‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 148 sur 220 · LE CARRI'AU · texte numérisé non relu

LE CARRI'AU

On se souvient sans doute de celle boutique de marchand do vins delà rue Montorgueil 'Uns laquelle Thomas avait réuni Gorain, Gervais, Rossignolet et Gringoire, le jour même où lanouvelle inattendue du débarquement en France du général en chef de l'armée d'Egypte était arrivée à Paris comme une étincelle électrique; c'était là que trouait la jolie Rosette, la belle éoaillère.

A droile du cabaret s'ouvrait la boutique d'un marchand de salaisons el à gauche celle d'un marchand de bourre et d'oeufs.

Le jour OÙ nous revenons dans celle partie dea halles, quelques instants après avo r quitté la maison du colonel, l'aspect de la poiule Saiul-h'uslacho était toujours le inouïe.

Même animation dans les rues adjacentes, daus les boutiques, sur le marché. Partout une foule empressée, agile, remuante, s'écoulant et se renouvelant sans cesse. *

La boutique du marchand de v'n de la rue Montorgueil était aussi remplie de ses habitués, mais cependant une préoccupation constante semblait s'être emparée de tous les buveurs. Tous à chaque instant tournaient leurs regards vers la porte et paraissaient examiner avec une attention inquiè'e et chagrine la grande chaise et la petite table de Rosette. C'est que sur la petite table on ne voyait que quelques bourriches évenlrées et que la grande chaise était vide. Tout décelait l'abandon là où quelques jours plus tôt ^nous avons vu trôùer la belle écaillère. Effectivement depuis le jour de son mariage, Roselte avait disparu, et depuis cet instant personne ne l'avait revue. Sa place était donc demeurée vide, et la halle entière s'était occupée et s'occupait encore de cette étrange et inexplicable disparition.

Devant chacune des deux boutiques voisines du cabaret, la place occupée depuis des années par les deux i. tts de la halle était également déserte, mais si les deux hommes avaient abaudonné leur poste favori on savait au moins ce qu'ils étaient devenus. Depuis Pavant-veille Spartacus avait reparu sur le carreau de la halle et depuis la veille Cassebras était revenu à son tour.

En se revoyant, les deux forts, que la jalousie avait failli rendre ennemis irréconciliables, s'étaient tendus la main avec un même mouvement, et une étreinte Energique avait, à défaut de paroles pour exprimer la pensée, rendu clairement tout ce qui se passait dans leur âme.

Cassebras et Spartacus étaient de vieux amis ; l'amour do Rosette pour l'un d'eux avait failli les désuuir à jamais ; la disparition mystérieuse de la belle écaillère avait resserré ces liens prêts à se rompre. Spartacus, au reste, avait constamment iguoré l'amour de son ami pour Rosette; et daos le premier moment, en voyant l'expression de la fureur que ressentait Cassebras, il avait mis cette fureur sur le compte de l'amitié.

Ce jour-là, les deux hommes qui avaient refusé toute participation au travail, qui avaient assez mal reçu les curieux toujours avides de nouvelles et les faux amis heureux d'avoir une occasion de compatir à une misère humaine, pour se débarrasser et des uns et des autres, les deux hommes étaient à l'angle même de la pointe Saint-Eustache, le dos adossé à la muraille de l'égli=e et les regards fixés sur la boutique du marchand de vin, qui avait servi de siège à l'établissement de Rosette.

Cassebras et Spartacus portaient le costume qui leur était habituel; rien ne pouvait donc paraître changé au premier abord ; mais, en les examinant plus attentivement, on demeurait saisi de la métamorphose subie par leur visage.

Spartacus avait les yeux flétris, le front chargé de nuages, l'air abattu, triste, désespéré ; il avait vieilli de dix aus depuis quelques jours.

Cassebras était presque méconnaissable : ses regards brillaient d'un feu sombre, sa bouche était crispée, ses lèvres pâlies; une expression de haine, et presque de férocité, avait remplacé celle de bonté et de franchise qui était le caractère particulier de cette physionomie énergique.

— Écoute, mon vieux, disait Cassebras en appuyant sur chacune de ses paroles, qu'est-ce qu'est devenue Rosette? Tu n'en sais rien ni moi non plus. Qu'est-ce qui l'a enlevée et pourquoi l'a-l-on enlevée? Voilà encore ce que nous ignorons ; mais ce que je jure, entends-tu, c'est de la délivrer si elle est encore vivante et de la veDger si elle est morte. Après, je mourrai.

— Oh! dit Spartacus, câ qu'un chrétien peut faire, je le ferai.

