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LE COLON IX

« Le général en chef de l'armée d'Egypte, ce héros dont la France entièrea acclamé le nom, dont la gloire émeut le monde entier, dont la République est justement fière, a donc enfin foulé de sou pied vainqueur le solde la patrie! ... Parti le 18 vendémiaire de Fréjus, il a passé successivement par Aix, Avignon, Valence et Lyon.

« Décrire l'enthousiasme extraordinaire, immodéré qui éclatait dans chacunede ces villes qui transportait la population entière des campagnes et des vil 1 agi s, qui tonnait sur tous les points à la fois, qui faisait battre tous les cœurs, agiter toutes les mains et pousser le même cri d'amour; décrire cet enthousiasme, qui n'apas de précédcnldausl'histoire, serait chose imposi Ible.

« Partout, les cloches sonnaient, lesmaisons étaient pavoisées, les troncs d'arbres garnis de guirlandes laites à la hâte et pi ndant la nuit, des feux immenses étaient allumés tout le long delà route, tandis qu'une foule attentive, tenue éveillée par le sentiment que lui inspirait celui qui allait venir, attendait palpitante et émue.

« A Lyon surtout, les élans provoqués par la présence du jeune héros fuient tels, qu'il n'est pas dans l'antiquité d'exemple d'une pareille émotion populaire. On peut le dire et il faut que l'avenir le croie, le voyage de Fréjus à Lyon ne fut qu'une même et incessante ovation. Partout les preuves d'adoration et de confiance éclataient plus sincères et plus vraies.

« De toutes les bouche- jaillissait un même cri, répété avec frénésie : « Voilà le sauveur de la Franc Nous ignorons ce que l'avenir réserve de grandeur et de destinée brillante au général Bonaparte, mais nous le défions, quelle que soit la hauteur à laquellt gravisse, d'oublier jamais ces jours siglorieuz pour lui où une population entière est accourue librement sur sou passage, où des départements entiers l'ont Balué o béniasaul sos nom!... »

Ud soupir [nlerroo) pli le loi teur.

— Vous souffrez, Maui i

— Non ! je pleure d'émotion, mais continues! continuez ! Cela nie fait du bien ! mou général! Il est aimé comme il mérite de l'être.

— Le journal ne donne plus de bien grands détails. Voici cei endautce qu'il a onle :

k L'eulhou6lasme devenait si expansif que le général comprit qu'il ne pourrait continuer si route qu'avec uue lenteur excessive. Le» courriers expédiés

As-tu toujours le poignet solide? dit Jacquet. (Page 140 col. 2.]

pour lui préparer les relais étaient eu x-mêmes acclamés reçus, fêtés, et de dix lieues de la route que le général devait suivre, toute la population se précipitait dans l'espoir de le vojr passer. La Bourgogne entière était en proie au plus ardent délire. On ne parlait de rien moins que de supprimer les chevaux et de traîner à bras la chaise de poste du général de Lyon à Paris!

« Voulant précipiter sa course et désireux d'arriver à Paris, le général prit la résolution de changer la route indiquée et de voyager incognito pour se soustraire à l'ovation provoquée par l'amour de tout un pays... »

— C'est ce qui explique pourquoi madame Bonaparte n'a pu rencontrer le général.

— Sans doute.

— Ohl comme il a dû être péniblement surpris de trouver déserte sa maison de Paris, lui qui devait... Mon Dieu!... que je souffre!

— - Maurice I

— Je voudrais mourir, mais mourir sur l'heure! Oh!

si j'avais un pistolet... une épée... un poignard... iin couteau... mais non I vous ne voulez pas me donner d'armes... Oh! vous êtes de faux amis... vous ne m'aimez pas! Je veux mourir, vous dis-je. Lai=sez-moi donc me tuer... je la re verrai au moins. Oui ! oui! Lucile... me voilà... Tiens ! je vais mourir... je vais...

— Le général Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire! reprit le lecteur. Il a demandé le colonel Bellegarde.

— Mon général!... » dit Maurice en se calmant tout à coup.

Cette scène avait lieu dans une chambre de la maison habitée par le colonel Bellegarde et dans laquelle nous avons déjà pénétré.

