LE MARCHÉ
— Que répondrais-tu? reprit Thomas en voyant Cassebras immobile et frémissant de tout son être.
— Celui qui me dirait cela saurait où est Rosette et je lui dirais: tu vasm'apprendre où elle est 1
— Et s'il ne voulait pas?
— Je l'étranglerais I
— Alors, tu ne saurais rien I
Puis, après un silenceet jetant sur son interlocuteur un regard de commisération :
— Je suis venu ici pour te raconter un rêve que j'ai fait la nuit dernière, reprit Thomas.
— Un rêve? répéta le fort de la halle.
— Oui, un rêve, et tu vas voir s'il est intéressant. Il s'agissait de toi.
— C'était le jour de la noce de Spartacus et de Rosette, je te voyais comme tu étais réellement alors, pâle, défait, jaloux, souffrant toutes les tortures de l'enfer, mais n'ayant pas assez d'énergie pour mettre un terme à tes souffrances. Oh ! tu endurais d'affreuses tortures, je lesentais.
Cassebras soupira.
— Tu voyais Rosette, cette femme que tu aimais, parée des plus beaux atours, plus belle qu'elle ne t'avait jamais semblé, entourée d'admiration et d'hommages, tu la voyais riante, fêlée, heureuse, et en face d'elle tu voyaiscelui qu'elle te préférait, celui qu'elle nommait déjà son mari, celui qui allait être désormais le but de toutes ses affections et de toutes ses tendresses.
— Tais-toi! murmura Cassebras.
— Mais non ! il faut que je parle. Je comprenais tout ce qui se passaiten toi, poursuivit Thomas et je cherchais en vain un moyen de te venir eu aide, quaud tout à coup, il me sembla que j'étais doué du pouvoir nécessaire pour faire disparaître Rosette...
— Hein?... s'écria Cassebras.
— Attends donc ! je te dis que je raconte un rêve...
Cassebras qui s'était soulevé sur son siège, selaissa retomber lourdement, serrant les poings et en proie à une émotion des plus fortes qu'il parvenait cependant àdominer.
— Après? dit-il. Continue, jet'écoute I
— Alors, reprit Thomas, usant de la faculté qui m'était accordée, je fis disparaître la belle Rosette, sans que tu pusses même t'apercevoir de cette disparition, car, dans mon rêve, tu ne t'étais pas sauvé.
— Après ?après ?
■— Après... il y a une lacune à la suite de ce premier événement. Je ne me souviens plus. Tout ce que je sais, c'est qu'ensuite j'apercevais un petit bois bien frais, bien touffu, avec un beau soleil dorant les feuilles Mes arbres. Dans ce bois, un couple se promenait, homme et femme, bien amoureux tous deux, cela se devinait à la façon dont ils étaient penchés l'un vers l'autre. Ils parlaient bas, ils chuchotaient. Que se disaient-ils? je ne pouvais entendre. Enfin, ils se retournent et je reconnais. ..Rosette et Cassebras... tous deux le visage épanoui, les mains dans les maius, le verbe aimer sur les lèvres.
— Tais-toi I tais-loi! dit encore Cassebras.
— Rah ! c'est un rêve ! Laisse-moi raconter! En me voyant, tu poussais un cri de joie et tu m'appelais ton ami en me disant : Merci I C'est là-desbus que je me suis réveillé... Eh bien, que penses-tu de mou rêve?
— Que c'est un rèvel dit C\*sebras en baissant la tête.
BIRI-TAPIN
Thomas se rapprocha de lui :
— Si ce n'était pas uu rêve, dit-il. Ou s'il dépendai de toi de faire de ce rêve une réalité ?
— Thomas 1
— Aimes-lu Rosette?
Cassebras hésita à répondre : il paraissait violemment souffrir. Taomas répéta sa question en accentuant les paroles d'une manière plus incisive encore :
— Réponds! Aimes-tu Rosette?
— Oui! dit Cassebras.
— Tu as voulu mourir pour elle... mais si je te proposais de vivre pour elle, maintenant? Si je te disais : Cassebras, l'avenir peut être beaul Risette ne reverra jamais Sparlacus... elle est libre... fais-toi aimer!
— Est-ce vrai, ce que tu dis là? s'écria le fort de la halle.
— Je n'en sais rien... supposa que ce soit vrai?
— C'est toi qui aurais fait enlever Rjsette... pour me la garder?
— Si cela était, tu avouerais qu'il n'existerait pas de meilleur ami que moi!
dssebras se leva brusquement comme agité par l'émotion la plus vive, puis revenant vers Thomas qui n'avait pas bougé et qui attendait :
— Qu'est-ce qu'il faudrait faire pour que cela soit? demanda-t-il d'une voix rauque.
Thomas le regarda fixement :
— Si tu aimes Rjsette, dit-il, tu dois être prêta tout faire.
— Et si je fais tout ce que tu me dis de faire...