— Mais vois-tu, pour agir, il faut bien nous entendre.

— Je voulais aller chez le ministre de la police, moi.

— Tu iras; mais pour cela faut mettre tes idées en ordre ; et moi aussi faut que je les range dans ma tète. D'abord, depuis hier, tu ne m'as jamais expliqué bien clairement comment ca s'était passé.

— Quoi ?

— L'enlèvement de Rosette. Moi, j'ai quitté la table comme qui dirait sur le coup de neuf heures; ma mère était malade, je t'ai dit, et je. voulais aller la voir.

— Eh bien I dit Spartacus, quand lu as été parti on a continué à chanter et à boire, mais à boire, que chacun a bientôt élé en brindezingve, et on a dansé... quand tout à coup, dans la rue, on entend un charirivari numéro un... De la musique et la lanterne magique, enfin.

— Tiens, la lanterne magique que crie l'un de nous.

— Oh 1 je voudrais la voir ; je ne l'ai jamais vue, que dit Pomponne la belle poissarde.

— Est-ce que ça vous amuserait, mes enfants? demanda Thomas.

— Oui 1 oui! qu'on lui répond.

— Alors, je la paye ; c'est dit.

— Et il appelle l'homme à la lanterne, qui monte avec sa boutique et sa musique. Moi, j'étais auprès de Ruselte et le vin m'avait monté à la tète, et je ne savais plus ce que je disais. L'homme installe son appareil dans un bout de la pièce... nous étions là rangés... nous attendions...

— Faut boire un coup d'abord ! que dit le montreur de lanterne.

— Et nous buvons tous, que nous en étions plus gais que des pinsons.

— Eteignez les lumières! que crie l'homme. Voilà les quinquets éteints. Il faisait noir comme dans un four... j'étais auprès de Rosette... je lui tenais la main... mais je ne voyais pas grand'chose. Mes yeux se fermaient comme malgré moi et il y avait une musique qui m'endormait... et je ne sais pas quand le spectacle a commencé; mais enfin je dormais...

— Mais les autres? demanda Cassebras.

— Ils étaient tous ivres, il paraît, et le lendemain ils ne se souvenaient de rien.

— Après? Continue.

— J'étais donc là, près de Roselte, quand tout à coup je sens quelque chose qui me pousse, me bouscule; je tombe avec ma chaise, et puis des cris et un bacchanal numéro un. Je me débarrasse, je reviens à moi, je me lève : j'étais tout étourdi, tu penses, et un moment je ne me rappelais rien. Il faisait noir; toutes les lumières étaient éteintes... on criait toujours et on aurait juré que tout le monde se battait... Je m'élance à tâtons en appelant : « Rosette 1 mon épouse, où estu?» Mais personne ne me répond, quand enfin les garçons montent avec des lumières. Alors je vois la salle de danse toute bousculée, les sièges renversés, les hommes et les femmes entassés pèle-mèle dans un coin, et plus de lanterne magique. » Rosette! » que je crie encore. Tous les autres me répondaient en hurlant, mais je n'entendais pas Rosette. « Rosette ! Rosette!» que je répète, sans avoir encore beaucoup d'inquiétude.

— La mariée ! oùs qu'est la mariée ? que crient les autres.

— Et chacun l'appelle et elle ne répond pas, et tous la cherchent et on ne la trouve pas. Plus de Rosette, plus de mariée. Je crois à une niche qu'on veut me faire, je ris et puis comme il me semble qu'où se,

moque de moi, je me fâche... je jure... Enfin on me dit que ce n'est pas une farce.

« Alors nous fouillons la maison, nous interrogeons tout le monde, quand un garçon de cuisine qui se tenait coi dans un coin et à qui je tire les oreilles pour le faire parler, me dit qu'il a tu descendre la mariée par la fenêtre.

— Par la fenêtre ! s'écria Gassebras.

— Oui 1 le petit a dit cela.

— Comment ? Elle se sauvait?

— Eh non ! il parait qu'on la descendait de force.

— Et je n'étais pas làl s'écria Cassebras en fermant ses poings herculéens. Et j'étais... ohl pourquoi mo suis-je en allé 1

Puis après un silence gros de muettes menaces :

— Après ? après ? reprit-il.

— Après? poursuivit Spartacus, nous fouillâmes encore la maison sans trouver d'indice.

— Mais d'autres que le gàte-sauce avaient vu enlever Rosette?

— Nonl

— Quoi 1 parmi les gens de la noce.

— Au moment où on commençait la lanterne, presque tous s'étaient endormis comme moi.