Dans un lit, tiré au milieu de la pièce, le colonel était étendu, le front pâle, les yeux très ardents, les lèvres d'un rouge de sang, les traits fortement contractés, les joues caves et flétries.

Depuis le matin du duel, Maurice avait vieilli de dix ans et il y avait par moments dans son regard quelque chose d'étrange, d'effrayant, pour ain3i dire, qui pa-

BIBI-ÏAPIN

raissait déceler une perturbation violente des organes du cerveau.

Deux fortes lanières entourant le lit par-dessus la couverture xaient le drap sans pouvoir blesser le malade, mais le mettaient évidemment dans l'impossibilité absolue de s'élancer hors de sa couche. Les bras étaient emprisonnés sous sa couverture, disposée comme sont celles des lits d'infirmerie dans les hôpitaux de fous.

Près du lit était une petite table surchargée de fioles» de flacons, de verres et, assis devant cette petite lablej se tenait le comte d'Adoré. Cinq ou six journaux gisaient suj le tapis au pieds du \ieillard.

Il pouvait être alors deux de l'après-midi :

— Le général me demande? dit le colonel dont le regard devint fixe et inquisiteur.

— Ouil dit le comte.

— Quels ordres a-t-il à me donner?

— 11 voulait vous voir, mais on lui a dit que vous étiez souffrant. Il est arrivé à Paris, dit un autre journal, avant que personne dans la capitale se doutât de sa pièsence. On le croyait encore sur la route de Bourgogne.

— Après?... après?... qu'a-l-il fait? qu'a-l-il dit?

— Deux heures après sou arrivée, continua le comte en lisant un second journal, le général se rendait sans escorte au palais du Directoire. Bien qu'il se fût enfoncé dans l'angle de sa voiture pour ne pas être tu, la garde le reconnut, et au moment où il mettait pied à terre, un immense cri de :

« Vive Bonaparte! » le saluait avec amour.

« Le président Gohier, prévenu en toute hâte, se précipita au-devant du jeune héros et il fut convenu que, le lendemain 25,1e Directoire recevrait officiellement le général. »

— Et je ne suis pas près de lui! dit Maurice avec un soupir. Oh! comme je voudrais le voir! comme je... mais non! je veux mourir! »

Et se roidissant sous les courroies qui le retenaient captif, le malade poussa des cris inarticulés, puis s'arrètant brusquement :

« Lucile ! cria-t-il. Je te vois... tu m'appelles... tu me tends les mains... me voilà... je t'aime... je vais mourir... je me tue... je me... »

Des cris déchirants et de nouvelles convulsions interrompirent le colonel. Un roulement de tambour retentit brusquement dans la pièce voisine : Maurice s'arrêta et redevint calme par une transition si brusque, que quelqu'un ayant assisté à la scène précédente, eût pu se croire le jouei d'une illusion.

— Le général I dit-il.

La porte s'ouvrit et Corvisart entrait suivi de Gringoire.

— Le général I ce n'est pas lui! reprit Maurice •en grinçant des dents. Je veux.

— Hier, 2a, reprit le comte qui déployait un nouveau journal, le Directoire reçut en audience solenelle le général Bonaparte...

Maurice s'était lu et écoulait. Corvisart s'approcha du malade et l'examina attentivement, tandis que Monsieur d'AJore, passant le journal à Gringoire, lui faisait signe de continuer la lecture commencée :

— Dans un de ces discours rapides et concis, tels que le général Bonaparte sait seul en faire, lut le soldat, il dit qu'après avoir consolidé l'établissemeut de son armée en Egypte, parles victoires du mont rhabor et d'Aboukir, et avoir confié sou sort à un général capable d'en assurer la prospérité, il était parti pour voler au secours de Ta République qu'il croyait perdue

M Mirice écoutait anxieux, suspendu, pour ainsi dire, aux paroles pronoucées par le lecteur. 11 ne paraissait pas avoir conscience de ce qui se passait autour do lui. il ne paraissait même pas voir Corvisart ni le comlc.

Le docteur examinait le malade avec une extrême attention, tandis que Gringoire continuait sa lecture.

