse semblait augmenter à rriêsure que la lucidité se faisait dans son esprit.

Descendant la rue des Champs-Elysées d'un pas plus ferme, il atleignil la place de la Révolution qu'il traversa avec cette allure décidée de l'homme qui a un but à sa promenade.

A cette époque, la place de la Révolution était loin d'offrir le coup d'œil que présente aujourd'hui la place de la Concorde, l'une de nos merveilles modernes. Ses fossés, ses pavillons dont j'ai donné une description exacte en écrivant YHôtel da Xiorres, el qui la divisaient en huil parties, n'étaient pas surchargés de luminaires comme l'est de nos jours la place actuelle. La statue de Louis XV, qui s'élevait jadis au centre, avait été remplacée, en 1792, par une figure colossale de la Liberté, faite de maçonnerie et de plâtre, statue provisoire qui, exposée à l'intempérie des saisons rans avoir la force de consistance nécessaire pour y résisler, menaçait ruines de toutes parts.

A droile de la place s'élevaient les arbres des Champs- Elysées, formaul une masse noirâtre dans la nuit; à gauche, se divisaient les massifs des jardins des Tuileries, en face ou apercevait vaguement l'ex-pont Louis XVI, devenu pont de la Révolution.

Pour traverser la place, Gassebras avait suivi la ligne extrême des Champs-Elysées, et longeant le pied des arbres, il avait atteint l'ancien cours la Reine. Le silence le plus solennel régnait daus cette partie de la capitale; ou entendait, seul, le murmure incessant cuise par les flols de la Seiue qui se ruaient tumultueusemeut.

Il y avait eu une crue récente; les eaux étaient très hautes et un vent du sud-ouest, qui commençait a s mffleravec force, excilail encore la course furieuse du fleuve.

Cassebras traversa l'allée du cours la Reine, s'approcha de !a berge et s'arrêla les pieds dans l'eau. Dius celle situation, il avait eu face de lui, se déroulant sous ses yeux, la large nappe noire formée par les eaux de la Seiue. Il voyait ces eaux se ruaut sous les arches du pont, heurtant les piles, se tordaut sur les brise- laiuci»,écu!u au l et roulant en tourbillonnant avec un bruit sinistre el monotone.

Caasebtaa regardait l'eau couler; il outendait le fleuve mugir, et ses sourcils rapprochés attestaient la coa- 1 coutration de ses pensées.

« Gomme l'eau est noire, murmura-l-il; comme elle coule Tito.»

Uu amas de longues perches gisait sur le sol à deux pas. Le fort de la halle eu ramassa uue et se mil à souder U rivière. Lu cet endroit la berge était extrêmement douce, de sorte que la perche enfonça à peiue.

« Ce n'est guère profond, » reprit Cassebras en secouant la tête.

I, i ta sa perche sur le sol, puis il retint sur ses pas, re:nonla ver? la place, mais tournaulà droite, il gagua le pont de la Révolution sur lequel i! s'engagea. CcDMjfUi la place des Champs-Elysées, le pont paraissait être absolument désert.

Cassebras suivait le côté droit du pont. Comme il approchait du centre, il aperçut uue espèce de masse noire obstruant le passage. Au même moment quelque chose de grisâtre se détachait de la masse noire et s'avançait vers le fort de la halle : c'était un pauvre chien cauiche tenant dans sa gueule uue sébile.

o La charité, mon bon citoyeu », dit uue voix plaintive.

La masse noire était uu aveugle accroupi et adossé au parapet.

Cassebras fouilla dans sa poche, y prit toute la monnaie qu'elle contenait et la déposa dans la sébile du cauiche.

« Je prierai le ciel pour le bon citoyen, dit l'aveugle.

— Prie-le pour que Rosette et Spartacus soient heureux, » murmura Cassebras.

Et, traversant le pont, il gagna l'autre côté ; là, s'appuyant sur le parapet, ses deux coudes sur la pierre, son front dans ses mains, il laissa errer ses regards sur les flots sombres qui se précipitaient sous le pont.

« Comme l'eau est noire, dit-il encore, et comme elle coule vile. »

Et Cassebras reprit sa contemplation. A mesure qu'il regardait les flots tumultueux qui se ruaient avec le même bruit monotone, ses prunelles devenaient plus fixes, son front se plissait, et une expression étrange envahissait sa physionomie.

« Quand on est mort on n'aime plus Rosette, dit-il encore après un silence ; et puis on n'a plus ces pensées qui vous rendent lâche! Mourir! ça ne doit pas être difficile! »

Cassebras était toujours appuyé sur le parapet, et il commençait à subir cette fascination étrange qu'ont éprouvée tous ceux qui, la nuit, ont, du haut d'un pont, contemplé longuement la rivière : il lui semblait que les flots grossissant peu à peu, montaient montaient et allaient venir jusqu'à lui.

« On dirait que la rivière m'appelle, » inuruiura-til en se penchant en avant.

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