— Presque tous s'étaient endormis?

— Oui.

— Allons doncl ce n'est pas possible. Qu'il y en ait beaucoup qui aient dormi, je veux bien, mais presque tous?

— Oui : il y en a quelques-uns qui ne dormaient pas, mais ceux-là n'ont pu rien voir. D'abord tout le monde avait bu, et puis il faisait nuit.

— Mais enfin, comment Rosette a-t-elle été enlevée?

— Voilà ce que je n'ai pu savoir en détails. Les uns disent d'une façon, les autres de l'autre.

— Gomment?

— Il y en a qui prétendent qu'au milieu du spectacle et pendant que je dormais, la fenêtre a été brisée du dehors, que des hommes montés sur des échelles se sont précipités dans la salle et qu'avant qu'on ait pu faire un mouvement, ils étaient tombés sur les invités à grands coups de gourdins, puis ils avaient disparu presque aussitôt.

« D'autres disaient que c'était le montreur de lanterne magique et ses compagnons qui avaient brisé les fenêtres du dedans et qui s'étaient sauvés en volant des bourses. Effectivement il y avait eu des bourses de volées et entre autres celle du père Gorain. Aussi, il criait, fallait l'entendre 1

« Mais ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'est que personne n'avait vu disparaître Rouelle, et cependant Rosette n'y était pas.

— Et depuis ce moment plus de nouvelles?

— Pas une seule 1 Ohl mais c'est ma femme à cette heure et j'ai le droit de la chercher partout I Aussi je la chercherai et je la trouverai!

— Oui I dit Cassebras, nous la retrouverons, j'en fuis serment, et quand à ceux qui l'auront fait souffrir...

— Ceux-là I... s'écria Spartacus, je...

— Ceux-là, interrompit Cassebras avec un geste énergique, c'est mon affaire et ou verrai

Puis changeant de ton et reprenant la main de Spartacus :

— Tu veux aller chez le citoyen ministre do la police? reprit-il.

— Oui I dit Spartacus, mais avant je vas aller autre part.

— Chez qui donc?

— Tu le rappelles la voiture que tu as arrêtée avec ce grand soldai, l'autre jour?

-Oui.

— Tu sais que jo m'éla's jelé avant toi à la tèt.' du cheval et que j'ai lailli êlre écrasé?

— Ouil ouil je me rappelle. Eh bien?

— Eh bien, la dame de la demoiselle qui a manqua d'être tuée m'a fait un tas d'amitiés et m'a donné son adresse en me disant d'aller la voir. Jo n'y ai pas été, lu penses, et je ne voulais pas y aller, quand tout a l'heure, l'idée m'est venue que cette citoyenne qui a l'air d'être la bonté même et d'avoir sa place bien haut, pourrait peut être m'ètre utile en ce moment pour retrouver Rosette.

— Comment se nomme la citoyenne?

— Chivry , et elle demeure rue de la Victoire, qu'elle m'a dit, près de l'hôtel Bonaparte.

— Eh bien, vas-y!

— Tu ne viens pas avec moi?

— Non, je reste ici.

— Pourquoi faire?

— D'abord je ne connais pas ta citoyenne, et puis je veux rester ici , car si Rosette s'échappe, c'est ici d'abord qu'elle reviendra.

— C'est vrai 1 Alors, à ce soirl

Et Spartacus, après avoir serré la main de son ami, s'éloigna en jetant un regard furtif et voilé de larmes sur l'endroit où quelques jours plus tôt trônait la belle écaillère.

Cassebras, demeuré seul, 'parut se plong6r dans un flot de réflexions pénibles. De temps à autre, cependant, i! se redressait, interrogeai! d'un regard ardent la rue Montorgueil, puis il faisait un geste d'impatience et il reprenait son immobilité première.

Près d'une heure s'écoula sans que le fort de la halle parût songer à quitter la place, et personne parmi tous ceux qui le connaissaient n'avait oser troubler sa solitude en s'approchant de lui.

Tout à coup cependant Cassebras sentit une main s'appuyer sur son épaule. Il tressaillit et se retourna brusquement.

— Le citoyen Thomas! dit-il.

— Tu m'attendais ? reprit le nouveau venu.

— Oui.

— Alors lu veux bien que nous causions?

— Oui.

— Eh bien, viens avec moi au cabaret voisin : nous serons mieux pour causer dans une salle que dans la rue.