« Le général trouvait la France sauvée par les exploits de ses frères d'armes, continua Gringoire. Il avait appris en débarquant la victoire de Zurich et il s'en était réjoui, mais il regrettait amèrement la perle de l'Italie... »

« Faites entrer Dupuytren, » dit Corvisart.

Dupuytren entra. Les deux médecins se mirent en devoir d'examiner le blessé toujours absorbé par l'attention qu'il accordait à la lecture du journal que Gringoire ne discontinuait pas. Le soldat lut entièrement le discours du général, tandis que Corvisart et Dupuytren détachaient les courroies, écartaient les draps et les couvertures et enlevaient l'appareil qui recouvrait la blessure.

« Jamais , dit le général en mettant la main sur son épée, continuait Gringoire, jamais je ne la tirerai que pour la défense et la gloire de la patrie... »

— Tout est dans le meilleur étal! murmura Dupuytren. Les chairs reprennent consistance, la cicatrisation avance à grands pas.

— Oh! dit Corvisart, si la tète Hait libre...

— Le président, disait Gringoire, adressa alors des compliments au général sur ses récents triomphes et sur son retour et il lui donna l'accolade fraternelle Tous les spectateurs de cette scène étaient profondément émus; le général...

— Les crises sont les mêmes? demanda Dupuytren.

— Toujours! répondit le comte.

Les deux médecins avaient achevé le pansement et ils rebouclaient les courroies qui s'opposaient aux mouvements du malade, sans que celui-ci parût leur accorder la moindre attention, ni avoir remarqué les soins dont il était l'objet, car Gringoire n'avait pas cessé de lire.

« Lorsque, après une longue apathie, les hommes se réveillent et s'attachent à quelque chose, c'est avec passion, continuait Gringoire en lisant les réflexions du journaliste. Dans ce néant où étaient tombées les opinions, les partis et toutes les autorités, on était demeuré depuis si longtemps sans s'attacher à rien. Le dégoût des hommes et des choses était universel, mais à l'apparition de l'homme extraordinaire que l'Orient vient de rendre à Europe d'une manière si imprévue, tout dégoût, toute incertitude ont aussitôt cessé. C'est sur lui que se fixent tous les regards, tous les voeux, toutes les espérances...

— C'est vrai ! c'est vrai ! murmura Maurice. Corvisart, Dupuytren et le comte d'Adoré s'étaient

retirés à l'une des extrémités de la chambre et ils examinaient altentivement le malade.

— Il comprend parfaitement! disait Dupuytren. Il est lucide en ce moment...

— Oui, dit le comte, pour tout ce qui concerne le général Bonaparte.

— Singulier état du cerveau! repril Corvisart. Depuis le moment où, apprenant la mort de sa femme, il a voulu se tuer, depuis l'instant où garrotté et mis hors d'état d'attenter à ses jours, l'aliénation mentale s'est déclarée, il n'a été maintenu calme qu'en lui parlant du géuéial Bonaparte.

— Oui, dit M. d'Adoré; dès qu'on cesse de l'occuper du général, il devient furieux, il n'a plus qu'un désir : la mort... et, dans ses crises les plus effraj-anleS| le nom 'lu général prononcé le calme subitement.

— C'est singulier I

— Regardez-le eu ce moment : il est parfaitement lucide, mais pourtant il no nous voit ni ne nous entend.

« Tous les généraux, à quelque opinion qu'ils appartiennent, employés ou non employés, patriotes ou

modérés, tous ceux présents à Paris, continuait le lecteur, sont accourus chez le général qui a autour de lui un superbe cortège. Les généraux Lauues, Murât et BerthitT sont revenus avec lui. Ou cite, parmi les nombreuses visites que le général a reçues aujourd'hui, les généraux Jour^an, Augereau, Macdouahi, Leclerc, Beurnonville, Moreau. Bonaparte el Moreau se sont rencontrés ce matin chez le président Gahier, et le général en chef de ;'armée d'Egypte, après avoir fait à son frère d'armes l'accueil le plus amical, lui a offert uu magnifique damas eurichi de pierreries... » Gringoire s'arrêta. Dupuylren venait de lui faire signe... Un court sileuce régna dans la chambre...

— Après? après? demanda Maurice.