— Ji te dirai où est Rosette.
— Tu le sais, alors?
— Ouil
Cassebras serra les poings. Thomas tira une paire de pistolets de sa poche •
— Comme lu voudras! dit-il simplement.
Cassebras fit un effort pour se contenir, mais son regard ne s'abaissa pas devant celui de son interlocuteur.
— Écoute, reprit celui-ci, nous en sommes arrivés à nous expliquer carrément, ne perdons pas notre temps en vaincs menaces.
Cissebras prit uu siège, le plaça en face de Tuomas, s'assit en homme décidé, et, appuyant ses deux mains sur la table :
— Tu as raison! dit-il, parlons clairement.
— Eli! eh! lit Thomas eu l'enveloppant dans un regard scrutateur, je crois que tu te formes.
— Va toujours, je t'écoute !
— Mais d'abord et avant tout, où as-tu passé les quelques jours qui viennent de s'écouler?
— Où je les ai passés? répéta Cassebras.
— Oui! réponds saus chercher! dit Thomas avec un accent impérieux.
— Je les ai passés à chercher Rosette.
— Où cela?
— Dans les bois do Ville-d'Avray, de Saint-Cloud, de Clamarl, de Versailles, partout enfin...
— C'est bien! tu ne meus pa?
Cassebras regarda fixement Thomas:
— Pourquoi croirais-tu que. je veuille mentir? dit-il
— Pour me tromper, parbleu 1
— Où est Rosette? reprit Caasebras.
— Dans uu endroit d'où seul je puis la faire sortir Caoscbras réfléchit uu moment, puis .il reprit avec
one énergie extrême :
— Demande-moi ce que tu voudrasl
— C'est décidé?
— Oui!
l^n mois de soumission absolue, et je te conduirai là où est Rosette, et... elle sera veuve, je le le pro- , moi!
CatssebraB tressaillit violemment.
— Rosette soufTiira-t-ello d'ici la? demauda-t-il.
— Sa seule souffrance sera la privation de sa liberté.
— Tu me le jures?
— Je te le jure. D'ailleurs si je ninn», tu te vengeras ! Nous sommes le 26 vendémiaire, le 26 brumaire tu seras réuni à Rosette et pour toujours si tu le veux, car j'arrangerai les choses de façon à ce que tu aies l'air de la sauver, et elle te devra de la reconnaissance. Est-ce dit?
— C'est dit!
— A partir de cette heure, tu es à moi?
— Oui ! dit Cassebras sans hésiter. Je te vends un mois de ma vie pour Rosette.
Thomas se leva:
— C'est bien! dit-il. Tu vas sortir d'ici, quitter la halle sans parler à personne, sans chercher à revoir Sparlacus... Tu vas aller à Grenelle, dans la maison où lu as porlé la caisse. Tu monteras au second, tu trouveras une porte ouverte, tu entreras dans une chambre, et tu m'y attendras. Tu as compris?
— Va alors, et compte sur ma promesse. Cassebras sortit.
— Cet homme-là est à moi ! dit Thomas en étendant le bras.
— Il s'est décidé bien vite! dit une voix. Thomas se retourna sans manifester le moindre
étonnement : Pick venait d'entrer par une pelite porte percée au fond du cabinet.
— Tu trouves? dit Thomas.
— Oui.
— Et que conclus-tu de cette vivacité?
— Qu'elle pourrait cacher un piège.
— C'est possible, mais que nous importe le piège tendu si nous sommes certains de n'y pas tomber ! Tu as donné les ordres pour la prochaine expédition?
— Oui.
— Cassebras en fera partie.
— Avec toi alors?
— Oui, je le mettrai à l'oeuvre. Il payera sa dette comme chacun a payé la sienne, et, l'expédition achevée, il sera à nous, je te le promets.
— J'y compte, car ce sera un puissant auxiliaire qui, par la position qu'il occupe à la halle, pourra nous être du plus grand secours.
Un silence suivit cet échange de paroles. Thomas releva la tête.
— As-tu les rapports? demanda-t-il.
— Oui ; je les ai tous pris, pensant te voir à l'heure indiquée, répondit Pick.
— Donne-les-moi.
— Ici? dit Pick avec étonnement.
— Eh, oui! il n'y a aucun danger : tout le monde de celte maison est à moi. Donc, pas de surprise possible.
Pick fouilla dans sa poche et en retira, non pas une liasse, mais une pincée de papiers (si je puis me servir de cette expression). C;s papiers étaient nombreux, mais d'une finesse extrême et plies avec uu art tel, qu'ils eussent pu facilement tenir dans le creux de la main.
Thomas les prit, les plaça sur la table et en ouvrit quelques-uns : ceux-là et les autres étaient recouverts d'une écriture très fine et très serrée, mais formée de caractères bizarres qui s'enlrelaçaleut les uns aux autres.
— Veux-tu les grilles? demauda Pick.
— Inutile I répondit Thomas.