Cassebras fit un sigue affirmatif. Quelques minutes après les deux hommes étaient installés dans un cabinet étroit attenant à la boutique d'un marchand de vin traiteur. Uue table était entre eux, sur celte table on voyait deux verres el deux bouteilles, mais les verres demeuraient vides, et on comprenait que la présence des bouteilles était plutôt uu prétexte qu'une nécessité.

Thomas s'était asssis le dos tourné au jour, plaçant Cassebras en pleine lumière. Le pied posé sur le bâton de sou tabouret, le coude appuyé sur le genou, le menton dau« la main, Thomas était dans uue pose toute méditative, mais sou regard d'aigle, rivé sur le fort de la halle, ne quittait pas celui-ci.

Cassebras soutenait parfaitement, et en homme qui n'a rien à redouter, ce regard qui pesait sur lui. Il attendait.

Un silence profond réguait dans la petite pièce. Kofi i Thomas, fixant plus encore Cassebras, se décida " prendre la parole.

— Quand lu as quitté la noce, l'autre nuit, commoiHH-i-il, pourquoi étais Lu parti si brusquement?

— Pour ne pas commettre un crime ! répondit neltemeut le fort de la halle ; lu le sais bien.

— C'efll ! mais j'i i .use que tu me le disses. Mors tu as eu un moment la pensée de tuer Spartacus?

— Oui.

— Kt... peut-être Rosette?

— Ouil

— Eh bien, mais cela no m'étonne pas. Ce qui m'é-

tonne, je te l'avoue, c'est que tu aies trouvé assez de force en toi pour l'arrêter et te sauver. C'était fort aimable pour les mariés ce que tu faisais là.

— J'étais fou.

— Où allais-tu?

— Je n'en savais rien.

— Mais enfin que voulais-tu faire?

— Je voulais me tuer.

— Ah 1... et pourquoi nel'as-tu pas fait?

— Parce que j'ai pensé à ma mère.

— Au moment de te jeter à l'eau?

— Oui.

— Et tu n'as pas eu d'autre motif pour te rattacher à l'existence.

— Non! dit nettement Gassebras.

— El où étais tu quand tu as voulu te jeter à l'eau?

— Sur la berge du cours la Reine.

— Tu n'étais pas sur le pont?

— Non.

— Tu en es sûr?

— Parfaitement sur.

Thomas sourit :

— Tu ne sais pas mentir! dit-il.

Cassebras le regarda sans sourciller.

— Pourquoi? demanda-t-il.

— Parce que lu cherches à me tromper et que tu ne peux y parvenir.

— Commeat?

— Tu étais sur le pont et non sur la berge, et ce n'est pas la pensée de ta mère qui t'a empêché de te noyer, c'est parce que tuas appris l'enlèvement de Rosette... Est-ce vrai?

— Peut-être.

Thomas regarda fixement son interlocuteur.

— Ah ça! dit-il, est-ce que tu serais plus fort que je ne le supposais, toi?

— Je ne sais pas 1 répondit Cassebras.

— EnfiD, qu'est-ce que tu as fait ces jours derniers, depuis le jour de la noce jusqu'à hier où tu as seulement reparu.

— Ce que j'ai fait?

— Oui, où as tu été? Comment les as-tu passés, ces jours-là ?

— Dame! tu dois le savoir, puisque tu sais tout.

— Tout, hormis cela, je l'avoue, dit Thomas, et c'est pourquoi je veux le savoir.

— Pourquoi?

— Parce que j'ai une proposition à le faire qui dépend delà franchise de tes réponses.

— Quelle proposition?

Thomas régala fixement Cassebras, puis se penchant en avant, ;1 appuya ses deux coudes sur la table, glissa son torse en avant el donnant plus de fixité encore à sa prunelle :

— Tu aimes Rosette, lui dit-il, et Rosette en a épousé un autre. Elle était perdue pour toi, mais Rosette a été enlevée le jour même de son mariage. Elle a été enlevée etelle peut ne jamais revoir le mari qu'elle a à peine connu quel ques heures!

— Eh bien? dit Cassebras d'une voix haletante.

— EU bien, mon cher ami, s'il existe dans le monde un individu pouvant te dire, à toi, Cassebras : Celte Rosette que tu aimes, je vais te mettre à même de la voir et de lui plaire. Je l'apprendrai ce qu'il faut faire pour la séduire, lui faire oublier Spartacus et te faire aimer toi-même. Bref : tu étais malheureux et je t'apporte le bonheur... tu voulais mourir et je t'offre la vie!... Si un ère humain venait te tenir ce langage, Cassebras, que répondrais-tu?

Le colosse s'était dressé subitement ; ses yeux élincelaient.

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