Gringoire regarda sou colonel sans répondre. Celuici demeura un moment immobile el comme absorbé par des pensées diverses. Les deux médecins s'étaient rapprochés el l'examinaient avec un altentiou extiême.

Maurice avait les sourcils contractés, le front qui se plissait. Tout à coup ses joues se gonflèrent, ses yeux s'animèrent d'un nouvel éclat, et il fit un soubresaut si brusque et si violent que les lanières craquèrent.

— Lucilel... Uranie!... Léopold! dil-il d'uue voix rauque et silflante et en se tordant avec des convulsions horribles, je vous entends, je vous vois... Oui , je viens 1 je viens 1... mais il me faut une arme pour faire la route!... Une arme!... Oh! les monstres! ils veulent que je souffre... ils me prennent mes armes !... Mes armes! Gringoire! Rossignolet !... je veux mes armes!... mourir ! qu'on me tue!... je veux mourir!... je veux...

La parole nette et bien prononcée s'éteignit dans un râle convulsif. Dès cris horribles déchirèrent la gorge, le visage était empourpré, les veines du cou horriblement saillantes, les yeux gonflés.

— Lis! dit vivement Dupuylren à Gringoire.

« Le général Bonaparte s'est rendu hier à l'Opéra, reprit aussitôt le soldat, et il a bien voulu honorer la représeu talion de sa présence. Dés son entrée dans sa loge, il a été acclamé par la salle entière avec une frénésie impossible à décrire... »

Les cris avaient cessé instantanément : le colonel était redeveuu subitement calme, son regard s'était adouci, les nerfs de la face s'étaient détendus, le sang circulait plus librement.

— Étrauge caractère de folie! murmura Dupuylren. Puis faisant un signe à Gringoire.

— Continue de lire quelques mots, et cesse, dit-il.

« Les hommes criaient et applaudissaient, continua le soldat, les femmes agitaient leurs mouchoirs el I leurs bouquets... »

G ingoire s'arrêta. Maurice écoutait toujours. Il demeura immobile... puis ses sourcils se rapprochèrent de nouveau, son visage se crispa, des éclairs brillèrent dans ses prunelles, sa bouche se contracta...

— Lis! dit Dupuytran.

« Le général saluait, poursuivit le soldat, il saluait (avec grâce et paraissait désireux de se soustraire à 'cette ovation de toute une salle. Ou a remarqué que

le visage du général était devenu plus sec, son teint

plus foncé. Il portail une petite redingote grise et un l>abre turc attaché à un cordon de soie, ce sabre est

'emblème qui rappelle l'Orient, les Pyramides, le

moût Thabor, Aboukir...

— Voyez! disait Dupujtren, les muscles se détendeut... l'œil s'adoucit... le front se dégage...

— C'est étonnant, dit Corvisart.

« La France est justement fière de son héros, pour- Jsuivit le lecteur, et elle a le droit d'espérer en lui.

« Que Bonaparte a dû souffrir en revoyant dans sa situation préseute cette France qu'il avait laissée si forte, >i grande : car il ne faut pa^. se faire illusion ; la patrie est plus menacée maintenant qu'elle ne l'était

il y a trois ans, alors que le général Bonaparte se révélait au monde.

« Sans doute la victoire de Zurich a repoussé l'ennemi et éloigné momentanément le danger, mais nos soldats se trouvent encore une fois dans'e dénûment le plus absolu. Ils ne sont ni payés, ni habillés, ni nourris.

« L'armée du RhiD, celle d'Helvélie, sont plongées dans la plus affreuse misère.

« L'armée d'Italie, repliée sur l'Apennin, dans un pays stérile, ravagé par les guerres, est en proie aux maladies el à la disette la plus affreuse.

« Ces soldats, qui avaient soutenu les plus grands revers sans en être ébranlés et avaient montré dans la mauvaise, fortune une constance à toute épreuve, couverts de haillons, consumés par les fièvres et la faim, demandent l'aumône sur les routes de l'Apennin, réduits à dévorer les fruits des hnesl

« On a vu des corps entiers quitter leurs postes sans ordre des généraux et aller en occuper d'autres daus l'espoir d'y vivre moins misérablement.

a Que vont dire ces hommes quand ils vont apprendre le retour eu France du génie de la victoire? Les armées entières vont acclamer Bonaparte et le demander à leur tète. Bonaparte revenu, c'est la confiance renaissant pour tous... » '•

— Oh oui! oui! cela est vrai! dit Maurice. Après? après?

« Ces pauvres soldats de cette nouvelle armée d'Italie, combien ils seraient heureux, dit Gringoire en continuant sa lecture, de voir revenir, pour les mener à la victoire, le héros de Rivoli et d'Arcole 1 •

« Quant à la France elle-même, quant à la population sédentaire, quant aux campagnes et aux villes, tous et toutes saluent le retour du héros avec amour, avec confiance. Le pays se sent malade, mais il sent aussi qu'il eu est arrivé à cet excès du mal qui souvent amène le retour du bien, quand les forces ne sont pas entièrement épuisées, et, Dieu merci, la France est forte encore !

« Non ! nou! quoi qu'on eu dise, la nation n'est pas épuisée au point de pouvoir se résigner à voir les Autrichiens et les Russes envahir son territoire. Elle s'indigne au contraire à cette idée. Ses armées fourmile lent de soldats, d'officiers, de généraux qui, malgré les privations, sont prêts à se battre et qui nedemandent, qu'un chef.

« Toutes ces forces sont prèles à se. réunir dans un seule main pourvu que celle main sache les diriger et qui doute de Bonaparte? Aussi .comment s'étonner de l'enthousiasme que provoque son retour. Bonaparte eu France, c'est pour le pays un gage de sécurité, de victoire, de gloire et de bonheur! »

« Que faire alors? disait Dupuylren.

Ga que je vous ai proposé, dit Corvisart.

— C'est effectivement ce qu'il y a de mieux suivant

moi.

— Quoi donc? demanda le comte.

— Raconter au général Bonaparte l'état dans lequel est le colonel, le prier de venir le voir, et peut-être que la vue du général redonnera de la force à ce cerveau ébranlé. »

Gringoire continuait sa lecture que Maurice écoutait avec une attention plus grande encore. Les trois hommes quiitèrent la chambre et passèrent dai-s le salon.

Rossignolet, assis dans uu vaste fauteuil, un tambour près de lui, paraissait plongé dans une méditation douloureuse. Au moment où les trois hommes entrèrent, le gigantesque major se leva et les salua militairement.

— El mon colonel? demanda-t-il.

— Toujours daus le même élat, mon pauvre Rossignolet, dit Corvisart.

— Il veut encore se tuer?

— Oui.

— Cré mille millions de n'importe quoi! et dire que sa pauvre petite femme...

— Eh bien? dit Dupuytren, a-t-ou retrouvé les cadavre»?

— Non, dit le comte; on a repêché les chevaux morts, la voiture, mais on n'a retrouvé aucun corps.

— Pas même dans les filets de Saint-Cloud?

— Non.

— Cela est bien étonnant, savez-vous? Qu'un corps disparaisse, cela peut s'expliquer, mais trois corps noyés en même temps...

— On prétend que le tourbillon dans lequel ils sont tombés engloutit tout.

— Est-ce certain, cela?

— Je m'en assurerai dit le comte.

— C'est fait, dit une voix claire.

— Niorres! s'écria le comte en voyant le jeune sergent-major entrer dans le salon; d'où viens-tu?

— Du Point-du-jour; je voulais sonder le gouffre.

— Eh bien?

— Je l'ai sondé; je me suis fait attacher par des cordes et j'ai plongé.

— Mais tu pouvais te noyer cent fois !

— Oh ! que non ; j'avais avec m oi deux amis qui ont plonge aussi; Mahurec et le Maucot.

« Rieu ; le gouffre ne contient pas un seul cadavre.

— Voilà qui est décidément étrange, dit Dupuytren.

— Et nous avons sondé la rivière, je vous en réponds : rien, pas un corps ; j'ai repêché le coussin de la voiture. »

Les trois hommes se regardaient avec étonnemeut. « Qu'en pensez- vous? demanda le comte aux deux médecins.

— Je pense, dit Corvisart, qu'il faudrait causer de cela avec Fouché.

— C'est mon avis, ajouta Dupuytren.

— Je vais demander une voiture, dit M. d'Adoré.

— Inutile, fit Corvisart en s'avançant, j'ai la mienne; venez. »

M. d'Adoré et Corvisart quittèrent aussitôt la pièce; Dupuytren s'était approché de Louis.

« Vous ne vous ressentez plus de votre indisposition? demanda-t-il.

— Non, répondit le sergent-major, mon colonel a besoin de moi ; je me porte bien. »

Dupuytren regarda fixement le jeune homme.

— Qu'est-ce que vous pensez, lui demanda-t-il, depuis que, après avoir exploré la Seine, vous n'avez retrouvé aucun cadavre?

— Je ne sais pas pas, répondit le sergent-major ; mais j'ai parfois de bien singulières idées... et il y a à l'horizon comme une lueurd'espéranoe...

— Cré mille millions de n'importe quoi ! si ça se se pouvait dit le major.

— Au revoir, dit Dupuytren en saluant les deux soldats.

Louis et Rossiguolet, demeurés seuls, se regardèrent.

— Veux-tu voir le colonel, sergent? dit le major.

— Non, dit Louis en secouant la lôtc; came fait trop de mal de le voir comme cela. D'ailleurs, il faut que je sorte.

— Pourquoi faire I

— J'ai une idée.

■ — Eli bien 1 où vas-tu I

— Je vais voir le général donc.

— Le général Bonaparte? s'écria Rossignolet.

— Eh oui.

— Où cela?

— Parbleu? chez lui.

— Comment, lu vas comme ça chez le général en chef, qui a un cortège d'habits brodés autour de lui,

pire qu'un sérail de bédouins; et tu crois qu'il va le recevoir I

— Tiens, certainement.

— Ah ouich ! compte là-dessus.

— Mais oui, j'y compte ; il me receyra et il me parlera.

— C'est bon au camp cela : mais à Paris, avec le directoire à ses trousses, les conseilssursestalonsettous les citoyens brodés pendus à ses manches, va done le pousser là dedans avec tes sardines de major ; on te signera ta feuille de route sans se faire prier.

— Je verrai le général, dit résolûmeui Louis.

— Quand cela ?

— Aujourd'hui, oui, je le verrai, dussé-je me coucher en travers de sa porte pour qu'il ne puisse pas rentrer ni sortir sans me reconnaître. Il n'a pas oublié son tambour de la 32e, va, j'en suis sûr.

— Je crois bien, murmura Rossignolet, il n'oublie rien.

Deux minutes après le major était seul, arpentant le salon avec impatience.

— Cré mille millions de n'importe quoi ! disait-il, ils font tous quelque chose et moi je ne fais rien de rien... c'en est honteux. Voilà Gringoire qui lit au colonel, et moi je ne sais pas une lettre; le citoyen d'Adoré qui s'en va chez le ci'.oyen ministre de la police; Bibi qui va présenter les armes au général, et moi je reste planté là, bon ni à rôtir ni à bouillir, comme un...

Rossiguolet s'arrêta; il venait de sentir une main s'appuyer sur son épaule ; il se retourna vivement.

— Le citoyen Jacquet, dit-il : comment diable es-tu entré sans que... *

— As-tu toujours le poignet solide ! dit Jacquet.

— Hein? fil Rossignolet.

— Je te demande si tu as toujours le poignet solide.

— Dame, je crois queoui.

— Alors viens avec moi.

— Tout de suite 1

— Oui.

— Pour aller où.

— Jacquet regarda fixement le major.

Pour aller, répondit-il, dans un endroit où se trouvent réunis déjà trois autres hommes aussi forts que loi,

— Eh bien ! quand j'y serai aussi, ça fera deux belles paires «Je gaillards.

— Oui ; mais il faut que ces quatre-là en assomment peul-êlre trente autres.

— Sept et demi chacun ;bah ! j'enprendrai hienhuit. Mais, minute, le colonel a besoin de moi.

— C'est pour lui ce que tu vas faire.

— Alors, dit Rossignolet, à gauche par quatre, comme disent ces gros talons de cavaliers.

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